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Full text of "L'avenir de la science : pensées de 1848"

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L'AVENIR DE LA SCIENCE 



CALMANN LÉVY, ÉDITEUR 



ŒUVRES COMPLÈTES D'ERNEST RENAN 



HISTOIRE DES ORIGINES DU CHRISTIANISME 



VIE DE JÉSUS. 
LES APÔTRES. 

SAINT PADL, avec cartes des 

voyages de saint Paul. 
l'antégh rist. 



les évangiles et la seconde 
génération chrétienne. 

l'Église chrétfenne. 

marc-aurèle et la fin du 
monde antique. 



INDEX GÉNÉRAL pour Iss scpt volumes de I'histoire des 

ORIGINES DU christianisme. 

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l'âge et le caractère du poème 1 vol. 

LE CANTIQUE DES CANTIQUES, traduit de l'hébreu, avec une 

étude sur le plan, l'âge et le caractère du poème 1 — 

l'ecclésiaste, traduit de l'hébreu, avec une étude sur l'ùge et 
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HISTOIRE DU PEUPLE d'iSRAEL ... 5 — 

ÉTUDES d'histoire RELIGIEUSE. 1 — 

NOUVELLES ÉTUDES D ' H I S T O I R E R E L I GI E US E. . 1 — 

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ESSAIS DE MORALE ET DE CRITIQUE 1 — 

MÉLANGES d'hISTOIRE ET DE VOYAGES 1 — 

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LE PRÊTRE DE NEMi, drame philosophique 1 — 

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CONFÉRENCES d'aNGLETERRE 1 VOl. 

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Coulommiers. — Imp. Paul BRODARD. - 1354-12-1900. 






/ 



L'AVENIR 



DE 



LA SCIENCE. 



PENSEES DE 1848 — 



PAB 



ERNEST RENAN 



Hoc nunc os ex ousibns 
meis et caro de catme mea. 



II8RARY ST. MÂRY'S COLLEGE 




117850 



PARIS 

CALMANN LÉVY, ÉDITEUR 

3, HUE AUBER, 3 
Ilrotis de traduction et de reproductoin réservés. 



5'Z- ^6o2>î? 



PRÉFACE 



L'année 1848 fit sur moi une impression extrê- 
mement vive. Je n'avais jamais réfléchi jusque-là 
aux problèmes socialistes. Ces problèmes, sortant en 
quelque sorte de terre et venant effrayer le monde, 
s'emparèrent de mon esprit et devinrent une partie 
intégrante de ma philosophie. Jusqu'au mois de 
mai, j'eus à peine le loisir d'écouter les bruits du 
dehors. Un mémoire sur l'Étude du grec au moyen 
âge, que j'avais commencé pour répondre à une 
question de l'Académie des inscriptions et belles- 
lettres, absorbait toutes mes pensées. Puis je passai 
mon concours d'agrégation de philosophie, en sep- 
tembre. Vers le mois d'octobre, je me trouvai en 
face de moi-même. J'éprouvai le besoin de résu- 



11 PRÉFACE. 

mer la foi nouvelle qui avait remplacé chez moi le 
catholicisme ruiné. Gela me prit les deux derniers 
mois de 1848 et les quatre ou cinq premiers mois 
de 1849. Ma naïve chimère de débutant était de 
publier ce gros volume sur-le-champ. Le 15 juillet 
1849, j'en donnai un extrait à la Liberté de penser, 
avec l'annonce que le volume paraîtrait « dan& 
quelques semaines ». 

C'était là de ma part une grande présomption. 
Vers le temps, où j'écrivais ces lignes, M. Victor 
Le Clerc eut l'idée de me faire charger, avec mon 
ami Charles Daremberg, de diverses commissions 
dans les bibliothèques d'Italie, en vue de l'His- 
toire littéraire de la France et d'une thèse que 
j'avais commencée sur l'averroïsme. Ce voyage, qui 
dura huit mois, eut sur mon esprit la plus grande 
influence. Le côté de l'art, jusque-là presque fermé 
pour moi, m'apparut radieux et consolateur. Une 
fée charmeresse sembla me dire ce que l'Église^ 
en son hymne, dit au bois de la Croix : 

Flecte raujos, arbor alta, 
Tensa laxa viscera, 
Et rigor lentescat ille 
Queni dédit nativitas. 

Une sorte de vent tiède détendit ma rigueur ; 
presque toutes mes illusions de 1848 tombèrent^ 



, PRÉFACE. III 

comme impossibles. Je vis les fatales nécessités de 
la société humaine; je me résignai à un état de la 
création où beaucoup de mal sert de condition à un 
peu de bien, ou une imperceptible quantité d'arôme 
s'extrait d'une énorme caput mortuum de matière 
gâchée. Je me réconciliai à quelques égards avec la 
réalité, et, en reprenant, à mon retour, le livre 
écrit un an auparavant, je le trouvai âpre, dogma- 
tique, sectaire et dur. Ma pensée, dans son premier 
état, était comme un fardeau branchu, qui s'accro- 
chait de tous les côtés. Mes idées, trop entières 
pour la conversation, étaient encore bien moins 
faites pour une rédaction suivie. L'Allemagne, qui 
avait été depuis quelques années ma maîtresse, 
m'avait trop formé à son image, dans un genre où 
elle n'excelle pas, im Bûcher machen. Je sentis que le 
public français trouverait tout cela d'une insup- 
portable gaucherie. 

Je consultai quelques amis, en particulier M. Au- 
gustin Thierry, qui avait pour moi les bontés d'un 
père. Cet homme excellent me dissuada nettement 
de faire mon entrée dans le monde littéraire avec 
cet énorme paquet sur la tête. Il me prédit un 
échec complet auprès du public, et me conseilla de 
donner à la Revue des Deux Mondes et au Journal 
des Débats des articles sur des sujets variés, où 



I? PREFACE. 

j'écoulerais en détail le stock d'idées qui, présenté 
en masse compacte, ne manquerait pas d'effrayer 
les lecteurs. La hardiesse des théories serait ainsi 
moins choquante. Les gens du monde acceptent 
souvent en détail ce qu'ils refusent d'avaler en bloc. 

M. de Sacy, peu de temps après, m'encouragea 
dans la même voie. Le vieux janséniste s'apercevait 
bien de mes hérésies ; quand je lui lisais mes arti- 
cles, je le voyais sourire à chaque phrase câline ou 
respectueuse. Certes le gros livre d'où tout cela 
venait, avec sa pesanteur et ses allures médiocre- 
ment littéraires, ne lui eût inspiré que de l'hor- 
reur. Il était clair que, si je voulais avoir quelque 
audience des gens cultivés, il fallait laisser beau- 
coup de mon bagage à la porte. La pensée se pré- 
sente à moi d'une manière complexe; la forme 
claire ne me vient qu'après un travail analogue à 
celui du jardinier qui taille son arbre, l'émonde, le 
dresse en espalier. 

Ainsi je débitai en détail le gros volume que de 
bonnes inspirations et de sages conseils m'avaient 
fait reléguer au fond de mes tiroirs. Le coup d'État, 
qui vint peu après, acheva de me rattacher à la 
Mevue des Deux Mondes et au Journal des Débats, en 
me dégoûtant du peuple, que j'avais vu, le 2 Décem- 
bre, accueillir d'un air narquois les signes de deuil 



PRÉFACE. V 

des bons citoyens. Les travaux spéciaux, les voyages, 
m'absorbèrent ; mes Origines du christianisme, sur- 
tout, pendant vingt-cinq ans, ne me permirent pas 
de penser à autre chose. Je me disais que le vieux 
manuscrit serait publié après ma mort, qu'alors 
une élite d'esprits éclairés s'y plairait, et que de là 
peut-être viendrait pour moi un de ces rappels 
à l'attention du monde dont les pauvres morts ont 
besoin dans la concurrence inégale que leur font, à 
cet égard, les vivants. 

Ma vie se prolongeant au delà de ce que j'avais 
toujours supposé, je me suis décidé, en ces derniers 
temps, à me faire moi-même mon propre éditeur. 
J'ai pensé que quelques personnes liraient, non sans 
profit, ces pages ressuscitées, et surtout que la jeu- 
nesse, un peu incertaine de sa voie, verrait avec 
plaisir comment un jeune homme, très franc et 
très sincère, pensait seul avec lui-même il y a 
quarante ans. Les jeunes aiment les ouvrages des 
jeunes. Dans mes écrits destinés aux gens du monde, 
j'ai dû faire beaucoup de sacrifices à ce qu'on 
appelle en France le goût. Ici, l'on trouvera, 
sans aucun dégrossissement, le petit Breton conscien- 
cieux qui, un jour, s'enfuit épouvanté de Saint- 
Sulpice, parce qu'il crut s'apercevoir qu'une partie 
de ce que ses maîtres lui avaient dit n'était peut- 



xi PRÉFACE. 

être pas tout à fait vrai. Si des critiques soutien- 
nent un jour que la Revue des Deux Mondes et le 
Journal des Débats me gâtèrent, en m'apprenant à 
écrire, c'est-à-dire à me borner, à émousser sans 
cesse ma pensée, à surveiller mes défauts, ils aime- 
ront peut-être ces pages, pour lesquelles on ne 
réclame qu'un mérite, celui de montrer, dans son 
naturel, atteint d'une forte encéphalite, un jeune 
homme viVant uniquement dans sa tête et croyant 
frénétiquement à la vérité. 

Les défauts de cette première construction, en 
efTet, sont énormes, et, si j'avais le moindre amour- 
propre littéraire, je devrais la supprimer de mon 
œuvre, conçue en général avec une certaine eu- 
rythmie. L'insinuation de la pensée manque de 
toute habileté. C'est un dîner où les matières pre- 
mières sont bonnes, mais qui n'est nullement paré, 
et oii l'on n'a pas eu soin d'éliminer les éplu- 
chures. Je tenais trop à ne rien perdre. Par peur 
de n'être pas compris, j'appuyais trop fort ; pour 
enfoncer le clou, je me croyais obligé de frapper 
dessus à coups redoublés. L'art de la composition, 
impliquant de nombreuses coupes sombres dans la 
forêt de la pensée, m'était inconnu. On ne débute pas 
par la brièveté. Les exigences françaises de clarté 
et de discrétion, qui parfois, il faut l'avouer, forcent 



PRÉFACE. VII 

à ne dire qu'une partie de ce qu'on pense et nuisent 
à la profondeur, me semblaient une tyrannie. Le 
français ne veut exprimer que des choses claires ; or 
les lois les plus importantes, celles qui tiennent 
aux transformations de la vie, ne sont pas claires ; 
on les voit dans une sorte de demi-jour. C'est ainsi 
qu'après avoir aperçu la première les vérités de ce 
qu'on appelle maintenant le darwinisme, la France 
a été la dernière à s'y rallier. On voyait bien tout 
cela ; mais cela sortait des habitudes ordinaires de 
la langue et du moule des phrases bien faites. La 
France a ainsi passé à côté de précieuses vérités, 
non sans les voir, mais en les jetant au panier, 
€omme inutiles ou impossibles à exprimer. Dans 
ma première manière, je voulais tout dire, et souvent 
je le disais mal. La nuance fugitive, que le vieux 
français regardait comme une quantité négligeable, 
j'essayais de la fixer, au risque de tomber dans 
l'insaisissable. 

Autant, sous le rapport de l'exposition, j'ai mo- 
difié, à tort ou à raison, mes habitudes de style, 
autant, pour les idées fondamentales, j'ai peu varié 
depuis que je commençai de penser librement. Ma 
religion, c'est toujours le progrès de la raison, c'est- 
à-dire de la science. Mais souvent, en relisant ces 
pages juvéniles, j'ai trouvé une confusion qui fausse 



U8RARY ST. Nim'S COLlifii 



VIII PRÉFACE. % 

un peu certaines déductions. La culture intensive,, 
augmentant sans cesse le capital des connaissances 
de l'esprit humain, n'est pas la même chose que la 
culture extensive, répandant de plus en plus ces 
connaissances, pour le bien des innombrables indi- 
vidus humains qui existent. La couche d'eau, en 
s'étendant, a coutume de s'amincir. Vers 1700, 
Newton avait atteint des vues sur le système du 
monde infiniment supérieures à tout ce qu'on avait; 
pensé avant lui, sans que ces incomparables décou- 
vertes eussent le moins du monde influé sur l'édu- 
cation du peuple. Réciproquement, on pourrait 
concevoir un état d'instruction primaire très per- 
fectionné, sans que la haute science fît de biei> 
grandes acquisitions. Notre vraie raison de défendre 
l'instruction primaire, c'est qu'un peuple sans in- 
struction est fanatique, et qu'un peuple fanatique 
crée toujours un danger à la science, les gouverne- 
ments ayant l'habitude, au nom des croyances do 
la foule et de prétendus pères de famille, d'im- 
poser à la liberté de l'esprit des gènes insuppor- 
tables. 

L'idée d'une civilisation égalitaire, telle qu'elle 
résulte de quelques pages de cet écrit, est donc 
un rêve. Une école où les écoliers feraient la loi 
serait une triste école. La lumière, la moralité e% 



PRÉFACE. ir 

Tari seront toujours représentés dans l'humanité 
par un magistère, par une minorité, gardant la tra- 
dition du vrai, du bien et du beau. Seulement, il 
faut éviter que ce magistère ne dispose de la force 
et ne fasse appel, pour maintenir son pouvoir, à des 
impostures, à des superstitions. 

Il y avait aussi beaucoup d'illusions dans l'accueil 
que je faisais, en ces temps très anciens, aux idées 
socialistes de 1848. Tout en continuant de croire 
que la science seule peut améliorer la malheureuse 
situation de l'homme ici-bas, je ne crois plus la so- 
lution du problème aussi près de nous que je le 
croyais alors. L'inégalité est écrite dans la nature ; 
elle est la conséquence de la liberté ; or la liberté 
de l'individu est un postulat nécessaire du progrès 
humain. Ce progrès implique de grands sacrifices du 
bonheur individuel. L'état actuel de l'humanité, par 
exemple, exige le maintien des nations, qui sont des 
établissements extrêmement lourds à porter. Un 
état qui donnerait le plus grand bonheur possible 
aux individus serait probablement, au point de vue 
des nobles poursuites de l'humanité, un état de pro- 
fond abaissement. 

L'erreur dont ces vieilles pages sont imprégnées, 
c'est un optimisme exagéré, qui ne sait pas voir que 
le mal vit encore et qu'il faut payer cher, c'est-à- 



X PRÉFACE. 

dire en privilèges, le pouvoir qui nous protège contre 
le mal. On y trouve également enraciné un vieux 
reste de catholicisme, l'idée qu'on re verra des âges 
de foi, où régnera une religion obligatoire et uni- 
verselle, comme cela eut lieu dans la première moi- 
tié du moyen âge. Dieu nous garde d'une telle ma- 
nière d'être sauvés I L'unité de croyance, c'est-à-dire 
le fanatisme, ne renaîtrait dans le monde qu'avec 
l'ignorance et la crédulité des anciens jours. Mieux 
vaut un peuple immoral qu'un peuple fanatique; 
car les masses immorales ne sont pas gênantes, tan- 
dis que les masses fanatiques abêtissent le monde, 
et un monde condamné à la bêtise n'a plus de rai- 
son pour que je m'y intéresse; j'aime autant le voir 
mourir. Supposons les orangers atteints d'une ma- 
ladie dont on ne puisse les guérir qu'en les empê- 
chant de produire des oranges. Cela ne vaudrait pas 
la peine, puisque l'oranger qui ne produit pas 
d'oranges n'est plus bon à rien. 

Une condition m'était imposée, pour qu'une telle 
publication ne fût pas dénuée de tout intérêt, c'était 
de reproduire mon essai de jeunesse dans sa forme 
naïve, touffue souvent abrupte. Si je m'étais arrêté 
à faire disparaître d'innombrables incorrections, à 
modifier une foule de pensées qui me semblent 
maintenant exprimées d'une façon exagérée, ou qui 



PRÉFACE. XI 

ont perdu leur justesse*, j'aurais été amené à com- 
poser un nouveau livre; or le cadre de mon vieil 
ouvrage n'est nullement celui que je choisirais au- 
jourd'hui. Je me suis donc borné à corriger les 
inadvertances, ces grosses fautes qu'on ne voit que 
sur l'épreuve et que sûrement j'aurais effacées si 
j'avais imprimé le livre en son temps. J'ai laissé les 
notes en tas à la fin du volume. On sourira en 
maint endroit; peu m'importe, si l'on veut bien 
reconnaître en ces pages l'expression d'une grande 
honnêteté intellectuelle et d'une parfaite sincérité. 
Un gros embarras résultait du parti que j'avais 
pris d'imprimer mon vieux pourana tel qu'il est; 
c'étaient les ressemblances qui ne pouvaient man- 
quer de se remarquer entre certaines pages du pré- 
sent volume et plusieurs endroits de mes écrits pu- 
bliés antérieurement. Outre le fragment inséré dans 
la Liberté de penser, qui a été reproduit dans mes 
Etudes contemporaines, beaucoup d'autres passages ont 
coulé, soit pour la pensée seulement, soit pour la 
pensée et l'expression, dans mes ouvrages imprimés, 
surtout dans ceux de ma première époque. J'essayai 
d'abord de retrancher ces doubles emplois; mais il 

1. J'ai laissé tous les passages où je présentais la culture allemande 
comme synonyme d'aspiration à l'idéal. Ils étaient vrais quand je les 
écrivais. Ce n'est pas moi qui ai changé. M. Treitschke ne nous avait 
pas encore appris que ce sont là des rêveries démodées. 



xn PRÉFACE. 

fut bientôt évident pour moi que j'allais rendre 
ainsi le livre tout à fait boiteux. Les parties ré- 
pétées étaient les plus importantes ; toute la com- 
position, comme un mur d'où l'on retirait des 
pierres essentielles, allait crouler. Je résolus alors 
de m'en rapporter simplement à l'indulgence du lec- 
teur. Les personnes qui me font l'honneur de lire 
mes écrits avec suite me pardonneront, je l'espère^ 
ces répétitions, si la publication nouvelle leur montre 
ma pensée dans des agencements et des combinai- 
sons qui ont pour elles quelque chose d'intéressant» 

Quand j'essaye de faire le bilan de ce qui, dans 
ces rêves d'il y a un demi-siècle, est resté chimère 
et de ce qui s'est réalisé, j'éprouve, je l'avoue, un 
sentiment de joie morale assez sensible. En somme^ 
j'avais raison. Le progrès, sauf quelques déceptions,, 
s'est accompli selon les lignes que j'imaginais. Je ne 
voyais pas assez nettement à cette époque les arra- 
chements que l'homme a laissés dans le règne ani- 
mal ; je ne me faisais pas une idée suffisamment 
claire de l'inégalité des races ; mais j'avais un sen- 
timent juste de ce que j'appelais les origines de la 
vie. Je voyais bien que tout se fait dans l'humanité 
et dans la nature, que la création n'a pas de place 
dans la série des effets et des causes. Trop peu na- 



PRÉFACE. xiil 

turaliste pour suivre les voies de la vie dans le laby- 
rinthe que nous voyons sans le voir, j'étais évolu- 
tionniste décidé en tout ce qui concerne les produits 
de l'humanité, langues, écritures, littératures, légis- 
lations, formes sociales. J'entrevoyais que le da- 
mier morphologique des espèces végétales et ani- 
males est bien l'indice d'une genèse, que tout est 
né selon un dessin dont nous voyons l'obscur cane- 
vas. L'objet de la connaissance est un immense 
développement dont les sciences cosmologiques nous 
donnent les premiers anneaux perceptibles, dont 
l'histoire proprement dite nous montre les derniers 
aboutissants. Comme Hegel, j'avais le tort d'attri- 
buer trop affirmativement à l'humanité un rôle 
central dans l'univers. Il se peut que tout le déve- 
loppement humain n'ait pas plus de conséquence 
que la mousse ou le lichen dont s'entoure toute 
surface humectée. Pour nous, cependant, l'histoire 
de l'homme garde sa primauté, puisque l'humanité 
seule, autant que nous savons, crée la conscience de 
l'univers. La plante ne vaut que comme produisant 
des fleurs, des fruits, des tubercules nutritifs, un 
arôme, qui ne sont rien comme masses, si on les 
compare à la masse de la plante, mais qui offrent, 
bien plus que les feuilles, les branches, le tronc, le 
caractère de la finalité. 



XIV PREFACE. 

Les sciences historiques et leurs auxiliaires, les 
sciences philologiques, ont fait d'immenses conquêtes 
depuis que je les embrassai avec tant d'amour, 
il y a quarante ans. Mais on en voit le bout. 
Dans un siècle, l'humanité saura à peu près ce 
qu'elle peut savoir sur son passé ; et alors il sera 
temps de s'arrêter; car le propre de ces études est, 
' aussitôt qu'elles ont atteint leur perfection relative, 
de commencer à se démolir. L'histoire des religions 
est éclaircie dans ses branches les plus importantes. 
Il est devenu clair, non par des raisons a priori, 
mais par la discussion même des prétendus témoi- 
gnages, qu'il n'y a jamais eu, dans les siècles attin- 
gibles à l'homme, de révélation ni de fait surna- 
turel. Le processus de la civilisation est reconnu dans 
ses lois générales. L'inégalité des races est constatée. 
Les titres de chaque famille humaine à des men- 
tions plus ou moins honorables dans l'histoire du 
progrès sont à peu près déterminés. 

Quant aux sciences politiques et sociales, on peut 
dire que le progrès y est faible. La vieille économie 
politique, dont les prétentions étaient si hautes en 
1848, a fait naufrage. Le socialisme, repris par les 
Allemands avec plus de sérieux et de profondeur, 
continue de troubler le monde, sans arborer de 
solution claire. M. de Bismarck, qui s'était annoncé 



PRÉFACE. XV 

comme devant l'arrêter en cinq ans au moyen de 
ses lois répressives, s'est évidemment trompé, au 
moins cette fois. Ce qui paraît maintenant bien pro- 
bable, c'est que le socialisme ne finira pas. Mais 
sûrement le socialisme qui triomphera sera bien 
différent des utopies de 1848. Un œil sagace, en 
l'an 300 de notre ère, aurait pu voir que le christia- 
nisme ne finirait pas ; mais il aurait dû voir que 
le monde ne finirait pas non plus, que la société 
humaine adapterait le christianisme à ses besoins 
et, d'une croyance destructive au premier chef, 
ferait un calmant, une machine essentiellement 
conservatrice. 

En politique, la situation n'est pas plus claire. Le 
principe national a pris depuis 1848 un développe- 
ment extraordinaire. Le gouvernement représentatif 
est établi presque partout. Mais des signes évidents 
de la fatigue causée par les charges nationales se 
montrent à l'horizon. Le patriotisme devient local; 
l'entraînement national diminue. Les nations mo- 
dernes ressemblent aux héros écrasés par leur 
armure, du tombeau de Maximilien à Inspruck, 
corps rachitiques sous des mailles de fer. La France, 
qui a marché la première dans la voie de l'esprit 
nationaliste, sera, selon la loi commune, la première 
à réagir contre le mouvement qu'elle a provoqué. 



XVI PRÉFACE. 

Dans cinquante ans, le principe national sera en 
baisse. L'effroyable dureté des procédés par lesquels 
les anciens États monarchiques obtenaient les sacri- 
fices de l'individu, deviendra impossible dans les 
États libres ; on ne se discipline pas soi-même. Per- 
sonne n'a plus de goût à servir de matériaux à ces 
tours bâties, comme celles de Tamerlan, avec des 
cadavres. Il est devenu trop clair, en effet, que le 
bonheur de l'individu n'est pas en proportion de 
la grandeur de la nation à laquelle il appartient, 
et puis il arrive d'ordinaire qu'une génération fait 
peu de cas de ce pourquoi la génération précédente 
a donné sa vie. 

Ces variations ont pour cause l'incertitude de nos 
idées sur le but à atteindre et sur la fm ultérieure 
de l'humanité. Entre les deux objectifs de la poli- 
tique, grandeur des nations, bien-être dès individus, 
on choisit par intérêt ou par passion. Rien ne nous 
indique quelle est la volonté de la nature, ni le but 
de l'univers. Pour nous autres, idéalistes, une seule 
doctrine est vraie, la doctrine transcendante selon 
laquelle le bat de l'humanité est la constitution 
d'une conscience supérieure, ou, comme on disait 
autrefois, « la plus grande gloire de Dieu » ; mais 
cette doctrine ne saurait servir de base à une poli- 
tique applicable. Un tel objectif doit, au contraire, 



être soigneusement dissimulé. Les h jmmes se révol- 
teraient, s'ils savaient qu'ils sont ainsi exploités. 

Combien de temps l'esprit national l'emportera- 
t-il encore sur Tégoïsme individuel ? Qui aura, dans 
des siècles, le plus servi l'humanité, du patriote, 
du libéral, du réactionnaire, du socialiste, du sa- 
vant? Nul ne le sait, et pourtant il serait capital de 
le savoir, car ce qui est bon dans une des hypo- 
thèses est mauvais dans l'autre. On aiguille sans 
savoir où l'on veut aller. Selon le point qu'il s'agit 
d'atteindre, ce que fait la France, par exemple, est 
excellent ou détestable. Les autres nations ne sont 
pas plus éclairées. La politique est comme un désert 
où l'on marche au hasard, vers le nord, vers le sud, 
car il faut marcher. Nul ne sait, dans l'ordre social, 
où est le bien. Ce qu'il y a de consolant, c'est qu'on 
arrive nécessairement quelque part. Dans le jeu de 
tir à la cible auquel s'amuse l'humanité, le point 
atteint paraît le point visé. Les hommes de bonne 
volonté ont toujours ainsi la conscience en repos, 
La liberté, d'ailleurs, dans le doute général où nous 
sommes, a sa valeur en tout cas; puisqu'elle est 
une manière de laisser agir le ressort secret qui 
meut l'humanité, et qui bon gré mal gré l'emporte 
toujours. 

En résumé, si, par l'incessant travail du xix^ siècle, 

b 



xvïii PRÉFACE. 

la connaissance des faits s'est singulièrement aug- 
mentée, la destinée humaine est devenue plus ob- 
scure que jamais. Ce qu'il y a de grave, c'est 
que nous n'entrevoyons pas pour l'avenir, à moins 
d'un retour à la crédulité, le moyen de donner à 
l'humanité un catéchisme désormais acceptable. Il 
est donc possible que la ruine des croyances idéa- 
listes soit destinée à suivre la ruine des croyances 
surnaturelles, et qu'un abaissement réel du moral 
de l'humanité date du jour où elle a vu la réalité 
des choses. A force de chimères, on avait réussi à 
obtenir du bon gorille un effort moral surprenant; 
ôtées les chimères, une partie de l'énergie factice 
qu'elles éveillaient disparaîtra. Même la gloire, 
comme force de traction, suppose à quelques égards 
l'immortalité, le fruit n'en devant d'ordinaire être 
touché qu'après la mort. Supprimez l'alcool au tra- 
vailleur dont il fait la force, mais ne lui demandez 
plus la même somme de travail. 

Je le dis franchement, je ne me figure pas comment 
on rebâtira, sans les anciens rêves, les assises d'une 
vie noble et heureuse. L'hypothèse où le vrai sage 
serait celui qui, s'interdisant les horizons lointains, 
renferme ses perspectives dans les jouissances vul- 
gaires, cette hypothèse, dis-je, nous répugne abso- 
lument. Mais ce n'est pas d'aujourd'hui que le bon- 



PRÉFACE. XIX 

heur et la noblesse de riiomme reposent sur un 
porte-à-faux. Continuons de jouir du don suprême 
qui nous a été départi, celui d'être et de contempler 
la réalité. La science restera toujours la satisfac- 
tion du plus haut désir de notre nature, la curio- 
sité; elle fournira toujours à l'homme le seul moyen 
qu'il ait pour améliorer son sort. Elle préserve de 
l'erreur plutôt qu'elle ne donne la vérité; mais 
c'est déjà quelque chose d'être sûr de n'être pas 
dupe. L'homme formé selon ces disciplines vaut 
mieux en définitive que l'homme instinctif des 
âges de foi. Il est exempt d'erreurs où l'être inculte 
est fatalement entraîné. Il est plus éclairé, il com- 
met moins de crimes, il est moins sublime et moins 
absurde. Gela, dira-t-on, ne vaut pas le paradis que 
la science nous enlève. Qui sait d'abord si elle nous 
l'enlève? Et puis, après tout, on n'appauvrit per- 
sonne en tirant de son portefeuille les mauvaises 
valeurs et les faux billets. Mieux vaut un peu de 
bonne science que beaucoup de mauvaise science. 
On se trompe moins en avouant qu'on ignore qu'en 
s'imaginant savoir beaucoup de choses qu'on ne 
sait pas. 

J'eus donc raison, au début de ma carrière intel- 
lectuelle, de croire fermement à la science et de la 
prendre comme but de ma vie. Si j'étais à recom- 



XX PRÉFACE. 

mencer, je referais ce que j'ai fait, et, pendant le 
peu de temps qui me reste à vivre, je continuerai. 
L'immortalité, c'est de travailler à une œuvre éter- 
nelle. Seloa la première idée chrétienne, qui était la 
vraie, ceux-là seuls ressusciteront qui ont servi au 
travail divin, c'est-à-dire à faire régner Dieu sur la 
terre. La punition des méchantes et des frivoles sera 
le néant. Une formidable objection se dresse ici 
contre nous. La science peut-elle être plus éternelle 
que l'humanité, dont la fin est écrite par le fait seul 
qu'elle a commencé? N'importe; il n'y a guère plus 
d'un siècle que la raison travaille avec suite au 
problème des choses. Elle a trouvé des merveilles, 
qui ont prodigieusement multiplié le pouvoir de 
l'homme. Que sera-ce donc dans cent mille ans? 
Et songez qu'aucune vérité ne se perd, qu'aucune 
erreur ne se fonde. Gela donne une sécurité bien 
grande. Nous ne craignons vraiment que la chute du 
ciel, et, même quand le ciel croulerait, nous nous 
endormirions tranquilles encore sur cette pensée : 
l'Être, dont nous avons été l'efflorescence passagère, 
a toujours existé, existera toujours. 



A M. EUGENE BURNOUF 

Membre de l'Institut, Professeur au Collège de France 



Monsieur, 



Bien des fois je me suis rappelé, depuis une 
année, ce jour du So février ^848, où, après 
avoir franchi les barricades pour nous rendre au 
Collège de France, nous trouvâmes notre modeste 
salle transformée en un corps de garde, oîi nous 
faillîmes être reçus comme des suspects . Ce jour -là, 
je me demandai plus sérieusement que jamais s'il 
n'y avait rien de mieux à faire que de consacrer à 
ïélude et à la pensée tous les moments de sa vie, et, 
après avoir consulté ma conscience et m'être raffermi 
dans ma foi à l'esprit humain^ je me répondis très 
résolument : Non. Si la science n'était qu'un agréable 
passe-temps, un jeu pour les oisifs, un ornement 
de luxe, une fantaisie d'amateur, la moins vaine 

1 



2 L'AVENIR DE LA [SCIENCE. 

des vanités en un mot, il y aurait des jours où le 
savant devrait dire avec le poète : 

Honte à qui peut chanter, pendant que Rome brûle. 

Mais si la science est la chose sérieuse, si les des- 
tinées de Vhumanité et la perfection de l'individu y 
sont attachées, si elle est une religion, elle a, comme 
les choses religieuses, une valeur de tous les jours et 
de tous les instants. Ne donner à l'étude et à la 
culture intellectuelle que les moments de calme et de 
loisir, c'est faire injure à l'esprit humain, c'est sup- 
poser qu'il y a quelque chose ae plus important que la 
recherche delà vérité. Or, s'il en était ainsi, si la 
science ne constituait qu'un intérêt de second ordre, 
l'homme qui a voué sa vie au parfait, qui veut 
pouvoir dire à ses derniers instants : J'ai accompli 
ma fin, devrait-il y consacrer une heure, quand il 
saurait que des devoirs plus élevés le réclament? 

Que les révolutions et les craintes de l'avenir 
soient une tentation pour la science qui ne comprend 
pas son objet, et ne s'est jamais interrogée sur sa 
valeur et sa signification véritable, cela se conçoit. 
Quant à la science sérieuse et philosophique, qui 
répond à un besoin de la nature humaine, les boule- 
versements sociaux ne sauraient l'atteindre, et peut- 
être la servent-ils en la portant à réfléchir sur elle- 
même, à se rendre compte de ses titres, à ne plus 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 3 

se contenter du jugement d'habitude sur lequel elle se 
reposait auparavant. 

Ce sont ces i^é flexions, Monsieur , que fai faites 
pour moi-même, solitaire et calme au milieu de Vagi- 
talion universelle, et que fai déposées dans ces 
pages. Grâce aux sentiments qu'elles m'ont inspirés ^ 
fai traversé de tristes jours sans maudire personne, 
plein de confiance dans la rectitude naturelle de l'es- 
prit humain et dans sa tendance nécessaire à un état 
plus éclairé, phis moral et par là plus heureux. Ce 
n'est pas sans avoir eu à vaincre quelque pudeur 
que je me suis décidé à dévoiler ainsi mes pensées de 
jeunesse, pour lesquelles peut-être à un autre âge je 
me ferai critique, et qui auront sans doute bien peu 
de valeur aux yeux des personnes avancées dans la 
carrière scientifique. J'ai pensé toutefois que quelques 
jeunes âmes, amoureuses du beau et du vrai, trou- 
veraient dans cette confidence consolation et appui, au 
milieu des luttes que doit livrer à un certain âge tout 
esprit distingué pour découvrir et se formuler V idéal 
de sa vie. J'ai voulu aussi professer, à mon début 
dans la science, ma foi profonde à la raison et à 
l'esprit moderne, dans un moment où tant d'âmes 
affaissées se laissent défaillir entre les bras de ceux 
qui regrettent V ignorance et maudissent la critique. 
Que ceux qui exploitent nos faiblesses, et qui, 
escomptant par avance nos malheurs, fondent leurs 



H L'AVENIR DE LA SCIENCE. 

espérances sur la f aligne et la dépression intellcc- 
luelle qu amènent les grandes souffrances^ ne s'ima- 
ginent pas que la génération qui entre dans la vie 
de la pensée est à eux ! Nous saurons maintenir la 
tradition de V esprit moderne et contre ceux qui veu- 
lent ramener le passé ^ et contre ceux qui prétendent 
substituer à noire civilisation vivante et multiple je ne 
sais quelle société architecturale et pétrifiée^ comme 
celle des siècles oîi l'on bâtit les pyramides. 

Ce n''est point une pensée banale^ Monsieur, qui 
me porte à vous adresser cet essai, Cest devant 
vous que je l'ai médité. Dans mes défaillances 
intérieures, toutes les fois que mon idéal scientifique 
a semblé s'obscurcir^ en pensant à vous j'ai vu se 
dissiper tous les nuages, vous avez été la réponse 
à tous mes doutes. C'est votre image que j'ai eue 
sans cesse devant les yeux, quand j'ai cherché à 
exprimer l'idéal élevé où la vie est conçue non 
comme un rôle et une intrigue, mais comme une 
chose sérieuse et vraie. En écoutant vos leçons sur 
la j)lus belle des langues et des littératures du monde 
primitif, j'ai rencontré la réalisation de ce qu'au- 
paravant je n'avais fait que rêver : la science 
devenant la philosophie, et les plus hauts résultats 
sortant de la plus scrupuleuse analyse des détails,. 

C'est à cette preuve vivante que je voudrais con- 
vier tous ceux que je n'aurai pu convaincre de nvj- 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 5 

illèse favorite : la science de V esprit humain doit 
surtout être Vhistoire de l'esprit humain, et celte 
histoire n^est possible que par l'étude patiente et 
philologique des œuvres qu'il a produites à ses diffé- 
rents âges. 

J'ai Vhonneur d'être, Monsieur, avec la plus haute 
admiration, 

Votre élève respectueux, 

Ernest RENAN. 



Paris, mars ISiO. 



L'AVENIR DE LA. SCIENCE 



Une seule chose est nécessaire I J'admets dans toute sa 
portée philosophique ce précepte du Grand Maître de la 
morale. Je le regarde comme le principe de toute noble 
vie, comme la formule expressive, quoique dangereuse 
en sa brièveté, de la nature humaine, au point de vue de 
la moralité et du devoir. Le premier pas de celui qui veut 
se donner à la sagesse, comme disait la respectable anti- 
quité, est de faire deux parts dans la vie : l'une vulgaire 
et n'ayant rien de sacré, se résumant en des besoins et 
des jouissances d'un ordre inférieur (vie matérielle, plaisir^ 
fortune, etc.) ; l'autre que l'on peut appeler idéale, céleste, 
divine, désintéressée, ayant pour objet les formes pures 
de la vérité, de la beauté, de la bonté morale, c'est-à-dire, 
pour prendre l'expression la plus compréhensive et la plus 
consacrée par les respects du passé. Dieu lui-même, tou- 
ché, perçu, senti sous ses mille formes par l'intelligence 
de tout ce qui est vrai, et l'amour de tout ce qui est beau. 
C'est la grande opposition du corps et de Yâme, reconnue 



8 LVVVENIR DE LA SCIENCE. 

j3ar toutes les religions et toutes les philosophies élevées, 
opposition très superficielle si on prétend y voir une 
dualité de substance dans la personne humaine, mais qui 
demeure d'une parfaite vérité, si, élargissant convenable- 
ment le sens de ces deux mots et les appliquant à deux 
ordres de phénomènes, on les entend des deux vies ou- 
vertes devant l'homme. Reconnaître la distinction de ces 
deux vies, c'est reconnaître que la vie supérieure, la vie 
idéale, est tout, et que la vie inférieure, la vie des intérêts 
et des plaisirs n'est rien, qu'elle s'efface devant la première 
comme le fini devant l'infini, et que si la sagesse pratique 
ordonne d'y penser, ce n'est qu'en vue et comme condition 
de la première . 

En débutant par de si pesantes vérités, j'ai pris, je le 
sais, mon brevet de béotien. Mais sur ce point je suis sans 
pudeur ; depuis longtemps je me suis placé parmi les esprits 
simples et lourds qui prennent religieusement les choses. 
J'ai la faiblesse de regarder comme de mauvais ton et très 
facile à imiter cette prétendue délicatesse, qui ne peut se 
résoudre à prendre la vie comme chose sérieuse et sainte; 
et, s'il n'y avait pas d'autre choix à faire, je préférerais, 
au moins en morale, les formules du plus étroit dogma- 
tisme à cette légèreté, à laquelle on fait beaucoup d'hon- 
neur en lui donnant le nom de scepticisme, et qu'il faudrait 
appeler niaiserie et nullité. S'il était vrai que la vie hu- 
maine ne fût qu'une vaine succession de faits vulgaires, 
sans valeur suprasensible, dès la première réflexion sé- 
rieuse, il faudrait se donner la mort; il n'y aurait pas de 
milieu entre l'ivresse, une occupation tyrannique de tous 
les instants, et le suicide. Vivre de la vie de l'esprit, 
aspirer l'infini par tous les pores, réaliser le beau, at- 
teindre le parfait, chacun suivant sa mesure, c'est la seule 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 9 

chose nécessaire. Tout le reste est vanité et affliction 
■d'esprit. 

L'ascétisme chrétien, en proclamant cette grande simpli- 
fication de la vie, entendit d'une façon si étroite la seule 
chose nécessaire, que son principe devint avec le temps 
pour l'esprit humain une chaîne intolérable. Non seu- 
lement il négligea totalement le vrai et le beau (la philo- 
sophie, la science, la poésie étaient des vanités); mais, en 
«'attachant exclusivement au bien, il le conçut sous sa 
forme la plus mesquine : le bien fut pour lui la réali- 
sation de la volonté d'un être supérieur, une sorte de 
sujétion humiliante pour la dignité humaine : car la 
réalisation du bien moral n'est pas plus une obéissance 
à des lois imposées que la réalisation du beau dans une 
œuvre d'art n'est l'exécution de certaines règles. Ainsi la 
nature humaine se trouva mutilée dans sa portion la plus 
élevée. Parmi les choses intellectuelles qui sont toutes 
également saintes, on distingua du sacré et du profane. 
Le profane, grâce aux instincts de la nature plus forts 
que les principes d'un ascétisme artificiel, ne fut pas en- 
tièrement banni; on le tolérait, quoique vanité; quelque- 
fois on s'adoucissait jusqu'à l'appeler la moins vaine des 
vanités ; mais, si l'on eût été conséquent, on l'eût proscrit 
sans pitié; c'était une faiblesse à laquelle les parfaits 
renonçaient. Fatale distinction, qui a empoisonné l'exis- 
tence de tant d'âmes belles et libres, nées pour savourer 
l'idéal dans toute son infinité, et dont la vie s'est écoulée 
triste et oppr.-ssée sous l'étreinte de l'étau fatal ! Que de 
luttes elle m'a coûtées! La première victoire philoso- 
phique de ma jeunesse fut de proclamer du fond de ma 
conscience : Tout ce qui est de lame est sacré. 

Ce n'est donc pas une limite étroite que nous posons 



10 L'AVENIR DE LA SCIENCE. 

à la nature humaine, en proposant à son activité une seule 
chose comme digne d'elle : car cette seule chose renferme 
l'infini . Elle n'exclut que le vulgaire, qui n'a de valeur 
qu'en tant qu'il est senti, et au moment où il est senti; 
et cette sphère inférieure elle-même est bien moins étendue 
qu'on pourrait le croire. Il y a dans la vie humaine très 
peu de choses tout à fait profanes. Le progrès delà moralité 
et de l'intelligence amènera des points de vue nouveaux, 
qui donneront une valeur idéale aux actes en apparence les 
plus grossiers. Le christianisme, aidé par les instincts des 
races celtiques et germaniques, n'a-t-il pas élevé à la di- 
gnité d'un sentiment esthétique et moral un fait où l'anti- 
quité tout entière, Platon à peine excepté, n'avait vu qu'une 
jouissance? L'acte le plus matériel de la vie, celui de la 
nourriture, ne reçut-il pas des premiers chrétiens une admi- 
rable signification mystique? Le travail matériel, qui n'est 
aujourd'hui qu'une corvée abrutissante pour ceux qui y 
sont condamnés, n'était pas tel au moyen âge, pour 
ces ouvriers qui bâtissaient des cathédrales en chan- 
tant. Qui sait si un jour la vue du bien général de 
l'humanité, pour laquelle on construit, ne viendra pas 
adoucir et sanctifier les sueurs de l'homme? Car, au point 
de vue de l'humanité, les travaux les plus humbles ont 
une valeur idéale, puisqu'ils sont le moyen ou du moins 
la condition des conquêtes de l'esprit. La sanctification 
de la vie inférieure par des pratiques et des cérémonies 
extérieures est un trait commun à toutes les religions. Les 
progrès du rationalisme ont pu d'abord, et cela sans 
grand mérite, déclarer ces cérémonies purement super- 
stitieuses. Qu'en est-il résulté? Privée de son idéalisation, 
la vie est devenue quelque chose de profane, de vulgaire, 
de prosaïque, à tel point que, pour certains actes, où le 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. Il 

besoin d'une signification religieuse était plus sensible, 
comme la naissance, le mariage, la mort, on a conservé 
les anciennes cérémonies, lors même qu'on ne croit plus 
à leur efficacité. Un progrès ultérieur conciliera, ce me 
semble, ces deux tendances, en substituant à des actes 
sacramentels, qui ne peuvent valoir que par leur signifi- 
cation, et qui, envisagés dans leur exécution matérielle 
sont complètement inefficaces, le sentiment moral dans 
toute sa pureté. 

Ainsi, tout ce qui se rattache à la vie supérieure de 
l'homme, à cette vie par laquelle il se distingue de l'ani- 
mal, tout cela est sacré, tout cela est digne de la passion 
des belles âmes. Un beau sentiment vaut une belle pensée; 
une belle pensée vaut une belle action. Un système de 
philosophie vaut un poème, un poème vaut une décou- 
verte scientifique, une vie de science vaut une vie de 
vertu. L'homme parfait serait celui qui serait à la fois 
poète, philosophe, savant, homme vertueux, et cela non 
par intervalles et à des moments distincts (il ne le serait 
alors que médiocrement), mais par une intime compô- 
nétration à tous les moments de sa vie, qui serait poète 
alors qu'il est philosophe, philosophe alors qu'il est sa- 
vant, chez qui, en un mot, tous les éléments de l'humanité 
se réuniraient en une harmonie supérieure, comme dans 
l'humanité elle-même. La faiblesse de notre âge d'analyse 
ne permet pas cette haute unité ; la vie devient un métier, 
une profession; il faut afficher le titre de poète, d'artiste 
ou de savant, se créer un petit monde où l'on vit à part, 
sans comprendre tout le reste et souvent en le niant. Que 
ce soit là une nécessité de l'état actuel de l'esprit humain, 
nul ne peut songer à le nier ; il faut toutefois reconnaître 
qu'un tel système de vie, bien qu'excusé par sa nécessité. 



li L'AVENIR DE LA SCIENCE. 

est contraire à la dignité humaine et à la perfection de 
l'individu. Envisagé comme homme, un Newton, un 
Cuvier, un Heyne, rend un moins beau son qu'un sage 
antique, un Solon ou un Pythagore par exemple. La fin de 
l'homme n'est pas de savoir, de sentir, d'imaginer, mais 
d'être parfait, c'est-à-dire d'être homme dans toute l'accep- 
tion du mot; c'est d'offrir dans un type individuel le 
tableau abrégé de l'humanité complète, et de montrer 
réunies dans une puissante unité toutes les faces de 
ia vie que l'humanité a esquissées dans des temps et des 
lieux divers. On s'imagine trop souvent que la mora- 
lité seule fait la perfection, que la poursuite du vrai et 
du beau ne constitue qu'une jouissance, que rhomnic 
parfait, c'est l'honnête homme, le frère morave par 
exemple. Le modèle de la perfection nous est donné 
par l'humanité elle-même; la vie la plus parfaite est 
celle qui représente le mieux toute l'humanité. Or l'huma- 
nité cultivée n'est pas seulement morale; elle est encore 
savante, curieuse, poétique, passionnée. 

Ce serait sans doute porter ses espérances sur i -avenir 
de l'humanité au delà des limites respectées par les plus 
hardis utopistes, que de penser que l'homme individuel 
pourra un jour embrasser tout le champ de la culture 
intellectuelle. Mais il y a dans les branches diverses de 
la science et de l'art deux éléments parfaitement distincts 
et qui , également nécessaires pour la production de 
l'œuvre scientifique ou artistique, contribuent très inéga- 
lement à la perfection de l'individu : d'une part, les pro- 
cédés, l'habileté pratique, indispensables pour la décou- 
verte du vrai ou la réalisation du beau ; de l'autre, l'esprit 
qui crée et anime, l'àme qui vivifie l'œuvre d'art^ la 
grande loi qui donne un sens et une vaiCur à telle dé- 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. ]3 

couverte scientifique. Il sera h tout jamais impossible que 
le môme homme sache manier avec la mémo habileté le 
pinceau du peintre, l'instrument du musicien, l'appareil du 
chimiste. H y a là une éducation spéciale et une habileté 
pratique qui, pour passer au rang d'habitude irréfléchie 
et spontanée, exige une vie entière d'exercice. Mais ce qui 
pourra devenir possible dans une forme plus avancée de la 
culture intellectuelle, c'est que le sentiment qui donne la 
vie à la composition de l'artiste ou du poète, la pénétration 
du savant et du philosophe, le sens moral du grand carac- 
tère, se réunissent pour former une seule âme, sympathique 
à toutes les choses belles, bonnes et vraies, et pour consti- 
tuer un type moral de l'humanité complète, un idéal qui, 
sans se réaliser dans tel ou tel, soit pour l'avenir ce que 
le Christ a été depuis dix-huit cents ans, — un Christ 
qui ne représenterait plus seulement le côté moral à sa 
plus haute puissance, mais encore le côté esthétique et 
scientifique de l'humanité. 

Au fond, toutes ces catégories des formes pures perçues 
par l'intelligence ne constituent que des faces d'une môme 
unité. La divergence ne commence qu'à une région infé- 
rieure. Il y a un grand foyer central où la poésie, la 
science et la morale sont identiques, où savoir, admirer,, 
aimer, sont une môme chose, où tombent toutes les oppo- 
sitions, où la nature humaine retrouve dans l'identité de 
l'objet la haute harmonie de toutes ses facultés et ce grand 
acte d'adoration, qui résume la tendance de tout son être 
vers l'éternel infini. Le saint est celui qui consacre sa vie 
à ce grand idéal, et déclare tout le reste inutile. 

Pascal a supérieurement montré le cercle vicieux 
nécessaire de la vie positive. On travaille pour le repos,^ 
puis le repos est insupportable. On ne vit pas, maison 



14 L'AVENIR DE LA SCIENCE. 

espère vivre. Le fait est que les gens du monde n'ont ja- 
mais, ce me semble, un système de vie bien arrêté, et ne 
peuvent dire précisément ce qui est principal, ce qui est 
accessoire, ce qui est fin, ce qui est moyen. La richesse ne 
saurait être le but final, puisqu'elle n'a de valeur que par 
les jouissances qu'elle procure. Et pourtant tout le sérieux 
de la vie s'use autour de l'acquisition de la richesse, et on 
ne regarde le plaisir que comme un délassement pour les 
moments perdus et les années inutiles. Le philosophe et 
l'homme religieux peuvent seuls à tous les instants se 
reposer pleinement, saisir et embrasser le moment qui 
passe, sans rien remettre à l'avenir. 

Un homme disait un jour à un philosophe de l'anti- 
quité qu'il ne se croyait pas né pour la philosophie: 
« Malheureux, lui dit le sage, pourquoi donc es-tu né? » 
Certes, si la philosophie était une spécialité, une pro- 
fession comme une autre; si philosopher, c'était étudier 
ou chercher la solution d'un certain nombre de questions 
plus ou moins importantes, la réponse de ce sage serait un 
étrange contre-sens. Et pourtant si l'on sait entendre la phi- 
losophie, dans son sens véritable, celui-là est en effet un 
misérable, qui n'est pas philosophe, c'est-à-dire qui n'est 
point arrivé à comprendre le sens élevé de la vie. Bien des 
gens renoncent aussi volontiers au titre de poète. Si être 
poète, c'était avoir l'habitude d'un certain mécanisme de 
langage, ils seraient excusables. Mais si l'on entend par 
poésie cette faculté qu'a l'âme d'être touchée d'une cer- 
taine façon, de rendre un son d'une nature particulière et 
indéfinissable en face des beautés des choses, celui qui n'est 
pas poète n'est pas homme, et renoncer à ce titre, c'est 
abdiquer volontairement la dignité de sa nature. 

D'illustres exemples prouveraient au besoin que cette 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 15 

haute harmonie des puissances de la nature humaine n'est 
pas une chimère. La vie des hommes de génie présente 
presque toujours le ravissant spectacle d'une vaste capacité 
intellectuelle jointe à un sens poétique très élevé et à une 
charmante bonté d'âme, si bien que leur vie, dans sa calme 
et suave placidité, est presque toujours leur plus bel ou- 
vrage et forme une partie essentielle de leurs œuvres com- 
plètes. A vrai dire, ces mots de poésie, de philosophie, 
d'art, de science, désignent moins des objets divers 
proposés à l'activité intellectuelle de l'homme, que des 
manières différentes d'envisager le même objet, qui est 
l'être dans toutes ses manifestations. C'est pour cela que 
le grand philosophe n'est pas sans être poète ; le grand 
artiste est souvent plus philosophe que ceux qui por- 
tent ce nom. Ce ne sont là que des formes différentes, 
qui, comme celles de la littérature, sont aptes à exprimer 
toute chose. Béranger a pu tout dire sous ferme de chan- 
sons, tel autre sous forme de romans, tel autre sous 
forme d'histoire. Tous les génies sont universels quant à 
l'objet de leurs travaux, et, autant les petits esprits sont 
insoutenables quand ils veulent établir la prééminence 
exclusive de leur art, autant les grands hommes ont rai- 
son quand ils soutiennent que leur art est le tout de 
l'homme, puisqu'il leur sert en effet à exprimer la chose 
indivise par excellence, l'âme. Dieu. 

Il faut pourtant reconnaître que le secret pour allier 
ces éléments divers n'est pas encore trouvé. Dans l'état 
actuel de l'esprit humain, une trop riche nature est un 
supplice. L'homme né avec une faculté éminente qui ab- 
sorbe toutes les autres est bien plus heureux que celui 
qui trouve en lui des besoins toujours nouveaux, qu'il ne 
peut satisfaire. 11 lui faudrait une vie pour savoir, une 



IG L'AVEMR DE LA SCIENCE. 

vie pour sentir et aimer, une vie pour agir, ou plutôt ii 
voudrait pouvoir mener de front une série d'existences 
parallèles, tout en ayant dans une unité supérieure la 
conscience simultanée de chacune d'elles. Bornée par le 
temps et par des nécessités extérieures, son activité con- 
centrée se dévore intérieurement. Il a tant à vivre pour 
lui-même qu'il n'a pas le temps de vivre pour le dehors. 
11 ne veut rien laisser perdre de cette vie brûlante et mul- 
tiple, qui lu échappe et qu'il dévore avec précipitation et 
avidité. Il roule d'un monde sur l'autre, ou plutôt des 
mondes mal harmonisés se heurtent dans son sein. Il 
envie tour à tour, car il sait comprendre tour k tour, 
l'âme simple qui vit de foi et d'amour, l'âme virile qui 
prend la vie comme un musculeux athlète, l'esprit péné- 
trant et critique, qui savoure à loisir le charme de ma- 
nier son instrument exact et sûr. Puis quand il se voit 
dans l'impossibilité de réahser cet idéal multiple, quand il 
voit cette vie si courte, si partagée, si fatalement incom- 
plète, quand il songe que des côtés entiers de sa riche et 
féconde nature resteront à jamais ensevelis dans l'ombre, 
c'est un retour d'une amertume sans pareille. Il maudit 
cette surabondance de vie, qui n'aboutit qu'à se consumer 
sans fruit, ou, s'il déverse son activité sur quelque œuvre 
extérieure, il souffre encore de n'y pouvoir mettre qu'une 
portion de lui-même. A peine a-t-il réalisé une face de la 
vie, que mille autres non moins belles se révèlent à lui, 
le déçoivent et l'entraînent à leur tour, jusqu'au jour où 
il faut finir, et où, jetant un regard en arrière, il peut 
enfin dire avec consolation: J'ai beaucoup vécu. C'est le 
premier jour où il trouve sa récompense. 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. il 



II 



Savoir est le premier mot du symbole de la religion 
naturelle: car savoir est la première condition du com- 
merce de l'homme avec les choses, de cette pénétration 
de l'univers qui est la vie intellectuelle de l'individu : 
savoir, c'est s'initier à Dieu. Par l'ignorance l'homme est 
>comme séquestré de la nature, renfermé en lui-même et 
réduit à se faire un non-moi fantastique, sur le modèle 
de sa personnalité. De là ce monde étrange où vit l'en- 
fance, où vivait l'homme primitif. L'homme ne commu- 
nique avec les choses que par le savoir et par l'amour : 
sans la science il n'aime que des chimères. La science 
seule fournit le fond de réalité nécessaire à la vie. En cori- 
ace vant l'âme individuelle, à la façon de Leibnitz, comme 
un miroir où se reflète l'univers, c'est par la science 
qu'elle peut réfléchir une portion plus ou moins grande 
de ce qui est, et approcher de sa fin, qui serait d'elre en 
parfaite harmonie avec l'universalité des choses. 

Savoir est de tous les actes de la vie le moins profane, 
car c'est le plus désintéressé, le plus indépendant de la 
jouissance, le plus objectif ipour parler le langage de l'école. 
C'est perdre sa peine que de prouver sa sainteté ; car 
■ceux-là seuls peuvent songer à la nier pour lesquels il n'y 
arien de saint. 

Ceux qui s'en tiennent aux faits de la nature humaine, 
sans se permettre de qualification sur la valeur des choses, 
ne peuvent nier au moins que la science ne soit lo pre- 
»mier besoin de l'humanité. I/horame en face des choses 



tS L'AVENIR DE LA SCIENCE, 

est fatalement porté à en chercher le secret. Le pro- 
blème se pose de lui-même, et en vertu de cette faculté 
qu'a l'homme d'aller au delà du phénomène qu'il perçoit. 
C'est d'abord la nature qui aiguise cet appétit de savoir ; il 
s'attaque à elle avec l'impatience de la présomption 
naïve, qui croit, dès ses premiers essais et en quelques- 
pages, dresser le système de l'univers. Puis c'est lui-même*,, 
bien plus tard, c'est son espèce, c'est l'humanité, c'est 
l'histoire. Puis c'est le problème final, la grande cause, la 
loi suprême qui tente sa curiosité. Le problème se varie, 
s'élargit à l'infini, suivant les horizons de chaque âge; 
mais toujours il se pose ; toujours, en face de l'inconnu, 
l'homme ressent un double sentiment: respect pour le 
mystère, noble témérité qui le porte à déchirer le voile 
pour connaître ce qui est au delà. 

Rester indifférent devant l'univers est chose impossible 
pour l'homme. Dès qu'il pense, il cherche, il se pose des 
problèmes et les résout; il lui faut un système sur \& 
monde, sur lui-même, sur la cause première, sur son ori- 
gine, sur sa fin. Il n'a pas les données nécessaires pour 
répondre aux questions qu'il s'adresse ; qu'importe ? Il y 
supplée de lui-même. De là les religions primitives, solu- 
tions improvisées d'un problème qui exigeait de longs siè- 
cles de recherches, mais pour lequel il fallait sans délai 
une réponse. La science méthodique sait se résoudre à 
ignorer ou du moins à supporter le délai ; la science primi- 
tive du premier bond voulait avait avoir la raison des 
choses. C'est qu'à vrai dire, demander à l'homme d'ajour- 
ner certains problèmes et de remettre aux siècles futurs 
de savoir ce qu'il est, quelle place il occupe dans le monde, 
quelle est la cause du monde et de lui-même, c'est lui 
demander l'impossible. Alors même qu'il saurait l'énigme- 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 19 

insoluble, on ne pourrait l'empêcher de s'agacer et de 
s'user autour d'elle. 

11 y a, je le sais, dans cet acte hardi par lequel l'homme 
soulève le mystère des choses, quelque chose d'irrévé- 
rencieux et d'attentatoire, une sorte de lèse-majesté di- 
vine. Ainsi, du moins, le comprirent tous les peuples 
anciens. La science à leurs yeux fut un vol fait à Dieu, 
une façon de le braver et de lui désobéir. Dans le beau 
mythe par lequel s'ouvre le livre des Hébreux, c'est le 
génie du mal qui pousse l'homme à sortir de son inno- 
cente ignorance, pour devenir semblable à Dieu par la 
science distincte et antithétique du bien et du mal. La 
fable de Prométhée n'a pas d'autre sens : les conquêtes de 
la civilisation présentées comme un attentat, comme un 
rapt illicite fait à une divinité jalouse, qui voulait se les 
réserver. De là ce fier caractère d'audace contre les dieux 
que portent les premiers inventeurs ; de là ce thème déve- 
loppé dans tant de légendes mythologiques : que le désir 
d'un meilleur état est la source de tout le mal dans le 
monde. On comprend que l'antiquité, n'ayant pas le grand 
mot de l'énigme, le progrès, n'ait éprouvé qu'un senti- 
ment de crainte respectueuse en brisant les barrières qui 
lui semblaient posées par une force supérieure, que, n'osant 
placer le bonheur dans l'avenir, elle l'ait rêvé dans un 
âge d'or primitif (1), qu'elle ait dit: Audax lapeti genus, 
qu'elle ait appelé la conquête du parfait un vetilum nefas. 
L'humanité avait alors le sentiment de l'obstacle et 
non celui de la victoire ; mais tout en s'appelant auda- 
cieuse et téméraire, elle marchait toujours. Pour nous, 
arrivés au grand moment de la conscience, il ne s'agit 
plus de dire : Cœlum ipsiim petimus stullitia ! et d'avan- 
cer en sacrilèges. Il faut marcher la tête haute et sans 



20 L'AVENIR DE LA SCIENCE, 

crainte vers ce qui est notre bien, et quand nous faisons 
violence aux choses pour leur arracher leur secret, être 
bien convaincus que nous agissons pour nous, pour 
elles et pour Dieu. 

Ce n'est pas du premier coup que l'homme arrive à la 
conscience de sa force et de son pouvoir créateur. Chez 
les peuples primitifs, toutes les œuvres merveilleuses de 
l'intelligence sont rapportées à la Divinité ; les sages se 
croient inspirés, et se vantent avec une pleine conviction 
de relations mystérieuses avec des êtres supérieurs. Sou- 
vent ce sont les agents surnaturels qui sont eux-mêmes 
les auteurs des œuvres qui semblent dépasser les forces de 
l'homme. Dans Homère Héphaeslos crée tous les méca- 
nismes ingénieux. Les siècles crédules du moyen âge at- 
tribuent à des facultés secrètes, à un commerce avec le 
démon, toute science émincnte ou toute habileté qui s'élève 
au-dessus du niveau commun. En général, les siècles peu 
réfléchis sont portés à substituer des explications théolo- 
giques aux explications psychologiques. Il semble naturel 
de croire que la grâce vient d'en haut; ce n'est que 
bien tard qu'on arrive à découvrir qu'elle sort du fond de 
la conscience. Le vulgaire aussi se figure que la rosée 
tombe du ciel et croit à peine le savant qui l'assure 
qu'elle sort des plantes. 

Quand je veux me représenter le fait générateur de la 
science dans toute sa naïveté primitive et son élan désin- 
téressé, je me reporte avec un charme inexprimable aux 
premiers philosophes rationalistes de la Grèce. Il y a dans 
cette ardeur spontanée de quelques hommes qui, sans 
antécédent traditionnel ni motif officiel, par la simple 
impulsion intérieure de leur nature, abordent l'éternel 
problème sous sa forme véritable, une ingénuité, une 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 21 

vérité inappréciable aux yeux du psychologue. Aristote est 
déjà un savant réfléchi, qui a conscience de son procédé, 
qui fait de la science et de la philosophie comme Virgile 
faisait des vers. Ces premiers penseurs, au contraire, sont 
bien autrement possédés par leur curiosité spontanée. 
L'objet est là devant eux, aiguisant leur appétit; ils se 
prennent à lui comme l'enfant qui s'impatiente autour 
d'une machine compliquée, la tente par tous les côtés 
pour en avoir le secret, et ne s'arrête que quand il a 
trouvé un mot qu'il croit sufTisamment explicatif. Celte 
science primitive n'est que le pourquoi répété de l'enfance, 
à la seule différence que l'enfant trouve chez nous une 
personne réfléchie pour répondre à sa question, tandis que 
là c'est l'enfant lui-même qui fait sa réponse avec la 
même naïveté. 11 me semble aussi difficile de comprendre 
le vrai point de vue de la science sans avoir étudié ce? 
savants primitifs, que d'avoir le haut sens de la poésie sans 
avoir étudié les poésies primitives. 

Une civilisation affairée comme la nôtre est loin d'être 
favorable à l'exaltation de ces besoins spéculatifs. La 
curiosité n'est nulle part plus vive, plus pure, plus objec- 
tive que chez l'enfant et chez les peuples sauvages. 
Comme ils s'intéressent naïvement à la nature, aux 
animaux (2), sans arrière-pensée, ni respect humain ! 
L'homme affairé, au contraire, s'ennuie dans la compagnie 
de la nature et des animaux; ces jouissances désintéressées 
n'ont rien à faire avec son égoïsme. L'homme simple, 
abandonné à sa propre pensée, se fait souvent un système 
des choses bien plus complet et plrs étendu que l'homme 
qui n'a reçu qu'une instruction factice et conventionnelle. 
Les habitudes de la vie pratique affaiblissent l'instinct 
de curiosité pure; mais c'est une consolation pour l'amant 



22 L'AVENIR DE LA SCIENCE, 

de la science de songer que rien ne pourra le détruire, 
que le monument auquel il a ajouté une pierre est éternel ♦ 
qu'il a sa garantie, comme la morale, dans les instincts 
mêmes de la nature humaine. 

On n'envisage d'ordinaire la science que par ses résul- 
tats pratiques et ses effets civilisateurs. On découvre sans 
peine que la société moderne lui est redevable de ses 
principales améliorations. Cela est très vrai; mais c'est 
poser la thèse d'une façon dangereuse. C'est comme si, 
pour établir la morale, on se bornait à présenter les avan- 
tages qu'elle procure à la société. La science, aussi bien 
que la morale, a sa valeur en elle-même et indépendam- 
ment de tout résultat avantageux. 

Ces résultats, d'ailleurs, sont presque toujours conçus 
de la façon la plus mesquine. On n'y voit d'ordinaire que 
des applications, qui sans doute ont leur prix et servent 
puissamment par contre-coup le progrès de l'esprit, mais 
qui n'ont en elles-mêmes que peu ou point de valeur 
idéale. Les applications morales, en effet, détournent pres- 
que toujours la science de sa fin véritable. N'étudier l'his- 
toire que pour les leçons de morale ou de sagesse pra- 
tique qui en découlent, c'est renouveler la plaisante 
théorie de ces mauvais interprètes d'Aristote qui don- 
naient pour but à l'art dramatique de guérir les passions 
qu'il met en scène. L'esprit que j'attaque ici est celui de 
la science anglaise si peu élevée, si peu philosophique. 
Je ne sais si aucun Anglais, Byron peut-être excepté, a 
compris d'une façon bien profonde la philosophie des 
choses. Régler sa vie conformément à la raison, éviter 
l'erreur, ne point s'engager dans des entreprises inexé- 
cutables, se procurer une existence douce et assurée, re- 
connaître la simplicité des lois de l'univers et arriver 



L^AVENIR DE LA SCIENCE. 23 

à quelques vues de théologie naturelle, voilà pour les 
Anglais qui pensent le but souverain de la science. 
Jamais une idée de haute et inquiète spéculation, jamais 
un regard profond jeté sur ce qui est. Cela tient sans doute 
à ce que, chez nos voisins, la religion positive, mise sous 
un séquestre conservateur, et tenue pour inattaquable, est 
considérée comme donnant encore le mot des grandes 
-choses (3). La science, en effet, ne valant qu'en tant 
qu'elle peut remplacer la religion, que devient-elle dans 
un pareil système? Un petit procédé pour se former le 
bon sens, une façon de se bien poser dans la vie et d'ac- 
quérir d utiles et curieuses connaissances. Misères que tout 
•celai Pour moi, je ne connais qu'un seul résultat à la 
science, c'est de résoudre l'énigme, c'est de dire définiti- 
vement à l'homme le mot des choses, c'est de l'expliquer 
h lui-même, c'est de lui donner, au nom de la seule au- 
torité légitime qui est la nature humaine tout entière, le 
symbole que les religions lui donnaient tout fait et qu'il 
ne peut plus accepter. Vivre sans un système sur les 
-choses, c'est ne pas vivre une vie d'homme. Je com- 
prends certes le scepticisme, c'est un système comme un 
autre; il a sa grandeur et sa noblesse. Je comprends la 
foi, je l'envie et la regrette peut-être. Mais ce qui me 
■semble un monstre dans l'humanité, c'est l'indifférence 
et la légèreté. Spirituel tant qu'on voudra, celui qui en 
face de l'infini ne se voit pas entouré de mystères et de 
problèmes, celui-là n'est à mes yeux qu'un hébété. 

C'est énoncer une vérité désormais banale que de dire 
que ce sont les idées qui mènent le monde. C'est d'ailleurs 
dire plutôt ce qui devrait être et ce qui sera, que ce qui 
a été. Il est incontestable qu'il faut faire dans l'iiistoire 
^ne large part à la force, au caprice, et même à ce qu'on 



24 L'AVENIR DE LA SCIENCE. 

peut appeler le hasard, c'est-à-dire à ce qui n'a pas de- 
cause morale proportionnée à l'effet (4). La philosophie 
pure n'a pas exercé d'action bien immédiate sur la marche 
de l'humanité avant le xvni^ siècle, et il est beaucoup plus 
vrai de dire que les époques historiques font les philoso- 
phies, qu'il ne l'est de dire que les philosophies font les 
époques. Mais ce qui reste incontestable, c'est que l'hu- 
manité tend sans cesse, à travers ses oscillations, à un 
état plus parfait ; c'est qu'elle a le droit et le pouvoir dé- 
faire prédominer de plus en plus, dans le gouvernemcnfe 
des choses, la raison sur le caprice et l'instinct. 

Il n'y a pas à raisonner avec celui qui pense que l'his- 
toire est une agitation sans but, un mouvement sans ré- 
sultante. On ne prouvera jamais la marche de l'humanité 
à celui qui n'est point arrivé à la découvrir. C'est là le 
premier mot du symbole du xix^ siècle, l'immense résul- 
tat que la science de l'humanité a conquis depuis un 
siècle. Au-dessus des individus, il y a l'humanité, qui vit 
et se développe comme tout être organique, et qui, 
comme tout être organique, tend au parfait, c'est-à-dire à 
la plénitude de son être (o). Après avoir marché de longs 
siècles dans la nuit de l'enfance, sans conscience d'elle- 
même et par la seule force de son ressort, est venu le 
grand moment où elle a pris, comme l'individu, posses- 
sion d'elle-même, où elle s'est reconnue, où elle s'esfe 
sentie comme unité vivante; moment à jamais mémorable, 
que nous ne voyons pas, parce qu'il est trop près de nous, 
mais qui constituera, ce me semble, aux yeux de l'avenir, 
une révolution comparable à celle qui a marqué une 
nouvelle ère dans l'histoire de tous les peuples. Il y a à 
peine un demi-siècle que l'humanité s'est comprise et; 
réfléchie (6), et l'on s'étonne aue la conscience de sorv 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 25 

unité et de sa solidarité soit encore si faible ! La révolu- 
tion française est le premier essai de l'iiumanité pour 
prendre ses propres rênes et se diriger elle-même. C'est 
l'avènement de la réflexion dans le gouvernement de l'hu- 
manité. C'est le moment correspondant à celui où l'enfant, 
conduit jusque-là par les instincts spontanés, le caprice et 
la volonté des autres, se pose en personne libre, morale 
et responsable de ses actes. On peut, avec Robert Owen, 
appeler tout ce qui précède période irrationnelle de l'exis- 
tence humaine, et un jour cette période ne comptera dans 
l'histoire de l'humanité, et dans celle de notre nation en 
particulier, que comme une curieuse préface, à peu près 
ce qu'est à l'Histoire de France ce chapitre dont on la fait 
d'ordinaire précéder sur l'histoire des Gaules. La vraie 
histoire de France commence à 89 ; tout ce qui précède 
est la lente préparation de 89, et n'a d'intérêt qu'à ce prix. 
Parcourez en effet l'histoire, vous ne trouverez rien d'ana- 
logue à ce fait immense que présente tout le xvni^ siècle : 
des philosophes, des hommes d'esprit, ne s'occupant nul- 
lement de politique actuelle, qui changent radicalement le 
fond des idées reçues, et opèrent la plus grande des révo- 
lutions, et cela avec conscience, réflexion, sur la foi de 
leurs systèmes. La révolution de 89 est une révolution 
faite par des philosophes. Condorcet, Mirabeau, Robespierre 
offrent le premier exemple de théoriciens s'ingérant dans 
la direction des choses et cherchant à gouverner l'huma- 
nité d'une façon raisonnable et scientifique. Tous les 
membres de la Constituante, de la Législative et de la 
Convention étaient à la lettre et presque sans exception des 
disciples de Voltaire et de Rousseau. Je dirai bientôt 
comment le char dirigé par de telles mains ne pouvait 
d'abord être si bien conduit que quand il marchait tout 



■26 L'AVENIR DE LA SCIENCE. 

seul, et comment il devait aller se briser dans un abîme. 
Ce qu'il importe de constater, c'est cette incomparable 
audace, cette merveilleuse et hardie tentative de réformer 
Je monde conformément à la raison, de s'attaquer à tout 
•ce qui est préjugé, établissement aveugle, usage en appa- 
rence irrationnel, pour y substituer un système calculé 
comme une formule, combiné comme une machine arti- 
ficielle 0). Cela, dis-je, est unique et sans exemple dans 
tous les siècles antérieurs ; cela constitue un âge dans 
l'histoire de l'humanité. Certes une pareille tentative ne 
pouvait être de tout point irréprochable. Car ces institu- 
tions qui semblent si absurdes, ne le sont pas au fond 
autant qu'elles le paraissent; ces préjugés ont leur rai- 
son, que vous ne voyez pas. Le principe est incontes- 
table ; l'esprit seul doit régner, l'esprit seul, c'est-à-dire la 
maison, doit gouverner le monde. Mais qui vous dit que 
votre analyse est complète, que vous n'êtes point amené 
à nie»' ce que vous ne comprenez pas, et qu'une philoso- 
phie plus avancée n'arrivera point à justifier l'œuvre 
spontanée de l'humanité? Il est facile de montrer que 
la plupart des préjugés sur lesquels reposait l'ancienne 
société, le privilège de la noblesse, le droit d'aînesse, 
la légitimité, etc., sont irrationnels et absurdes au point 
de \ué de la raison abstraite, que dans une société 
normalement constituée, de telles superstitions n'auraient 
point de place. Cela a une clarté analytique et séduisante 
-comme l'aimait le xviii® siècle. Mais est-ce une raison 
pour blâmer absolument ces abus dans le vieil édifice de 
l'humanité, où ils entrent comme partie intégrante? Il est 
certain que la critique de ces premiers réformateurs fut, 
sur plusieurs points, aigre, inintelligente du spontané, trop 
orgueilleuse des faciles découvertes de la raison réfléchie. 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 27 

En général la philosophie du xvni^ siècle et la politique 
de la première Révolution présentent les défauts insépa- 
rables de la première réflexion : l'inintelligence du naïf, 
la tendance à déclarer absurde Zè dont on ne voit point 
la raison immédiate. Ce siècle ne comprit bien que lui- 
même, et jugea tous les autres d'après lui-même. Dominé 
par l'idée de la puissance inventrice de l'homme, il étendit 
beaucoup trop la sphère de l'invention réfléchie. En 
poésie, il substitua la composition artificielle à l'inspira- 
tion intime, qui sort du fond de la conscience, sans aucune 
arrière-pensée de composition littéraire. En politique, 
l'homme créait librement et avec délibération la société et 
l'autorité qui la régit. En morale, l'homme trouvait et 
établissait le devoir, comme une invention utile. En psy- 
chologie, il semblait le créateur des résultats les plus 
nécessaires de sa constitution. En philologie, les grammai- 
riens du temps s'amusaient à montrer l'inconséquence, 
les fautes du langage, tel que le peuple l'a fait, et à corriger 
]es écarts de l'usage par la raison logique, sans s'aperce- 
voir que les tours qu'ils voulaient supprimer étaient 
plus logiques, plus clairs, plus faciles que ceux qu'ils 
voulaient y substituer. Ce siècle ne comprit pas la 
nature, l'activité spontanée. Sans doute l'homme produit 
■en un sens tout ce qui sort de sa nature ; il y dépense 
-de son activité, il fournit la force brute qui amène le 
résultat ; mais la direction ne lui appartient pas ; il 
fournit la matière ; mais la forme vient d'en haut ; le véri- 
table auteur est cette force vive et vraiment divine que 
recèlent les facultés humaines, qui n'est ni la convention, 
ni le calcul, qui produit son effet d'elle-même et par sa 
propre tension. De là cette confiance dans l'artificiel, le 
mécanique, dont nous sommes encore si profondément 



23 L'AVENIR DE LA SCIENCE. 

atteints. On croit qu'on pourra prévoir tous les cas pos- 
sibles ; mais l'œuvre est si compliquée qu'elle se joue de 
tous les efforts. On pousse si loin la sainte horreur de 
l'arbitraire qu'on détruit toute initiative. L'individu est 
circonvenu de règlements qui ne lui laissent la liberté 
d'aucun membre; de sorte qu'une statue de bois en ferait 
tout autant si on pouvait la styler à la manivelle. La diffé- 
rence des individus médiocres ou distingués est ainsi 
devenue presque insignifiante ; l'administration est devenue 
comme une machine sans âme qui accomplirait les œuvres 
d'un homme. La France est trop portée à supposer qu'on 
peut suppléer à l'impulsion intime de l'âme par des méca- 
nismes et des procédés extérieurs. N'a-t-on pas voulu 
appliquer ce détestable esprit à des choses plus délicates 
encore, à l'éducation, à la morale (8) ? N'avons-nous 
pas eu des ministres de l'instruction publique qui préten- 
daient faire des grands hommes au moyen de règlements 
convenables ? N'a-t-on pas imaginé des procédés pour 
moraliser l'homme, à peu près comme des fruits qu'on 
mûrit entre les doigts! Gens de peu de foi à la nature, 
laissez-les donc au soleil. 

Excusable et nécessaire a donc été l'erreur des siècles 
où la réflexion se substitue à la spontanéité (9). Bien 
que ce premier degré de conscience soit un immense 
progrès, l'état qui en est résulté a pu sembler par quelques 
faces inférieur à celui qui avait précédé, et les ennemis 
de l'humanité ont pu en tirer avantage pour combattre 
avec quelque apparence plausible le dogme du pro- 
grès (10), En effet, dans l'état aveugle et irrationnel, les- 
choses marchaient spontanément et d'elles-mêmes, en 
vertu de l'ordre établi. Il y avait des institutions faites 
tout d'une pièce, dont on ne discutait pas l'origine, des 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 29 

dogmes que Ton acceptait sans critique : le monde était 
une grande machine organisée de si longue main et avec 
si peu de réflexion, qu'on croyait que la machine venait 
d'être montée par Dieu même. Il n'en fut plus ainsi, 
aussitôt que l'humanité voulut se conduire elle-même, et 
reprendre en sous-œuvre le travail instinctif des siècles. 
Au lieu de vieilles institutions qui n'avaient pas d'origine 
et semblaient le résultat nécessaire du balancement des 
choses, on eut des constitutions faites de main d'hommes, 
toutes fraîches, avec des ratures, dépouillées par là du 
vieux prestige. Et puis, comme on connaissait les auteurs 
<le l'œuvre nouvelle, qu'on se jugeait leur égal en auto- 
rité, que la machine improvisée avait de visibles défauts, 
et que l'affaire étant désormais transportée dans le champ 
de la discussion, il n'y avait pas de raison pour la déclarer 
jamais close, il en est résulté une ère de bouleversements 
et d'instabilité, durant laquelle des esprits lourds mais 
honnêtes ont pu regretter le vieil établissement. Autant 
vaudrait préférer les tranchantes affirmations de la vieille 
science, qui n'était jamais embarrassée, aux prudentes 
hésitations et aux fluctuations de la science moderne. Le 
règne non contrôlé de l'absolu en politique comme en 
philosophie est sans doute celui qui procure le plus de 
repos, et les grands seigneurs qui se trouvent bien du 
repos doivent aimer un tel régime. L'oscillation, au 
contraire, est le caractère du développement véritablement 
humain, et les constitutions modernes sont conséquentes, 
quand elles se posent des termes périodiques auxquels 
elles peuvent être modifiées. 

Il ne faut donc pas s'étonner qu'après la disparition de 
1 état primitif et la destruction des vieux édifices bâtis par 
la conscience aveugle des siècles, il reste quelques regrets. 



30 L'AVENIR DE LA SCIENCE, 

et que les nouveaux édifices soient loin d'égaler les anciens. 
La réflexion imparfaite ne peut reproduire dès le premier 
essai les œuvres de la nature humaine agissant par toutes 
ses forces intimes. La combinaison est aussi impuissante à 
reconstruire les œuvres de l'instinct que l'art à imiter le 
travail aveugle de l'insecte qui tisse sa toile ou construit 
ses alvéoles. Est-ce une raison pour renoncer à la science 
réfléchie, pour revenir à l'instinct aveugle? Non certes. 
C'est une raison pour pousser à bout la réflexion, en se 
tenant assuré que la réflexion parfaite, reproduira les- 
mêmes œuvres, mais avec un degré supérieur de clarté et 
de raison . 11 faut espérer, marcher toujours, et mépriser 
en attendant les objections des sceptiques. D'ailleurs, le 
pas n'est plus à faire : l'humanité s'est définitivement 
émancipée, elle s'est constituée personne libre, voulant se 
conduire elle-même, et supposé qu'on profite d'un ins- 
tant de sommeil pour lui imposer de nouvelles chaînes, 
ce sera un jeu pour elle de les briser. Le seul moyen de 
ramener l'ancien ordre de choses, c'est de détruire la 
conscience en détruisant la science et la culture intellec- 
tuelle. Il y a des gens qui le savent ; mais, je vous le 
jure, ils n'y réussiront pas. 

Tel est donc l'état de l'esprit humain en ce siècle. Il a 
renversé de gothiques édifices, construits on ne sait trop 
comment et qui pourtant suffisaient à abriter l'humanité. 
Puis il a essayé de reconstruire l'édifice sur de meilleures 
proportions, mais sans y réussir ; car le vieux temple élevé 
par l'humanité avait de merveilleuses finesses, qu'on 
n'avait pas d'abord aperçues, et que les modernes ingé- 
nieurs avec toute leur géométrie ne savent point ménager. 
Et puis l'on est devenu difficile; on ne veut pas s'être 
fatigué en pure perte. Les siècles précédents ne se plai- 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. Sî 

gnaient pas de l'organisation de la société, parce que l'or- 
ganisation y était nulle. Le mal était accepté comme 
venant de la fatalité. Ce qui maintenant ferait jeter les 
hauts cris n'excitait point alors une plainte. L'école néo- 
féodale a étrangement abusé de ce malentendu. Que faire ? 
Reconstruire le vieux temple ? Ce serait bien plus difficile 
encore, car, lors même que le plan n'en serait pas perdu, 
les matériaux le seraient à jamais. Ce qu'il faut, c'est 
chercher le parfait au-delà, c'est pousser la science à ses 
dernières limites. La science, et la science seule, peut 
rendre à l'humanité ce sans quoi elle ne peut vivre, un 
symbole et une loi. 

Le dogme qu'il faut maintenir à tout prix, c'est que la 
raison a pour mission de réformer la société d'après ses- 
principes, c'est qu'il n'est point attentatoire à la Provi- 
dence d'entreprendre de corriger son œuvre par des efforts 
réfléchis. Le véritable optimisme ne se conçoit qu'à cette 
condition. L'optimisme serait une erreur, si l'homme n'était 
point perfectible, s'il ne lui était donné d'améliorer par 
la science l'ordre établi. La formule : « Tout est pour le 
mieux » ne serait sans cela qu'une amère dérision (11). Oui, 
tout est pour le mieux, grâce à la raison humaine, 
capable de réformer les imperfections nécessaires du pre- 
mier établissement des choses. Disons plutôt: Tout sera 
pour le mieux, quand l'homme, ayant accompli son œuvre 
légitime, aura rétabli l'harmonie dans le monde moral et 
se sera assujetti le monde physique. Quant aux vieilles 
théories de la Providence, où le monde est conçu 
comme fait une fois pour toutes, et devant rester tel qu'il 
est, où l'effort de l'homme contre la fatalité est considéré 
comme un sacrilège, elles sont vaincues et dépassées . Ce 
qu'il y a de sûr, au moins, c'est qu'elles n'arrêteront point 



-32 L'AVENIR DE LA SCIENCE, 

l'homme dans son œuvre réformatrice, c'est qu'il persis- 
tera per fas et nefas à corriger la création, c'est qu'il 
poursuivra jusqu'au bout son œuvre sainte : combattre 
les causes aveugles et l'établissement fortuit, substituer la 
raison à la nécessité. Les religions de l'Orient disent à 
l'homme : Souffre le mal. La religion européenne se 
résume en ce mot: Combats le mal. Cette race est bien 
fille de Japet : elle est hardie contre Dieu. 

Les clairvoyants remarqueront que c'est ici le nœud du 
problème, que toute la lutte a lieu en ce moment entre 
les vieilles et les nouvelles idées de théisme et de morale. 
Il suffit qu'ils le voient. Nous sommes ici à la ligne sacrée 
où les doctrines se séparent ; un point de divergence entre 
deux rayons partant du centre met entre eux l'infini. 
Retenez bien au moins que les théories du progrès sont 
inconciliables avec la vieille théodicée, qu'elles n'ont de 
sens qu'en attribuant à l'esprit humain une action divine, 
en admettant en un mot comme puissance primordiale 
dans le monde le pouvoir réformateur de V esprit. 

Le lien secret de ces doctrines n'est nulle part plus sen- 
sible que dans le dernier livre de M. Guizot, livre inesti- 
mable, et qui aura le rare privilège d'être lu de l'avenir, 
car il peint avec originalité un curieux moment intellec- 
tuel. Croira-t-on, dans cinq cents ans, qu'un des premiers 
esprits du xix^ siècle ait pu dire que, depuis l'émancipation 
des diverses classes de la société, le nombre des hommes 
distingués ne s'est point accru en France, comme si la Pro- 
vidence, ajoute-t-il, « ne permettait pas aux lois humaines 
d'influer, dans l'ordre intellectuel, sur l'étendue et la ma- 
gnificence de ses dons » (12). Les Aristarques d'alors 
tiendront ceci pour une interpolation, et en apporteront 
«des preuves péremptoires, une aussi étroite conception du 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 3a 

gouvernement du monde, n'ayant jamais pu, diront-ils 
venir à la pensée de l'auteur de l'Hisloir." de la Civili 
sation. ^îais comment excuseront-ils le raisonnement que 
voici : La société a toujours présenté jusqu'ici trois types 
de situation sociale, des hommes vivant de leur revenu, 
des hommes exploitant leur revenu, des hommes vivant de 
leur travail ; donc cela est de la nature humaine, et il en 
sera toujours ainsi. Avec autant de raison on eût pu 
dire dans l'antiquité : La société a toujours compté jus- 
qu'ici trois classes d'hommes : une aristocratie, des hommes 
libres, des esclaves; donc cela est de la nature humaine, 
donc il en sera toujours ainsi. Avec autant de raison on 
eût pu dire en 1780 : L'État a toujours renfermé jusqu'ici 
trois classes d'hommes : les gouvernants, l'aristocratie 
limitant le pouvoir, la roture; donc cela est de la na- 
ture humaine ; donc vous qui voulez changer cet ordre, 
vous êtes des fous dangereux, des utopistes. 

Certes, nul plus que moi n'est convaincu qu'on ne ré- 
forme pas la nature humaine. Mais les esprits étroits et 
absolus ont une singulière façon de l'entendre. La nature 
humaine est pour eux ce qu'ils voient exister de leur 
temps et dont ils souhaitent la conservation. Il y a de 
meilleures raisons pour soutenir qu'une noblesse privi- 
légiée est de l'essence de toute société que pour soutenir 
qu'une aristocratie pécuniaire lui est nécessaire. Le vrai, 
c'est que la nature humaine ne consiste qu'en instincts et 
<în principes très généraux, lesquels consacrent, non tel 
état social de préférence à tel autre, mais seulement cer- 
taines conditions de l'état social, la famille, la propriété 
individuelle par exemple. Le vrai, c'est qu'avec les éter- 
nels principes de sa nature, l'homme peut réformer l'é- 
difice politique et social ; il le peut, puisqu'il Ta incontes- 



34 L'AVENIR DE LA SCIENCE, 

tablement fait, puisqu'il n'est personne qui ne reconnaisse 
la société actuelle mieux organisée à certains égards que 
celle du passé. C'est l'œuvre des religions, direz-vous. Je 
vous l'accorde ; mais que sont les religions, sinon les pi as 
belles créations de la nature humaine? L'appel à la nature 
humaine est la raison dernière dans toutes les questions 
philosophiques et sociales. Mais il faut se garder de 
prendre cette nature, d'une façon étroite et mesquine, 
pour les usages, les coutumes, l'ordre que l'on a sous 
les yeux. Cette mer est autrement profonde ; on n'en 
touche pas si vite le fond, et il n'est jamais donne 
aux faibles yeux de l'apercevoir. Que d'erreurs dans la 
psychologie vulgaire par suite de l'oubli de ce principe! 
Ces erreurs viennent presque toutes des idées étroites 
qu'on se fait sur les révolutions qu'a déjà subies le sys- 
tème moral et social de l'humanité, et de ce qu'on ignore 
les différences profondes qui séparent les littératures et la 
façon de sentir des peuples divers. 

Sans embrasser aucun système de réforme sociale, un 
esprit élevé et pénétrant ne peut se refuser à reconnaître 
que ia question même de cette réforme n'est pas d'une 
autre nature que celle de la réforme politique, dont la 
légitimité est, j'espère, incontestée. L'établissement social, 
comme rétablissement politique, s'est formé sous l'empire 
de l'instinct aveugle. C'est à la raison qu'il appartient de 
le corriger. 11 n'est pas plus attentatoire de dire qu'on 
peut améliorer la société, qu'il ne l'est de dire qu on 
peut souhaiter un meilleur gouvernement que celui du 
schah de Perse. La première fois qu'on s'est pris à 
ce terrible problème : réformer par la raison la société 
politique, on dut crier à l'attentat inouï. Les conser- 
vateurs de 1789 purent opposer aux révolutionnaires 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 35 

ce que les conservateurs de 4849 opposent aux socia- 
listes : Vous tentez ce qui n'a pas d'exemple, vous 
vous en prenez à l'œuvre des siècles, vous ne tenez 
pas compte de l'histoire et de la nature humaine. 
Les faciles déclamations de la bourgeoisie contre la 
noblesse héréditaire peuvent se rétorquer avec avan- 
tage contre la ploutocratie. Il est clair que la noblesse 
n'est pas rationnelle, qu'elle est le résultat de l'établis- 
sement aveugle de l'humanité. Mais en raisonnant sur ce 
pied-là, où s'arrêter? J'avoue que, tout bien pesé, la ten- 
tative des réformateurs politiques de 89 me semble plus 
hardie, quant à son objet, et surtout plus inouïe que 
celle des réformateurs sociaux de nos jours. Je ne com- 
prends donc pas comment ceux qui admettent 89 peu- 
vent rejeter en droit la réforme sociale. (Quant aux 
moyens, je comprends, je le répète, la plus radicale diver- 
sité.) On ne fait aucune difficulté générale aux socialistes 
qu'on ne puisse rétorquer contre les constituants. Il est 
téméraire de poser des bornes au pouvoir réformateur de 
la raison, et de rejeter quelque tentative que ce soit, 
parce qu'elle est sans antécédent. Toutes les réformes ont 
eu ce défaut à leur origine, et d'ailleurs ceux qui leur 
adressent un tel reproche le font presque toujours parce 
qu'ils n'ont pas une idée assez étendue des formes diverses 
de la société humaine et de son histoire. 

En Orient, des milliers d'hommes meurent de faim ou 
de misère sans avoir jamais songé à se révolter contre le 
pouvoir établi. Dans l'Europe moderne, un homme, plutôt 
que de mourir de faim, trouve plus simple de prendre 
un fusil et d'attaquer la société, guidé par cette vue pro- 
fonde et instinctive que la société a envers lui des devoirs 
qu'elle n'a pas remplis. On trouve à chaque page, dans la 



IIBRARY ST. N^RY'S COLLEGE 



36 L'AVENIR DE LA SCIENCE. 

littérature de nos jours, la tendance à regarder les souf- 
frances individuelles comme un mal social, et à rendre la 
société responsable de la misère et de la dégradation 
de ses membres. Voilà une idée nouvelle, profondément 
nouvelle. On a cessé de prendre ses maux comme venant, 
de la fatalité (13). Eh bien, songez que l'humanité ne s'est 
jamais attachée à une façon d'envisager les choses pour 
la lâcher ensuite. 

Par toutes les voies nous arrivons donc à proclnmcr le- 
droit qu'a la raison de réformer la société par la science 
rationnelle et la connaissance théorique de ce qui est. Ce 
n'est donc pas une exagération de dire que la science 
renferme l'avenir de l'humanité, qu'elle seule peut lui 
dire le mot de sa destinée et lui enseigner la manière 
d'atteindre sa fm. Jusqu'ici ce n'est pas la raison qui a 
mené le monde : c'est le caprice, c'est la passion. Un jour 
viendra où la raison éclairée par l'expérience ressaisira 
son légitime empire, le seul qui soit de droit divin, et 
conduira le monde non plus au hasard, mais avec la 
vue claire du but à atteindre. Notre époque de passion et 
d'erreur apparaîtra alors comme la pure barbarie, ou 
comme l'âge capricieux et fantasque qui, chez l'enfant, 
sépare les charmes du premier âge de la raison do l'homme 
fait. Notre politique machinale, nos partis aveugles et 
égoïstes sembleront des monstres d'un autre âge. On n'i- 
maginera plus comment un siècle a pu décerner le titre 
d'habile à un homme comme Talleyrand, prenant le gou- 
vernement de l'humanité comme une simple partie d'é- 
checs, sans avoir l'idée du but à atteindre, sans avoir môme 
l'idée de l'humanité. La science qui gouvernera le monde, 
ce ne sera plus la politique. La politique, c'est-à-dire la 
manière de gouverner l'humanité comme une machine. 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 37 

disparaîtra en tant qu'art spécial, aussitôt que l'Iiumanilé 
cessera d'être une machine. La science maîtresse, le sou- 
verain d'alors, ce sera la philosophie, c'est-à-dire la science 
qui recherche le but et les conditions de la société. Pour 
la politique, dit Herder, l'homme est un moyen ; pour la 
morale, il est une fm. La révolution de Tavenir sera le 
triomphe de la morale sur la politique. 

Organiser SCIENTIFIQUEMENT l'humanité, tel est donc le der- 
nier mot de la science moderne, telle est son audacieuse, 
mais légitime prétention. 

Je vais plus loin encore. L'œuvre universelle de tout ce 
qui vit étant de faire Dieu jmrfait, c'est-à-dire de réaliser 
la grande résultante définilive qui clora le cercle des 
choses par l'unité, il est indubitable que la raison, qui 
n'a eu jusqu'ici aucune part à cette œuvre, laquelle s'est 
opérée aveuglément et par la sourde tendance de tout ce 
qui est, la raison, dis-je, prendra un jour en main l'in- 
tendance de cette grande œuvre (14), et après avoir or- 
ganisé l'humanité, organisera Dieu. Je n'insiste pas sur 
ce point, et je consens à ce qu'on le tienne pour chi- 
mérique; car aux yeux de plusieurs bons esprits à qui 
je veux plaire, ceci ne paraîtrait pas de bon aloi, et 
d'ailleurs, je n'en ai pas besoin pour ma thèse. Qu'il me 
suffise de dire que rien ne doit étonner quand on songe 
que tout le progrès accompli jusqu'ici n'est peut-être que 
la première page de la préface d'nnc œuvre inunie. 



33 L'AVErsIR DE LA SCIENCE 



III 



Tenez, si vous voulez, ce qui prcccde pour absurde et 
pour chimérique; mais, au nom du ciel, accordez-moi 
que la science seule peut fournir à l'homme les vérités 
vitales, sans lesquelles la vie ne serait pas supportable, 
ni la société possible. Si l'on supposait que ces vérités 
pussent venir d'ailleurs que de l'étude patiente des choses, 
la science élevée n'aurait plus aucun sens; il y aurait 
érudition, curiosité d'amateur, mais non science dans le 
noble sens du mot, et les âmes distinguées se garderaient 
de s'engager dans ces recherches sans horizon ni avenir. 
Ainsi ceux qui pensent que la spéculation métaphysique, la 
raison pure, peut sans l'étude pragmatique de ce qui est 
donner Jes hautes vérités, doivent nécessairement mépriser 
ce qui n'est à leurs yeux qu'un bagage inutile, une sur- 
charge embarrassante pour l'esprit. Malebranche n'a pas- 
été trop sévère pour ces savants « qui font de leur tête 
un garde-meuble, dans lequel ils entassent, sans discerne- 
ment et sans ordre, tout ce qui porte un certain caractère 
d'érudition, et qui se font gloire de ressembler à ces 
cabinets de curiosités et d'antiques, qui n'ont rien de 
riche, ni de solide, et dont le prix ne dépend que de 
la fantaisie, de la passion et du hasard ». Ceux qui 
pensent que le vulgaire bon sens, le sens commun, est 
un maître suffisant pour l'homme, doivent envisager le 
savant à peu près comme Socrate envisageait les so- 
phistes, comme de subtils et inutiles disputeurs. Ceux qui 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 39 

pensent que le sentiment et l'imagination, les instincts 
spontanés de la nature humaine peuvent par une sorte 
d'intuition atteindre les vérités essentielles seront égale- 
ment conséquents en envisageant les recherches du savant 
comme de frivoles hors-d'œuvre, qui n'ont même pas le 
mérite d'amuser. Enfin ceux qui pensent que l'esprit hu- 
main ne peut atteindre les hautes vérités, et qu'une auto- 
rité supérieure s'est chargée de les lui révéler, détruisent 
également la science, en lui enlevant ce qui fait sa vie 
et sa valeur véritable. 

Que reste-t-il, en effet, si vous enlevez à la science 
son but philosophique? De menus détails, capables sans 
doute de piquer la curiosité des esprits actifs et de servir 
de passe-temps à ceux qui n'ont rien de mieux à faire, 
fort indifférents pour celui qui voit dans la vie une 
chose sérieuse, et se préoccupe avant tout des besoins 
religieux et moraux de l'homme. La science ne vaut 
qu'autant qu'elle peut rechercher ce que la révélation 
prétend enseigner. Si vous lui enlevez ce qui fait son prix, 
vous ne lui laissez qu'un résidu insipide, bon tout au plus 
à jeter à ceux qui ont besoin d'un os à ronger. Je félicite 
sincèrement les bonnes âmes qui s'en contentent; pour 
moi, je n'en veux pas. Dès qu'une doctrine me barre l'ho- 
rizon, je la déclare fausse; je veux l'infini seul pour 
perspective. Si vous me présentez un système tout fait, 
que me reste-t-il à faire? Vérifier par la recherche ra- 
tionnelle ce que la révélation m'enseigne? Jeu bien 
inutile, passe-temps bien oisif : car si je sais d'avance 
que ce qui m'est enseigné est la vérité absolue, pourquoi 
me fatiguer à en chercher la démonstration ? C'est vouloir 
regarder les astres à l'œil nu quand on peut faire usage 
d'un télescope. C'est en appeler aux hommes quand on 



40 L'AVENIR DE LA SCIENCE. 

a à sa disposition le Saint-Esprit. Je ne connais qu'une 
seule contradiction plus flagrante que celle-ci : c'est un 
pape constitutionnel. 

Il reste un vaste champ, direz-vous, dans les vérités na- 
turelles que Dieu a livrées à la dispute des hommes. 
Vaste ! quand vous prélevez Dieu, l'homme, l'humanité, 
les origines de l'univers. Je le trouve bien étroit, bon tout 
au plus pour ceux qui au besoin de croire ajoutent celui 
de disputer. Vous croyez me faire une grâce en me per- 
mettant de m'exercer sur quelques points non défmis, en 
me jetant le monde comme une matière à dispute, en 
m'avertissant bien par avance que du premier mot jus- 
qu'au dernier je n'y entendrai rien. La science n'est 
pas une dispute d'esprits oisifs sur quelques questions 
laissées pour servir d'aliment à leur goût pour la contro- 
verse. Quel est l'esprit élevé qui voudrait consacrer sa vie à 
cet humble et abrutissant labeur? J'hésite à le dire, car, 
pour prévenir les objections que l'on peut ici m'adresser, il 
faudrait de longues explications et de nombreuses restric- 
tions : la science profane, dans un système quelconque de 
révélation franchement admis, ne peut être qu'une dis- 
pute (15). L'essentiel est donné; la seule science sérieuse 
sera celle qui commentera la parole révélée, toute autre 
n'aura de prix qu'en se rattachant à celle-là. Les ortho- 
doxes ont en général peu de bonne foi scientifique. Ils ne 
cherchent pas, ils tâchent de prouver, et cela doit être. Le 
résultat leur est connu d'avance; ce résultat est vrai, 
certainement vrai. Il n'y a là rien à faire pour la science, 
qui part du doute sans savoir où elle arrivera, et se livre 
pieds et mains liés à la critique qui la mène où elle 
veut. Je connais très bien la méthode théologique, et je 
puis affirmer que ses procédés sont directement contraires 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 41 

au véritable esprit scientifique. Dieu me garde de pré- 
tendre qu'il n'y ait eu parmi les plus sincères croyants 
des hommes qui ont rendu à la science d'éminents ser- 
vices; et pour ne parler que des contemporains, c'est 
parmi les catholiques sincères que je trouverais peut-être le 
plus d'hommes sympathiques à mon esprit et à mon cœur. 
Mais, s'il m'était permis de m'entendre de bien près avec 
eux, nous verrions jusqu'à quel point leur ardeur scien- 
tifique n'est pas une noble inconséquence. Qu'on me 
permette un exemple. Silvestre de Sacy est à mes yeux le 
type du savant orthodoxe. Certes il est impossible de 
demander une science de meilleur aloi, si on ne recherche 
que l'exactitude et la critique de détail. Mais si on s'élève 
plus haut, quel étrange spectacle qu'un homme qui, en 
possession d'une des plus vastes éruditions des temps 
modernes, n'est jamais arrivé à une pensée de haute 
critique ! Quand je travaille sur les œuvres de cet 
homme infiniment respectable, je suis toujours tenté de 
lui demander : A quoi bon ? A quoi bon savoir l'hébreu, 
l'arabe, le samaritain, le syriaque, le chaldéen, l'éthiopien, 
ie persan, à quoi bon être le premier homme de l'Europe 
pour la connqiissance des littératures de l'Orient, si on n'est 
point arrivé à l'idée de l'humanité, si tout cela n'est 
conçu dans un but religieux et supérieur? La science vrai- 
ment élevée n'a commencé que le jour où la raison s'est 
prise au sérieux, et s'est dit à elle-même : Tout me fait 
défaut ; de moi seule viendra mon salut. C'est alors qu'on se 
met résolument à l'œuvre; c'est alors que tout reprend 
son prix en vue du résultat final. Il ne s'agit plus de 
jouer avec la science, d'en faire un thème d'insipides et 
innocents paradoxes (16); il s'agit de la grande affaire de 
l'homme eî; de l'humanité : de là un sérieux, une attention. 



42 L'AVENIR DE LA SCIENCE. 

un respect que ne pouvaient connaître ceux qui ne 
faisaient de la science que par un côté d'eux-mêmes. Il faut 
être conséquent : si faire son salut est la seule chose né- 
cessaire, on se prêtera à tout le reste comme à un hors- 
d'œuvre, on n'y sera point à son aise; si on y met trop 
de goût, on se le reprochera comme une faiblesse, on 
ne sera profane qu'à demi, on fera comme saint Augustin 
et Alcuin, qui s'accusent de trop aimer Virgile. Mon 
Dieu î ils ne sont pas si coupables qu'ils le pensent. La 
nature humaine, plus forte au fond que tous les systèmes 
religieux, sait trouver des secrets pour reprendre sa re- 
vanche. L'islamisme, par la plus flagrante contradiction, 
n'a-t-il pas vu dans son sein un développement de science 
purement rationaliste? Kepler, Newton, Descartes et la 
plupart des fondateurs de la science moderne étaient des 
croyants. Etrange illusion, qui prouve au moins la bonne 
foi de ceux qui entreprirent cette œuvre, et plus encore la 
fatalité qui entraîne l'esprit humain engagé dans les voies 
du rationahsme à une rupture absolue, que d'abord il re- 
pousse, avec toute religion positive ! Chez quelques-uns de 
ces grands hommes, cela s'expliquait par une vue bornée 
de la science et de son objet; chez d'autres, comme chez 
Descartes (17), qui prétendait bien tirer de la raison les 
vérités essentielles à l'homme, il y avait supcrfétation ma- 
nifeste, emploi de deux rouages pour la même fin . — Je 
n'ai pas besoin, remarquez bien, de me poser ici en contro- 
versiste, de prouver qu'il y a contradiction entre la 
science et la révélation : il me suffit qu'il y ait double 
emploi pour prouver ma thèse actuelle. Dans un système 
révélé, la science n'a plus qu'une valeur très secondaire 
et ne mérite pas qu'on y consacre sa vie : car ce qui 
seul en fait le prix est donné d'ailleurs d'une façon plus 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 43 

émiiiente. Nul ne peut servir deux maîtres, ni adorer 
un double idéal. 

Pour moi, je le dirai avec cette franchise qu'on voudra 
bien, j'espère, me reconnaître (qui n'est pas franc à vingt- 
cinq ans est un misérable), je ne conçois la haute science, 
la science comprenant son but et sa fin, qu'en dehors 
de toute croyance surnaturelle. C'est l'amour pur de la 
science qui m'a fait briser les liens de toute croyance 
révélée, et j'ai senti que, le jour où je me suis proclamé 
sans autre maître que la raison, j'ai posé la condition de 
kl science et de la philosophie. Si une âme religieuse en 
lisant ces lignes pouvait s'imaginer que j'insulte : Oh ! non, 
lui dirais-je, je suis votre frère. Moi, insulter quelque chose 
qui est de l'âme ! C'est parce que je suis sérieux et que 
je traite sérieusement les choses religieuses que je parle 
de la sorte. Si comme tant d'autres je ne voyais dans 
la religion qu'une machine, une digue, un utile préjugé, 
je prendrais ce demi-ton insaisissable qui n'est au fond 
qu'indifférence et légèreté. Mais comme je crois à la vérité, 
comme je crois que le christianisme est une chose grave et 
considérable, j'ai quasi l'air controversiste, et certains déli- 
cats vont crier, j'en suis sûr, à la renaissance du voltairia- 
nisme. Je suis bien aise de le dire une fois pour toutes : si 
je porte dans les discussions religieuses une franchise et 
une lourdeur qui ne sont plus de mode, c'est que je 
n'aborde jamais les choses de l'âme qu'avec un profond 
respect. Vous n'avez pas, messieurs, de plus dangereux en- 
nemis que ces cauteleux adversaires à demi-mot. Le siècle 
n'est plus controversiste parce qu'au fond il est incrédule 
et frivole. Si donc je suis plus franc et si mes attaques 
sont plus à bout portant, sachez-le, c'est que je suis |)lus 
respectueux et plus soucieux de la vérité intrinsèque... 



4; L AVENIR DE LA SCIENCE. 

Mais on va dire que je suis bien maladroit de prendre 
les choses de la sorte. 

Je parlerai souvent dans ma vie du christianisme, et 
comment n'en parlerais-je pas? C'est la gloire du chris- 
tianisme d'occuper encore la moitié de nos pensées et 
d'absorber l'attention de tous les penseurs, de ceux qui 
luttent, comme de ceux qui croient. J'ai longtemps 
réussi à penser et à écrire comme s'il n'y avait pas au 
monde de religions, ainsi que font tant de philosophes 
rationalistes, qui ont écrit des volumes sans dire un mot 
du christianisme. Mais cette abstraction m'est ensuite 
apparue comme si irrévérencieuse envers l'histoire, si 
partielle, si négative de tout ce qu'il y a de plus sublime 
■dans la nature humaine, que, dussent les inquisiteurs et les 
philosophes s'en irriter, j'ai résolu de prendre l'esprit 
humain pour ce qu'il est, et de ne pas me priver de 
l'étude de sa plus belle moitié. Je trouve, moi, que les 
Tcligions valent la peine qu'on en parle, et qu'il y a dans 
leur étude autant de philosophie que dans quelques 
chapitres de sèche et insipide philosophie morale. 

Le jour n'est pas loin où, avec un peu de franchise de 
part et d'autre, et en levant les malentendus qui séparent 
les gens les mieux faits pour s'ec tendre, on reconnaîtra 
^que le sens élevé des choses, la haute critique, le grand 
amour, l'art vraiment noble, le saint idéal de la 
morale ne sont possibles qu'à la condition de se poser 
dès le premier abord dans le divin, de déclarer tout ce qui 
est beau, tout ce qui est pur, tout ce qui est aimable, 
également saint, également adorable ; de considérer tout ce 
qui est comme un seul ordre de choses, qui est la nature, 
<3omme la variété, refïïorcscence, la germination super- 
ficielle d'un fond identique et vivant. 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. \b- 

La science vraiment digne de ce nom n'est donc possible 
qu'à la condition de la plus parfaite autonomie. La cri- 
tique ne connait pas le respect ; pour elle, il n'y a ni 
prestige ni mystère ; elle rompt tous les charmes, elle 
dérange tous les voiles. Cette irrévérencieuse puissance, 
portant sur toute chose un œil ferme et scrutateur, est, 
par son essence même, coupable de lèse-majesté divine et 
humaine. (Test la seule autorité sans contrôle ; c'est 
l'homme spirituel de saint Paul, qui juge tout et n'est 
jugé par personne. La cause de la critique, c'est la cause 
du rationalisme, et la cause du rationalisme, c'est la cause 
même de l'esprit moderne. Maudire le rationalisme, c'est 
maudire tout le développement de l'esprit humain depuis 
Pétrarque et Boocace, c'est-à-dire depuis la première 
apparition de l'esprit critique. C'est en appeler au moyen 
âge; que dis-je ? le moyen âge a eu aussi ses hardies 
tentatives de rationalisme. C'est proclamer le règne sans 
contrôle de la superstition et de la crédulité. 11 s'agit de 
savoir s'il faut refluer cinq siècles et blâmer un dévelop- 
pement qui était évidemment appelé par la nécessité des 
choses. Or, a priori oi indépendamment de tout examen, 
un tel développement se légitime par lui-même. Les faits 
accomplis ont eu raison d'être, et si l'on peut en appeler 
contre eux, c'est à l'avenir, jamais au passé. 

Etudiez, en efl'et, depuis Pétrarque et Boccace, la marche 
de la critique moderne, vous la verrez, suivant toujours 
la ligne de son inflexible progrès, renverser l'une après 
l'autre toutes les idoles de la science incomplète, toutes les 
superstitions du passé. C'est d'abord Aristote, le dieu de 
la philosophie du moyen âge, qui tombe sous les coups 
des réformateurs du xv® et du xvi'' siècle, avec son gro- 
tesque cortège d'Arabes et do commentateurs; puis c'est 



46 L'AVENIR DE LA SCIENCE. 

Platon, qui, élevé un instant contre son rival, prêché 
comme l'Évangile, retrouve sa dignité en retombant du 
rang de prophète à celui d'homme; puis c'est l'antiquité 
tout entière qui reprend son sens véritable et sa valeur 
d'abord mal comprise dans l'histoire de l'esprit humain; 
puis c'est Homère, l'idole de la philologie antique, qui, 
un beau jour, a disparu de dessus son piédestal de trois 
mille ans et est allé noyer sa personnalité dans l'océan 
sans fond de l'humanité; puis c'est toute l'histoire primi- 
tive, acceptée jusque-là avec une grossière littéralité, qui 
trouve d'ingénieux interprètes, hiérophantes rationalistes, 
qui lèvent le voile des vieux mystères. Puis ce sont ces 
écrits tenus pour sacrés qui deviennent aux yeux d'une 
ingénieuse et fine exégèse la plus curieuse littérature. Ad- 
mirable déchiffrement d'un superstitieux hiéroglyphisme, 
marche courageuse de la lettre à l'esprit, voilà l'œuvre de 
la critique • moderne ! 

L'esprit moderne, c'est l'intelligence réfléchie. La 
croyance à une révélation, à un ordre surnaturel, c'est la 
négation de la critique, c'est un reste de la vieille con- 
ception anthropomorphique du monde, formée à une 
époque où l'homme n'était pas encore arrivé à l'idée 
claire des lois de la nature. 11 faut dire du surnaturel 
ce que Schleiermacher disait des anges : « On ne peut 
en prouver l'impossibilité ; cependant, toute cette con- 
ception est telle qu'elle ne pourrait plus naître de notre 
temps; elle appartient exclusivement à l'idée que l'an 
tiquité se faisait du monde » (18). La croyance au miracle 
est, en effet, la conséquence d'un état intellectuel où le 
monde est considéré comme gouverné par la fantaisie 
et non par des lois immuables. Sans doute, ce n'est pas 
ainsi que l'envisagent les supernaturalistes modernes, 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 47 

lesquels forcés par la science, qu'ils n'osent froisser assez 
hardiment, d'admettre un ordre stable de la nature, 
supposent seulement que l'action libre de Dieu peut par- 
fois le changer, et conçoivent ainsi le miracle comme 
\mQ dérogation à des lois établies. Mais ce concept, je le 
répète, n'était nullement celui des hommes primitifs. Le 
miracle n'était pas conçu alors comme surnaturel. L'idée 
de surnaturel n'apparaît que quand l'idée des lois de la 
nature s'est nettement formulée et s'impose même à ceux 
qui veulent timidement concilier le merveilleux et l'expé- 
rience. C'est là une de ces pâles compositions entre les 
idées primitives et les données de l'expérience, qui ne 
réussissent qu'à n'être ni poétiques ni scientifiques. Pour 
les hommes primitifs, au contraire, le miracle était 
parfaitement naturel et surgissait à chaque pas, ou plutôt 
il n'y avait ni lois ni nature pour ces âmes naïves, 
voyant partout action immédiate d'agents libres. L'idée 
de lois de la nature n'apparaît qu'assez tard et n'est 
accessible qu'à des intelligences cultivées. Elle manque 
complètement chez le sauvage, et, aujourd'hui encore, 
les simples supposent le miracle avec une facilité étrange. 
Ce n'est pas d'un raisonnement, mais de tout l'ensemble 
des sciences modernes que sort cet immense résultat : 
Il n'y a pas de surnaturel. Il est impossible de réfuter 
par des arguments directs celui qui s'obstine à y croire ; 
il se jouera de tous les raisonnements a priori. C'est 
comme si l'on voulait argumenter un sauvage sur l'absur- 
dité de ses fétiches. Le fétichiste est inconvertissable ; 
le moyen de l'amener à une religion supérieure n'est 
pas de la lui prêcher directement ; car s'il l'accepte en cet 
état, il ne l'acceptera que comme une autre sorte de 
fétichisme. Le moyen, c'est de le civiliser, de l'élever au 



48 L'AVENIR DE LA SCIENCE. 

point de l'échelle humaine auquel correspond cette 
religion. De même le supernaturaliste orthodoxe est 
inabordable. Aucun argument logique ou métaphysique 
ne vaut contre lui. Mais si Ton s'élève à un degré supé- 
rieur du développement de l'esprit humain, le superna- 
turalisme apparaît comme une conception dépassée. Le 
seul moyen de guérir de cette étrange maladie qui, à la 
honte de la civilisation, n'a pas encore disparu de 
l'humanité, c'est la culture moderne. Mettez l'esprit au 
niveau de la science, nourrissez-le dans la méthode 
rationnelle, et, sans lutte, sans argumentation, tomberont 
ces superstitions surannées. Depuis qu'il y a de l'être, 
tout ce qui s'est passé dans le monde des phénomènes a 
été le développement régulier des lois de l'être, lois qui 
ne constituent qu'un seul ordre de gouvernement, qui est 
la nature. Qui dit au-dessus ou en dehors de la nature 
dans l'ordre des faits dit une contradiction, comme qui 
dirait surdivin, dans l'ordre des substances. Vain 
effort pour monter au-dessus du suprême! Tous les faits^ 
ont pour théâtre l'espace ou l'esprit. La nature, c'est la 
raison, c'est l'immuable, c'est l'exclusion du caprice. 
L'œuvre moderne ne sera accomplie que quand la 
croyance au surnaturel, sous quelque forme que ce soit, 
sera détruite comme l'est déjà la croyance à la magie,, 
à la sorcellerie. Tout cela est du même ordre. Ceux qui 
combattent aujourd'hui les supernaturalistes, seront, aux. 
yeux de l'avenir, ce que sont à nos yeux ceux qui ont 
combattu la croyance à la magie, au xvi® et au xvn*^ siècle. 
Certes, ces derniers ont rendu à l'esprit humain un émi- 
nent service; mais leur victoire même les a fait oublier. 
C'est le sort de tous ceux qui combattent les préjugés d'être^ 
oubliAs, sitôt que le préjugé n'est plus. 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 49 

La science positive et expérimentale, en donnant à 
riiomme Je sentiment de la vie réelle, peut seule détruire 
le supernaturalisme. La spéculation métaphysique est loin 
•d'atteindre ce but. L'Inde nous présente le curieux phé- 
nomène du développement métaphysique le plus puissant 
peut-être qu'ait réalisé l'esprit humain, à côté de la my- 
thologie la plus exubérante. Des spéculations de l'ordre de 
Kant et de Schelling ont coexisté dans des têtes brahma- 
niques, avec des fables plus extravagantes que celles 
qu'Ovide a chantées. 

Quand je me rends compte des motifs pour lesquels 
j'ai cessé de croire au christianisme, qui captiva mon 
enfance et ma première jeunesse, il me semble que le 
système des choses, tel que je l'entends aujourd'hui, diffère 
seulement de mes premiers concepts en ce que je considère 
tous les faits réels comme de môme ordre et que je fais 
rentrer dans la nature ce qu'autrefois je regardais comme 
supérieur à la nature. Il faut avouer qu'il y avait, dans le 
supernaturalisme primitif, dans celui qui a créé les sys- 
tèmes mythologiques de l'Inde et de la Grèce, quelque 
chose d'admirablement puissant et élevé (19); à celui-là, 
je pardonne bien volontiers, et quelquefois je le regrette ; 
mais il n'est plus possible ; la réflexion est trop avancée, 
l'imagination trop refroidie pour permettre ces superbes 
contre-bon sens. Quant au timide compromis, qui cherche 
à concilier un surnaturalisme affaibli avec un état intel- 
lectuel exclusif de la croyance au surnaturel, il ne réussit 
qu'à faire violence aux instincts scientifiques les plus 
impérieux des temps modernes, sans faire revivre la vieille 
poésie merveilleuse, devenue à jamais impossible. Tout ou 
rien; supernaturalisme absolu ou rationalisme sans réserve. 
La foi simple a ses charmes ; mais la demi- cri tique ne 

4 



50 L'AVENIR DE LA SCIENCE. 

sera jamais que pesanteur d'esprit. Il y a autant de bonho- 
mie et de crédulité, mais beaucoup moins de poésie, à 
discuter lourdement des fables qu'à les accepter en bloc. 
Nous traitons avec raison de barbares les hagiographes du 
xvn® siècle, qui, en écrivant la Vie des Saints, admet- 
taient certains miracles et en rejetaient d'autres comme 
trop excentriques (il est clair qu'avec ce principe il eût 
fallu tout rejeter), et nous préférons, au point de vue 
artistique, la Sainte Elisabeth de M. de Montalembert, par 
exemple, où tout est accepté sans distinction. La ligne 
entre tout croire et ne rien croire est alors bien indécise 
et pour le lecteur et pour l'auteur ; on peut incliner vers 
l'un ou vers l'autre, suivant les heures de rationalisme 
ou de poésie, et l'œuvre conserve au moins un incontes- 
table mérite comme œuvre d'art. Telle était aussi la belle 
et poétique manière de Platon ; tel est le secret du charme 
inimitable que l'usage demi-croyant, demi-sceptique des 
mythes populaires donne à sa philosophie. Mais accepter 
une partie et rejeter l'autre ne peut être que le fait d'un 
esprit étroit. Rien de moins philosophique que d'appli- 
quer une demi-critique aux récits conçus en dehors de 
toute critique. 

L'œuvre de la critique moderne est donc de détruire 
tout système de croyance entaché de supernaturalisme. 
L'islamisme qui, par un étrange destin, h peine consti- 
tué comme religion dans ses premières années, est allé 
depuis acquérant sans cesse un nouveau degré de force et 
de stabilité, l'islamisme périra par l'influence seule de la 
science européenne, et ce sera notre siècle qui sera désigné 
par l'histoire comme celui où commencèrent à se poser les 
causes de cet immense événement. La jeunesse d'Orient, 
en venant dans les écoles d'Occident puiser la science eu- 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 51 

ropécnne, emportera avec elle ce qui en est le corollaire 
inséparable, la méthode rationnelle, l'esprit expérimental, 
le sens du réel, l'impossibilité de croire à des traditions 
religieuses évidemment conçues en dehors de toute cri- 
tique. Déjà les musulmans rigides s'en inquiètent et signa- 
lent le danger à la jeunesse émigrante. Le scheich Rifaa, 
dans l'intéressante relation de son voyage en Europe, iU' 
siste vivement sur les déplorables erreurs qui déparent no? 
livres de science, comme le mouvement de la terre, etc. 
et ne regarde pas encore comme impossible de les ex 
purger de ce venin. Mais il est évident que ces héré 
sies ne tarderont pas à être plus fortes que le Coran, 
dans des esprits initiés aux méthodes modernes. La cause 
de cette révolution sera non pas notre littérature, qui n'a 
pas plus de sens aux yeux des Orientaux que n'en eut 
celle des Grecs aux yeux des Arabes du ix^ et du x® siècle, 
mais notre science, qui, comme celle des Grecs, n'ayant 
aucun cachet national, est une œuvre pure de l'esprit hu- 
main (20). 

Il y a, je le sais, dans l'homme des instincts faibles, 
humbles, féminins, si j'ose le dire, une certaine mollesse, 
qui a des analogies fort étendues qu'on devine sans 
vouloir se les définir, et dont le physiologiste aurait 
peut-être autant à s'occuper que le psychologue (21), ins- 
tincts qui souffrent de cette mâle et ferme tenue du 
rationalisme, laquelle ressemble parfois à une sorte de 
raideur (22). Dans la vie des individus, comme dans celle 
de l'humanité, il y a des moyen âges, des moments où 
la réflexion se voile, s'obscurcit, et où les instincts re 
prennent momentanément le dessus. Il est certaines 
âmes d'une nature fort délicate qu'il sera à jamais im- 
possible de plier à ce sévère régime et à cette austère 



r,2 L'AVENIR DE LA SCIENCE. 

discipline. Ces instincts étant de la nature humaine, il 
ne faut pas les blâmer, et le vrai système moral et in- 
tellectuel saura leur faire une part : mais cette part ne 
doit jamais être l'affaissement ni la superstition. Les 
grandes calamités, en humiliant l'homme et en émoussant 
la pointe de ses vives et audacieuses facultés, deviennent 
par là un véritable danger pour le rationalisme, et in- 
spirent à l'humanité, comme les maladies à l'individu, 
un certain besoin de soumission, d'abaissement, d'hu- 
miliation. Il passe un vent tiède et humide, qui distend 
toute rigidité, amollit ce qui tenait ferme. On est 
presque tenté de se frapper la poitrine pour l'audace 
que l'on a eue en bonne santé; les ressorts s'affai- 
blissent; les instincts généreux et forts tombent; on 
éprouve je ne sais quelle molle velléité de se convertir 
et de tomber à genoux. Si les calamités du moyen 
âge revenaient, les monastères se repeupleraient, les 
superstitions du moyen âge reviendraient. Les vieilles 
croyances n'ont plus d'autre ressource que l'ignorance 
et les calamités publiques (23). La foi sera toujours en rai- 
son inverse de la vigueur de l'esprit et de la culture 
intellectuelle. Elle est là derrière l'humanité attendant 
ses moments de défaillance, pour la recevoir dans ses 
bras et prétendre ensuite que c'est l'humanité qui s'est 
donnée à elle. Pour nous, nous ne plierons pas; nous 
tiendrons ferme comme Ajax contre les dieux; s'ils pré- 
tendent nous faire fléchir en nous frappant, ils se trom- 
pent. Honle aux timides qui ont peur! Honte surtout 
aux lâches qui exploitent nos misères, et attendent 
pour nous vaincre que le malheur nous ait déjà à moitié 
vaincus. 
L'éternelle objection qui éloigne du rationalisme cer- 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 53 

taines âmes très distinguées, qui par suite même de 
leur délicatesse sont possédées d'un plus vif besoin de 
croire, c'est la brièveté de son symbole, la contradic- 
tion de ses systèmes, l'apparence de négation qui lui 
donne les airs du scepticisme. Peu douées du côté de 
l'intelligence et de la critique, elles voudraient un sys- 
tème tout fait, réunissant une grande masse de suffrages, 
et qu'on pût accepter sans examen intrinsèque. Comment 
croire ces philosophes, disent-elles? il n'y en a pas 
deux qui disent de la même manière (24). Scrupules 
de petits esprits, incapables de discussion rationnelle, et 
désireux de pouvoir s'en tenir à des caractères exté- 
rieurs; scrupules respectables pourtant, car ils sont 
honnêtes et supposent la foi à la vérité! Répondre à 
ces belles et bonnes âmes que c'est bien dommage 
qu'il en soit ainsi, mais qu'après tout ce n'est pas la 
faute du rationalisme si l'homme peut affirmer peu de 
choses, qu'il vaut mieux affirmer peu avec certitude 
que d'affirmer ce que l'on ne sait pas légitimement, 
que si le meilleur système intellectuel était celui qui 
affirme le plus, aucun ne serait préférable à la crédulité 
primitive admettant tout sans critique ; répondre ainsi 
à ces âmes faciles et expansives, c'est comme si on 
raisonnait avec un appétit surexcité pour lui prouver 
que le besoin qu'il ressent est désordonné. 11 faut ré- 
pondre une seule chose, et cette chose est la vérité, c'est 
que la brièveté du symbole de la science n'est qu'ap- 
parente, que ses contradictions ne sont qu'apparentes, 
que sa forme négative n'est qu'apparente. Les esprits 
rationnels le plus souvent ne se contredisent que par 
malentendu, parce qu'ils no parlent pas des mêmes 
choses, ou qu'ils ne les envisagent pas par le même 



54 L'AVENIR DE LA SCIENCE. 

côté. Il est certain que deux hommes qui auraient reçu 
exactement la même culture et fait les mêmes études 
verraient exactement de la même manière, bien qu'ils 
puissent sentir très différemment. 

Sans doute la science ne formule- pas ses résultats 
comme la théologie dogmatique; elle ne compte pas ses 
propositions, elle n'arrête pas à un chiffre donné ses articles 
de foi. Ses vérités acquises ne sont pas de lourds théo- 
rèmes, qui viennent poser à plein devant les esprits les 
plus grossiers. Ce sont de délicats aperçus, des vues fugi- 
tives et indéfinissables, des manières de cadrer sa pensée 
plutôt que des données positives, des façons d'envisager 
les choses, une culture de finesse et de délicatesse plutôt 
qu'un dogmatisme positif. Mais au fond telle est la véri- 
table forme des vérités morales : c'est les fausser que de 
leur appliquer ces moules inflexibles des sciences mathéma- 
tiques, qui ne conviennent qu'à des vérités d'un autre 
ordre, acquises par d'autres procédés. Platon n'a pas de 
symbole, pas de propositions arrêtées, pas de principes 
fixes, dans le sens scolastique que nous attachons à ce 
mot; c'est fausser sa pensée que de vouloir en extraire une 
théorie dogmatique. Et pourtant Platon représente un 
esprit; Platon est une religion. Un esprit, voilà le mot 
essentiel. L'esprit est tout, le dogme positif est peu de 
chose, et c'est bien merveille s'il n'est contradictoire; que 
dis-je ? il sera nécessairement étroit, s'il ne semble contra- 
dictoire. Un esprit ne s'exprime pas par une théorie 
analytique, où chaque point de la science est successive- 
ment élucidé. Ce n'est ni par Oui, ni par ISon, qu'il résout 
les problèmes délicats qu'il se pose. Un esprit s'exprime 
tout entier à la fois ; il est dans vingt pages comme 
dans tout un livre; dans un livre comme dans une col- 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 55 

leclion d'œuvrcs complètes. Il n'y a pas un dialogue de 
Platon qui ne soit une philosophie, une variation sur 
un thème toujours identique. Qui dit voltairien ex- 
prime une nuance aussi tranchée et aussi facile à saisir 
que cartésien-, et pourtant Descartes a un système, et 
Voltaire n'en a pas. Descartes peut se réduire en propo- 
sitions, Voltaire ne le peut pas. Mais Voltaire a un 
esprit, une façon de prendre les choses, qui résulte 
de tout un ensemble d'habitudes intellectuelles. Par- 
courez son œuvre, et dites si cet homme n'a pas 
pris siège d'une manière bien fixe et bien arrêtée, 
pour dessiner à sa guise le grand paysage, s'il n'avait 
pas un système de vie, une façon à lui de voir les 
choses. 

Quand donc cesserons-nous d'êlre de lourds scolasti- 
<jues et d'exiger sur Dieu, sur l'âme, sur la morale, 
des petits bouts de phrases à la façon de la géo- 
métrie? Je suppose ces phrases aussi exactes que pos- 
sible, elles seraient fausses, radicalement fausses, par 
leur absurde tentative de définir, de limiter l'infini. 
Ah ! lisez-moi un dialogue de Platon, une méditation 
de Lamartine, une page de Herder, une scène de Faust. 
Voilà une philosophie, c'est-à-dire une façon de prendre 
la vie et les choses. Quant aux propositions particulières, 
chacun les arrange à sa guise, et c'est le moins essentiel. 
Cela démonte fort les petits esprits, qui n'aiment que 
des formules de deux ou trois lignes, afin de les apprendre 
par cœur. Puis, quand ils voient que chaque philosophe 
a les siennes, que tout cela ne coïncide pas, ils entrent 
dans une grand affliction d'esprit, et dans de merveil- 
leuses impatiences : C'est la tour de Babel, disent-ils; 
chacun y parle sa langue; adressons-nous à des gens 



56 L'AVENIR DE LA SCIENCE. 

qui aient des projDOsitions mieux dressées et un symbole 
fait une fois pour toutes. 

Quand je veux initier de jeunes esprits à la philoso- 
phie, je commence par n'importe quel sujet, je parle- 
dans un certain sens et sur un certain ton, je m'occupe 
peu qu'ils retiennent les données positives que je leur 
expose, je ne cherche même pas à les prouver; mais j'in- 
sinue un esprit, une manière, un tour; puis quand je leur 
ai inoculé ce sens nouveau, je les laisse chercher à leur 
guise et se bâtir leur temple suivant leur propre style. 
Là commence l'originalité individuelle, qu'il faut sou- 
verainement respecter. Les résultats positifs ne s'ensei- 
gnent pas, ne s'imposent pas; ils n'ont aucune valeur 
s'ils sont transmis et acceptés de mémoire. Il faut y avoir 
été conduit, il faut les avoir découverts ou devinés d'avance 
sur les lèvres de celui qui les expose. Les propositions^ 
positives sont l'afTaire de chacun; l'esprit seul est trans- 
missible. Je le dis en toute franchise. Je n'ai pas, et 
je ne crois pas que la science puisse donner un ensemble 
de propositions délimitées et arrêtées, constituant une 
religion naturelle. IMais il y a une position intellectuelle, 
susceptible d'être exprimée en un livre, non en une 
phrase, qui est à elle seule une religion ; il y a une façon 
religieuse de prendre les choses, et cette façon est la 
mienne. Ceux qui une fois dans leur vie ont respiré l'air 
de l'autre monde, et goûté le nectar idéal, ceux-là me 
comprendront (2o). 

On ne tardera point, ce me semble, à reconnaître que 
la trop grande précision dans les choses morales est aussi 
peu philosophique qu'elle est peu poétique. Tous les- 
systèmes sont attaquables par leur précision même (W), 
Combien, par exemple, ces admirables oraisons funè- 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 57 

bres, où Bossuet a commenté la mort dans un si ma- 
gnifique langage, sont loin de ce que réclamerait notre 
manière actuelle de sentir, à cause du cadre délimité 
et précis où la théologie avait réduit les idées de l'autre 
vie. Aujourd'hui nous ne concevrions plus de grande 
éloquence sur une tombe sans un doute, un voile 
tiré sur ce qui est au delà, une espérance, mais laissée 
dans ses nuages, doctrine moins éloquente peut-être, 
mais certainement plus poétique et plus philosophique 
qu'un dogmatisme trop défini, donnant, si j'ose le dire, 
la carte de l'autre vie. Le sauvage de l'Océanie prend 
son île pour le monde. Plus téméraires encore sont 
ceux qui prétendent enserrer de lignes l'infini. Voilà 
pourquoi de toutes les études la plus abrutissante, la plus 
destructive de toute poésie et de toute intelligence, c'est 
la théologie. 

Un système c'est une épopée sur les choses. 11 se- 
rait aussi absurde qu'un système renfermât le dernier 
mot de la réalité qu'il le serait qu'une épopée épuisât 
le cercle entier de la beauté. Une épopée est d'autant 
plus parfaite qu'elle correspond mieux à toute l'huma- 
nité, et pourtant, après la plus parfaite épopée, le thème 
est encore nouveau et peut prêter à d'infinies variations, 
selon le caractère individuel du poète, son siècle ou la 
nation à laquelle il appartient. Comment sentir la nature, 
comment aspirer en liberté le parfum des choses, si on 
ne les voit que dans les formes étroites et moulées d'un 
système? Je sentis cela un jour divinement en entrant 
dans un petit bois. Une main m'en repoussa, parce que 
je me figurais en ce moment la nature sous je ne sais 
quel aspect de physique, et je ne me réconciliai qu'en 
iï\c disant bien que tout cela n'était qu'un trait saisi 



58 L'AVENIR DE LA SCIENCE. 

dans l'infini, une vapeur sur un ciel pur, une strie sur 
un vaste rideau. Il faut renoncer à l'étroit concept de 
la scolastique, prenant l'esprit humain comme une ma- 
chine parfaitement exacte et adéquate à l'absolu. Des 
vues, des aperçus, des jours, des ouvertures, des sensa- 
tions, des couleurs, des physionomies, des aspects, 
voilà les formes sous lesquelles l'esprit perçoit les 
choses (27). La géométrie seule se formule en axiomes 
et en théorèmes. Ailleurs le vague est le vrai. 

Telle est l'activité de l'intelligence humaine que c'est 
la forcer à délirer que de la renfermer dans un cercle 
trop étroit. La liberté de penser est imprescriptible : si 
vous barrez à l'homme les vastes horizons, il s'en ven- 
gera par la subtilité: si vous lui imposez un texte, il 
y échappera par le contre-sens. Le contre-sens, aux 
époques d'autorité, est la revanche que prend l'esprit 
humain sur la chaîne qu'on lui impose ; c'est la pro- 
testation contre le texte. Ce texte est infaillible; à la 
bonne heure. Mais il est diversement interprétable, et 
là recommence la diversité, simulacre de liberté dont 
on se contente à défaut d'autre. Sous le régime d'Aris- 
tote, comme sous celui de la Bible, on a pu penser 
presque aussi librement que de nos jours, mais à la con- 
dition de prouver que telle pensée était réellement dans 
Aristote ou dans la Bible, ce qui ne faisait jamais 
grande difficulté. Le Talmud, la Masore, la Cabbale 
sont les produits étranges de ce que peut l'esprit hu- 
main enchaîné sur un texte. On en compte les lettres, 
les mots, les syllabes, on s'attache aux sons matériels 
bien plus qu'au sens, on multiplie à l'infini les subti- 
lités exégéliques, les modes d'interprétation, comme 
l'affamé, qui, après avoir mangé son pain, en recueille 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 59 

îes miettes. Tous les commentaires des livres sacrés se 
ressemblent, depuis ceux de Manou, jusqu'à ceux de la 
Bible, jusqu'à ceux du Coran. Tous sont la protestation 
de l'esprit humain contre la lettre asservissante, un 
olTort malheureux pour féconder un champ infécond. 
Quand l'esprit ne trouve pas un objet proportionné à 
son activité, il s'en crée un par mille tours de force. 

Ce que l'esprit humain fait devant un texte imposé, 
il le fait devant un dogme arrêté. Pourquoi s'est-on si 
horriblement ennuyé au xvii® siècle ? Pourquoi madame 
de Maintenon mourait-elle d'ennui à Versailles? Hélas! 
c'est qu'il n'y avait pas d'horizon. Un prisonnier en- 
chaîné en face d'un mur, après en avoir compté les 
pierres, que lui restera-t-il à faire? C'est par la même 
raison que ce siècle d'orthodoxie et de règle fut le siècle 
de l'équivoque. C'est la règle étroite qui fait naître 
l'équivoque. Pourquoi le droit est-il la science de l'équi- 
voque? C'est qu'on y est limité de toutes parts par 
des formules. Pourquoi a-t-on tant équivoque au moyen 
âge? C'est qu'Aristote était là. Pourquoi la théologie 
€st-elle d'un bout à l'autre une longue subtilité? C'est 
que l'autorité y est toujours présente ; on la cou- 
doie sans cesse, on sent à chaque instant sa gênante 
pression. C'est une lutte perpétuelle de la liberté et du 
texte divin. Le jet d'eau laissé libre s'élève en hgne 
droite; gêné, comprimé, il biaise, il gauchit. De même 
l'esprit laissé libre s'exerce normalement; comprimé, il 
subtilise. 

Je suis persuadé que si les esprits cultivés par la science 
rationnelle s'interrogeaient eux-mêmes, ils trouveraient 
que, sans formuler aucune proposition susceptible d'être 
mise en une phrase, ils ont des vues suffisamment arrê- 



60 L'AVENIR DE LA SCIEI>CE. 

tées sur les choses vitales, et que ces vues, diversement 
exprimées pour chacun, reviennent à peu près au même. 
Seulement elles ne sont pas fixées dans des formes dures, 
et déterminées une fois pour toutes. De là la couleur 
individuelle de toutes les philosophies, et surtout des. 
philosophies allemandes. Chaque système est la façon 
dont un esprit éminent a vu le monde, façon toujours, 
profondément empreinte de l'individualité du penseur. Je 
ne doute pas que chacun de ces systèmes ne fût très vrai 
dans la tête de Tauteur; mais par leur individualité mémo 
ils sont incommunicables et surtout indémontrables (28). 
Ce sont de pures hypothèses explicatives, comme celles de 
la physique, lesquelles n'empêchent pas qu'il n'y ait lie» 
ultérieurement d'en essayer d'autre. Il ne faut pas dira 
absolument qu'il en est ainsi ; car nous ne pouvons avoir 
de conception adéquate aux causes primordiales; mais que 
les choses se passent comme s'il en était ainsi (29). K» 
est impossible que deux esprits bien faits envisageant lo 
même objet en jugent différemment. Si Fun dit eut, 
l'autre non, c'est qu'évidemment ils ne parlent pas^ 
de la même chose, où qu'ils n'attachent pas le mêm& 
sens aux mots (30). C'est ce que Hegel entendait dire, 
quand il avance que chaque penseur est libre de créer 
le monde à sa manière. 

11 n'est donc pas étonnant que l'orthodoxe puisse 
serrer ses croyances plus que le philosophe. L'orthodoxie- 
met, si j'ose le dire, toute sa provision vitale dans ui> 
tube dur et résistant, qui est un fait extérieur et pal- 
pable, la révélation, sorte de carapace qui la protège, 
mais la rend lourde et sans grâce. La foi du phi- 
losophe au contraire est toujours à nu, dans sa simple 
peauté. Jugez combien elle prête à la brutalité. Mais urt 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 61 

jour viendra où le stylet de la critique pénétrera à son 
tour les déf;iuts de la carapace du croyant, et atteindra 
ia chair vive. 

La vérité n'est aux yeux du penseur qu'une forme plus 
ou moins avancée, mais toujours incomplète ou du moins 
susceptible de perfectionnement. L'orthodoxie, au con- 
traire, pétrifiée, stéréotypée dans ses formes, ne peut 
jamais se départir de son passé. Comme sa prétention est 
<l'étre faite du premier coup et tout d'une pièce, elle se 
met par là en dehors du progrès ; elle devient raide, cas- 
sante, inflexible, et, tandis que la philosophie est toujours 
•contemporaine à l'humanité, la théologie à un certain 
jour devient arriérée. Car elle esi immuable et l'humanité 
marche. Ce n'est pas que de force la théologie aussi n'ait 
marché comme tout le reste. Mais elle le nie, elle ment 
41 l'histoire, elle fausse toute critique pour prouver que 
son état actuel est son état primitif, et elle y est obligée 
ipour rester dans les conditions de son existence. Le phi- 
losophe, au contraire, ne conçoit en aucune circonstance 
ni la rétractation absolue ni l'immobilité prédécidée. Il 
veut que l'on se prête aux modifications successives ame- 
«ées par le temps, sans jamais rompre catégoriquement 
avec son passé, mais sans en être l'esclave ; il veut que, 
sans le renier, on sache l'expliquer au sens nouveau, et 
montrer la part de vérité mal définie qu'il contenait. 
«Qu'un philosophe se dépasse lui-même et use plusieurs 
•systèmes, (c'est-à-dire plusieurs expressions inégalement 
parfaites de la vérité), cela n'a rien de contradictoire, 
cela lui fait honneur. 

Le problème de la philosophie est toujours nouveau; 
11 n'arrivera jamais à une formule définitive, et le jour 



62 L'AVENIR DE LA SCIENCE. 

OÙ l'on s'en tiendrait aux assertions du passé, en les 
acceptant comme vérité absolue et irréformable, ce jour 
serait le dernier de la philosophie. L'orthodoxe n'est jamais 
plus agaçant que quand se targuant de son immobilité, 
il reproche au penseur ses fluctuations, et à la philo- 
sophie ses perpétuelles modifications (31). Ce sont ces 
modifications qui prouvent justement que la philosophie 
est le vrai ; par là elle est en harmonie avec la nature 
humaine toujours en travail et heureusement condamnée 
à faire toutes ses conquêtes à la sueur de son front. 
Cela seul ne varie pas qui n'est pas progressif. Rien de 
plus immuable que la nullité, qui n'a jamais vécu de 
"a vie de l'inteUigence, ou l'esprit lourd; qui n'a jamais 
vu qu'une face des choses. Le moyen de ne pas varier, 
c'est de ne pas penser. Si l'orthodoxie est immuable, 
c'est qu'elle se pose en dehors de la nature humaine et 
de la raison. 

Et ne dites pas que c'est là le scepticisme ; c'est la cri- 
tique, c'est-à-dire la discussion ultérieure et transcendante 
de ce qui avait d'abord été admis sans un examen suffi- 
sant, pour en tirer une vérité plus pure et plus avancée. 
Il est temps que l'on s'accoutume à appeler sceptiques 
tous ceux qui ne croient point encore à la religion de l'es- 
prit moderne, et qui, s'attardant autour de systèmes usés, 
nient avec une haine aveugle les dogmes acquis du siècle 
vivant. Nous acceptons l'héritage des trois grands mouve- 
ments modernes, le protestantisme, la philosophie, la 
révolution, sans avoir la moindre envie de nous convertir 
aux symboles du xvi® siècle, ou de nous faire voltairiens, 
ou de recommencer 1793 et 1848. Nous n'avons nul be- 
soin de recommencer ce que nos pères ont fait. Libéra- 
lisme résume leur œuvre ; nous saurons la continuer. 



L'AVENIJl DE LA SCIENCE. 63 

En logique, en morale, en politique, l'homme aspire à 
tenir quelque chose d'absolu. Ceux qui font reposer la 
connaissance humaine et le devoir et le gouvernement 
sur la nature humaine ont l'air de se priver d'un tel fon- 
dement ; car le libre examen, c'est la dissidence, c'est la 
variété de vues. Il semble donc plus commode de cher- 
cher et à la connaissance et à la morale et à la politique 
une base extérieure à l'homme, une révélation, un droit 
divin. Mais le malheur est qu'il n'y a rien de tel, qu'une 
pareille révélation aurait besoin d'être prouvée, qu'elle ne 
l'est pas, et que, quand elle le serait, elle ne le serait que 
par la raison, que par conséquent la diversité renaîtrait 
sur l'appréciation de ces preuves. Mieux vaut donc rester 
dans le champ de la nature humaine, ne chercher l'ab- 
solu que dans la science, et renoncer à ces timides pallia- 
tifs qui ne font qu.e faire illusion et reculer la difficulté. 
Il n'y a de nos jours que deux systèmes en face : les 
uns, désespérant de la raison, la croyant condamnée à se 
contredire éternellement, embrassent avec fureur une au- 
torité extérieure et deviennent croyants par scepticisme 
/système jésuitique: l'autorité, le directeur, le pape, 
substitués à la raison, à Dieu). Les autres, par une vue 
plus profonde de la marche de l'esprit humain, au-dessous 
des contradictions apparentes, voient le progrès et l'unité. 
Mais, notez-le, ceci est essentiel : à moins de croire par 
instinct, comme les simples, on ne peut plus croire que 
par sccplicisme : désespérer de la philosophie est devenu 
la première base de la théologie. J'aime et j'admire le 
grand scepticisme désespérant, dont l'expression a enrichi 
la littérature moderne de tant d'œuvres admirables. Mais 
je ne trouve que le rire et le dégoût pour cette misquine 
ironie de la nature humaine, qui n'aboutit qu'à la super- 



64 L'AVENIR DE LA SCIENCE, 

stition, et prétend guérir Byron, en lui prêchant le pape. 
On parle beaucoup de l'accord de la raison et de la foi, 
de la science et de la révélation, et quelques pédants qui 
veulent se donner une façon d'intérêt et se poser en 
esprits impartiaux et supérieurs, en ont fait un thème 
d'ambiguïtés et de frivoles non-sens. 11 faut s'entendre. 
Si la révélation est réellement ce qu'elle prétend être, la 
parole de Dieu, il est trop clair qu'elle est maîtresse, 
qu'elle n'a pas à pactiser avec la science, que celle-ci n'a 
qu'à plier bagage devant cette autorité infaillible, et que 
son rôle se réduit à celui de serva et pedissequa, à com- 
menter ou expliquer la parole révélée. Dès lors aussi les 
dépositaires de cette parole révélée seront supérieurs en 
•droit aux investigateurs de la science humaine, ou plutôt 
ils seront la seule puissance devant laquelle les autres 
disparaissent, comme l'humain devant le divin. Sans 
<loute la vérité ne pouvant être contraire à elle-même, on 
reconnaîtra volontiers que la bonne science ne saurait 
contredire la révélation . Mais comme celle-ci est infaillible 
et plus claire, si la science semble la contredire, on en 
conclura qu'elle n'est pas la bonne science, et on imposera 
silence à ses objections. — Que si, au contraire, le fait de 
la révélation n'est pas réel, ou du moins, s'il n'a rien de 
surnaturel, les religions ne sont plus que des créations 
tout humaines, et tout se réduit alors à trouver la raison 
des diverses fictions de l'esprit humain. L'homme dans 
cette hypothèse a tout fait par ses facultés naturelles : ici 
spontanément et obscurément; là scientifiquement et avec 
réflexion ; mais enfin l'homme a tout fait : il se retrouve 
partout en face de sa propre autorité et de son propre 
ouvrage. Les théologiens ont raison quand ils disent 
qu'il faut avant tout discuter le fait : cette doctrine est-elle 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 65 

la parole de Dieu? Et qu'on réponde oui ou non, le pro- 
lilèmc prétendu de l'accord de la foi et de la raison, sup- 
posant doux puissances égales qu'il s'agit de concilier, n'a 
jias de sens; car dans le premier cas, la raison dispa- 
laît devant la foi, comme le fini devant l'infini, et les 
orthodoxes les plus sévères ont raison; dans le second, 
il n'y a plus que la raison, se manifestant diversement et 
néanmoins toujours identique à elle-même (32). 

C'est vous qui êtes les sceptiques, et nous qui sommes 
les croyants. Nous croyons à l'œuvre des temps modernes, 
à sa sainteté, à son avenir, et vous la maudissez. Nous 
croyons à la raison, et vous l'insultez ; nous croyons à 
l'humanité, à ses divines destinées, à son impérissable 
avenir, et vous en riez ; nous croyons à la dignité de 
l'homme, à la bonté de sa nature, à la rectitude de son 
cœur, au droit qu'il a d'arriver au parfait, et vous secouez 
la tête sur ces consolantes vérités, et vous vous appesan- 
tissez complaisamment sur le mal, et les plus saintes 
aspirations au céleste idéal, vous les appelez œuvres de 
Satan, et vous parlez de rébellion, de péché, de châti- 
ment, d'expiation, d'humiliation, de pénitence, de bour- 
rnau à celui à qui il ne faudrait parler que d'expansion 
et de déification. Nous croyons à tout ce qui est vrai; 
nous aimons tout ce qui est beau (33) ; et vous, les yeux 
fermés sur les charmes infinis des choses, vous traversez 
ce beau monde sans avoir pour lui un sourire. Le monde 
est-il donc un cimetière, la vie une cérémonie funèbre? 
Au lieu de la réalité, nous aimez une abstraction. Qui 
est-ce qui nie, de vous ou de nous? Et celui qui nie 
n'est-il pas le sceptique? 

Notre rationalisme n'est donc pas cette morgue ana- 
lytique, sèche, négative, incapable de comprendre les 

5 



66 L'AVENIR DE LA SCIENCE, 

choses du cœur et de l'imagination , qu'inaugura le 
xvni« siècle ; ce n'est pas l'emploi exclusif de ce que l'on a 
appelé « l'acide du raisonnement » ; ce n'est pas la philo- 
sophie positive de M. Auguste Comte, ni la critique irréli- 
gieuse de M. Proudhon. C'est la reconnaissance de la 
nature humaine, consacrée dans toutes ses parties, c'est 
l'usage simultané et harmonique de toutes les facultés, 
c'est l'exclusion de toute exclusion. M. de Lamartine est, 
à nos yeux, un rationaUste, et pourtant, dans un sens plus 
restreint, il récuserait sans doute ce titre, puisqu'il nous 
apprend lui-même qu'il arrive à ses résultats non par 
combinaison ni raisonnement, mais par instinct et intui- 
tion immédiate. La critique n'a guère été conçue jusqu'ici 
que comme une épreuve dissolvante, une analyse détrui- 
sant la vie ; d'un point de vue plus avancé on comprendra 
que la haute critique n'est possible qu'à la condition du jeu 
complet de la nature humaine, et que réciproquement le 
haut amour et la grande admiration ne sont possibles qu'à 
la condition de la critique. Les prétendues natures poé- 
tiques, qui auront cru atteindre au sens vrai des choses 
sans la science, apparaîtront alors comme chimériques ; et 
les austères savants, qui auront fait fi des dons plus déli- 
cats, soit par vertu scientifique, soit par mépris forcé de ce 
qu'ils n'avaient pas, rappelleront l'ingénieux mythe des 
filles de Minée, changées en chauves-souris pour n'avoir 
été que raisonneuses devant des symboles auxquels il eût 
fallu appliquer des procédés plus indulgents. 

L'histoire semble élever contre la science, la critique, 
le rationalisme, la civihsation, termes synonymes, une 
objection qu'il importe de résoudre. Elle semble, en effet, 
nous montrer le peuple le plus lettré succombant toujours 
sous le peuple le plus barbare : Athènes sous la Macédoine, 



L'AVENIR DE LA SCIEINCE. 67 

la Grèce sous les Romains, les Romains sous les barioares, 
les Chinois sous les Mantchoux. La réflexion use vite. Nos 
lamilles bourgeoises, qui ne se possèdent que depuis une 
ou deux générations, sont déjà fatiguées. Le demi-siècle 
qui s'est écoulé depuis 89 les a plus épuisées que les innom- 
brables générations de la nuit primitive. Trop savoir afTai- 
blit en apparence l'humanité ; un peuple de philologues, 
de penseurs et de critiques serait bien faible pour défendre 
sa propre civilisation. L'Allemagne, au commencement de 
■ce siècle, a honteusement plié devant la France, et com- 
bien pourtant l'Allemagne de Gœthe et de Kant était 
-supérieure pour la pensée à la France de Napoléon. La 
barbarie, n'ayant pas la conscience d'elle-même, est obéis- 
sante et passive : l'individu ne se possédant pas lui-même 
se perd dans la masse, et obéit au commandement comme 
à la fatalité. L'obéissance passive n'est possible qu'à la 
'Condition de la stupidité. L'homme réfléchi, au contraire, 
calcule trop bien son intérêt, et se demande avec le positif 
qu'il porte en toute chose si c'est bien réellement son 
intérêt de se faire tuer. Il tient d'ailleurs plus profondé- 
ment à la vie, et la raison en est simple. Son individualité 
est bien plus forte que celle du barbare ; l'homme civilisé 
dit Moi avec une énergie sans pareille ; chez le barbare, 
au contraire, la vie s'élève à peine au-dessus de cette sen- 
sation sourde qui constitue la vie de l'animal. Il ne 
résiste pas, car il existe à peine. De là ce mépris de la 
vie humaine (de la sienne comme de celle des autres) qui 
fait tout le secret de l'héroïsm^e du barbare. L'homme cul- 
tivé, dont la vie a un prix réel, en fait trop d'estime pour 
la jouer au hasard (34). La force brutale lui semble une 
telle extravagance qu'il se révolte contre d'aussi absurdes 
moyens, et ne peut se résoudre à se mesurer avec des 



68 L'AVENIR DE LA SCIENCE. 

armes qu'un sauvage manie mieux que lui. Dans ces luttes 
grossières, la conscience la plus obscure est la meilleure; la 
personnalité, la réflexion sont des causes d'infériorité. 
Aussi la liberté dépenser a-t-elîe été jusqu'ici peu favo- 
rable aux entreprises qui exigent que des masses d'indi- 
vidus renoncent à leur individualité pour s'atteler au joug 
d'une grande pensée et la traîner majestueusement par le 
monde. Qu'eût fait Napoléon avec des raisonneurs? 

C'est là une contradiction réelle, qui, comme tant 
d'autres, ne peut se lever qu'en reconnaissant que l'huma- 
nité est bien loin de son état normal. Tandis qu'une 
portion de l'humanité mènera encore la vie brutale, les 
malentendus et les passions pourront exploiter l'humanité 
barbare contre l'humanité civilisée, et lâcher ces bêtes 
féroces sur les hommes raisonnables. Les critiques ont 
raison ; qu'ils soient ou non les plus forts, cela ne les em- 
pêche pas d'avoir raison, et, s'ils succombent, cela prouve 
simplement que l'état actuel de l'humanité est loin d'être 
celui où la justice et la raison seront les seules forces 
réelles comme elles sont les seules légitimes. 

Observez bien, je vous prie, que ce n'est pas ici une vaine 
question, un rêve discuté à loisir. C'est la question même 
de l'humanité et de la légitimité de sa nature. Si l'huma- 
nité est ainsi faite qu'il y ait pour elle des illusions né- 
cessaires, que trop de raffinement amène la dissolution: 
et la faiblesse, que trop bien savoir la réalité des choses 
lui devienne nuisible, s'il lui faut des superstitions et 
des vues incomplètes, si le légitime et nécessaire dévelop- 
pement de son être est sa propre dégradation, l'humanité 
est mal faite, elle est fondée sur le faux, elle ne tend. 
qu'à sa propre destruction, puisque ceux qui ont vaincu 
grâce à leurs illusions sont ensuite entraînés forcément 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 69 

h se désillusionner par la civilisation et le rationalisme. 
Notre symbole est de la sorte détruit; car notre symbole, 
c'est la légitimité du progrès. Or, dans cette hypothèse, 
l'humanité serait engagée dans une impasse, sa ligne 
ne serait pas lahgne droite, marchant toujours à l'infini, 
puisqu'en poussant toujours devant elle, elle se trouverait 
avoir reculé. La loi qu'on devrait poser à la nature 
humaine ne serait plus alors de porter à l'absolu toutes ses 
puissances ; la civilisation aurait son maximum, atteint 
par un balancement de contraires, et la sagesse serait de 
l'y retenir. 11 s'agit de savoir, en un mot, si la loi 
<le l'humanité est une expression telle qu'en augmentant 
toutes les variables, on augmente la valeur totale, ou 
si elle doit être assimilée à ces expressions qui atteignent 
un maximum, au delà duquel une augmentation apportée 
aux éléments divers fait décroître la valeur totale. 

Heureux ceux qui auront dans une expérience définitive 
une réponse expérimentale à opposer à ces terribles appré- 
hensions. Peut-être nos affirmations à cet égard ont-elles 
un peu du mérite de la foi, qui croit sans avoir vu, et à 
vrai dire, quand on envisage les faits isolés, l'optimisme 
semble une générosité faite à Dieu en toute gratuité. 
Pour moi, je verrais l'humanité crouler sur ses fonde- 
ments, je verrais les hommes s'égorger dans une nuit 
fatale, que je proclamerais encore que la nature humaine 
est droite et faite pour le parfait, que les malentendus se 
lèveront, et qu'un jour viendra le règne de la raison et du 
parfait. Alors on se souviendra de nous, et l'on dira : Oh ! 
qu'ils durent souffrir! 

11 faut se garder d'assimiler notre civilisation et notre 
rationalisme à la culture factice de l'antiquité et surtout 
de la Grèce dégénérée. Notre xvin® siècle est certes une 



70 L'AVENIR DE LA SCIENXE. 

époque de dépression morale, et pourtant il se termine- 
par la plus grande éruption de dévouement, d'abnégation 
de la vie que présente Thistoire. Étaient-ce de tremblants- 
rhéteurs que ces philosophes, ces girondins, qui portaient 
si fièrement leur tête à l'échafaud? Étaient-ce de supersti- 
tieuses illusions qui raidissaient ces nobles âmes ? Il y a, 
je le sais, une génération d'égoïstes, qui a grandi à l'ombre 
d'une longue paix, génération sceptique, née sous les 
influences de Mercure, sans croyance ni amour, laquelle, 
au premier coup d'œil, a l'air de mener le monde. Oh ! 
si cela était, il ne faudrait pas désespérer de l'humanité 
sans doute, car l'humanité ne meurt pas ; il faudrait 
désespérer de la France. Mais quoi ? Sont-ce ces hommes 
qu'on peut de bonne foi opposer comme une objection à 
la science et à la philosophie ? Est-ce de trop savoir qui 
les a amollis ? Est-ce de trop penser qui a détruit en eux 
le sentiment de la patrie et de l'honneur? Est-ce de trop 
vivre dans le monde de l'esprit qui les a rendus inha- 
biles aux grandes choses? Eux, fermés à toute idée ; eux, 
n'ayant pour science que celle d'un monde factice ; cux^ 
n'ayant pour philosophie que la frivolité! Au nom du 
ciel, ne nous parlez pas de ces hommes, quand il s'agit 
de civilisation et de philosophie ! Lors même qu'il serait 
prouvé que le ton de la société qui devenait de plus en 
plus dominant sous Louis Philippe allait à couper le 
nerf des grandes choses, certes rien ne serait prouvé 
contre la société qu'amèneront la raison et la nature 
humaine développée dans sa franche vérité. Lors même 
qu'il serait prouvé que le monde officiel est définitive- 
ment impuissant, qu'il ne peut rien créer d'original et de 
fort, il ne faudrait pas désespérer de l'humanité ; car 
l'humanité a des sources inconnues, où elle va sans cesse- 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 71 

puiser la jeunesse. Est-ce trop de rationalisme qui a perdu 
cette malheureuse Italie, qui nous offre en ce moment le 
lamentable spectacle d'un membre de l'humanité atteint 
de paralysie ! Est-ce trop de critique qui a desséché les 
vaisseaux qui lui portaient la vie? N'était-elle pas plus 
belle et plus forte au xv^ et dans la première moitié 
du xvi« siècle, alors qu'elle devançait l'Europe dans 
les voies de la civilisation, et ouvrait ses ailes au plus 
hardi rationalisme? Sont- ce les croyances religieuses qui 
lui ont maintenu sa vigueur? L'Italie païenne de Jules II 
et de Léon X ne valait-elle pas cette Italie exclusivement 
catholique de Pie V et du concile de Trente ? Renverser le 
Capitole ou le temple de Jupiter Stateur eût été renverser 
Rome. Il faut qu'il n'en soit plus ainsi chez les nations 
modernes, puisque le repos dans les cultes religieux suffit 
pour énerver une nation (35). Il y a quelques mois les 
Romains fondaient leurs cloches pour en faire de gros 
sous. Certes si la religion dos modernes était comme celle 
des anciens, la moelle épinière de la nation elle-même, 
c'eût été là une grosse absurdité. C'est comme si l'on 
croyait enrichir la France en convertissant la Colonne en 
monnaie. Mais que faire quand les dieux s'en sont allés? 
Symmaque demandant le rétablissement de l'autel de 
la Victoire faisait tout simplement acte de rhéteur. 

L'antiquité n'ayant jamais compris le grand objet de la 
culture lettrée, et l'ayant toujours envisagée comme un 
exercice pour apprendre à bien dire, il n'est pas étonnant 
que les âmes fortes de ce temps se soient montrées sévères 
pour la petite manière des rhéteurs et l'éducation factice et 
sophistique qu'ils donnaient à la jeunesse. Les hommes 
sérieux concevaient comme idéal de la vertu des caractères 
grossiers et incultes, et comme idéal de la société un 



72 L'AVENIR DE LA SCIENCE. 

développement tourné exclusivement vers le dévouement 
à la patrie et le bien faire (Sparte, l'ancienne Rome, etc.). 
Or, comme on remarquait que la culture lettrée était sub- 
versive d'un tel état, on déclamait contre cette culture, 
qui rendait, disait-on^ plus facile à vaincre. Do là ces 
' lieux communs, supériorité du bien faire sur le bien dire, 
de la vertu grossière sur la civilisation raffinée, mépris 
du Grœculus, chargé de grammaire, etc. De nos jours, 
ce sont là des non-sens. A notre point de vue, en effet 
Sparte et l'ancienne Rome représentent un des états les 
plus imparfaits de l'humanité, puisqu'un des éléments 
essentiels de notre nature, la pensée, la perfection intel- 
lectuelle, y était complètement négligé. Sans doute la 
simple culture patriotique et vraie est supérieure à cette 
culture artificielle des derniers temps de l'empire, et si 
quelque chose pouvait inspirer des craintes sur l'avenir de 
la civilisation moderne, ce serait de voir combien l'édu- 
cation prétendue humaniste qu'on donne à notre jeunesse 
ressemble à celle de cette triste époque. Mais rien n'est 
supérieur à la science et à la grande civilisation pure- 
ment humaine, et il n'y a qu'un esprit superficiel qui 
puisse comparer cette grande forme de la vie complète 
à ces siècles factices où l'on ne pouvait avoir un noble 
sentiment qu'avec une réminiscence de rhétorique, où l'on 
faisait venir un philosophe pour s'entendre lire une Con- 
solation quand on avait perdu un être cher, et où l'on 
tirait de sa poche en mourant un discours préparé pour 
la circonstance. 

Ainsi, lors même que la civilisation devrait sombrer 
encore une fois devant la barbarie, ce ne serait pas une 
objection contre elle. Elle aurait raison au delà. Elle vain- 
crait encore une fois ses vainqueurs, et toujours de même. 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 73 

Jusqu'au jour où elle n'aurait plus personne à vaincre, et 
où, seule maîtresse, elle régnerait de plein droit. Qu'im- 
porte par qui s'opère le travail de la civilisation et le bien 
de l'humanité? Aux yeux de Dieu et de l'avenir, Russes et 
Français ne sont que des hommes. Nous n'en appelons 
au principe des nationalités que quand la nation opprimée 
«st supérieure selon l'esprit à celle qui l'opprime. Les par- 
tisans absolus de la nationalité ne peuvent être que des 
esprits étroits. La perfection humanitaire est le but. A ce 
point de vue, la civilisation triomphe toujours ; or, il 
serait par trop étrange qu'un poids invincible entraînât 
en ce sens l'espèce humaine, si ce n'était qu'une dégé- 
nération. 

Il n'y a pas de décadence au point de vue de l'huma- 
nité. Décadence est un mot qu'il faut définitivement bannir 
de la philosophie de l'histoire. Où commence la décadence 
de Rome? Les esprits étroits, préoccupés de la conser- 
vation des mœurs anciennes, diront que c'est après les 
guerre? puniques, c'est-à-dire précisément au moment où, 
ies préliminaires étant posés, Rome commence sa mission 
et dépouille les mœurs de son enfance devenues impossi- 
Wcs. Ceux qui sont préoccupés de l'idée de la république 
placeront la ligne fatale à la bataille d'Actium ; pauvres 
gens qui se seraient suicidés avec Brutus, ils croient voir 
^a mort dans la crise de l'âge mûr. Cette décadence peut 
elle être mieux placée au iv® siècle^ alors que l'œuvre 
tle l'assimilation romaine est dans toute sa force, ou 
au V®, alors que Rome impose sa civilisation aux barbares 
<iui l'envahissent ? Et la Grèce?... Des temps homériques 
à Héraciius, où est sa décadence? Est-ce à l'époque de 
Philippe, alors qu'elle est à la veille de faire par Alexandre 
sa brillante apparition dans l'œuvre humanitaire? Est-ce 



74 L'AVEISIR DE LA SCIENCE. 

SOUS la domination romaine^ alors qu'elle est le berceau 
du christianisme? Tant il est vrai que le mot de décadence 
n'a de sens qu'au point de vue étroit de la politique et 
des nationalités, non au grand et large point de vue de 
l'œuvre humanitaire. Quand des races s'atrophient, l'hu- 
manité a des réserves de forces vives pour suppléer à 
ces défaillances. Que si l'on pouvait craindre que l'hu- 
manité, ayant épuisé ses réserves, n'éprouvât un jour le 
sort de chaque nation en particulier; et ne fût condamnée 
à la décadence, je répondrai qu'avant cette époque l'hu- 
manité sera sans doute devenue plus forte que toutes 
les causes destructives. Dans l'état actuel, une extrême 
critique est une cause d'affaiblissement physique et moral ; 
dans l'état normal, la science sera mère de la force. La 
science n'étant guère apparue jusqu'ici que sous la forme 
critique, on ne conçoit pas qu'elle puisse devenir un mobile 
puissant d'action. Cela sera pourtant, du moment où 
elle aura créé dans le monde moral une conviction égale 
à celle que produisait jadis la foi religieuse. Tous les argu- 
ments tirés du passé pour prouver l'impuissance de la 
philosophie ne prouvent rien pour l'avenir ; car le passé 
n'a été qu'une introduction nécessaire à la grande ère de 
la raison. La réflexion ne s'est point encore montrée 
créatrice. Attendez 1 Attendez 1... 

Plusieurs en lisant ce livre s'étonneront peut-être de mes 
fréquents appels à l'avenir. C'est qu'en effet je suis per- 
suadé que la plupart des arguments que l'on allègue pour 
faire l'apologie de la science et de la civilisation modernes, 
envisagées en elles-mêmes, et sans tenir compte de l'état 
ultérieur qu'elles auront contribué à amener, sont très 
fautifs et prêtent le flanc aux attaques des écoles rétro- 
grades. 11 n'y a qu'un moyen de comprendre et de justifier 



L'AYENIR DE LA SCIENCE. 75 

lesprit moderne : c'est de Ten^isager comme un degré 
nécessaire vers le parfait ; c'est-à-dire vers Tavenir. Et cet 
appel n'est pas l'acte d'une foi aveugle, qui se rejette 
vers Tinconnu. C'est le légitime résultat qui sort de toute 
l'histoire de l'esprit humain, t L'espérance, dit Geoi^e 
^and, c'est la foi de ce siècle. * 

A côté d'un dogmatisme théologique qui rend la science 
inutile et lui enlève sa dignité, il faut placer un autre dog- 
matisme encore plus étroit et plus absolu, celui d'un bon 
sens superficiel, qui n'est au fond que suffisance et nullité, 
et qui, ne voyant pas la difficulté des problèmes, trouve 
étrange qu'on en cherche la solution en dehors des routes 
battues. Il est trop clair que le bon sens dont il est ici 
question n'est pas celui qui résulte des facultés humaines 
agissant dans toute leur rectitude sur un sujet suffisamment 

mm. Celui que j'attaque est ce quelque diose d'assez 
équivoque dont les petits esprits s'arrc^ent la possession 
exclusive et qu'ils accordent si libéralement à ceux qui 

at de leur avis, cette subtile puérilité qui sait donner à 
tout une apparence d'évidence. Or il est clair que le bon 
sens ainsi entendu ne peut suppléer la science dans la 
recherche de la vérité. Observez d'abord que les esprits 
superficiels qui en appellent sans cesse au bon sens dési- 
gnent par ce nom la forme très particulière et très bornée 
de coutumes et d'habitudes où le hasard les a fait naître. 
L >ur bon sens est la manière de voir de leur siècle ou 
de leur province. Celui qui a comparé savamment les faces 
diverses de l'humanité aurait seul le droit de faire cet 
appel à des opinions universelles. Est-ce le bon sens d'ail- 
l^irs qui me fournira ces connaissances de philosophie, 
d'histoire, de phUolc^e, nécessaires pour la critique des 
plus importantes vérités? Le bon sens a tous les droits 



76 L'AVENIR DE LA SCIENCE, 

quand il s'agit d'établir les bases de la morale et de la 
psychologie ; parce qu'il ne s'agit là que de constater ce 
qui est de la nature humaine, laquelle doit être cherchée 
dans son expression la plus générale, et par conséquent 
la plus vulgaire ; mais le bon sens n'est que lourd et ma- 
ladroit, quand il veut résoudre seul les problèmes où il 
faut deviner plutôt que voir, saisir mille nuances presque 
imperceptibles, poursuivre des analogies secrètes et cachées. 
Le bon sens est partiel ; il n'envisage son opinion que 
par le dedans, et n'en sort jamais pour la juger du dehors. 
Or presque toute opinion est vraie en elle-même, mais 
relative quant au point de vue où elle est conçue. Les 
•esprits délicats et fins sont seuls faits pour le vrai dans 
les sciences morales et historiques, comme les esprits exacts 
en mathématiques. Les vérités de la critique ne sont point 
à la surface ; elles ont presque l'air de paradoxes, elles 
ne viennent pas poser à plein devant le bon esprit comme 
des théorèmes de géométrie : ce sont de fugitives lueurs 
qu'on entrevoit de côté et comme par le coin de l'œil, 
qu'on saisit d'une manière tout individuelle, et qu'il est 
presque impossible de communiquer aux autres. Il ne reste 
d'autre ressource que d'amener les esprits au même point 
de vue, afin de leur faire voir les choses par la même 
face. Que vient faire dans ce monde de finesse et de 
ténuité infinie ce vulgaire bon sens avec ses lourdes al- 
lures, sa grosse voix et son rire satisfait ? Je n'y comprends 
rien est sa dernière et souveraine condamnation, et com- 
bien il est facile à la prononcer! Le ton suffisant qu'il 
se permet vis-à-vis des résultats de la science et de la 
réflexion est une des plus sensibles agaceries que ren- 
contre le penseur. Elle le fait sortir de ses gonds, et, 
3'il n'est très intimement philosophe, il ne peut s'cm- 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 77 

pêcher de concevoir quelque sentiment d'humeur contre 
ceux qui abusent ainsi de leur privilège contre sa délicate 
et faible voix. 

On n'est donc jamais recevable à en appeler de la science 
au bon sens, puisque la science n'est que le bon sens 
éclairé et s'exerçant en connaissance de cause. Le vrai est 
sans doute la voix de la nature humaine, mais de la na- 
ture convenablement développée et amenée par la culture 
à tout ce qu'elle peut être. 



IV 



La science n'a d'ennemis que ceux qui jugent la vérité- 
inutile et indifférente, et ceux qui, tout en conservant 
à la vérité sa valeur transcendante, prétendent y ar- 
river par d'autres voies que la critique et la recherche- 
rationnelle. Ces derniers sont à plaindre, sans doute,, 
comme dévoyés de la droite méthode de l'esprit humain ; 
mais ils reconnaissent au moins le but idéal de la vie; 
ils peuvent s'entendre et jusqu'à un certain point sympa- 
thiser avec le savant. Quant à ceux qui méprisent la 
science comme ils méprisent la haute poésie, comme ils 
méprisent la vertu, parce que leur âme avilie ne comprend 
que le périssable, nous n'avons rien à leur dire. Ils sont 
d'un autre monde, ils ne méritent pas le nom d'hommes, 
puisqu'ils n'ont pas la faculté qui fait la noble prérogative 
de rhumanité. Aux yeux de ceux-là, nous sommes fiers 
de passer pour des gens d'un autre âge, pour des fous et 



78 L'AVENIR DE LA SCIENCE. 

des rêveurs ; nous nous faisons gloire d'entendre moins 
bien qu'eux la routine de la vie, nous aimons à procla- 
mer nos éludes inutiles ; leur mépris est pour nous ce qui 
les relève. Les immoraux et les athées, ce sont ces hommes, 
fermés à tous les airs venant d'en haut. L'athée, c'est l'in 
différent, c'est l'homme superficiel et léger, celui qui n'a 
d'autre culte que l'intérêt et la jouissance. L'Angleterre, 
en apparence un des pays du monde les plus rehgieux, 
€st en effet le plus athée ; car c'est le moins idéal. Je ne 
veux pas faire comme les déclam ateurs latins le convicium 
seculi. Je crois qu'il y a dans les âmes du xix^ siècle tout 
autant de besoins intellectuels que dans celles d'aucune 
autre époque, et je tiens pour certain qu'il n'y a jamais 
€u autant d'esprits ouverts à la critique. Le malheur est 
que la frivolité générale les condamne à former un monde 
à part, et que l'aristocratie du siècle, qui est celle de la 
richesse, ait généralement perdu le sens idéal de la vie. 
J'en parle par conjecture; car ce monde m'est entière- 
ment inconnu, et je pourrais plus facilement citer d'il- 
lustres exceptions que dire précisément ceux sur qui tombe 
ici mon reproche.* Il me semble toutefois qu'une société 
qui de fait n'encourage qu'une misérable littérature, où 
tout est réduit à une affaire d'aunage et de charpentage, 
qu'une société, qui ne voit pas de milieu entre l'absence 
d'idées morales et une religion qu'elle a préalablement 
désossée pour se la rendre plus acceptable, qu'une telle 
société, dis-je, est loin des sentiments vrais et grands de 
l'humanité. L'avenir est dans ceux qui, embrassant sérieu- 
sement la vie, reviennent au fond éternel du vrai, c'est- 
à-dire à la nature humaine, prise dans son milieu et non 
dans ses raffinements extrêmes. Car l'humanité sera tou- 
jours sérieuse, croyante, religieuse ; jamais la légèreté qui 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 79 

ne croit à rien ne tiendra la première place dans les 
aflaircs humaines. 

11 ne faut pas, ce semble, prendre trop au sérieux ces 
déclamations devenues banales contre les tendances utili- 
taires et réalistes de notre époque, et si quelque chose 
devait prouver que ces lamentations sont peu sincères, 
c'est l'étrange résignation avec laquelle ceux qui les font 
se soumettent eux-mêmes à la fatale nécessité du siècle. 
Presque tous en effet semblent assez disposés à dire en 
finissant : 

Oh ! le bon temps que le siècle de fer ! 

Quelque opinion qu'on se fasse sur les tendances du 
xix^ siècle, il serait juste au moins de reconnaître que, la 
somme d'activité ayant augmenté, il a pu y avoir accrois- 
sement d'un côté, sans qu'il y eût déchet de l'autre. Il 
est parfaitement incontestable qu'il y- a de nos jours plus 
d'activité commerciale et industrielle qu'au x*^ siècle, par 
exemple. En conclura-t-on que ce dernier siècle fut mieux 
partagé sous le rapport de l'activité intellectuelle? 

Il y a là une sorte d'illusion d'optique fort dangereuse 
en histoire. Le siècle présent n'apparaît jamais qu'à 
travers un nuage de poussière soulevé par le tumulte de 
la vie réelle ; on a peine à distinguer dans ce tourbillon 
les formes belles et pures de l'idéal. Au contraire, ce 
nuage des petits intérêts étant tombé pour le passé, il 
nous apparaît grave, sévère, désintéressé. Ne le voyant 
que dans ses livres et dans ses monuments, dans sa 
pensée en un mot, nous sommes tentés de croire qu'on ne 
faisait alors que penser. Ce n'est pas le fracas de la rue et 
du comptoir qui passe à la postérité. Quand l'avenir nous 
verra dégagés de ce tumulte étourdissant, il nous jugera 



80 L'AVENIR DE LA SCIENCE, 

comme nous jugeons le passé. La race des égoïstes qui 
n'ont le sens ni de l'art, ni de la science, ni de la morale^ 
est de tous les temps. Mais ceux-là meurent tout entiers ; 
ils n'ont pas leur place dans cette grande tapisserie histo- 
rique que l'humanité tisse et laisse se défiler derrière 
elle : ce sont les flots bruyants qui murmurent sous les. 
roues du pyroscaphe dans sa course, mais se taisent 
derrière lui. 

Que ceux donc qui redoutent de voir les soins de- 
x'esprit étoufïés par les préoccupations matérielles se ras- 
surent. La culture intellectuelle, la recherche spéculative, 
la science et la philosophie en un mot, ont la meilleure 
de toutes les garanties, je veux dire le besoin de la naturo 
Immaine. L'homme ne vivra jamais seulement de pain ; 
poursuivre d'une manière désintéressée la vérité, la beauté, 
et le bien, réaliser la science, l'art et la morale, est pour 
lui un besoin aussi impérieux que de satisfaire sa faim 
et sa soif. D'ailleurs l'activité qui, en apparence, ne se 
propose pour but qu'une amélioration matérielle a pres- 
que toujours une valeur intellectuelle. Quelle découverto 
spéculative a eu autant d'influence que celle de la vapeur? 
Un chemin de fer fait plus pour le progrès qu'un ouvrage 
de génie, qui, par des circonstances purement extérieures^ 
peut être privé de son influence. 

On ne peut nier que le christianisme, en présentant la 
vie actuelle comme indifférente et détournant par consé- 
quent les hommes de songer à l'améliorer, n'ait fait un 
tort réel à l'humanité. Car bien que « ce soit l'esprit qui 
vivifie, et que la chair ne serve de rien », le grand règne 
de l'esprit ne commencera que quand le monde matériel 
sera parfaitement soumis à l'homme. D'ailleurs la vie 
actuelle est le théâtre de cette vie parfaite que le christia- 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 81 

nisme reléguait par delà. Il n'y a rien d'exagéré dans le 
spiritualisme de l'Evangile ni dans la prépondérance 
*exckisive qu'il accorde à la vie supérieure. Mais c'est 
ici-bas et non dans un ciel fantastique que se réalisera 
•cette vie de l'esprit. Il est donc essentiel que riiomme 
commence par s'établir en maître dans le monde des corps, 
^fîn de pouvoir ensuite être libre pour les conquêtes de 
l'esprit. Voilà ce qu'il y a d'injuste dans l'anathème jeté 
par le christianisme sur la vie présente. Toutes les 
grandes améliorations matérielles et sociales de cette vie 
-se sont faites en dehors du christianisme et même à son 
préjudice. De là, cette mauvaise humeur que les représen- 
tants actuels du catholicisme montrent contre toutes les 
réformes les plus rationnelles des abus du passé, réforme 
«de la justice; réforme de la pénaUté, etc. Ils sentent bien 
que tout cela se tient, et qu'un pas fait dans cette voie 
entraîne tous les autres. L'avenir n'approuvera pas sans 
doute entièrement nos tendances matérialistes. Il jugera 
notre œuvre comme nous jugeons celle du christianisme, 
•€t la trouvera également partielle. Mais enfin il recon- 
naîtra que sans le savoir nous avons posé la condition 
des progrès futurs, et que notre industrialisme a été, 
quant à ses résultats, une œuvre méritoire et sainte. 

On reproche souvent à certaines doctrines sociales de 
ne se préoccuper que des intérêts matériels, de supposer 
qu'il n'y a pour l'homme qu'une espèce de travail et 
•qu'une espèce de nourriture et de concevoir pour tout 
idéal une vie commode. Cela est malheureusement vrai ; 
il faut toutefois observer que, si ces systèmes devaient 
avoir réellement pour effet d'améliorer la position maté- 
rielle d'une portion notable de l'humanité, ce ne serait 
(pas là un véritable reproche. Car l'amélioration de la 

6 



82 L'AVENIR DE LA SCIENCE, 

condition matérielle est la condition de l'améliorationi 
intellectuelle et morale, et ce progrès comme tous les- 
autres devra s'opérer par un travail spécial : quand l'hu- 
manité fait une chose, elle n'en fait pas une autre. Il est 
évident qu'un homme qui n'a pas le nécessaire, ou est 
obligé pour se le procurer de se livrer à un travail méca- 
nique de tous les instants, est forcément condamné à la 
dépression et à la nullité. Le plus grand service à rendre 
à l'esprit humain, au moment où nous sommes, ce serait 
de trouver un procédé pour procurer à tous l'aisance 
matérielle. L'esprit humain ne sera réellement Ubre, que- 
quand il sera parfaitement affranchi de ces nécessités ma- 
térielles qui l'humilient et l'arrêtent dans son développe- 
ment. De telles améliorations n'ont aucune valeur idéale 
en elles-mêmes ; mais elles sont la condition de la dignité 
humaine et du perfectionnement de l'individu. Ce long 
travail par lequel la classe bourgeoise s'est enrichie 
durant tout le moyen âge est en apparence quelque 
chose d'assez profane. On cesse de l'envisager ainsi quand 
on songe que toute la civilisation moderne, qui est; 
l'œuvre de la bourgeoisie, eût été sans cela impossible. La 
sécularisation de la science ne pouvait s'opérer que par 
une classe indépendante et par conséquent aisée. Si la 
population des villes fût restée pauvre ou attachée à un. 
travail sans relâche, comme le paysan, la science serait 
encore aujourd'hui le monopole de la classe sacerdotale. 
Tout ce qui sert au progrès de l'humanité, quelque- 
humble et profane qu'il puisse paraître, est par le fait 
respectable et sacré. 

11 est singulier que les deux classes qui se partagent 
aujourd'hui la société française se jettent réciproquement 
l'accusation de matérialisme. La franchise oblige à dire 



L'AVExNIR DE LA SCIENCE. 83 

que le matérialisme des classes opulentes est seui condam- 
nable. La tendance des classes pauvres au bien-être est 
juste, légitime et sainte, puisque les classes pauvres n'ar- 
riveront à la vraie sainteté, qui est la perfection intellec- 
tuelle et morale, que par l'acquisition d'un certain degré 
de bien-être. Quand un homme aisé cherche à s'enrichir 
encore, il fait une œuvre au moins profane, puisqu'il ne 
peut se proposer pour but que la jouissance. Mais quand 
un misérable travaille à s'élever au-dessus du besoin, il 
fait une action vertueuse ; car il pose la condition de sa 
rédemption, il fait ce qu'il doit faire pour le moment. 
Quand Cléanthe passait ses nuits à puiser de l'eau, il 
faisait œuvre aussi sainte que quand il passait les jours à 
écouter Zenon. Je n'entends jamais sans colère les heureux 
du siècle accuser de basse jalousie et de honteuse concu- 
piscence le sentiment qu'éprouve l'homme du peuple 
devant la vie plus distinguée des classes supérieures. 
Quoi ! vous trouvez mauvais qu'ils désirent ce dont vous 
jouissez. Voudriez-vous prêcher au peuple la claustration 
monacale et l'abstinence du plaisir, quand le plaisir est 
toute votre vie, quand vous avez des poètes qui ne 
chantent que cela ! Si cette vie est bonne, pourquoi ne la 
désireraient-ils pas? Si elle est mauvaise, pourquoi en 
jouissez-vous ? 

La tendance vers les améliorations matérielles est donc 
loin d'être préjudiciable au progrès de l'esprit humain, 
pourvu qu'elle soit convenablement ordonnée à sa fin. 
Ce qui avilit, ce qui dégrade, ce qui fait perdre le sens 
des grandes choses, c'est le petit esprit qu'on y porte ; 
ce sont les petites combinaisons, les petits procédés pour 
faire fortune. En vérité, je crois qu'il vaudrait mieux 
laisser le peuple pauvre que de lui faire son éducation de 



84 L'AVENIR DE LA SCIENCE, 

la sorte. Ignorant et inculte, il aspire aveuglément à 
l'idéal, par Tinstinct sourd et puissant de la nature 
humaine, il est énergique et vrai comme toutes les grandes 
masses de consciences obscures. Inspirez-lui ces chélifs 
instincts de lucre, vous le rapetissez, vous détruisez son 
originalité, sans le rendre plus instruit ni plus moral. 
La science du bonhomme Richard m'a toujours semblé 
une assez mauvaise science. Quoi ! un homme qui résume 
toute sa vie en ces mots : faire honnêtement fortune (et 
encore on pourrait croire qu'honnêtement n'est là qu'afin 
de la mieux faire), la dernière chose à laquelle il faudrait 
penser, une chose qui n'a quelque valeur qu'en tant que 
servant à une fin idéale ultérieure! Cela est immoral; 
cela est une conception étroite et finie de l'existence ; cela 
ne peut partir que d'une âme dépourvue de religion et de 
poésie (36). Eh grand Dieu! qu'importe, je vous prie? 
Qu'importe, à la fin de cette courte vie, d'avoir réalisé un 
type plus ou moins complet de félicité extérieure? Ce qui 
importe, c'est d'avoir beaucoup pensé et beaucoup aimé ; 
c'est d'avoir levé un œil ferme sur toute chose, c'est en 
mourant de pouvoir critiquer la mort elle-même. J'aime 
mieux un iogui, j'aime mieux un mouni de l'Inde, j'aime 
mieux Siméon Stylite mangé des vers sur son étrange 
piédestal, qu'un prosaïque industriel, capable de suivre 
pendant vingt ans une même pensée de fortune. 

Héros de la vie désintéressée, saints, apôtres, mounis, 
solitaires, cénobites, ascètes de tous les siècles, poètes et 
philosophes sublimes qui aimâtes à n'avoir pas d'héritage 
ici-bas ; sages, qui avez traversé la vie ayant l'œil gauche 
pour la terre, et l'œil droit pour le ciel, et toi surtout, 
divin Spinoza, qui restas pauvre et oublié pour le culte de 
ta pensée et pour mieux adorer Tinfini, que vous avez 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 85 

mieux compris la vie que ceux qui la prennent comme un 
étroit calcul d'intérêt, comme une lutte insignifiante d'am- 
bition ou de vanité! Il eût mieux valu sans doute ne pas 
abstraire si fort votre Dieu, ne pas le placer dans ces 
nuageuses hauteurs où pour le contempler il vous fallut 
une position si tendue. Dieu n'est pas seulement au ciel, 
il est près de chacun de nous ; il est dans la fleur que 
vous foulez sous vos pieds, dans le souffle qui vous em- 
baume, dans cette petite vie qui bourdonne et murmure de 
toutes parts, dans votre cœur surtout. Mais que je retrouve 
bien plus dans vos sublimes folies les besoins et les 
instincts suprasensibles de l'humanité, que dans ces pâles 
existences que n'a jamais traversées le rayon de l'idéal, 
qui, depuis leur premier jusqu'à leur dernier moment, se 
sont déroulées jour par jour exactes et cadrées, comme les 
feuillets d'un livre de comptoir ! 

Certes, il ne faut pas regretter de voir les peuples passer 
de l'aspiration spontanée et aveugle à la vue claire et 
réfléchie; mais c'est h la condition qu'on ne donne pas 
pour objet à cette réflexion ce qui n'est pas digne de 
l'occuper. Ce penchant qui, aux époques de civilisation, 
porte certains esprits à s'éprendre d'admiration pour les 
peuples barbares et originaux, a sa raison et en un sens sa 
légitimité. Car le barbare, avec ses rêves et ses fables, vaut 
mieux que l'homme positif qui ne comprend que le fini. 
La perfection, ce serait l'aspiration à l'idéal, c'est-à-dire la 
religion, s'exerçant non plus dans le monde des chimères 
et des créations fantastiques, mais dans celui de la réalité. 
Jusqu'à ce qu'on soit arrivé à comprendre que l'idéal est 
près de chacun de nous, on n'empêchera pas certaines 
âmes (et ce sont les plus belles) de le chercher par delà la 
vie vulgaire, de faire leurs délices de l'ascétisme. Le 



86 L'AVENIR DE LA SCIENCE. 

sceptique et l'esprit frivole hausseront à loisir les épaules 
sur la folie de ces belles âmes ; que leur importe ? les 
âmes religieuses et pures les comprennent; et le philo- 
sophe les admire, comme toute manifestation énergique 
d'un besoin vrai, qui s'égare faute de critique et de 
rationalisme. 

Il nous est facile, avec notre esprit positif, de relever l'ab- 
surdité de tous les sacrifices que l'homme fait de son bien- 
être au suprasensible. Aux yeux du réalisme, un homme 
à genoux devant l'invisible ressemble fort à un nigaud, 
et, si les libations antiques étaient encore d'usage (37), 
bien des gens diraient comme les apôtres : Utquid 
perditio hœc ? Pourquoi perdre ainsi cette liqueur ? Vous 
auriez mieux fait de la boire ou de la vendre, ce qui vous 
eût procuré plaisir ou profit, que de la sacrifier à l'invi- 
sible. Sainte Eulalie, fascinée par le charme de l'ascétisme, 
s'échappe de la maison paternelle; elle prend le premier 
chemin qui s'offre à elle, erre à l'aventure, sMgare dans 
les marais, se déchire les pieds dans les ronces. — Elle 
était folle, cette fille 1 — Folle tant qu'il vous plaira. Je 
donnerais tout au monde pour l'avoir vue à ce moment-là. 
Les jugements que l'on porte sur la vie ascétique partent 
du même principe : l'ascète se sacrifie à l'inutile ; donc 
il est absurde ; ou si l'on essaye d'en faire l'apoiogie, ce 
sera uniquement par les services matériels qu'il a pu 
rendre accidentellement, sans songer que ces services 
n'étaient nullement, son but et que ces travaux dont on 
lui fait honneur, il n'y attachait de valeur qu'en tant qu'ils 
servaient son ascèse. Assurément, un homme qui embras- 
serait une vie inutile non par un besoin contemplatif, 
mais pour ne rien faire (et ce fut ce qui arriva, dans 
l'institution dégénérée) serait profondément méprisable. 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 87 

louant à l'ascélisme pur, il restera toujours, comme les 
pyramides, un de ces grands monuments des besoins in- 
times de l'homme, se produisant avec énergie et grandeur, 
mais avec trop peu de conscience et de raison. Le prin- 
cipe de l'ascétisme est éternel dans l'humanité; le pro- 
grès de la réflexion lui donnera une direction plus ration- 
nelle (38). L'ascète de l'avenir ne sera pas le trappiste, un 
des types d'homme les plus imparfaits ; ce sera l'amant 
du beau pur, sacrifiant à ce cher idéal tous les soins 
personnels de la vie inférieure. 

Les Anglais ont cru faire pour la saine morale en inter- 
ciisant dans l'Inde les processions ensanglantées par des 
sacrifices volontaires, le suicide de la femme sur le tom" 
beau du mari. Étrange méprise ! Croyez-vous que ce fana- 
tique qui va poser avec joie sa tête sous les roues du 
char de Jagatnata n'est pas plus heureux et plus beau 
que vous, insipides marchands ? Croyez-vous qu'il ne fait 
pas plus d'honneur à la nature humaine en témoignant, 
d'une façon irrationnelle sans doute mais puissante, qu'il 
y a dans l'homme des instincts supérieurs à tous les dé- 
sirs du fini et à l'amour de soi-même ! Certes si l'on ne 
voyait dans ces actes que le sacrifice à une divinité chi- 
mérique, ils seraient tout simplement absurdes. Mais il 
faut y voir la fascination que l'infini exerce sur l'homme, 
l'enthousiasme impersonnel, le culte du suprasensible. Et 
c'est à ces superbes débordements des grands instincts de 
la nature humaine que vous venez tracer des limites, 
avec votre petite morale et votre étroit bon sens!... Il 
y a dans ces grands abus pittoresques de la nature hu- 
maine une audace, une spontanéité que n'égalera jamais 
l'exercice sain et régulier de la raison, et que préféreront 
toujours l'artiste et le poète (39). Un développement 



88 L'AVENIR DE LA SCIENCE, 

morbide et exclusif est plus original, et fait mieux res- 
sortir l'énergie de la nature, comme une veine injectée' 
qui saille plus nette aux yeux de l'analomiste. Allez voir 
au Louvre ce merveilleux musée espagnol : c'est l'extase,. 
le surhumain, saints qui ne touchent pas la terre, yeux 
caves et aspirant le ciel ; vierges au cou allongé, aux 
yeux hagards ou fixes ; martyrs s'arrachant le cœur ou se 
déchirant les entrailles, moines se torturant, etc. Eh 
bien, j'aime ces fohes, j'aime ces moines de Ribeira et 
de Zurbaran, sans lesquels on ne comprendrait pas l'In- 
quisition. C'est la force morale de l'homme exagérée, dé- 
Toyéc, mais originale et hardie dans ses excès. L'apôtre- 
n'est certainement pas le type pur de l'humanité, et 
pourtant dans quelle plus puissante manifestation le psy- 
chologue peut-il étudier l'énergie intime de la nature- 
humaine et de ses élans divins? 

Il faut faire à toute chose sa part. Il y a une incontes- 
table vérité dans quelques-uns des reproches que les en- 
nemis de l'esprit moderne adressent à notre civilisation, 
bourgeoise. Le moyen âge, qui assurément entendait 
moins bien que nous la vie réelle, comprenait mieux 
à quelques égards la vie suprasensible. L'erreur de l'école- 
néoféodale est de ne pas s'apercevoir que les défauts de- 
la société moderne sont nécessaires à titre de transition, 
que ces défauts viennent d'une tendance parfaitement légi- 
time, s'exerçant sous une forme partielle et exclusive. Et 
celte forme partielle est elle-même nécessaire; car c'est 
une loi de l'humanité qu'elle parcoure ses phases les unes- 
après les autres et en abstrayant provisoirement tout le 
reste; d'oii l'apparence incomplète de tous ses dévelop- 
pements successifs. 

Si quelque chose pouvait inspirer des doutes au pcn- 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 8^ 

scur sur l'avenir de la raison, ce serait sans doute l'ab- 
sence de la grande originalité, et le peu d'initiative que- 
semble révéler l'esprit humain, à mesure qu'il s'enfonce- 
dans les voies de la réflexion. Quand on compare les œu- 
vres timides que notre âge raisonneur enfante avec tant? 
de peine aux créations sublimes que la spontanéité primi- 
tive engendrait, sans avoir même le sentiment de leur 
difllcullé; quand on songe aux faits étranges qui ont dû 
se passer dans des consciences d'hommes pour créer une 
génération d'apôtres et de martyrs, on serait tenté de re- 
gretter que l'homme ait cessé d'être instinctif pour devenir- 
rationnel. Mais on se console en songeant que, si sa puis- 
sance interne est diminuée, sa création est bien plus per- 
sonnelle, qu'il possède plus éminemment son œuvre, qu'il- 
en est l'auteur à un titre plus élevé; en songeant que l'état 
actuel n'est qu'un état pénible, diflicile, plein d'efforts et 
de sueurs, que l'esprit humain aura dû traverser pour 
arriver à un état supérieur; en songeant enfin que le 
progrès de l'état réfléchi amènera une autre phase, où 
l'esprit sera de nouveau créateur, mais librement et avec- 
conscience. Il est triste sans doute pour l'homme d'intelli- 
gence de traverser ces siècles de peu de foi, de voir les- 
choses saintes raillées par les profanes et de subir le rire 
insultant de la frivolité triomphante. Mais n'importe; il 
tient le dépôt sacré, il porte l'avenir, il est homme dans 
le grand et large sens. Il le sait, et de là ses joies et ses 
tristesses : ses tristesses, car pénétré de l'amour du parfait, 
il soufl're que tant de consciences y demeurent à jamais 
fermées; ses joies, car il sait que les ressorts de l'humanité 
ne s'usent pas, que pour être assoupies, ses puissances 
n'en résident pas moins au fond de son être, et qu'uiï 
jour elles se réveilleront pour étonner de leur fière ori- 



<)0 L'AVENIR DE LA SCIENCE. 

ginalité et de leur indomptable énergie et leurs timides 

apologistes et leurs insolents contempteurs. 

Je suppose une pensée aussi originale et aussi forte que 
celle du christianisme primitif apparaissant de nos jours. 
Jl semble au premier coup d'œil qu'elle n'aurait aucune 
chance de fortune. L'égoïsme est dominant, le sens du 
grand dévouement et de l'apostolat désintéressé est perdu. 
Le siècle paraît n'obéir qu'à deux mobiles, l'intérêt et la 
peur. A cette vue, une profonde tristesse saisit l'âme : 
€'en est donc fait ! Il faut renoncer aux grandes choses ; 
les généreuses pensées ne vivront plus que dans le sou- 
venir des rhéteurs ; la religion ne sera plus qu'un frein 
que la peur des classes riches saura manier. La mer de 
glace s'étend et s'épaissit sans cesse. Qui pourra la percer? 

Ames timideS; qui désespérez ainsi de l'humanité, re- 
montez avec moi dix-huit cents ans. Placez-vous à cette 
époque où quelques inconnus fondaient en Orient le dogme 
qui depuis a régi l'humanité. Jetez un regard sur ce triste 
monde qui obéit à Tibère; dites-moi s'il est bien mort. 
Chantez donc encore une fois l'hymne funèbre de l'huma- 
nité : elle n'est plus, le froid lui a monté au cœur. Com- 
ment ces pauvres enthousiastes rendraient-ils la vie à un 
cadavre, et sans levier soulèveraient-ils un monde? 
Eh bien ! ils l'ont fait : trois cents après, le dogme 
nouveau était maître, et quatre cents ans après, il était 
tyran à son tour. 

Voilà notre triomphante réponse. L'état de l'humanité 
ne sera jamais si désespéré que nous ne puissions dire : 
Bien des fois déjà on l'a crue morte ; la pierre du tombeau 
semblait à jamais scellée, et le troisième jour, elle est 
ressuscitée ! 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 91 



Ce n'est pas sans quelque dessein que j'appelle du nom 
de science ce que d'ordinaire on appelle philoso2:>hie. Phi- 
losopher est le mot sous lequel j'aimerais le mieux à ré- 
sumer ma vie ; pourtant ce mot n'exprimant dans l'usage 
vulgaire qu'une forme encore partielle de la vie intérieure, 
et n'imphquant d'ailleurs que le fait subjectif du penseur 
solitaire, il faut, quand on se transporte au point de vue 
de l'humanité, employer le mot plus objectif de savoir. 
Oui, il viendra un jour où l'humanité ne croira plus, mais 
où elle saura ; un jour où elle saura le monde métaphy- 
sique et moral, comme elle sait déjà le monde physique; un 
jour où le gouvernement de l'humanité ne sera plus livré 
au hasard et à l'intrigue, mais à la discussion rationnelle 
du meilleur et des moyens les plus efiicaces de l'atteindre. 
Si tel est le but de la science, si elle a pour objet d'en- 
seigner à l'homme sa fin et sa loi, de lui faire saisir le 
vrai sens de la vie, de composer, avec l'art, la poésie et la 
vertu, le divin idéal qui seul donne du prix à l'existence 
humaine, peut-elle avoir de sérieux détracteurs? 

Mais, dira-t-on, la science accomplira-t-elle ces mer- 
veilleuses destinées ? Tout ce que je- sais, c'est que si elle 
ne le fait pas, nul ne le fera, et que l'humanité ignorera à 
jamais le mot des choses ; car la science est la seule ma- 
nière légitime de connaître, et si les religions ont pu 
exercer sur la marche de l'humanité une salutaire influence 



92 L'AVENIR DE LA SCIEiNCE. 

c'est uniquement par ce qui s'y trouvait obscurément mêlé 
de science, c'est-à-dire d'exercice régulier de l'esprit humain. 
Sans doute, si l'on s'en tenait à ce qu'a fait jusqu'ici la 
science sans considérer l'avenir, on pourrait se demander 
si elle remplira jamais ce programme, et si elle arrivera un 
jour à donner à l'humanité un symbole comparable à celui 
des religions. La science n'a guère fait jusqu'ici que dé- 
truire. Appliquée à la nature, elle en a détruit le charme 
et le mystère, en montrant des forces mathématiques là 
où l'imagination populaire voyait vie, expression morale 
et liberté. Appliquée à l'histoire de l'esprit humain, elle a 
détruit ces poétiques superstitions des individus privilé- 
giés où se complaisait si fort l'admiration de la demi-^ 
science. Appliquée aux choses morales, elle a détruit ces 
consolantes croyances que rien ne remplace dans le cœur 
qui s'y est reposé. Quel est celui qui, après s'être livré 
franchement à la science, n'a pas maudit le jour où il na- 
quit à la pensée, et n'a pas eu à regretter quelque chère 
illusion? Pour moi, je l'avoue, j'ai eu beaucoup à regret 
ter; oui, à certains jours, j'aurais souhaité dormir encore 
avec les simples, je me serais irrité contre la critique et le 
rationalisme, si l'on s'irritait contre la fatalité. Le premier 
sentiment de celui qui passe de la croyance naïve à l'exa- 
men critique, c'est le regret et presque la malédiction 
contre cette inflexible puissance, qui, du moment où elle 
l'a saisi, le force de parcourir avec elle toutes les étapes 
de sa marche inéluctable, jusqu'au terme final où l'on 
s'arrête pour pleurer (40j. Malheureux comme la Cassandre 
de Schiller, pour avoir trop vu la réalité, il serait tenté de 
dire avec elle : Rends-moi ma cécité. Faut-il conclure que 
la science ne va qu'à décolorer la vie, et à détruire de 
beaux rêves ? 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 93 

Reconnaissons d'abord que s'il en est ainsi, c'est là un 
mal incurable, nécessaire, et dont il ne faut accuser per- 
sonne. S'il y a quelque chose de fatal au monde, c'est la 
raison et la science. De murmurer contre elle et de perdre 
patience, il est mal à propos, et les orthodoxes sont vrai- 
ment plaisants dans leurs colères contre les libres penseurs, 
<2omme s'il avait dépendu d'eux de se développer autre- 
ment, comme si l'on était maître de croire ce que l'on veut. 
Il est impossible d'empêcher la raison de s'exercer 
sur tous les objets de croyance; et tous ces objets prê- 
tant à la critique, c'est fatalement que la raison arrive 
à déclarer qu'ils ne constituent pas la vérité absolue. 11 n'y 
a pas un seul anneau de cette chaîne qu'on ait été libre 
un instant de secouer; le seul coupable en tout cela, 
«'est la nature humaine et sa légitime évolution. Or, le 
principe indubitable, c'est que la nature humaine est en 
tout irréprochable, et marche au parfait par des formes 
successivement et diversement imparfaites. 

C'est qu'en effet la science n'aura détruit les rêves du 
passé que pour mettre à leur place une réalité mille fois 
supérieure. Si la science devait rester ce qu'elle est, il 
faudrait la subir en la maudissant ; car elle a détruit, et 
-elle n'a pas rebâti ; elle a tiré l'homme d'un doux som- 
meil, sans lui adoucir la réalité. Ce que me donne la 
science ne me suffit pas, j'ai faim encore. Si je croyais 
k une religion, ma foi aurait plus d'aliment, je l'avoue ; 
mais mieux vaut peu de bonne science que beaucoup de 
«cience hasardée. S'il fallait admettre à la lettre tout ce 
que les légendaires et les chroniqueurs nous rapportent 
sur les origines des peuples et des religions, nous en sau- 
rions bien plus long qu'avec le système de Niebuhr et de 
Strauss. L'histoire ancienne de l'Orient, dans ce qu'elle a 



94 L'AVENIR DE LA SCIENCE, 

de certain, pourrait se réduire à quelques pages ; si l'on 
ajoutait foi aux histoires hébraïques, arabes, persanes, 
grecques, etc., on aurait une bibhothèque. Les gens chez 
lesquels l'appéfeit de croire est très développé peuvent se 
donner le plaisir d'avaler tout cela. L'esprit critique est 
l'homme sobre, ou, si l'on veut, délicat ; il s'assure avant 
tout de la qualité. Il aime mieux s'abstenir que de tout 
accepter indistinctement ; il préfère la vérité à lui-môme ; 
il y sacrifie ses plus beaux rêves. Croyez-vous donc qu'il 
ne nous serait pas plus doux de chanter au temple avec 
les femmes ou de rêver avec les enfants que de chasser 
sur ces âpres montagnes une vérité qui fuit toujours. Ne 
nous reprochez donc pas de savoir peu de choses ; car 
vous, vous ne savez rien. Le peu de choses que nous 
savons est au moins parfaitement acquis et ira toujours 
grossissant. Nous en avons pour garant la plus invincible 
des inductions, tirée de l'exemple des sciences de la nature. 
Si, comme Burke l'a soutenu, « notre ignorance des 
choses de la nature était la cause principale de l'admira- 
tion qu'elles nous inspirent, si cette ignorance devenait 
pour nous la source du sentiment du sublime, » on pour- 
rait se demander si les sciences modernes, en déchirant le 
voile qui nous dérobait les forces et les agents des phé- 
nomènes physiques, en nous montrant partout une régu- 
larité assujettie à des lois mathématiques, et par consé- 
quent sans mystère, ont avancé la contemplation de 
l'univers, et servi l'esthétique, en même temps qu'elles 
ont servi la connaissance de la vérité. Sans doute les 
impatientes investigations de l'observateur, les chiffres 
qu'accumule l'astronome, les longues énumérations du 
naturaliste ne sont guère propres à réveiller le sentiment 
du beau : le beau n'est pas dans l'analyse; mais le beau 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 95^ 

réel, celui qui ne repose pas sur les fictions de la fantaisie 
humaine, est caché dans les résultats de l'analyse. Dis- 
séquer le corps humain, c'est détruire sa beauté ; et pour- 
tant, par cette dissection, la science arrive à y reconnaître 
une beauté d'un ordre bien supérieur et que la vue su- 
perficielle n'aurait pas soupçonnée. Sans doute ce monde 
enchanté, où a vécu l'humanité avant d'arriver à la vie 
réfléchie, ce monde conçu comme moral, passionné, plein 
de vie et de sentiment, avait un charme inexprimable, et 
il se peut qu'en face de cette nature sévère et inflexible 
que nous a créée le rationalisme, quelques-uns se prennent 
à regretter le miracle et à reprocher à l'expérience de 
l'avoir banni de l'univers. Mais ce ne peut être que par 
l'eff'et d'une vue incomplète des résultats de la science. 
Car le monde véritable que la science nous révèle est de 
beaucoup supérieur au monde fantastique créé par l'ima- 
gination. On eût mis l'esprit humain au défi de concevoir 
les plus étonnantes merveilles, on l'eût aflranchi des 
limites que la réalisation impose toujours à l'idéal, qu'il 
n'eût pas osé concevoir la millième partie des splendeurs 
que l'observation a démontrées. Nous avons beau enfler 
nos conceptions, nous n'enfantons que des atomes au prix 
de la réalité des choses. N'est-ce pas un fait étrange que 
toutes les idées que la science primitive s'était formées 
sur le monde nous paraissent étroites, mesquines, ridi- 
cules, auprès de ce qui s'est trouvé véritable. La terre 
semblable à un disque, à une colonne, à un cône, le 
soleil gros comme le Péloponnèse, ou conçu comme un 
simple météore s'allumant tous les jours, les étoiles rou- 
lant à quelques lieues sur une voûte solide, des sphères 
concentriques, un univers fermé, étouffant, des murailles, 
un cintre étroit contre lequel va se briser l'instinct de 



m L'AVENIR DE LA SCIENCE, 

l'infini (41), voilà les plus brillantes liypotlièses auxquelles 
était arrivé l'esprit humain. Au delà, il est vrai, était le 
monde des anges avec ses éternelles splendeurs ; mais là 
encore, quelles étroites limites, quelles conceptions finies ! 
Le temple de notre Dieu n'est-il pas . agrandi, depuis que 
^a science nous a découvert l'infinité des mondes? Et pour- 
tant on était libre alors de créer des merveilles ; on taillait 
en pleine étoffe, si j'ose le dire; l'observation ne venait 
pas gêner la fantaisie ; mais c'était à la méthode expéri- 
mentale, que plusieurs se plaisent à représenter comme 
étroite et sans idéal, qu'il était réservé de nous révéler, 
non pas cet infini métaphysique dont l'idée est la base 
même de la raison de l'homme, mais cet infini réel, que 
jamais il n'atteint dans les plus hardies excursions de sa 
fantaisie. Disons donc sans crainte que, si le merveilleux 
de la fiction a pu jusqu'ici sembler nécessaire à la poésie, 
le merveilleux de la nature, quand il sera dévoilé dans 
toute sa splendeur, constituera une poésie mille fois plus 
sublime, une poésie qui sera la réalité même, qui sera à 
la fois science et philosophie. Que si la connaissance expé- 
rimentale de l'univers physique a de beaucoup dépassé 
les rêves que l'imagination s'était formés, n'est il pas 
permis de croire que l'esprit humain, en approfondissant 
de plus en plus la sphère métaphysique et morale, et en 
y appliquant la plus sévère méthode, sans égard pour les 
>chimères et les rêves désirables, s'il y en a, ne fera que 
briser un monde étroit et mesquin pour ouvrir un an Ire 
monde de merveilles infinies? Qui sait si notre métaphy- 
sique et notre théologie ne sont pas à celles que la science 
rationnelle révélera un jour, ce que le Cosmos d'iVnaxi- 
mène ou d'Indicopleustès était au Cosmos de Herschell et 
deHumboldt? 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 97 

Cette considération est bien propre, ce me semble, à 
rassurer sur les résultats futurs et éventuels de la science, 
comme aussi à justifier toute hardiesse et à condamner 
toute restriction timide. Quelque destructive que paraisse 
une critique, il faut la laisser faire, pourvu qu'elle soit 
réellement scientifique; le salut n'est jamais en arrière. 
Il est trop clair d'abord que la seule conscience d'avoir 
reculé devant la saine méthode, et le sentiment permanent 
d'une objection non réelle jetteraient sur toute la vie ulté- 
rieure un scepticisme plus désolant que la négation même. 
Il faut ou ne discuter jamais ou discuter jusqu'au bout. 
D'ailleurs, il est certain que le vrai système moral des- 
choses est infmiment supérieur aux misérables hypothèses 
que renverse la sévère raison, qu'un jour la science retrou- 
vera une réalité mille fois plus belle, et qu'ainsi la cri- 
tique aura été un premier pas vers des croyances plus 
consolantes que celles qu'elle semble détruire. Oui, je 
verrais toutes les vérités qui constituent ce qu'on appelle la 
religion naturelle, Dieu personnel, providence, prière, an- 
thropomorphisme, immortalité personnelle, etc., je verrais 
toutes ces vérités, sans lesquelles il n'y a pas de vie heu- 
reuse, s'abîmer sous le légitime effort de l'examen critique, 
que je battrais des mains sur leur ruine, bien assuré que 
le système réel des choses que je puis encore ignorer, mais 
vers lequel cette négation est un acheminement, dépasse 
de l'infini les pauvres imaginations sans lesquelles nous 
ne concevions pas la beauté de l'univers. Les dieux ne 
s'en vont que pour faire place à d autres. Elle est, elle est, 
cette beauté infinie que nous apercevons dans ses vagues 
contours, et que nous essayons de rendre par de mesquines 
images. Elle est plus belle, plus consolante mille fois que 
celle que j'ai pu rêver. Quand la vieille conception anthro- 

7 



98 L'AVENIR DE LA SCIENCE, 

pomorpliique du monde disparut devant la science positive, 
on put dire un instant : Adieu la poésie, adieu le beau ! et 
Yoilà que le beau a revécu plus illustre. De même, loin que 
le monde moral ait reçu un coup mortel de la destruction 
des vieilles chimères, la méthode la plus réaliste est celle 
qui nous mènera aux plus éblouissantes merveilles, et jus- 
qu'à ce que nous ayons découvert d'ineffables splendeurs, 
d'enivrantes vérités, de délicieuses et consolantes croyances, 
nous pouvons être assurés que nous ne sommes pas dans 
le vrai, que nous traversons une de ces époques fatales de 
transition, où l'humanité cesse de croire à de chimériques 
beautés pour arriver à découvrir les merveilles de la réaUté. 
Il ne faut jamais s'effrayer de la marche de la science, puis- 
qu'il est sûr qu'elle ne mènera qu'à découvrir d'incompa- 
rables beautés. Laissons les âmes vulgaires crier avec Mika, 
ayant perdu ses idoles : « J'ai perdu mes dieux ! J'ai perdu 
mes dieux! » Laissons-les dire avec Sérapion, l'anthropo- 
morphiste converti du Mont-Athos : « Hélas ! on m'a en- 
levé mon dieu, et je ne sais plus ce que j'adore! » Pour 
nous, quand le temple s'écroule^ au lieu de pleurer sur ses 
ruines, songeons aux temples qui, plus vastes et plus ma- 
gnifiques, s'élèveront dans l'avenir, jusqu'au jour où, l'idée 
enfonçant à tout jamais ces étroites murailles, n'aura plus 
qu'un seul temple, dont le toit sera le ciel ! 

La science doit donc poursuivre son chemin, sans re- 
garder qui elle heurte. C'est aux autres à se garer. Si elle 
paraît soulever des objections contre les dogmes reçus, ce 
n'est pas à la science, c'est aux dogmes reçus à se mettre 
en garde et à répondre aux objections. La science doit se 
comporter comme si le monde était libre d'opinions pré- 
conçues, et ne pas s'inquiéter des difficultés qu'elle sou- 
lève. Que les théologiens s'arrangent entre eux pour se 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 99 

mettre d'accord avec elle . 11 faut bien se figurer que ce qui 
■est surpasse infiniment en beauté tout ce qu'on peut con- 
cevoir que l'utopiste qui se met à créer de fantaisie le 
meilleur monde n'imagine qu'enfantillage auprès de la 
réalité, que, quand la science positive semble ne révéler 
que petitesse et fini, c'est qu'elle n'est pas arrivée à son 
résultat définitif. Fourier, répandant à pleines mains 
les ceintures, les couronnes et les aurores boréales sur les 
mondes, est plus près du vrai que le physicien qui croit 
son petit univers égal à celui de Dieu, et pourtant un jour 
Fourier sera dépassé par les réalistes qui connaîtront de 
science certaine la vérité des choses. 

Qu'on me permette un exemple . La vieille manière d'en- 
visager l'immortalité est à mes yeux un reste des concep- 
tions du monde primitif et me semble aussi étroite et 
aussi inacceptable que le Dieu anthropomorphique. 
L'homme, en effet, n'est pas pour moi un composé de 
deux substances, c'est une unité, une individualité résul- 
tante, un grand phénomène persistant; une pensée pro- 
longée. D'un autre côté, niez l'immortalité d'une façon 
absolue, et aussitôt le monde devient pâle et triste. Or, il 
est indubitable que le monde est beau au delà de toute 
expression. Il faut donc admettre que tout ce qui aura été 
sacrifié pour le progrès se retrouvera au bout de l'infini, 
par une façon d'immortalité que la science morale décou- 
vrira un jour (4^), et qui sera à l'immortahté fantastique 
du passé ce que le palais de Versailles est au châti;au de 
cartes d'un enfant. On en peut dire autant de tous les 
dogmes de notre religion naturelle et de notre morale, si 
pâle, si étroite, si peu poétique, que je craindrais d'of- 
fenser Dieu en y croyant. Les vieux dogmes peuvent être 
comparés à ces hypothèses des sciences physiques qui 



100 L'AVENIR DE LA SCIENCE, 

offrent des manières suffisamment exactes de se représen- 
ter les faits, bien que l'expression en soit très fautive et 
renferme une grande part de fiction. On ne peut dire qu'il 
en soit ainsi ; mais on peut dire que les choses vont 
comme s'il en était ainsi. En calculant dans ces hypo- 
thèses, on arrivera à des résultats exacts, parce que l'er- 
reur n'est que dans l'expression et Fimage, non dans 
le schéma et la catégorie elle-même. 

Il y a des siècles condamnés, pour le bien ultérieur de 
l'humanité, k être sceptiques et immoraux. Pour passer 
du beau monde poétique des peuples naïfs au grand 
Cosmos de la science moderne, il a fallu traverser le 
monde atomique et mécanique. De même, pour que 
l'humanité se crée une nouvelle forme de croyances, 
il faut qu'elle détruise l'ancienne, ce qui ne peut se faire 
qu'en traversant un siècle d'incrédulité et d'immoralité 
spéculative. Je dis spéculative, car nul n'est admissible à 
rejeter son immoralité personnelle sur le compte de son 
siècle; les belles âmes sont dans l'heureuse nécessité d'être 
vertueuses, et le xviii^ siècle a prouvé que l'on peut allier 
les. plus laides doctrines avec la conduite la plus pure et 
le caractère le plus honorable. C'est une inconséquence si 
l'on veut. Mais il n'y a pas d'état de l'humanité qui n'en 
exige, et le premier pas de celui qui veut penser est de 
s'enhardir aux contradictions, laissant à l'avenir le soin 
de tout concilier. Un homme conséquent dans son 
système de vie est certainement un esprit étroit. Car je 
le défie, dans l'état actuel de l'esprit humain, de faire 
concorder tous les éléments de la nature humaine. S'il 
veut un système tout d'une pièce, il sera donc réduit à 
nier et exclure. 

La critique mesquine et absolue vient toujours de ce 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. lOl 

qu'on envisage chaque développement de l'histoire philo- 
sophique en lui-même, et non au point de vue de 
l'humanité. Tous les états que traverse l'humanité sont 
fautifs et attaquables. Chaque siècle court vers l'avenir, 
en portant dans le flanc son objection comme le fer dans 
la plaie. La ruine des croyances anciennes et la formation 
des croyances nouvelles ne se fait pas toujours dans l'ordre 
le plus désirable. La science détruit souvent une croyance 
alors qu'elle est encore nécessaire. En supposant qu'un 
jour vienne où l'humanité n'aura plus besoin de croire à 
l'immortalité, quelles angoisses la destruction prématurée 
de cette foi consolante n'aura pas causées aux infortunés 
sacrifiés au destin durant notre âge de douleur. Dans la 
constitution définitive de l'humanité, la science sera le 
bonheur ; mais, dans l'état imparfait que nous traversons, 
il peut être dangereux de savoir trop tôt. 

Ma conviction intime est que larehgion de l'avenir sera le 
pur humanisme, c'est-à-dire le culte de tout ce qui est de 
l'homme, la vie entière sanctifiée et élevée à une valeur 
morale. Soigner sa belle humanité (43) sera alors la Loi et 
les Prophètes, et cela, sans aucune forme particulière, sans 
aucune limite qui rappelle la secte et la confraternité 
exclusive. Le trait général des œuvres religieuses est d'être 
particulières, c'est-à-dire d'avoir besoin, pour être com- 
prises, d'un sens spécial que tout le monde n'a pas : 
croyances à part, sentiments à part, style à part, figures 
à part. Les œuvres religieuses sont pour les adeptes ; il 
y a pour elles des profanes. C'est assurément un admirable 
génie que saint Paul ; et pourtant, sont-ce les grands 
instincts de la nature humaine pris dans leur forme la 
plus générale qui font la beauté de ses lettres, comme ils 
font la beauté des dialogues de Platon, par exemple ? Non. 



102 L'AVENIR DE LA SCIENCE. 

Sénèque ou Tacite, en lisant ces curieuses compositionsy 
ne les eussent pas trouvées belles, du moins au même 
degré que nous, initiés que nous sommes aux données 
de l'esthétique chrétienne. Plusieurs sectes religieuses de 
l'Orient, les druzes, les mendaïtes, les Ansariens, ont des 
livres sacrés qui leur fournissent un pain très substantiel 
et qui, pour nous, sont ridicules ou parfaitement insigni- 
fiants. Le sectaire est fermé à la moitié du monde. Toute 
secle se présente à nous avec des limites ; or, une limite 
quelconque est ce qu'il y a de plus antipathique à, 
notre étendue d'esprit. Nous en avons tant vu que nous 
ne pouvons nous résigner à croire que l'une possède plus 
que l'autre la vérité absolue. Tout en reconnaissant 
volontiers que la grande originalité a été jusqu'ici sectaire 
ou au moins dogmatique, nous ne percevons pas avec 
moins de certitude l'impossibilité absolue de renfermer 
à Tavenir l'esprit humain dans aucun de ces étaux. 
Avec une conscience de l'humanité aussi développée que 
la nôtre, nous aurions bien vite fait le rapprochement, 
nous nous jugerions comme nous jugeons le passé, nous 
nous critiquerions tout vivants. Le dogmatisme sectaire 
est inconciliable avec la critique; car comment s'empêcher 
de vérifier sur soi-même les lois observées dans le déve- 
loppement des autres doctrines, et comment concilier avec 
une telle vue réfléchie la croyance absolue. Il faut 
donc dire sans hésiter qu'aucune secte religieuse ne sur- 
gira désormais en Europe, à moins que des races neuves 
et naïves, étrangères à la réflexion, n'étoufl'ent encore une 
fois la civilisation ; et alors même, on peut affirmer que cette 
forme religieuse aurait beaucoup moins d'énergie que par 
le passé, et n'aboutirait à rien de bien caractérisé. On ne 
se convertit pas de la finesse au béolisme. On se rappelle 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 103 

toujours avoir été critique, et on se prend parfois à rire, 
ne fût-ce que de ses adversaires. Or les apôtres ne rient 
pas; rire, c'est déjà du scepticisme, car après avoir ri des 
autres, si l'on est conséquent, l'on rira aussi de soi- 
même. 

Pour qu'une secte religieuse fût désormais possible, il 
faudrait un large fossé d'oubli, comme celui qui fut 
creusé par l'invasion barbare, où vinssent s'abîmer tous les 
souvenirs du monde moderne. Conservez une bibliothèque, 
une école, un monument tant soit peu significatif, vous 
conservez la critique ou du moins le souvenir d'un âge 
critique. Or, je le répète, il n'y a qu'un moyen de guérir 
de la critique comme du scepticisme, c'est d'oublier radi- 
calement tout son développement antérieur, et de recom- 
mencer sur un autre pied. Voilà pourquoi toutes les sectes 
religieuses qui ont essayé, depuis un demi-siècle, de s'éta- 
blir en Europe sont venues se briser contre cet esprit 
critique qui les a prises par leur côté ridicule et peu 
rationnel, si bien que les sectaires, à leur tour, ont pris 
le bon parti de rire d'eux-mêmes. Le siècle est si peu 
religieux qu'il n'a pas même pu enfanter une hérésie (44). 
Tenter une innovation religieuse c'est faire acte de croyant, 
et c'est parce que le monde sait fort bien qu'il n'y a 
rien à faire dans cet ordre, qu'il devient de mauvais goût 
de rien changer au statu quo en religion. La France 
est le pays du monde le plus orthodoxe, car c'est le 
pays du monde le moins religieux. Si la France avait 
davantage le sentiment religieux, elle fût devenue 
protestante comme l'Allemagne. Mais n'entendant abso- 
lument rien en théologie, et sentant pourtant le besoin 
d'une croyance, elle trouve commode de prendre tout 
fait le système qu'elle rencontre sous sa main, snns se 



104 L'AVENIR DE LA SCIENCE. 

soucier de le perfectionner ; car tenter de le perfectionner 
ce ser<ait le prendre au sérieux, ce serait se poser en 
théologien; or, il est de bon ton, parmi nous, de déclarer 
qu'on ne s'occupe pas de ces sortes de choses. Rien de 
plus voisin que l'indifférence et l'orthodoxie. L'hérésiarque 
n'a donc rien à espérer de nos jours, ni des orthodoxes 
sévères, qui l'anathématiseront, ni des libres penseurs, qui 
souriront à la tentative de réformer l'irréformable. 

11 y a une ligne très délicate au delà de laquelle l'école 
philosophique devient secte : malheur à qui la franchit ! 
A l'instant, la langue s'altère, on ne parle plus pour tout 
le monde, on affecte les formes mystiques, une part de 
superstition et de crédulité apparaît tout d'un coup, on ne 
sait d'où, dans les doctrines qui semblaient les plus 
rationnelles, la rêverie se mêle k la science dans un 
indiscernable tissu. L'école d'Alexandrie offre le plus 
curieux exemple de cette transformation. Le saint-simo- 
nisme l'a renouvelé de nos jours. Je suis persuadé que si 
«cette école célèbre fût restée dans la ligne de Saint-Simon, 
qui, bien que superficiel par défaut d'éducation première, 
avait réellement l'esprit scientifique, et sous la direction 
de Bazard, qui était bien certainement un philosophe 
dans la plus belle acception du mot, elle fût devenue la 
philosophie originale de la France au xix^ siècle. Mais du 
moment où des esprits moins sérieux y prennent le dessus, 
les scories de la superstition apparaissent, l'école tourne 
à la religion, n'excite plus que le rire et va mourir à 
Ménilmontant, au milieu des extravagances qui ferment 
l'histoire de toutes les sectes. Immense leçon pour 
l'avenir ! 

La science large et libre, sans autre chaîne que celle de 
la raison, sans symbole clos, sans temples, sans prêtres, 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 105 

vivant bien à son aise dans ce qu'on appelle le monde 
profane, voilà la forme des croyances qui seules désormais 
entraîneront l'humanité. Les temples de cette doctrine 
ce sont les écoles, non pas comme aujourd'hui enfantines, 
étriquées, scolastiques, mais comme dans l'antiquité de lieux 
de loisir (scholœ) où les hommes se réunissent pour prendre 
ensemble l'aliment suprasensible. Les prêtres ce sont les 
philosophes, les savants, les artistes, les poètes, c'est-à-dire 
les hommes qui ont pris l'idéal pour la part de leur héri- 
tage et ont renoncé à la portion terrestre (45). Ainsi revien- 
dra le sacerdoce poétique des premiers civilisateurs. D'ex- 
<'ellents esprits regrettent souvent que la philosophie n'ait 
pas ses églises et ses chaires. Rien de mieux, pourvu 
qu'il soit bien entendu qu'on n'y enseignera pas autre 
chose qu'à la Sorbonne ou au Collège de France, que ce 
seront en un mot des écoles dépouillées de leur vernis 
pédagogique. L'école est la vraie concurrence du temple. 
Si vous élevez autel contre autel, on vous dira : « Nous 
aimons mieux les anciens; ce n'est pas que nous y croyions 
davantage, mais enfin nos pères ont ainsi adoré. » On nous 
chargerait de l'éducation religieuse du peuple, que nous 
devrions commencer par son éducation dite profane, lui 
apprendre l'histoire, les sciences, les langues. Car la vraie 
religion n'est que la splendeur de la culture intellectuelle, 
et elle ne sera accessible à tous que quand l'éducation 
sera accessible à tous. C'est notre gloire à nous d'en 
appeler toujours à la lumière ; c'est notre gloire qu'on ne 
puisse nous comprendre sans une haute culture, et que 
notre force soit en raison directe de la civilisation. Le 
xvni*' siècle demeure ici notre éternel modèle, le xvni® siècle 
qui a changé le monde et inspiré d'énergiques convie 
lions, sans se faire secte ou religion, en restant bien 



106 L'AVENIR DE LA SCIENCE. 

purement science et philosophie. La réforme rehgieuse 
et sociale viendra, puisque tous l'appellent ; mais elle 
ne viendra d'aucune secte; elle viendra de la grande 
science commune, s'exerçant dans le libre milieu de 
l'esprit humain. 

La question de l'avenir des religions doit donc être 
résolue diversement, suivant le sens qu'on attache à ce 
mot. Si on entend par religion un ensemble de doctrines 
léguées traditionnellement, revêtant une forme mythique, 
exclusive et sectaire, il faut dire, sans hésiter, que les 
religions auront signalé un âge de l'humanité, mais qu'elles 
ne tiennent pas au fond même de la nature humaine (46) 
tfqu'elles disparaîtront un jour. Si au contraire on entend 
par ce mot une croyance accompagnée d'enthousiasme, 
couronnant la conviction par le dévouement et la foi 
par le sacrifice, il est indubitable que l'humanité sera 
éternellement religieuse. Mais ce qui ne l'est pas moins, 
c'est qu'une doctrine n'a désormais quelque chance de 
faire fortune qu'en se rattachant bien largement à l'hu- 
manité, en éliminant toute forme particulière, en s'adres- 
sant à tout le monde, sans distinction d'adeptes et de pro- 
fanes. C'est pour moi une véritable souffrance de voir des 
esprits distingués déserter le grand auditoire de l'huma- 
nité, pour jouer le rôle facile et flatteur pour l'amour- 
proprc de grands prêtres et de prophètes, dans des céna- 
cles, qui ne sont encore que des clubs. Quelle différence du 
philosophe qui s'est appelé autrefois Pierre Leroux, au 
patriarche d'une petite église, entouré d'affiliés dont on 
se demande parfois avec hésitation : Sont-ils assez béotiens 
pour être des croyants? Au nom du ciel, si vous pos- 
sédez le vrai, adressez-vous donc à l'humanité tout 
entière. L'homme des sociétés secrètes est toujours étroit, 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 107 

soupçonneux, partiel. L'habitude de ce petit monde dés- 
habitue du grand air ; on en vient à se défier de la nature 
humaine et à fonder l'espérance du succès sur des moyens 
factices, sur d'obscures manœuvres. Les belles choses se 
font en plein jour. Je n'insulte pas ceux que la néces- 
sité des temps force à se renfermer dans des cénacles; 
souvent, il faut le dire, ce n'est pas leur faute . Quand la 
majorité du public est égoïste et immorale, il faut par- 
donner à ceux qui s.e forment en comité secret, quelque 
préjudice qu'une telle vie doive porter à leur dévelop- 
pement intellectuel. Qui peut blâmer les premiers chré- 
tiens de s'être fait un monde à part dans la société cor- 
rompue de leur temps ? Mais une telle nécessité est tou- 
jours un malheur. Si mes études historiques ont eu pour 
moi un résultat, c'est de me faire comprendre l'apôtre, 
le prophète, le fondateur en religion; je me rends très 
bien compte de la sublimité et des égarements insépara- 
bles d'une telle position intellectuelle. Il me semble que 
parfois j'ai réussi à reproduire en moi par la réflexion les 
faits psychologiques qui durent se passer naïvement dans 
ces grandes âmes. Eh bien! je n'hésite pas à le dire, le 
temps de ces sortes de rôles est passé. L'universel, c'est- 
à-dire l'humain, tel doit être désormais le critérium 
extérieur d'une doctrine qui s'offre à la foi du genre humain. 
Tout ce qui est secte doit être placé sur le même rang 
que ces chétives littératures qui ont besoin, pour vivre, 
de l'atmosphère du salon où elles sont écloses. Il faut 
se défier des gens qui ne peuvent être compris que d'un 
comité. Le bon sens a fait justice de cette singulière 
école esthétique de li'ronie, mise en vogue par Schlegel, 
où l'artiste, se drapant fièrement dans sa virtuosité et sa 
génialité, faisait exprès de ne présenter que des choses 



108 L'AVENIR DE LA SCIENCE. 

fades et insignifiantes, puis haussait les épaules sur le 
sens obtus du public, qui ne pouvait goûter ces platitudes. 
A cet excès doit aboutir tout ce qui est monopole dans 
le monde de la pensée, tout ce qui exige pour être com- 
pris une sorte de révélation particulière, un sens à part 
que n'a pas l'humanité. 

La science est donc une religion ; la science seule fera 
désormais les symboles ; la science seule peut résoudre à 
l'homme les ét^irnels problèmes dont sa nature exige im- 
périeusement la solution. 



VI 



Pourquoi donc la science, dont les destinées tiennent 
de si près à celles de l'esprit humain, est-elle en général 
si mal comprise ? Pourquoi ne semble-t-elle qu'un passe- 
temps ou un hors-d'œuvre? Pourquoi l'érudit est-il en 
France, je ne dis pas l'objet de la raillerie des esprits 
légers, — ce serait pour lui un titre d'honneur, — mais un 
meuble inutile aux yeux de bien des esprits délicats, 
quelque chose d'analogue à ces vieux abbés lettrés, qui 
faisaient partie de 1 ameublement d'un château au même 
titre que la bibliothèque. La littérature en effet est bien 
mieux comprise: 11 n'est personne qui, à un point de vue 
plus ou moins élevé, n'avoue qu'il est nécessaire qu'il y 
ait des gens pour faire des pièces de théâtre, des romans 
et des feuilletons. Bien peu de personnes, il est vrai, con- 
çoivent le côté sérieux de la littérature et de la poésie; le 
littérateur n'est, aux yeux de la plupart, qu'un homme 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 10^ 

chargé de les amuser, et le savant n'ayant pas ce pri- 
vilège, est par là même déclaré inutile et ennuyeux. On se 
figure volontiers que c'est parce qu'il ne peut produire, 
qu'il recherche, édite et commente les œuvres des autres. 
Il est d'ailleurs si facile de tourner en ridicule ses patientes 
investigations. Il faudrait avoir l'imagination bien malheu- 
reuse pour ne pas trouver quelque fade plaisanterie contre 
un homme qui passe sa vie à déchiffrer de vieux mar- 
bres, à deviner des alphabets inconnus, à interpréter et 
commenter des textes qui, aux yeux de l'ignorance, ne sont 
que ridicules et absurdes. Ces plaisanteries ont ce faux 
air de bon sens si puissant en France, et qui y règle trop- 
souvent l'opinion publique. Un journaliste, un industriel 
sont des hommes sérieux. Mais le savant ne vaut quelque 
chose s'il n'est professeur. La science ne doit pas sortir 
du collège ou de l'école spéciale ; le public n'a rien à faire 
avec elle. Que le professeur s'en occupe, à la bonne heure, 
c'est son métier. Mais tout autre qui y consacre sa vie se 
mêle de ce qui ne le regarde pas, à peu près comme un 
homme qui apprendrait les procédés d'un métier, sans 
vouloir jamais l'exercer. De là le discrédit où est tombée 
toute branche d'études qui ne sert pas directement à Fins - 
truction classique et pédagogique, dont on accepte de 
confiance la nécessité, sans trop en savoir la raison. Les 
meilleurs juges reconnaissent que de toutes les branches 
des études philologiques, TOrient, l'Inde surlout, peuvent 
offrir pour l'histoire de l'esprit humain les plus précieux 
ses données. Pourquoi donc cette Californie est-elle si peu 
exploitée ? Hélas ! disons le mot dans sa dureté prosaïque, 
c'est qu'il n'y a pas de débouché. 

D'où peut venir cette ignoble méprise? Reconnaissons 
d'abord que l'enthousiasme de la science est beaucoup 



110 L'AVENIR DE LA SCIENCE, 

plus rare et plus difficile dans un siècle comme le nôtre, 
où toutes les branches de la connaissance humaine ont fait 
d'incontestables progrès, qu'à une époque où toutes les 
sciences étaient en voie de création. La conquête et la 
découverte supposent un éveil et amènent une exertion de 
force que ne peuvent connaître ceux qui n'ont qu'à mar- 
cher dans une voie déjà tracée. Quel est le philologue de 
nos jours qui apporte dans ses recherches l'ivresse des 
premiers humanistes, Pétrarque, Boccace, le Pogge, Am- 
broise Traversari, ces hommes si puissamment possédés 
par l'ardeur de savoir, portant jusqu'à la mysticité la plus 
exaltée le culte des études nouvelles dont ils enrichis- 
saient l'esprit humain, souffrant les persécutions et la 
faim pour la poursuite de leur objet idéal? Quel est 
l'orienlahste qui délire sur son objet comme Guillaume 
Postel? Quel est l'astronome capable des extases de Kepler, 
le physicien capable des transports prophétiques des deux 
Bacon? C'était alors l'âge héroïque de la science, quand 
tel philologue comptait parmi ses Anecdota Homère, tel 
autre Tite-Live, tel autre Platon. Il est commode de jeter 
sur ces nobles foUes le mot si équivoque de pédantisme ; 
il est plus facile encore de montrer que ces amants pas- 
sionnés de la science n'avaient ni le bon goût ni la sévère 
méthode de notre siècle. Mais ne pourrions-nous pas aussi 
leur envier leur puissant amour et leur désintéressement ? 
Il n'entre pas dans mon plan de rechercher jusqu'à 
quel point le système d'instruction publique adopté en 
France est responsable du dépérissement de l'esprit scien- 
tifique. Il semble pourtant que le peu d'importance que 
l'on attache parmi nous à l'enseignement supérieur, le 
manque total de quelque institution qui corresponde à ce 
que sont les universités allemandes en soit une des princi- 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 111 

pales causes (47). Ce n'est pas moi qui calomnierai l'ensei- 
gnement des facultés: l'Allemagne n'a rien à comparer à la 
Sorbonne ni au Collège de France. Je ne sais s'il existe ail- 
leurs qu'à Paris un établissement où des savants et des 
penseurs viennent à peu près sans programme entretenir 
régulièrement un public attiré uniquement par le charme 
ou l'importance de leurs leçons. Ce sont là deux admi- 
rables institutions, éminemment françaises; mais ce ne 
sont pas les universités allemandes. Elles les surpassent^ 
mais ne les remplacent pas. A part quelques cours d'un 
caractère tout spécial, le manque d'un auditoire constant 
et obligé ne permet pas une exposition d'un caractère bien 
scientifique. En face d'un public dont la plus grande partie 
veut être intéressée, il faut des aperçus, des vues ingé- 
nieuses, bien plus qu'une discussion savante. Ces aperçus 
sont, je le reconnais, le but principal qu'il faut se pro- 
poser dans la recherche ; mais quelle, que soit l'excellence 
avec laquelle ils sont proposés, n'est-il pas vrai que les 
cours qui attirent à juste titre un grand nombre d'audi- 
teurs et qui exercent la plus puissante influence sur la 
culture des esprits, ne contribuent qu'assez peu à répandre 
l'esprit scientifique? Une foule de théories ne peuvent ainsi 
trouver place que dans l'enseignement des lycées, où la 
science ne saurait avoir sa dignité (48). Comment l'opinion 
publique serait-elle favorable à la science, quand la plu- 
part ne la connaissent que par de vieux souvenirs do col- 
lège, qu'on se hâte de laisser tomber et qui ne pourraient 
d'ailleurs la faire concevoir sous son véritable jour ? Les 
livres sérieux et les études paraissent ainsi n'avoir de sens 
qu'en vue de l'éducation, tandis que l'éducation ne 
devrait être qu'une des moindres applications de la 
science. Ce ridicule prt'jugé est une des plus sensibles 



112 , L'AVENIR DE LA SCIENCE. 

peines que rencontre celui qui consacre sa vie à Isfe 

science pure. 

Ainsi, par un étrange renversement, la science n'est chez 
nous que pour l'école, tandis que l'école ne devrait être 
que pour la science. Sans doute, si l'école était dans les 
temps modernes ce qu'elle était dans l'antiquité, une réunion 
d'hommes poussés par le seul désir de connaître et réunis- 
par une méthode commune de philosopher, on permettrait 
à la science de s'y renfermer. Mais l'école ayant en géné- 
ral chez nous un but pédagogique ou pratique, réduire la 
science à ces étroites proportions, supposer par exemple 
que la philologie ne vaut quelque chose que parce qu'elle 
sert à l'enseignement classique, c'est la plus grande humi- 
liation qui se puisse concevoir et le plus absurde contre- 
bon sens. Le département de la science et des recherches 
sérieuses devient ainsi celui de l'instruction publique,, 
comme si ces choses n'avaient de valeur qu'en tant 
qu'elles servent à l'enseignement. De là l'idée que, l'édu- 
cation finie, on n'a point à s'en occuper et qu'elles ne 
peuvent regarder que les professeurs. En effet, il serait, 
je crois, difficile de trouver chez nous un philologue qui 
n'appartienne de quelque manière à l'enseignement, et un 
livre philologique qui ne se rapporte à l'usage des classes 
ou à tout autre but universitaire. Étrange cercle vicieux ; 
car si ces choses ne sont bonnes qu'à être professées, si 
ceux-là seuls les étudient qui doivent les enseigner, à 
quoi bon les enseigner? 

A Dieu ne plaise que nous cherchions à rabaisser ces 
nobles et utiles fonctions qui préparent des esprits sérieux 
à toutes les carrières ; mais il convient, ce semble, de dis- 
tinguer profondément la science de l'instruction, et de 
donner à la première, en dehors de la seconde, un but 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 113 

religieux et philosophique. Le savant et le professeur dif- 
fèrent autant que. le fabricant et le débitant. La confu- 
sion qu'on en a faite a contribué à jeter une sorte de 
défaveur sur les branches les plus importantes de ]a 
science, sur celles-là même qui, à cause de leur impor- 
/tance, ont mérité d'être choisies pour servir de bases aux 
études classiques. La mode n'est pas aussi sévère contre 
■des études d'une moindre portée, mais qui n'ont pas l'in- 
convénient de rappeler autant le collège. 

Il faudrait donc s'habituer à considérer l'application que 
l'on fait de certaines parties de la science, et en parti- 
culier de la philologie, aux études classiques comme quel- 
que chose d'accessoire et d'assez secondaire au point de 
vue de la science. Ce n'est que par rapport à la philoso- 
phie positive qui tout a son prix et sa valeur. La légèreté 
d'esprit, que ne comprend pas la science, le pédantisme, 
^\ii la comprend mal et la rabaisse, viennent également 
de l'absence d'esprit philosophique. Il faut s'accoutumer 
à chercher le prix du savoir en lui-même, et non dans 
l'usage qu'on en peut faire pour l'instruction de l'enfance 
ou de la jeunesse. 

Sans doute, par la force des choses, les hommes les plus 
éminents dans chaque branche de la science seront appelés 
à les professer, et réciproquement les professeurs auront 
toujours un don à part. Il est même à remarquer que 
les noms les plus illustres de la science moderne sont tous 
ceux de professeurs; on chercherait en vain parmi les libres 
amateurs des Heyne, des Bopp des Sacy, des Burnouf. Ce 
-n'est pas toutefois sans un grave danger que la science 
deviendrait trop exclusivement une affaire d'écoles. Elle y 
prendrait des habitudes de pédantisme, qui, en lui donnant 
une couleur particulière, la tireraient du grand milieu de 



114 L'AVENIR DE LA SCIENCE. 

Fhumaniié. Plus que personne, nous pensons que la science 
ne peut exister sans ce qu'on appelle le technique ; moins 
que personne nous avons de sympathie pour cette science 
de salon énervée dans sa forme, visant à être intéressante, 
science de revues demi-scientifiques, demi-mondaines. La 
vraie science est celle qui n'appartient ni à l'école, ni au 
salon, mais qui correspond directement à un besoin de 
l'homme ; celle qui ne porte aucune trace d'institution ou 
de coutume factice; celle en un mot qui rappelle de plus 
près les écoles de la Grèce antique, qui en ceci comme 
en tout nous a offert le modèle pur du vrai et du sin- 
cère. Voyez Aristote ; certes l'appareil scientifique occupe 
chez lui une plus grande place que chez aucun savant 
moderne, Kant peut-être excepté. Il est clair que l'esprit 
humain, enchanté de la découverte de ces casiers régu- 
liers de la pensée que révèle la dialectique, y attacha 
d'abord trop d'importance, et crut naïvement que toute 
pensée pouvait avec avantage se mouler dans ces formes. 
Et pourtant Aristote, si éminemment technique, est-il préci- 
sément scolastique^ Non. Comparez sa Rhétorique aux rhé- 
toriques modernes qui n'en sont pourtant au fond que la 
reproduction affaiblie, vous aurez, d'une part, un ouvrage: 
original, quoique d'une forme bizarre, une analyse vraie,, 
quoique un peu vaine, d'une des faces de l'esprit humain; 
de l'autre des hvres profondément insignifiants, et par- 
faitement inutiles en dehors du collège. Comparez les 
Analytiques aux Logiques scol as tiques de la vieille école, 
vous retrouverez le même contraste. 

En défendant à la science les airs d'école, nous ne faisons 
donc point une concession à l'esprit superficiel, qu'il ne^ 
faut jamais ménager. Nous la rappelons à sa grande et 
belle forme, que l'esprit français sait du reste si bien com- 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 1J5 

prendre. Il y a pour la science, comme pour la litléra- 
ture, un bon goût, que nos compatriotes ont su parfois 
saisir avec une délicatesse supérieure. La science allemande 
n'est pas obligée sous ce rapport à aulant de précautions. 
Elle peut se permettre des airs d'école et s'entourer d'un 
parfum de scolasticité, qui chez nous passeraient pour 
scandaleux. Faut-il l'en féliciter? Les esprits sérieux excu- 
sent volontiers le pédantisme. Ils savent que cette forme 
du travail intellectuel est souvent nécessaire, toujours 
excusable. Personne ne s'en offense chez les humanistes 
de la restauration carlovingienne, ni chez ceux de la Re- 
naissance : il faut que l'esprit humain s'amuse d'abord 
quelque temps de ses découvertes et des résultats nouveaux 
qu'il introduit dans la science, qu'il s'en fasse un plaisir, 
quelquefois même un jouet, avant d'en faire un objet de 
méditation philosophique. Le même ton devra se retrouver 
et pareillement s'excuser chez l'érudit exclusif et absorbé, 
qui creuse sa mine avec passion, surtout si un puissant 
esprit ne vient pas animer ses patientes recherches, et si 
la simplicité de sa vie extérieure le réduit à n'être jamais 
qu'érudit. La haute philosophie, le commerce de la société 
ou la pratique des affaires peuvent seuls préserver la 
science du pédantisme. Mais longtemps encore il faudra 
pardonner aux savants de n'être ni philosophes, ni hommes 
du monde, ni hommes d'État, même quand ils s'intitulent, 
comme en Allemagne, conseillers de cour. 

Notre susceptibilité à cet égard est peut-être une des 
causes pour lesquelles la philologie, bien que représentée 
en France par tant de noms illustres, est toujours retenue 
par je ne sais quelle pudeur, et n'ose s'avouer franchement 
elle-même. Nous sommes si timides contre le ridicule, 
que tout ce qui peut y prêter nous devient suspect; or 



116 L'AVENIR DE LA SCIENCE. 

les meilleures choses, en changeant légèrement de nom et 
de nuance, peuvent être prises par ce côté. Le nom de 
pédantisme, qui, si on ne le définit nettement, peut être 
si mal appliqué, et qui pour les esprits légers est à peu 
près synonyme de toute recherche sérieuse et savante, est 
ainsi devenu un épouvantait pour les esprits fins et délicats, 
qui ont souvent mieux aimé rester superficiels que de 
donner prise à cette attaque, la plus sensible pour nous . 
Ce scrupule a été poussé si loin, qu'on a vu des critiques 
de l'esprit le plus distingué rendre à dessein leur expres- 
sion incomplète, plutôt que d'employer le mot de l'école, 
alors qu'il était le mot propre. Le jargon scolastique, 
quand il ne cache aucune pensée, ou qu'il ne fait que 
servir de parade à d'étroits esprits, est fade et ridicule. 
Mais vouloir bannir le style exact et technique, qui seul 
peut exprimer certaines nuances délicates ou profondes de 
la pensée, c'est tomber dans un purisme aussi peu raison- 
nable. Kant et Hegel, ou même des esprits aussi dégagés de 
l'école que Herder, Schiller et Gœthe, n'échapperaient 
point à ce prix à notre terrible accusation de pédantisme. 
Félicitons nos voisins de n'avoir point ces entraves, qui 
pourtant, il faut le dire, leur seraient moins nuisibles qu'à 
nous. Chez eux, l'école et la science se touchent; chez 
nous, tout enseignement supérieur qui, par sa manière, 
sent encore le collège, est déclaré de mauvais ton et insup- 
portable; on croit faire preuve de finesse en se mettant au 
dessus de tout ce qui rappelle l'enseignement des classes. 
Chacun se passe cette petite vanité, et croit prouver par 
là qu'il a bien dépassé son époque de pédagogie. Croira- 
t-on que, dans des cérémonies analogues à nos distribu- 
tions de prix, où les frais d'éloquence sont chez nous de 
rigueur, les Allemands se bornent à des lectures de dis- 



L'AVENIR DE LA SCIEiNGE. 117 

sertations gTammalicales du genre le plus sévère et toutes 
hérissées de mots grecs et latins (49)? Comprendrions nous 
des séances solennelles et publiques occupées par les lec- 
tures suivantes : Sur la nature de la conjonction. — Sur 
la période allemande. — Sur les mathématiciens grecs. — 
Sur la topographie de la bataille de Marathon. — Sur la 
plaine de Crissa. — Sur les centuries de Servius Tullius. 
— Sur les vignes de VAttique. — Classification des pré- 
positions. — Éclaircissement sur les mots difficiles 
d'Homère. — Commentaire sur le portrait de Thersite dans 
Homère, etc. (50) ? Cela suppose chez nos voisins un goût 
merveilleux pour les choses sérieuses, et peut être aussi 
quelque courage à s'ennuyer bravement, quand cela est de 
règle. Madame de Staël dit que les Viennois de son temps 
s'amusaient méthodiquement et pour l'acquit de leur 
conscience. Peut-être le public de l'Allemagne est-il aussi 
plus patient que le nôtre, quand il s'agit de s'ennuyer 
cérémonieusement et sur convocation officielle. Bientôt 
ce sera chez nous un acte méritoire d'assister à une 
séance solennelle de l'Académie des Inscriptions, et cela 
sans qu'il y ait aucunement de la faute de l'Académie. 
Notre public est trop difficile; il exige de l'intérêt et 
même de l'amusement, là où l'instruction devrait suffire; 
et de fait, jusqu'à ce quon ait conçu le but élevé et philo- 
sophique de la science, tant qu'on n'y verra qu'une cu- 
riosité comme une autre, on devra la trouver ennuyeuse 
et lui faire un reproche de l'ennui qu'elle peut causer. 
Jeu pour jeu, pourquoi prendre le moins attrayant? 

Montaigne, qui à tant d'égards est le type éminent de 
l'esprit français, le représente surtout par son horreur 
pour tout ce qui rappelle le pédanlismc. C'est plaisir 
de le voir faire le brave et le dégagé, l'homme du monde 



118 L AVENIR DE LA SCIENCE, 

qui n'entend rien aux sciences et sait tout sans avoir jamais 
rien appris. « Ce ne sont ici, dit-il, que resveries d'homme 
qui n'a gousté des sciences que la crousle première en 
son enfance, et n'en a retenu qu'un général et informe 
visage : un peu de chaque chose, et rien du tout, à la 
Françoise. Car, en somme, je sçay qu'il y a une médecine, 
une jurisprudence, quatre parties en la mathématique, et 
grossièrement ce à quoy elles visent. Et à l'adventure en- 
core sçay-je la prétention des sciences en général, au ser- 
vice de nostre vie : mais d'y enfoncer plus avant, de m'estre 
rongé les ongles à l'estude d'Aristote, monarque de la 
doctrine moderne, ou opiniastrô après quelque science, je 
ne l'ay jamais faict : ny n'est art de quoy je puisse 
peindre seulement les premiers linéaments. Et n'est enfant 
des classes moyennes, qui ne se puisse dire plus savant que 
moy : qui n'ay seulement pas de quoy l'examiner sur sa 
première leçon. Et s'y l'on m'y force, je suis contraint, 
assez ineptement, d'en tirer quelque matière de propos uni- 
versels, sur quoy j'examine son jugement naturel : leçon 
qui leur est autant incognue, comme à moi la leur. » 

Il a bien soin pourtant de montrer qu'il s'y entend 
aussi bien qu'un autre, et de relever les traits d'érudition 
qui peuvent faire honneur à son savoir; pourvu qu'il 
soit bien entendu qu'il n'en fait aucun cas, et qu'il est au- 
dossus de ces pédanteries. Il se vante de n'avoir aucune 
rétention et d'être excellent en oubliance (je n'ajj point de 
gardoire); car c'est par là que brillent les érudits. Enfin, 
c'est toute une petite manière de faire ti des qualités du 
savant, pour se relever par celles de l'homme de sens 
et de l'homme d'esprit, qui caractérise supérieurement 
Tesprit français, et que madame de Staël a si finement 
appelé le pédantisme de la lémreté fôl). 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 119 



VII 



De même qu'au sein des religions, une foule d'hommes 
manient les choses sacrées sans en avoir le sens élevé, et 
sans y voir autre chose qu'une manipulation vulgaire; 
de même, dans le champ de la science, des travailleurs, 
fort estimables d'ailleurs, sont souvent complètement dé- 
pourvus du sentiment de leur œuvre et de sa valeur 
idéale. Hâtons-nous de le dire : il serait injuste d'exiger 
du savant la conscience toujours immédiate du but de son 
travail, et il y aurait mauvais goût à vouloir qu'il en parlât 
expressément h tout propos ; ce serait l'obliger à mettre en 
tête de tous ses ouvrages des prolégomènes identiques. 
Prenez les plus beaux travaux de la science, parcourez 
l'œuvre des Letronne, desBurnouf, des Lassen, des Grimm, 
et en général de tous les princes de la critique moderne; 
peut-être y chercherez-vous en vain une page directement 
ei abstraitement philosophique. C'est une intime péné- 
tration de l'esprit philosophique, qui se manifeste, non 
par une tirade isolée, mais par la méthode et l'esprit 
général. Souvent même cette prudente abstention est 
un acte de vertu scientifique, et ceux-là sont les héros 
de la science qui, plus capables que personne de se livrer à 
de hautes spéculations, ont la force de se borner à la 
sévère constatation des faits, en s'intcrdisant les généralités 
anticipées. Des travaux entrepris sans ce grand esprit 
peuvent même servir puissamment au travail de l'esprit 
humain, indépendamment des intentions plus ou moins 



120 L'AVENIR DE LA SCIENCE, 

mesquines de leurs auteurs. Est-il nécessaire que Fou- 
vrier qui extrait les blocs de la carrière ait l'idée du 
monument futur dans lequel ils entreront? Parmi les- 
laborieux travailleurs qui ont construit l'édifice de la 
science, plusieurs n'ont vu que la pierre qu'ils taillaient, 
ou tout au plus la région limitée où ils la plaçaient. Sem- 
blables à des fourmis, ils apportent chacun leur tribut 
individuel, renversent quelque obstacle, se croisent sans 
cesse, en apparence dans un désordre complet et ne faisant 
que se gêner les uns les autres. Et pourtant il arrive que^ 
par les travaux réunis de tant d'hommes, sans qu'aucun 
plan ait été combiné à l'avance, une science se trouve 
organisée dans ses belles proportions. Un génie invisible 
a été l'architecte qui présidait à l'ensemble, et faisait 
concourir ces efforts isolés à une parfaite unité. 

En étudiant les origines de chaque science, on trouverait 
que les premiers pas ont été presque toujours faits sans 
une conscience bien distincte, et que les études philolo- 
giques entre autres doivent une extrême reconnaissance à 
des esprits très médiocres, qui les premiers en ont posé 
les conditions matérielles. Ce n'étaient certes pas des génies 
que Hervas, Paulin de Saint-Barthélemi, Pigafetta. qui 
peuvent être regardés comme les fondateurs de la lin- 
guistique. Quel fait immense dans l'histoire de l'esprit 
humain que l'initiation du monde latin à la connaissance 
de la littérature grecque ! Les deux hommes qui y contri- 
buèrent le plus, Barlaam et Léonce Pilati, étaient, au dire 
de Pétrarque et de Boccace, qui les pratiquèrent de si près, 
deux hommes aussi nuls que bourrus et fantasques- 
La plupart des Grecs émigrés qui ont joué un rôle si im 
portant dan? le développement de l'esprit européen étaieii 
des hommes plus que médiocres, de vrais manœuvres, qui 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. i2t 

tiraient parti, per alcuni denari, de la connaissance qu'ils 
possédaient de la langue grecque. Pour un Bessarion, on 
avait cent Philelphes. Les lexicographes ne sont pas en 
général de très grands philosophes, et pourtant le plus 
beau livre de généralités n'a pas eu sur la haute science 
une aussi grande influence que le dictionnaire très médio- 
crement philosophique par lequel Wilson a rendu possible 
en Europe les études sanskrites. Il est des œuvres de 
patience, auxquelles s'astreindraient difficilement des 
hommes travaillés de besoins philosophiques trop exigeants. 
Des esprits vifs et élevés auraient-ils mené à fm ces 
immenses travaux sortis des ateliers scientifiques de la 
congrégation de Saint-Maur? Tout travail scientifique, 
conduit suivant une saine méthode, conserve une in- 
contestable valeur, quelle que soit l'étendue des vues de 
l'auteur. Les seuls travaux inutiles sont ceux où l'esprit 
superficiel et le charlatanisme prétendent imiter les 
allures de la vraie science, et ceux où l'auteur, obéissant 
à une pensée intéressée ou aux rêves préconçus de son 
imagination, veut à tout prix retrouver partout ses 
chimères. 

Bien qu'il ne soit pas nécessaire que l'ouvrier ait la 
connaissance parfaite de l'œuvre qu'il exécute, il serait 
pourtant bien à souhaiter que ceux qui se livrent aux tra- 
vaux spéciaux eussent l'idée de l'ensemble qui seul 
donne du prix à leurs recherches. Si tant de laborieux 
travailleurs, auxquels la science moderne doit ses progrès, 
eussent eu l'intelligence philosophique de ce qu'ils faisaient, 
s'ils eussent vu dans l'érudition autre chose qu'une satis- 
faction de leur vanité ou de leur curiosité, que de 
moments précieux ménagés, que d'excursions stériles 
épargnées, que de vies consacrées à, des travaux insigni- 



122 L'AVENIR DE LA SCIENCE. 

fiants l'eussent été à des recherches plus utiles. Quand on 
pense que le travail intellectuel de siècles et de pays 
entiers, de l'Espagne, par exemple, s'est consumé lui- 
même, faute d'un objet substantiel, que des milUons de 
volumes sont allés s'enfouir dans la poussière sans aucun 
résultat, on regrette vivement cette immense déperdition 
des forces humaines, qui a lieu par l'absence de direc- 
tion et faute d'une conscience claire du but à atteindre. 
L'impression profondément triste que produit l'entrée 
dans une bibliothèque vient en grande partie de la pensée 
que les neuf dixièmes des livres qui sont là entassés ont 
porté à faux, et, soit par la faute de l'auteur, soit par celle 
des circonstances, n'ont eu et n'auront jamais aucune 
action directe sur la marche de l'humanité. 

Il me semble que la science ne retrouvera sa dignité 
qu'en se posant définitivement au grand et large point de 
vue de sa fin véritable. Autrefois il y avait place pour ce 
petit rôle assez innocent du savant de la Restauration ; 
rôle demi-courtisanesque, manière de se laisser prendre 
pour un homme solide, qui hoche la tête sur les ambi- 
tieuses nouveautés, façon de s'attacher à des Mécènes ducs 
et pairs, qui pour suprême faveur vous admettaient au 
nombre des meubles de leur salon ou des antiques de 
leur cabinet ; sous tout cela quelque chose d'assez peu 
sérieux, le rire niais de la vanité, si agaçant quand il se 
mêle aux choses sérieuses!... Voilà le genre qui doit à 
jamais disparaître; voilà ce qui est enterré avec les 
hochets d'une société où le factic;e avait encore une si 
grande part. C'est rabaisser la science que de la tirer du 
grand milieu de l'humanité pour en faire une vanité de 
cour ou dvi salon ; car le jour n'est pas loin où tout ce 
qui n'est pas sérieux et vrai sera ridicule. Soyons donc 



L'AVENIR DE LA SCIExXCE. 123 

vrais, au nom de Dieu, vrais comme Thaïes quand, 
de sa propre initiative et par besoin intime, il se mit à 
spéculer sur la nature ; vrais comme Socrate, vrais comme 
Jésus, vrais comme saint Paul, vrais comme tous ces grands 
hommes que l'idéal a possédés et entraînés après lui ! 
Laissons les gens du vieux temps dire petitement pour 
l'apologie de la science : elle est nécessaire comme toute 
autre chose; elle orne, elle donne du lustre à un pays, etc.. 
Niaiserie que tout cela ! Quelle est l'âme philosophique 
et belle, jalouse d'être parfaite, ayant le sentiment de sa 
valeur intérieure, qui consentirait à se sacrifier à de telles 
vanités, à se mettre de gaieté de cœur dans la tapisserie 
inanimée de l'humanité, à jouer dans le monde le rôle 
des momies d'un musée ! Pour moi, je le dis du fond 
de ma conscience, si je voyais une forme de vie plus 
belle que la science, j'y courrais. Comment se résigner 
à ce qu'on sait être le moins parfait ? Comment se mettre 
soi-même au rebut, accepter un rôle de parade, quand la 
vie est si courte, quand rien ne peut réparer la perte 
des moments qu'on n'a point donnés aux délices de l'idéal ? 
vérité, sincérité de la vie ! ô sainte poésie des choses, 
avec quoi se consoler de ne pas te sentir? Et à cette 
heure sérieuse à laquelle il faut toujours se transporter 
pour apprécier les choses à leur vrai jour, qui pourra 
mourir tranquille, si, en jetant un regard en arrière, il ne 
trouve dans sa vie que frivolité ou curiosité satisfaite ? La 
fin seule est digne du regard; tout le reste est vanité. 
Vivre, ce n'est pas glisser sur une agréable surface, ce 
n'est pas jouer avec le monde pour y trouver son plaisir ; 
c'est consommer beaucoup de belles choses, c'est être le 
compagnon de route des étoiles, c'est savoir, c'est espérer, 
c'est aimer, c'est admirer, c'est bien faire. Celui-là a le 



124 L'AVENIR DE LA SCIENCE. 

plus vécu, qui, par son esprit, par son cœur et par ses 
actes a le plus adoré I 

Ne voir dans la science qu'une mesquine satisfaction de 
la curiosité ou de la vanité, c'est donc une aussi grande 
méprise que de ne voir dans la poésie qu'un fade exercice 
d'esprits frivoles, et dans la littérature l'amusement dont 
on se lasse le moins vite et auquel on revient le plus 
volontiers. Le curieux et l'amateur peuvent rendre à la 
science d'éminents services ; mais ils ne sont ni le savant 
ni le philosophe. Ils en sont aussi loin que l'industriel. 
Car ils s'amusent, ils cherchent leur plaisir, comme 
l'industriel cherche son profit. Il y a. Je le sais, dans la 
curiosité des degrés divers ; il y a loin de cet instinct 
mesquin de collection, qui diffère à peine de l'attache- 
ment de l'enfant pour ses jouets, à cette forme plus élevée^ 
où elle devient amour de savoir, c'est-à-dire instinct 
légitime de la nature humaine, et peut constituer une très 
noble existence. Bayle et Charles Nodier ne sont que des 
curieux, et pourtant ils sont déjà presque des philosophes. 
Il est même bien rare qu'à l'exercice le plus élevé de la 
raison ne se mêle un peu de ce plaisir, qui, pour n'avoir 
aucune valeur idéale, n'en est pas moins utile. Combien 
de découvertes en effet ont été amenées par la simple 
curiosité ? Combien de compilations, précieuses pour les 
recherches ultérieures, n'eussent point été faites sans cet 
innocent amour du travail, par lequel tant d'âmes douce- 
ment actives réussissent à tromper leur faim? Ce serait 
une barbarie de refuser à ces humbles travailleurs, ce petit 
plaisir mesquin, peu élevé, mais fort doux, que 
M. Daunou appelait si bien paperasser. Nous nous 
sommes tous bien trouvés d'avoir éprouvé cette innocente 
jouissance, pour nous aider à dévorer les pages arides 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 125 

de la science. Les premières études que l'on consacre à 
apprendre le bagage matériel d'une langue seraient sans 
■cela insupportables, et grâce à ce goût, elles deviennent 
des plus attrayantes qui se puissent imaginer. 

On peut affirmer que sans cet attrait, jamais les pre- 
miers érudits des temps modernes, qui n'étaient soutenus 
ni par une haute vue philosophique, ni par un motif 
immédiatement religieux, n'eussent entrepris ces immenses 
travaux, qui nous rendent possibles les recherches de 
haute critique. Celui qui, avec nos besoins intellectuels 
plus excités, ferait maintenant un tel acte d'abnégation, 
serait un héros . Mais ce qu'il importe de maintenir, c'est 
que cette curiosité n'a aucune valeur morale immédiate, 
et qu'elle ne peut constituer le savant. Il y a des indus- 
triels qui exploitent la science pour leur profit; ceux-ci 
l'exploitent pour leur plaisir. Cela vaut mieux sans doute; 
mais enfin il n'y a pas l'infini de l'un à l'autre. Le plaisir 
€tant essentiellement personnel et intéressé, n'a rien de 
<acré, rien de moral. Toute littérature, toute poésie, toute 
science, qui ne se propose que d'amuser ou d'intéresser, 
^st par ce fait même frivole et vaine, ou pour mieux dire, 
n'a plus aucun droit à s'appeler littérature, poésie, science. 
Les bateleurs en font autant, et même y réussissent beau- 
coup mieux. D'où vient que l'on regarde comme une oc- 
cupation sérieuse de lire Corneille, Gœthe, Byron, et que 
l'on ne se permet de lire tel roman, tel drame moderne, 
-qu'à titre de passe-temps ? De la même raison qui fait 
que la Revue d'Edimbourg ou la Quarterly Review 
sont des recueils sérieux, et que le Magasin pittoresque 
est un livre frivole. 

C'est donc humilier la science que de ne la relever 
<îue comme intéressante et curieuse. L'ascétisme chrétien 



126 L'AVENIR DE LA SCIENCE, 

aurait alors parfaitement raison contre elle. Le seul 
moyen légitime de faire l'apologie de la science, c'est de 
l'envisager comme élément essentiel de la perfection 
humaine. Le livre chrétien par excellence, Vlmilation^ 
après avoir débuté comme le Maître de ceux qui savent 
par ces mots : « Tout homme désire naturellement savoir, » 
avait toute raison d'ajouter : « Mais qu'importe la science 
sans l'amour? Mieux vaut l'humble paysan qui sert 
Dieu, que le superbe philosophe qui considère le cours 
des astres et se néglige lui-même. Qu'importe la connais- 
sance des choses dont l'ignorance ne nous fera point 
condamner ? Tout est vanité, excepté aimer Dieu et le 
servir. » Cela est indubitable, si la science est conçue 
comme une simple série de formules, si le parfait amour 
est possible sans savoir. Si l'on met d'un côté la perfec- 
tion, de l'autre la vanité, comment ne pas suivre la per- 
fection ? Mais c'est précisément ce partage qui est illégi- 
time. Car la perfection est impossible sans la science. La 
vraie façon d'adorer Dieu, c'est de connaître et d'aimer ce 
qui est. 



VIII 



La philologie est, de toutes les branches de la connais- 
sance humaine, celle dont il est le plus difficile de saisir 
le but et l'unité. L'astronomie, la zoologie, la botanique 
ont un objet déterminé. Mais quel est celui de la philo- 
logie? Le grammairien, le linguiste, le lexicographe, le 
critique, le littérateur dans le sens spécial du mot, ont 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 127 

droit au titre de philologues, et nous saisissons en effet 
entre ces études diverses un rapport suffisant pour les 
appeler d'un nom commun. C'est qu'il en est du mot 
de philologie comme de celui de philosophie, de poésie et 
de tant d'autres dont le vague même est expressif. Quand 
on cherche, d'après les habitudes des logiciens, à trouver 
une phrase équivalente à ces mots compréhensifs, et qui 
en soit la définition, l'embarras est grand, parce qu'ils 
n'ont ni dans leur objet ni dans leur méthode rien qui 
les caractérise uniquement. Socrate, Diogène, Pascal, 
Voltaire sont appelés philosophes; Homère, Aristophane, 
Lucrèce, Martial, Chaulieu et Lamartine sont appelés 
poètes, sans qu'il soit facile de trouver le lien de parenté 
qui réunit sous un même nom des esprits si divers. De 
telles appellations n'ont pas été formées sur des notions 
d'avance définies; elles doivent leur origine à des procédés 
plus libres et au fond plus exacts que ceux de la logique 
artificielle. Ces mots désignent des régions de l'esprit hu- 
main entre lesquelles il faut se garder de tracer des 
démarcations trop rigoureuses. Où finit leloquence, où 
commence la poésie (52 j ? Platon est-il poète, est-il phi- 
losophe ? Questions bien inutiles sans doute, puisque, 
quelque nom qu'on lui donne, il n'en sera pas moins 
admirable, et que les génies ne travaillent pas dans les 
catégories exclusives que le langage forme après coup sur 
leurs œuvres. Toute la différence consiste en une harmonie 
particulière, un timbre plus ou moins sonore, sur lequel 
un sens exercé n'hésite jamais. 

L'antiquité, en cela plus sage, et plus rapprochée de 
l'origine de ces mots, les apphquaitavcc moins d'embarras. 
Le sens si complexe de son mot de grammaire ne lui cau- 
sait aucune hésitation. Depuis que nous avons dressé une 



128 L'AVENIR DE LA SCIENCE. 

carte de la science, nous nous obstinons à donner une 
place à part à la philologie, à la philosophie; et pourtant 
€e sont là moins des sciences spéciales que des façons 
diverses de traiter les choses de l'esprit. 

A une époque où l'on demande avant tout au savant de 
quoi il s'occupe, et à quel résultat il arrive, la philologie 
a dû trouver peu de faveur. On comprend le physicien, 
le chimiste, l'astronome, beaucoup moins le philosophe, 
«ncore moins le philologue. La plupart, interprétant mal 
l'étymologie de son nom, s'imaginent qu'il ne travaille 
que sur les mots (quoi, dit-on, de plus frivole ?) et ne 
songent guère à distinguer comme Zenon le philologue du 
logophile (53). Ce vague qui plane sur l'objet de ses études, 
cette nature sporadiquCy comme disent les Allemands, 
cette latitude presque indéfinie qui renferme sous le 
même nom des recherches si diverses, font croire volontiers 
qu'il n'est qu'un amateur, qui se promène dans la variété 
de ses travaux, et fait des explorations dans le passé, à peu 
près comme certaines espèces d'animaux fouisseurs creu- 
sent des mines souterraines, pour le plaisir d'en faire. Sa 
place dans l'organisation philosophique n'est pas encore 
suffisamment déterminée, les monographies s'accumulent 
sans qu'on en voie le but. 

La philologie, en effet, semble au premier coup d'œil 
ne présenter qu'un ensemble d'études sans aucune unité 
scientifique. Tout ce qui sert à la restauration ou à 
l'illustration du passé a droit d'y trouver place. Entendue 
dans son sens étymologique, elle ne comprendrait que 
la grammaire, l'exégèse et la critique des textes; les tra- 
vaux d'érudition, d'archéologie, de critique esthétique en 
seraient distraits. Une telle exclusion serait pourtant peu 
naturelle. Car ces travaux ont entre eux les rapports les 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 129 

plus étroits ; d'ordinaire, ils sont réunis dans les études 
d'un morne individu, souvent dans le même ouvrage. En 
éliminer quelques-uns de l'ensemble des travaux philolo- 
giques, serait opérer une scission artificielle et arbitraire 
dans un groupe naturel. Que l'on prenne, par exemple, 
l'école d'Alexandrie; à part quelques spéculations phi- 
losophiques et théurgiques, tous les travaux de cette 
école, ceux-mêmes qui ne rentrent pas directement dans 
la philologie, ne sont-ils pas empreints d'un même es- 
prit, qu'on peut appeler philologique, esprit qu'elle 
porte même dans la poésie et la philosophie? Cne his- 
toire de la philologie serait-elle complète si elle ne par- 
lait d'Apollonius de Rhodes^ d'Apollodore, d'Élien, de 
JJiogène Laërce, d'Athénée et des autres polygraphes, 
dont les œuvres pourtant sont loin d'être philologiques 
dans le sens le plus restreint. — Si, d'un autre côté, on 
donne à la philologie toute l'extension possible, où s'ar- 
rêter ? Si l'on n'y prend garde, on sera forcément amené 
à y renfermer presque toute la httérature réfléchie. 
Les historiens, les critiques, les polygraphes, les écri- 
vains d'histoire littéraire devront y trouver place (54). 
Tel est l'inconvénient, grave sans doute, mais nécessaire 
et compensé par de grands avantages, de séparer ainsi 
un groupe d'idées de l'ensemble de l'esprit humain, au- 
quel il tient par toutes ses fibres. Ajoutons que les rap- 
ports des mots changent avec les révolutions des choses, 
et que, dans l'appréciation de leur sens, il ne faut 
considérer que le centre des notions, sans chercher à en- 
claver ces notions dans des formules qui ne leur seront 
jamais parfaitement équivalentes. Quand il s'agit de litté- 
rature ancienne, la critique et l'érudition rentrent de 
droit dans le cadre de la philologie ; au contraire, celui 



130 L'AVENIR DE LA SCIENCE, 

qui ferait l'hisloire de la philologie moderne ne se croi- 
rait pas sans doute obligé de parler de nos grandes 
collections d'histoire civile et littéraire ni de ces bril- 
lantes œuvres de critique esthétique qui se sont élevées 
au niveau des plus belles créations philosophiques (55). 

Le champ du philologue ne peut donc être plus défini 
Tjue celui du philosophe, parce qu'en effet l'un et l'autre 
s'occupent non d'un objet distinct, mais de toutes choses 
à un point de vue spécial. Le vrai philologue doit être à 
la fois linguiste, historien, archéologue, artiste, philo- 
sophe. Tout prend à ses yeux un sens et une valeur, en 
vue du but important qu'il se propose, lequel rend sé- 
rieuses les choses les plus frivoles qui de près ou de loin 
s'y rattachent. Ceux qui, comme Heyne et Wolf, ont 
borné le rôle du philologue à reproduire dans sa science, 
comme en une bibliothèque vivante, tous les traits du 
monde ancien (S6), ne me semblent pas en avoir compris 
toute la portée. La philologie n'a point son but en elle- 
même : elle a sa valeur comme condition nécessaire de 
l'histoire de l'esprit humain et de l'étude du passé. Sans 
doute plusieurs des philologues dont les savantes études 
nous ont ouvert l'antiquité, n'ont rien vu au delà du 
texte qu'ils interprétaient et autour duquel ils groupaient 
les mille paillettes de leur érudition. Ici, comme dans 
toutes les sciences, il a pu être utile que la curiosité natu- 
relle de l'esprit humain ait suppléé à l'esprit philosophique 
et soutenu la patience des chercheurs. 

Bien des gens sont tentés de rire en voyant des esprits 
sérieux dépenser une prodigieuse activité pour expliquer 
des particularités grammaticales, recueillir des gloses, 
comparer les variantes de quelque ancien auteur, qui 
n'est souvent remarquable que par sa bizarrerie ou sa 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 131 

médiocrité. Tout cela faute d'avoir compris dans un 
^ens assez large l'histoire de l'esprit humain et l'étude 
du passé. L'intelligence, après avoir parcouru un certain 
espace, aime à revenir sur ses pas pour revoir la route 
qu'elle a fournie, et repenser ce qu'elle a pensé. Les 
premiers créateurs ne regardaient pas derrière eux; ils 
marchaient en avant, sans autre guide que les éternels 
principes de la nature humaine. A un certain jour, au 
contraire, quand les livres sont assez multipliés pour pou- 
voir être recueillis et comparés, l'esprit veut avancer avec 
connaissance de cause, il songe à confronter son œuvre 
avec celle des siècles passés ; ce jour-là naît la littérature 
réfléchie, et parallèlement à elle la philologie. Cette appa- 
rition ne signale donc pas, comme on l'a dit trop sou- 
vent, la mort des littératures; elle atteste seulement qu'elles 
ont déjà toute une vie accomplie. La Uttérature grecque 
n'était pas morte apparemment au siècle des Pisistratides, 
où déjà l'esprit philologique nous apparaît si caractérisé. 
Dans les littératures latine et française, l'esprit philolo- 
gique a devancé les grandes époques productrices. La 
Chine, l'Inde, l'Arabie, la Syrie, la Grèce, Rome, les 
nations modernes ont connu ce moment où le travail 
intellectuel de spontané devient savant, et ne procède 
plus sans consulter ses archives déposées dans les musées 
et les bibhothèques. Le développement du peuple hébreu 
lui-même, qui semble offrir avant Jésus- Christ moins 
de trace qu'aucun autre de travail réfléchi, présente dans 
son déclin des vestiges sensibles de cet esprit de recen- 
sion, de collection, de rapiécetage, si j'ose le dire, qui 
termine la vie originale de toutes les littératures. 

Ces considérations seraient suffisantes, ce me semble, 
pour l'apologie des sciences philologiques. Et pourtant 



132 L'AVENIR DE LA SGlExNCE. 

elles ne sont à mes yeux que bien secondaires, eji 
égard à la place nouvelle que le développement de la 
philosophie contemporaine devra faire à ces études. Un 
pas encore, et l'on proclamera que la vraie philosophie 
est la science de l'humanité, et que la science d'un être 
qui est dans un perpétuel devenir ne peut être que son 
histoire. L'histoire, non pas curieuse mais théorique, de 
l'esprit humain, telle est la philosophie du xix*^ siècle. Or 
cette étude n'est possible que par l'étude immédiate des 
monuments, et ces monuments ne sont pas abordables 
sans les recherches spéciales du philologue. Telle forme 
du passé suffît à elle seule pour occuper une laborieuse 
existence. Une langue ancienne et souvent inconnue, une 
paléographie à part, une archéologie et une histoire péni- 
blement déchiffrées, voilà certes plus qu'il n'en faut pour 
absorber tous les efforts de l'investigateur le plus patient, 
si d'humbles artisans n'ont consacré de longs travaux à 
extraire de la carrière et présenter réunis à son appréciation 
les matériaux avec lesquels il doit reconstruire l'édifice 
du passé (S7). 11 se peut qu'aux yeux de l'avenir, tel esprit 
lourd et médiocre, mais patient, qui a fourni à celte 
œuvre gigantesque une pierre de quelque importance, 
occupe une place plus élevée que tel spéculatif de second 
ordre, qui s'intitulait philosophe, et n'a fait que bavar- 
der sur le problème, sans fournir une seule donnée nou- 
velle à sa solution. La révolution qui depuis 1820 a 
changé complètement la face des études historiques, ou 
pour mieux dire qui a fondé l'histoire parmi nous, est 
apparemment un fait aussi important que l'apparition 
de quelque nouveau système. Eh bien! les travaux si 
pleins d'originalité des Guizot, des Thierry, des Michelet 
raautieuils été possibles sans les collections bénédictines 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 133 

<}t tant d'autres travaux préparatoires? Mabillon, Mura- 
tori, Baluze, Du Cange, n'étaient pas de grands philo- 
sophes, et pourtant ils ont plus fait pour la vraie 
philosophie que tant d'esprits creux et systématiques qui 
ont voulu bâtir en l'air l'édifice des choses, et dont pas 
une syllabe ne restera parmi les acquisitions définitives. 
Je ne parle point ici de ces œuvres où la plus solide 
érudition s'unit à une critique fine ou élevée, comme 
les derniers volumes de l'Histoire littéraire de la 
Finance, comme V Essai sur le buddhisme de M. Eugène 
Burnouf, comme l'Archéologie indienne de M. Lassen, 
comme la Grammaire comparée de M. Bopp, ou les 
Religions d?, rantiquité de M. Guigniaut. J'affirme, pour 
ma part, qu'il n'est aucun de ces ouvrages où je n'aie 
puisé plus de choses philosophiques que dans toute la 
collection de Descartes et de son école. Mais je parle de 
ces œuvres du caractère le plus sévère et que les pro-' 
fanes tiennent pour illisibles, comme par exemple des 
Catalogues de manuscrits, des grandes compilations, des 
•Bibliothèques, comme celle de Fabricius,, etc., eh bien ! 
dis-je, de tels livres, presque insignifiants en eux-mêmes, 
ont une valeur inappréciable, si on les envisage comme 
matériaux de l'histoire de l'esprit humain. Je verrais 
brûler dix mille volumes de philosophie dans le genre 
des leçons de La Romiguière ou de la Logique de Port- 
Royal, que je sauverais de préférence la Bibliothèque 
orientale d'Assémani ou la Bibliotheca arabico-hispana 
de Casiri. Car pour la philosophie, il y a toujours 
avantage à reprendre les choses ab integro, et après 
tout le philosophe peut toujours dire : Omnia mccum 
porto; au lieu que les plus beaux génies du monde ne 
sauraient me rendre les documents que ces collections 



134 L'AVENIR DE LA SCIENCE. 

renferment sur les littératures syriaque et arabe, deux. 
faces très secondaires sans doute, mais enfin deux faces 
de l'esprit humain. 

Il est facile de jeter le ridicule sur ces tentatives de 
restauration de littératures obscures et souvent médiocres. 
Cela vient de ce qu'on ne comprend pas dans toute son 
étendue et son infinie variété la science de l'esprit humain. 
Un savant élève de M. Burnouf, M. Foucaux, essaie depuis- 
quelques années de fonder en France des études tibé- 
taines. Je m'étonnerais bien si sa louable entreprise ne lui 
a pas déjà valu plus d'une épigramme ; eh bien! Je dé- 
clare, moi, que M. Foucaux fait une œuvre plus mé- 
ritoire pour la philosophie de l'avenir que les trois quarts 
de ceux qui se posent en philosophes et en penseurs. 
Quand M. Hodgson découvrit dans les monastères du Népal 
les monuments primitifs du buddhisme indien, il servit 
plus la pensée que n'aurait pu faire une génération de 
métaphysiciens scolastiques. Il fournissait un des éléments 
les plus essentiels pour l'explication du christianisme et 
de l'Évangile, en dévoilant à la critique une des plus 
curieuses apparitions religieuses et le seul fait qui ait une 
analogie intime avec le plus grand phénomène de l'histoire 
de l'humanité. Celui qui nous rapporterait de l'Orient 
quelques ouvrages zends ou pehlvis, qui ferait connaître 
à l'Europe les poèmes épiques et toute la civilisation des 
Radjpoutes, qui pénétrerait dans les bibliothèques des 
Djaïns du Guzarate, ou qui nous ferait connaître exacte- 
ment les livres de la secte gnostique qui se conserve 
encore sous le nom de meudéens ou de nasoréens, celui-là 
serait certain de poser une pierre éternelle dans le grand 
édifice de la science de l'humanité. Quel est le penseur 
abstrait qui peut avoir la môme assurance? 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 135 

C'est donc dans la philosophie qu'il faut chercher la vé- 
ritable valeur de la philologie. Chaque branche de la con- 
naissance humaine a ses résultats spéciaux qu'elle apporte 
en tribut à la science générale des choses et à la critique 
universelle, l'un des premiers besoins de l'homme pen- 
sant. Là est la dignité de toute recherche particulière et 
des derniers détails d'érudition, qui n'ont point de sens 
pour les esprits superficiels et légers. A ce point de vue, 
il n'y a pas de recherche inutile ou frivole. 11 n'est pas 
d'étude, quelque mince que paraisse son objet, qui n'ap- 
porte son trait de lumière à la science du tout, à la vraie 
philosophie des réalités. Les résultats généraux qui seuls, 
il faut l'avouer, ont de la valeur en eux-mêmes, et sont 
la fin de la science, ne sont possibles que par le moyen 
de la connaissance, et de la connaissance érudite des dé- 
tails. Bien plus, les résultats généraux qui ne s'appuient 
pas sur la connaissance des derniers détails sont nécessai- 
rement creux et factices, au lieu que les recherches par- 
ticulières, même destituées de l'esprit philosophique, peu- 
vent être du plus grand prix, quand elles sont exactes et 
conduites suivant une sévère méthode. L'esprit de la 
science est cette communauté intellectuelle qui rattache 
l'un à l'autre l'érudit et le penseur, fait à chacun d'eux 
sa gloire méritée, et confond dans une même fin leurs 
rôles divers. 

L'union de la philologie et de la philosophie, de l'érudi- 
tion et de la pensée, devrait donc être le caractère du tra- 
vail intellectuel de notre époque. C'est la philologie ou 
l'érudition qui fournira au penseur cette foret de choses 
(silva rerum ac senlentiarum, comme dit Cicéronj, sans 
laquelle la philosophie ne sera jamais qu'une toile de 
Pénélope, qu'on devra recommencer sans cesse. 11 faut 



136 L'AVENIR DE LA SCIENCE. 

renoncer définitivement à la tentative de la vieille école, de 
construire la théorie des choses par le jeu des formules 
vides de l'esprit, à peu près comme si, en faisant aller la 
manivelle d'un tisserand sans y mettre du ûl, on préten- 
dait faire de la toile, ou qu'on crût obtenir de la farine 
en faisant tourner un moulin sans y mettre du blé. Le 
penseur suppose l'érudit ; et ne fût-ce qu'en vue de la 
sévère discipline de l'esprit, je ferais peu de cas du phi- 
losophe qui n'aurait pas travaillé, au moins une fois dans 
sa vie, à éclaircir quelque point spécial de la science. Sans 
doute les deux rôles peuvent se séparer, et ce partage 
même est souvent désirable. Mais il faudrait au moins 
qu'un commerce intime s'établît entre ces fonctions diverses, 
que les travaux de l'érudit ne demeurassent plus ense- 
velis dans la masse des collections savantes, où ils sont 
comme s'ils n'étaient pas, et que le philosophe, d'un autre 
côté, ne s'obstinât plus à chercher au dedans de lui-même 
les vérités vitales dont les sciences du dehors sont si riches 
pour celui qui les explore avec intelligence et critique. 

D'où viennent tant de vues nouvelles sur la marche 
des littératures et de l'esprit humain, sur la poésie spon- 
tanée, sur les âges primitifs, si ce n'est de l'étude patiente 
des plus arides détails. Vico, Wolf, Nicbuhr, Strauss 
auraient-ils enrichi la pensée de tant d'aperçus nouveaux, 
sans la plus minutieuse érudition? N'est-ce pas l'érudition 
qui a ouvert devant noHS ces mondes de l'Orient, dont la 
connaissance a rendu possible la science comparée des 
développements de l'esprit humain? Pourquoi un des plus 
beaux j^énies des temps modernes, Herder, dans ce traité 
de la Poésie des Hébreux, où il a mis toute son âme, est-il 
si souvent inexact, faux, chimérique, si ce n'est pour n'a- 
voir point appuyé d'une critique savante l'admirable sens 



L'AVENIR DE LA SCIExXCE. 13: 

esthétique dont il était doué ? A ce point de vue, l'étude 
même des folies de l'esprit a son prix pour l'histoire et la 
psychologie. Plusieurs. problèmes importants de critique 
historique ne seront résolus que quand un érudit intelli- 
gent aura consacré sa vie au dépouillement du Talmud et 
de la Cabbale. Si Montesquieu, dépouillant le chaos des lois 
ripuaires, visigothes cl burgondes, a pu se comparer à 
Saturne dévorant des pierres, quelle force ne faudrait-il 
pas supposer à l'esprit capable de digérer un tel fatras? Et 
pourtant il y aurait à en extraire une foule de données 
précieuses pour l'histoire des religions comparées. 

Depuis le xv^ siècle, les sciences qui ont pour objet 
l'esprit humain et ses œuvres n'ont pas fait de découverte 
comparable à celle qui nous a révélé dans l'Inde un monde 
intellectuel d'une richesse, d'une variété, d'une profon- 
deur merveilleuses, une autre Europe en un mot. Parcou- 
rez nos idées les plus arrêtées en littérature comparée, 
en linguistique, en ethnographie, en critique, vous les 
verrez toutes empreintes et modifiées par cette grande et 
capitale découverte. Pour moi, je trouve peu d'éléments 
de ma pensée dont les racines ne plongent en ce terrain 
sacré, et je prétends qu'aucune création philosophique n'a 
fourni autant de parties vivantes à la science moderne 
que cette patiente restitution d'un monde qu'on ne soup- 
çonnait pas. Voilà donc une série de résultats essentiels 
introduits dans le courant de l'esprit humain par des 
philologues, des érudits, des hommes dont les partisans de 
Va pilori feraient sans doute bien peu de cas. Que sera-ce 
donc quand cette mine à peine effleurée aura été exploitée 
dans tous les sens? Que sera-ce, quand tous les recoins de 
l'esprit humain auront été ainsi explorés et comparés i 
Or la philologie seule est compétente pour accomplir cette 



138 L'AVENIR DE LA SCIENCE, 

œuvre. Anquetil-Dupcrron était certes un patient et zélé 
chercheur. Pourquoi cependant tous ses travaux ont-ils dû 
être repris en sous-œuvre et radicalement réformés ? 
C'est qu'il n'était pas philologue. 

On pourrait croire qu'en rappelant l'activité intellec- 
tuelle à l'érudition on constate par là même son épui- 
sement, et qu'on assimile notre siècle à ces époques où la 
littérature ne pouvant plus rien produire d'original devient 
critique et rétrospective. Sans doute, si notre érudition 
n'était qu'une lettre pâle et morte, si, comme certains 
esprits étroits, nous ne cherchions dans la connaissance 
et l'admiration des œuvres du passé que le droit pédan- 
tesque de mépriser les œuvres du présent. Mais, outre que 
nos créations sont plus vivaces que celles des anciens, et 
que chaque nation moderne peut fournir de la sève à 
deux ou trois littératures superposées, notre manière de 
concevoir la philologie est bien plus philosophique et 
plus féconde que celle de l'antiquité. La philologie n'est 
pas chez nous, comme dans l'école d'Alexandrie, une 
simple curiosité d'érudit; c'est une science organisée, 
ayant un but sérieux et élevé ; c'est la science des produits 
de l'esprit humain. Je ne crains pas d'exagérer en disant 
que la philologie, inséparablement liée à la critique, est 
un des éléments les plus essentiels de l'esprit moderne, 
que sans la philologie le monde moderne ne serait pas 
ce qu'il est, que la philologie constitue la grande diffé- 
rence entre le moyen âge et les temps modernes. Si nous 
surpassons le moyen âge en netteté, en précision, en 
critique, nous le devons uniquement à l'éducation phi- 
lologique. 

Le moyen âge travaillait autant que nous, le moyen 
âge a produit des esprits aussi actifs, aussi pénétrants 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 139 

que les nôtres; le moyen âge a eu des philosophes, 
des savants, des poètes; mais il n'a pas eu de philolo- 
gues (08) ; de là ce manque de critique qui le constitue 
à l'état d'enfance intellectuelle. Entraîné vers l'antiquité 
par ce besoin nécessaire qui porte toutes les nations 
néo-latines vers leurs origines intellectuelles, il n'a pu 
la connaître dans sa vérité, faute de l'instrument néces- 
saire (o9). Il y avait autant d'auteurs latins et aussi 
peu d'auteurs grecs en Occident à l'époque de Vincent 
de Beauvais qu'à l'époque de Pétrarque. Et pourtant 
Vincent de Beauvais ignore l'antiquité, il n'en possède 
que quelques bribes insignifiantes et détachées, ne for- 
mant aucun sens, et ne constituant pas un esprit, 
Pétrarque, au contraire, qui n'a pas encore lu Homère, 
mais qui en possède un manuscrit en langue originale 
et l'adore sans le comprendre (00), a deviné l'antiquité; 
il en possède l'esprit aussi éminemment qu'aucun savant 
des siècles qui ont suivi; il comprend par son âme ce 
dont la lettre lui échappe; il s'enthousiasme pour un idéal 
qu'il ne peut encore que soupçonner. C'est que l'esprit 
philologique fait en lui sa première apparition. Voilà 
pourquoi il doit être regardé comme le fondateur de l'es- 
prit moderne en critique et en littérature. Il est à la limite 
de la connaissance inexacte, fragmentaire, matérielle, et de 
la connaissance comparée, délicate, critique en un mot. 
Si le moyen âge, par exemple, a si mal compris la phi- 
losophie ancienne, est-ce faute de l'avoir suffisamment 
étudiée ? Qui oserait le dire du siècle qui a produit les 
vastes commentaires d'Albert et de saint Thomas? Est-ce 
faute de documents suffisants? Pas davantage. Il possédait 
le corps complet du péripalétisme, c'est-à-dire l'encyclo- 
pédie philosophique de l'antiquité ; il y joignait de nom- 



140 L'AVENIR DE LA SCIENCE. 

breux documents sur le platonisme, et possédait dans 
les œuvres de Cicéron, de Sénèque, de Macrobe, de Chal- 
cidius et dans les commentaires sur Aristote presque autant 
de renseignements sur la philosophie ancienne que nous 
en possédons nous-mêmes. Que manqua-t-il donc à ces 
laborieux travailleurs qui consacrèrent tant de veilles à la 
grande étude ? Il leur manqua ce qu'eut la Renaissance, la 
philologie. Si au lieu de consumer leur vie sur de bar- 
bares traductions et des travaux de seconde main, les com- 
mentateurs scolastiques eussent appris le grec et lu dans 
leur texte Aristote, Platon, Alexandre d'Aphrodise, le 
XV® siècle n'eût pas vu le combat de deux Aristote, 
l'un resté solitaire et oublié dans ses pages originales, 
l'autre créé artificiellement par des déviations successives 
et insensibles du texte primitif. Les textes originaux d'une 
littérature en sont le tableau véritable et complet. Les 
traductions et les travaux de seconde main en sont 
des copies afîaiblies, et laissent toujours subsister de nom- 
breuses lacunes que l'imagination se charge de rem- 
plir. A mesure que les copies s'éloignent et se re- 
produisent en des copies plus imparfaites encore, les 
lacunes s'augmentent, les conjectures se multiplient, la 
vraie couleur des choses disparaît. La traduction classique 
au XIV® siècle ressemblait à l'antiquité, comme l'Aristote 
et le Galien des facultés, pour lesquels en renvoyait les 
élèves et les professeurs aux cahiers traditionnels, ressem- 
blaient au véritable Aristote, au véritable Galien, comme 
la culture grecque ressemble aux bribes insignifiantes 
recueillies d'après d'autres compilateurs par Martien Capclla 
ou Isidore de Séville. Ce qui manque au moyen âge, ce 
n'est ni la production originale, ni la curiosité du passé, 
ni la nersévérance du travail. Les érudits de la Rtinais- 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 141 

sance ne l'emportaient ni en pénétration ni en zèle sur 
un Alcuin, un Alain de Lille, un Alexandre de Halès, 
un Roger Bacon. Mais ils étaient plus critiques ; ils jouis- 
saient du bénéfice du temps et des connaissances acquises ; 
ils profitaient des heureuses circonstances amenées par les 
événements. C'est le sort de la philologie comme de toutes 
les sciences d'être inévitablement enchaînée à la marche 
des choses, et de ne pouvoir avancer d'un jour par 
des elTorts voulus le progrès qui doit s'accomplir. 

L'àxptcta est donc le caractère général de la connais- 
sance de l'antiquité au moyen âge, ou, pour mieux dire, 
de tout l'état intellectuel de cette époque. ],a politique y 
participait comme la littérature. Ces fictions de rois, de 
patrices, d'empereurs, de Césars, d'Augustes, transportées 
en pleine barbarie, ces légendes de Brut, de Francus, 
celte opinion que toute autorité doit remonter à l'Em- 
pire romain, comme toute haute • noblesse à Troie, celte 
manière d'envisager le droit romain comme le droit 
absolu, le savoir grec comme le savoir absolu, d'oii 
venaient-ils, si ce n'est du grossier à-peu-près auquel on 
était réduit sur l'antiquité, du jour demi fantastique sous 
lequel on voyait ce vieux monde, au(|uel on aspirait à 
se rattacher? L'esprit moderne, c'est-à-dire le rationa- 
lisme, la critique, le libéralisme, a été fondé le même 
jour que la philologie. Les fondateurs de l'esprit moderne 
sont des philologues. 

La philologie constitue aussi une des supériorités que 
les modernes peuvent à bon droit revendiquer sur les 
anciens. L'antiquité n'offre aucun beau type de philo- 
logue philosophe, dans le genre de Humboldt, Lessing, 
Fauriel. Si quelques Alexandrins, comme Porphyre et 
Longin, réunissent la philologie et la philosophie, ces 



142 L'AVENIR DE LA SCIENCE, 

deux inondes chez eux se touchent à peine; la philosophie 
ne sort pas de la philologie, la philologie n'est pas philo- 
sophique. Que sont Denys d'Haîicarnasse, Aristarque, 
Aplithonius, Macrobe, comparés à ces fins et excellents 
esprits, qui sont à un certain point de vue les philo- 
sophes du XIX® siècle (61) ! Que sont des questions comme 
celles-ci : « Pourquoi Homère a-t-il commencé le catalogue 
des vaisseaux par les Boétiens? Comment la tête de 
Méduse pouvait-elle être à la fois aux enfers et sur le 
bouclier d'un Dieu ? Combien Ulysse avail-il de rameurs ? » 
et autres problèmes qui défrayaient les disputes des écoles 
d'Alexandrie et de Pergame, si on les compare à cette 
façon ingénieuse, compréhensive et délicate de discourir 
sur toutes les surfaces des choses, de cueillir la fine fleur 
de tous les sujets, de se promener en observateur mul- 
tiple dans un coin de l'universel, que de nos jours on 
appelle la critique ? Une telle infériorité est du resfe facile 
à expliquer. Les moyens de comparaison manquaient aux 
anciens; partout oii ils ont eu sous la main des maté- 
riaux suffisants, comme dans la question homérique, ils 
nous ont laissé peu à faire, excepté pour la haute cri- 
tique, à laquelle la comparaison des littératures est indis- 
pensable. Ainsi leur grammaire est surtout défectueuse, 
parce qu'ils ne savaient que leur langue : or les gram- 
maires particulières ne vivent que par la grammaire 
générale, et la grammaire générale suppose la compa- 
raison des idiomes. Par la minutie des détails et la patience 
des rapprochements, les anciens ont égalé les plus ab- 
sorbés des philologues modernes. Quant à la critique des 
textes, leur position était fort différente de la nôtre. Ils 
n'étaient pas comme nous en face d'un inventaire arrêté 
une fois pour toutes des manuscrits faisant autorité. Ils 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 143 

devraient donc songer moins que nous à les comparer et 
à les compter. Aulu-Gelle, par exemple, dans les discus- 
sions critiques auxquelles il se livre fréquemment, rai- 
sonne presque toujours a priori, et n'en appelle presque 
jamais à l'autorité des exemplaires anciens. Aristarque, dit 
Cicéron, rejetait comme interpolés les vers d'Homère qui 
ne lui plaisaient pas (62). L'imperfection de la lexicogra- 
phie, l'état d'enfance de la linguistique, jetaient aussi 
beaucoup d'incertitude sur l'exégèse des textes archaï- 
ques. La langue ancienne en était venue, aux époques 
philologiques, à former un idiome savant, qui exigeait 
une étude particulière, à peu près comme la langue lit- 
térale des Orientaux, et il ne faut pas s'élonner que les 
modernes se permettent de censurer parfois les interpré- 
tations des philologues anciens; car ils n'étaient guère 
plus compétents que nous pour la théorie scientifique de 
leur propre langue, et nous avons incontestablement des 
moyens herméneutiques qu'ils n'avaient pas (63). Les 
anciens en effet ne savaient guère que leur propre langue, 
et de cette langue que la forme classique et arrêtée. 

Mais c'est surtout dans l'érudition que l'infériorité de 
l'antiquité était sensible. Le manque de livres élémen- 
taires, de manuels renfermant les notions communes et 
nécessaires (6i), de dictionnaires biographiques, histori- 
ques et géographiques, etc., réduisait chacun à ses pro- 
pres recherches et multipliait les erreurs mêmes sous les 
plumes les plus exercées (63). Où en serions-nous, si 
pour apprendre l'histoire ou la géographie, nous en 
étions réduits aux faits épars que nous avons pu recueillir 
dans des livres qui ne traitent pas de cette science ex 
professa? La rareté des livres, l'absence des Index et de 
ces concordances qui facilitent si fort nos recherches, obli- 



144 L'AVENIR DE LA SCIENCE, 

geaieiit à citer souvent de mémoire, c'est-à-dire d'une 
manière très inexacte. — Enfin les anciens n'avaient pas 
l'expérience d'un assez grand nombre de révolutions lit- 
téraires, ils ne pouvaient comparer assez de littératures 
pour s'élever bien haut en critique esthétique. Rappelons- 
nous que notre supériorité en ce genre ne date guère que 
de quelques années. Les anciens sous ce rapport étaient 
exactement au niveau de notre xvii^ siècle. Quand on lit 
les opuscules de Denys d'Halicarnasse sur Platon, sur 
Thucydide, sur le style de Démosthène, on croit lire les 
Mémoires de M. et de madame Dacier et des honnêtes 
savants qui remplissent les premiers volumes des Mémoires 
de V Académie des Inscriptions et Belles-Lettres. Dans le 
Traité du Sublime lui-même, c'est-à-dire dans la meil- 
leure œuvre critique de l'antiquité, œuvre que l'on peut 
comparer aux productions de l'école française du xviii^ siè- 
cle, que d'artificiel, que de puérilités [i]^) ! Peut-être 
les siècles qui savent le mieux produire le beau sont-ils 
ceux qui savent le moins en donner la théorie. Rien de 
plus insipide que ce que Racine et Corneille nous ont 
laissé en fait de critique. On dirait qu'ils n'ont pas 
compris leurs propres beautés. 

Pour apprécier la valeur de la philologie, il ne faut pas 
se demander ce que vaut telle ou telle obscure monogra- 
phie, telle note que Térudit serre au bas des pages de son 
auteur favori : on aurait autant de droit de demander à 
quoi sert en histoire naturelle la monographie de telle 
variété perdue parmi les cinquante mille espèces d'in- 
sectes. Il faut prendre la révolution qu'elle a opérée ; 
examiner ce que l'esprit humain était avant la culture 
philologique, ce qu'il est devenu depuis qu'il l'a subie, 
quels changements la connaissance critique de l'aniiquité 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 145 

a introduits dans la manière de voir des modernes. Or, une 
histoire attentive de lesprit humain depuis le xv« siècle dé- 
montrerait, ce me semble, que les plus importantes révolu- 
tions de la pensée ont été amenées directement ou indirec- 
tement par des hommes qu'on doit appeler littérateurs ou 
philologues. Il est indubitable au moins que de tels 
hommes ont exercé une influence bien plus directe que 
ceux qu'on appelle proprement philosophes. Quand l'avenir 
rcgLîra les rangs dans le Panthéon de l'humanité d'après 
l'action exercée sur le mouvement des choses, les noms 
de Pétrarque, de Voltaire, de Rousseau, de Lamartine, 
précéderont sans doute ceux de Descartes et de Kant. Les 
premiers réformateurs, Luther, Mélanchthon, Eobanus 
Hessus, Calvin, tous les fauteurs de la Réforme, Érasme, 
les Etienne, étaient des philologues; la Réforme est née en 
pleine philologie. Le xvni° siècle, bien que superficiel en 
érudition, arrive à ses résultats bien plus par la critique, 
l'histoire et la science positive que par l'abstraction méta- 
physique (67). La critique universelle est le seul caractère 
que l'on puisse assigner à la pensée délicate, fuyante, 
insaisissable du xix^ siècle. De quel nom appeler tant d'in- 
telligences d'élite qui sans dogmatiser abstraitement ont 
révélé à la pensée une nouvelle façon de s'exercer dans 
le monde des faits? M. Cousin lui-même est-il un philo- 
sophe ? Non : c'est un critique qui s'occupe de philo- 
sophie, comme tel autre s'occupe de l'histoire, tel autre 
de ce qu'on appelle littérature. La crilique, telle est donc 
la forme sous laquelle, dans toutes les voies, l'esprit hu- 
main tend à s'exercer; or, si la critique et la philologie ne 
sont pas identiques, elles sont au moins inséparables. 
Critiquer, c'est se poser en spectateur et en juge au milieu 
-de la variété des choses ; or la philologie est l'interprète 

10 



146 L'AVENIR DE LA SCIENCE, 

des choses, le moyen d'entrer en communication avec 
elles et d'entendre leur langage. Le jour où la philologie 
périrait, la critique périrait avec elle, la barbarie renaî- 
trait, la crédulité serait de nouveau maîtresse du monde. 
Cette immense mission que la philologie a remplie 
dans le développement de l'esprit moderne est loin d'être 
accomplie ; peut-être ne fait-elle que commencer. Le 
rationalisme, qui est le résultat le plus général de toute la 
culture philologique, a-t-il pénétré dans la masse de 
l'humanité ? Des croyances étranges, qui révoltent le sens 
critique, ne sont-elles pas encore avalées comme de l'eau 
par des intelligences même distinguées? Le sentiment des 
lois psychologiques est-il généralement répandu, ou du 
moins exerce-t-il une influence suffisante sur le tour de la 
pensée et le langage habituel ? La vue saine des choses, 
laquelle ne résulte pas d'un argument, mais de toute une 
culture critique, de toute la direction intellectuelle, est-elle 
le fait du grand nombre? Le rôle de la philologie est 
d'achever cette œuvre, de concert avec les sciences physi- 
ques. Dissiper le brouillard qui aux yeux de l'ignorant 
enveloppe le monde de la pensée comme celui de la 
nature, substituer aux imaginations fantastiques du rêve 
primitif les vues claires de l'âge scientifique, telle est la 
fin commune vers laquelle convergent si puissamment ces 
deux ordres de recherches . Nature, telle est le mot dans 
lequel ils se résument. Je le répète, tout cela n'est pas le 
fruit d'une démonstration isolée ; tout cela est le résultat 
du regard net et franc jeté sur le monde, des habitudes 
intellectuelles créées par les méthodes modernes. Deux 
voies, qui n'en font qu'une, mènent à la connaissance 
directe et pragmatique des choses ; pour le monde phy- 
sique, ce sont les sciences physiques ; pour le monde in tel- 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 147 

lectuel, c'est la science des faits de l'esprit. Or, à cette 
science je ne trouve d'autre nom que celui de philologie. 
Tout supernaturalisme recevra de la philologie le coup de 
grâce. Le supernaturalisme ne tient en France que parce 
qu'on n'y est pas philologue. 

Quand je m'interroge sur les articles les plus importants 
et le plus définitivement acquis de mon symbole scienti- 
fique, je mets au premier rang mes idées sur la constitu- 
tion et le mode de gouvernement de l'univers, sur l'essence 
de la vie, son développement et sa nature phénoménale, 
sur le fond substantiel de toute chose et son éternelle 
délimitation dans des formes passagères, sur l'apparition 
de l'humanité, les faits primitifs de son histoire, les lois 
de sa marche, son but et sa fin ; sur le sens et la valeur 
des choses esthétiques et morales, sur le droit de tous les 
êtres à la lumière et au parfait, sur l'éternelle beauté de 
la nature humaine s'épanouissant à tous les points de 
l'espace et de la durée en poèmes immortels (religions, 
art, temples, mythes, vertus, science, philosophie, etc.), 
enfin sur la part de divin qui est en toute chose, qui fait 
le droit à être, et qui convenablement mise en jour 
constitue la beauté. Est-ce en lisant tel philosophe que je 
me suis ainsi formulé les choses ? Est-ce par l'hypothèse 
a priori? Y{on ; c'est par l'expérimentation universelle de 
la vie, c'est en poussant ma pensée dans toutes les direc- 
tions, en battant tous les terrains, en secouant et creusant 
toute chose, en regardant se dérouler successivement les 
flots de cet éternel océan, en jetant de côté et d'autre un 
regard curieux et ami. J'ai la conscience que j'ai tout pris 
de l'expérience; mais il m'est impossible de dire par 
quelle voie j'y suis arrivé, de quels éléments j'ai composé 
cet ensemble (qui peut avoir très peu de valeur sans doute, 



U8 L'AVENIR DE LA SCIENCE, 

mais qui enfin est ma vie). Balancement de toute chose, 
tissu intime, vaste équation où la variable oscille sans 
cesse par l'accession de données nouvelles, telles sont les 
images par lesquelles j'essaie de me représenter le fait, 
sans me satisfaire. Je sens que j'ai autant profité pour 
former ma conception générale des choses de l'étude de 
l'hébreu ou du sanskrit que de la lecture de Platon, de la 
lecture du poème de Job ou de l'Évangile, de l'Apocalypse 
ou d'une Moallaca, du Baghavat-Gita ou du Coran, que de 
Leibnitz et de Hegel, de Gœthe ou de Lamartine. Ce n'est 
pourtant pas Manou ou Koullouca-Bhatta, Antar ou 
Beidhawi, ce n'est pas la connaissance du sheva et du 
virama, du Kal et du Niphal, du Parasmaipadam et de 
VAttmanépadam qui m'ont fait ma philosophie. Mais c'est 
la vue générale et critique, c'est l'induction universelle ; 
et je sens que, si j'avais à moi dix vies humaines à mener 
parallèlement, afin d'explorer tous les mondes, moi étant 
là au centre, humant le parfum de toute chose, jugeant 
et comparant, combinant et induisant, j'arriverais au sys- 
tème des choses (68). Eh bien ! ce que nul individu ne 
peut faire, l'humanité le fera; car elle est immortelle, 
tous travaillent pour elle. L'humanité arrivera à percevoir 
la vraie physionomie des choses^ c'est-à-dire à la vérité dans 
tous les ordres. Dites donc que ceux qui auront contribué 
à cette œuvre immense, qui auront poli une des faces de 
ce diamant, qui auront enlevé une parcelle des scories 
qui voilent son éclat natif, ne sont que des pédants, des 
oisifs, des esprits lourds qui perdent leur temps, et qui, 
n'étant pas bons pour faire leur chemin dans le monde des 
vivants, se réfugient dans celui dos momies et des nécropoles ! 
Philosopher, c'est savoir les choses; c'est, suivant la belle 
expression de Cuvier, instruire le monde en théorie. Je crois 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 149 

comme Kant que toute démonstration purement spéculative 
n'a pas plus de valeur qu'une démonstration mathéma- 
tique, et ne peut rien apprendre sur la réalité existante. 
La philologie (69) est la science exacte des choses de l'esprit. 
Elle est aux sciences de l'humanité ce que la physique et 
la chimie sont à la science philosophique des corps. 

C'est ce que n'a pas suffisamment compris un esprit 
distingué d'ailleurs par son originalité et son honorable 
indépendance, M. Auguste Comte. Il est étrange qu'un 
homme préoccupé surtout de la méthode des sciences 
physiques et aspirant à transporter cette méthode dans 
les autres branches de la connaissance humaine, ait conçu 
la science de l'esprit humain et celle de l'humanité de la 
façon la plus étroite, et y ait appliqué la méthode la plus 
grossière. 

M. Comte n'a pas compris l'infinie variété de ce fond 
fuyant, capricieux, multiple, insaisissable, qui est la 
nature humaine. La psychologie est pour lui une science 
sans objet, la distinction des faits psychologiques et phy- 
siologiques, la contemplation de l'esprit par lui-même, 
une chimère. La sociologie résume toutes les sciences de 
l'humanité : or la sociologie n'est pas pour lui la con- 
statation sévère, patiente, de tous les faits de la nature 
humaine; la sociologie n'est pas (c'est M. Comte qui 
parle) cette incohérente comjiilation de faits qu'on appelle 
histoire, à laquelle préside la plus radicale irrationalité. 
Elle se contente d'emprunter des exemples à cette indi- 
geste compilation, puis se met à l'ouvrage sur ses propres 
frais, sans se soucier de connaissances littéraires fort 
inutiles. La méthode de M. Comte dans les sciences de 
rhumanité est donc le pur a priori (70). M. Comte, au 
lieu de suivre les lignes infiniment flexueuscs de la 



150 L'AVENIR DE LA SCIENCE. 

marche des sociétés humaines, leurs embranchements, 
leurs caprices apparents, au lieu de calculer la résultante 
définitive de cette immense oscillation, aspire du premier 
coup à une simplicité que les lois de l'humanité présen- 
tent bien moins encore que les lois du monde physique. 
M. Comte fait exactement comme les naturalistes hypo- 
thétiques qui réduisent de force à la ligne droite les 
nombreux embranchements du règne animal. L'histoire 
de l'humanité est tracée pour lui, quand il a essayé de 
prouver que l'esprit humain marche de la théologie à 
la métaphysique et de la métaphysique à la science posi- 
tive. La morale, la poésie, les religions, les mythologies, 
tout cela n'a aucune place, tout cela est pure fantaisie sans 
valeur. Si la nature humaine était telle que la conçoit 
M. Comte, toutes les belles âmes convoleraient au suicide ; 
il ne vaudrait pas la peine de perdre son temps à faire 
aller une aussi insignifiante manivelle. M. Comte croit bien 
comme nous qu'un jour la science donnera un symbole à 
l'humanité ; mais la science qu'il a en vue est celle des 
Galilée, des Descartes, des Newton, restant telle qu'elle 
est. L'Évangile, la poésie n'auraient plus ce jour-là rien 
à faire. M. Comte croit que l'homme se nourrit exclusi- 
vement de science, que dis-je? de petits bouts de phrase 
comme les théorèmes de géométrie, de formules arides. 
Le malheur de M. Auguste Comte est d'avoir un système, 
et de ne pas se poser assez largement dans le plein milieu 
de l'esprit humain, ouvert à toutes les aires de vents. Pour 
faire l'histoire de l'esprit humain il faut être fort lettré. 
Les lois étant ici d'une nature très délicate, et ne se pré- 
sentant point de face comme dans les sciences physi- 
ques, la faculté essentielle est celle du critique littéraire, 
la délicatesse du tour (c'est le tour d'ordinaire qui exprime 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 151 

le plus), la ténuité des aperçus, le contraire en un mot 
de l'esprit géométrique. Que dirait M. Comte d'un physi- 
cien qui se contenterait d'envisager en gros la physionomie 
des faits de la nature, d'un chimiste qui négligerait la 
balance? Et ne commet-il pas semblable faute, quand il 
regarde comme inutiles toutes ces patientes explorations du 
passé, quand il déclare que c'est perdre son temps d'étu- 
dier les civilisations qui n'ont point de rapport direct 
avec la nôtre, qu'il faut seulement étudier l'Europe pour 
déterminer la loi de l'esprit humain, puis appliquer cette 
loi a priori aux autres développements ? En cela, M. Comte 
est plus influencé qu'il ne pense par la vieille théorie histo- 
rique des Quatre Empilées, qui se trouve en germe dans le 
livre apocryphe de Daniel (71), et qui depuis Bossuet a 
eu le privilège de former la base de l'enseignement catho- 
lique. Il s'imagine que l'humanité a bien réellement 
traversé les trois états du fétichisme, du polythéisme, du 
monothéisme, que les premiers hommes furent cannibales, 
comme les sauvages, etc. Or, cela est inadmissible. Les 
pores de la race sémitique eurent, dès l'origine, une ten- 
dance secrète au monothéisme ; les Védas, ces chants 
incomparables, donnent très réellement l'idée des premières 
aspirations de la race indo-germanique. Chez ces races, la 
moralité date des premiers jours. En un mot, M. Comte 
n'entend rien aux sciences de l'humanité, parce qu'il n'est 
pas philologue. 

M. Proudhon, bien qu'ouvert à toute idée, grâce à 
l'extrême souplesse de son esprit, et capable de comprendre 
tour à tour les aspects les plus divers des choses, ne me 
semble pas non plus par moments avoir conçu la science 
d'une manière assez large. Nul n'a mieux compris que lui 
que la science seule est désormais possible; mais sa science 



i:2 L'AVENIR DE LA SCIENCE. 

n'est ni poétique ni religieuse; elle est trop exclusivement 
abstraite et logique. M. Proudhon n'est pas encore assez 
dégagé de la scolastique du séminaire; il raisonne beau- 
coup ; il ne semble pas avoir compris suffisamment que, 
dans les sciences de l'humanité, l'argumentation logique 
n'est rien, et que la finesse d'esprit est tout. L'argumen- 
tation n'est possible que dans une science comme la géo- . 
métrie, où les principes sont simples et absolument 
vrais, sans aucune restriction. Mais il n'en est pas ainsi- 
dans les sciences morales, où les principes ne sont que 
des à-peu-près, des expressions imparfaites, posant plus 
ou moins, mais jamais à plein sur la vérité. Le jour 
donné à la pensée est ici la seule démonstration pos- 
sible. La forme, le style sont les trois quarts de la 
pensée, et cela n'est pas un abus, comme le prétendent 
quelques puritains. Ceux qui déclament contre le style et 
la beauté de la forme dans les sciences philosophiques et 
morales méconnaissent la vraie nature des résultats de 
ces sciences et la délicatesse de leurs principes. En géo- 
métrie, en algèbre» on peut sans crainte s'abandonner au 
jeu des formules, sans s'inquiéter, dans le courant du rai- 
sonnement, des réalités qu'elles représentent. Dans les 
sciences morales, au contraire^ il n'est jamais permis de 
se confier ainsi aux formules, de les combiner indéfini- 
ment, comme faisait la vieille théologie, en étant sûr que 
le résultat qui en sortira sera rigoureusement vrai. Il ne 
sera que logiquement vrai, et pourra même n'être pas 
aussi vrai que les principes : car il se peut que la con- 
séquence porte uniquement sur la part d'erreur ou de 
malentendu qui était dans les principes, mais suffisam- 
ment cachée pour que le principe fût acceptable. Il se peut 
donc qu'en raisonnant très logiquement, on arrive dans 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 153 

les sciences morales à des conséquences absolument 
fausses en partant de principes suffisamment vrais. Les 
livres faits pour défendre la propriété par le raisonnement 
sont aussi mauvais que ceux qui l'attaquent par la même 
méthode. Le vrai, c'est que le raisonnement ne doit pas 
être écouté en cet ordre de choses, c'est que les résultats 
du raisonnement ne sont ici légitimes qu'à la condition 
d'être contrôlés à chaque pas par l'expérience immédiate. 
Et toutes les fois qu'on se voit mené par la logique à des 
conséquences extrêmes, il ne faut pas s'en effrayer; car 
les faits aperçus finement sont ici le seul critérium de 
vérité. 



IX 



Que signifient donc ces vains et superficiels mépris? 
Pourquoi le philologue, manipulant les choses de l'huma- 
nité, pour en tirer la science de l'humanité, est-il 
moins compris que le chimiste et le physicien, 
manipulant la nature, pour arriver à la théorie de 
la nature? Assurément c'est une bien vaine existence 
que celle de l'érudit curieux qui a passé sa vie à 
s'amuser doctement et à traiter frivolement des choses sé- 
rieuses. Les gens du monde ont quelque raison de ne voir 
en ce rôle qu'un tour de force de mémoire, bon pour ceux 
qui n'ont reçu en partage que des qualités secondaires. 
Mais leur vue est courte et bornée, en ce qu'ils ne s'aper- 
çoivent pas que la polymathie est la condition de la haute 
intelligence esthétique, morale, religieuse, poétique. Un& 



154 L'AVENIR DE LA SCIENCE. 

philosophie qui croit pouvoir tout tirer de son propre 
sein, c'est-à-dire de l'étude de l'âme et de considérations 
purement abstraites, doit nécessairement mépriser l'éru- 
dition, et la regarder comme préjudiciable aux progrès de 
la raison. La mauvaise humeur de Descartes, de Male- 
branche et en général des cartésiens contre l'érudition, est à 
€e point de vue légitime et raisonnable. Il était d'ailleurs 
difficile au xvn® siècle de deviner la haute critique et le 
grand esprit de la science. Leibnitz le premier a réalisé 
dans une belle harmonie cette haute conception d'une 
philosophie critique^ que Bayle n'avait pu atteindre par 
trop de relâchement d'esprit. Le xix® siècle est appelé à la 
réaliser et à introduire le positif dans toutes les branches 
de la connaissance. La gloire de M. Cousin sera d'avoir 
proclamé la critique comme une méthode nouvelle en phi- 
losophie, méthode qui peut mener à des résultats tout 
aussi dogmatiques que la spéculation abstraite. L'éclectisme 
ne s'est affaibli que le jour où des nécessités extérieures, 
auxquelles il n'a pas pu résister, l'ont forcé à embrasser 
-exclusivement certaines doctrines particulières, qui l'ont 
rendu presque aussi étroit qu'elles mêmes, et à se couvrir 
de quelques noms, qu'on doit honorer autrement que par 
le fanatisme. Tel n'était pas le grand éclectisme des cours 
de 1828 et 1829, et de la préface à Tennemann. La nou- 
velle génération philosophique comprendra la nécessité de 
se transporter dans le centre vivant des choses, de ne 
plus faire de la philosophie un recueil de spéculations 
sans unité, de lui rendre enfin son antique et large accep- 
tion, son éternelle mission de donner à l'homme les vérités 
vitales. 

La philosophie, en effet, n'est pas une science à part ; 
c'est un côté de toutes les sciences. 11 faut distinguer dans 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 155 

chaque science la partie technique et spéciale, qui n'a de 
valeur qu'en tant qu'elle sert à la découverte et à l'expo- 
sition, et les résultats généraux que la science en ques- 
tion fournit pour son compte à la solution du problème 
des choses. La philosophie est cette tête commune, cette 
région centrale du grand faisceau de la connaissance 
humaine, où tous les rayons se touchent dans une lumière 
identique. Il n'est pas de ligne qui, suivie jusqu'au bout, 
ne mène à ce foyer. La psychologie, que l'on s'est habitué 
à considérer comme la philosophie tout entière n'est après 
tout qu'une science comme une autre; peut-être n'est-ce 
même pas celle qui fournit les résultats les plus philo- 
sophiques. La logique entendue comme l'analyse de la 
raison n'est qu'une partie de la psychologie; envisagée 
comme un recueil de procédés pour conduire l'esprit à 
la découverte de la vérité, elle est tout simplement inutile, 
puisqu'il n'est pas possible de donner des recettes pour 
trouver le vrai. La culture délicate et l'exercice multiple de 
l'esprit sont à ce point de vue la seule logique légitime. 
La morale et la théodicée ne sont pas des sciences à 
part ; elles deviennent lourdes et ridicules, quand on veut 
les traiter suivant un cadre scientifique et défini : elles ne 
devraient être que le son divin résultant de toute chose, 
ou tout au plus l'éducation esthélique des instincts purs 
de l'âme, dont l'analyse rentre dans la psychologie. De 
quel droit donc formerait-on un ensemble ayant droit de 
s'appeler philosophie, puisque cet ensemble, dans les seules 
limites qu'on puisse lui assigner, a déjà un nom particulier, 
qui est la psychologie (72). 

L'antiquité avait merveilleusement compris cette haute 
et large acception de la philosophie. La philosophie était 
pour elle le sage, le chercheur, Jupiter sur le mont Ida, 



^ 



156 L'AVENIR DE LA SCIENCE, 

le spectateur dans !e monde. « Parmi ceux qui accourent 
aux panégyres de la Grèce, les uns y sont attirés par le 
désir de combattre et de disputer la palme; les autres 
y viennent pour leurs affaires commerciales ; quelques-uns- 
enfin ne s'y rendent ni pour la gloire, ni pour le profit, 
mais POUR voir ; et ceux-là sont les plus nobles, car le spec- 
tacle est pour eux, et eux n'y sont pour personne. De 
même en entrant dans la vie, les uns aspirent à se mêler 
à la lutte, les autres sont ambitieux de faire fortune ; mais 
il est quelques âmes d'élite qui, méprisant les soins vul- 
gaires, tandis que la plèbe des combattants se déchire 
dans l'arène, s'envisagent comme spectateurs dans le vaste 
» fimphithéâtre de l'univers. Ce sont les philosophes (73) ». 
M \V^ — Jamais la philosophie n'a été plus parfaitement 
définie. 

A l'origine de la recherche rationnelle, le mot de phi- 
losophie pouvait sans inconvénient désigner l'ensemble 
de la connaissance humaine. Puis, quand chacune des 
séries d'études devint assez étendue pour absorber des vies 
entières et présenter un côté de la vie universelle, chaque 
branche devint une science indépendante, et laissa le tronc 
commun appauvri par ces retranchements successifs. Les 
fruits mûrs, après avoir grandi de la sève commune, se 
détachaient de la tige et laissaient l'arbre dépouillé. La 
philosophie ne conserva ainsi que les notions les moins 
déterminées, celles qui n'avaient pu se grouper en unité& 
distinctes, et qui n'avaient guère d'autre raison de se 
trouver réunies sous un nom commun que l'impossi- 
bilité où l'on était de ranger chacune d'elles sous un 
autre nom. Il est temps de revenir à l'acception antique, 
non pas sans doute pour renfermer de nouveau dans 
la philosophie toutes les sciences particulières avec leurs 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 157 

infinis détails, mais pour en faire le centre commun des 
conquêtes de l'esprit humain, l'arsenal des provisions 
vitales. Qui dira que l'histoire naturelle, l'anatomie et la 
physiologie comparées, l'astronomie, l'histoire et surtout 
l'histoire de l'esprit humain, ne donnent pas au penseur 
des résultats aussi philosophiques que l'analyse de la mé- 
moire, de l'imagination, de l'association des idées? Qui 
osera prétendre que Geoffroy Saint Hilaire, Cuvier, les 
Humboldt, Gœthe, Herder, n'avaient pas droit au titre de 
philosophes au moins autant que Dugald-Stewart ou Con- 
dillac? Le philosophe, c'est l'esprit saintement curieux de 
toute chose; c'est le gnostique dans le sens primitif et 
élevé de ce mot ; le philosophe, c'est le penseur, quel que 
soit l'objet sur lequel s'exerce sa pensée. 

Certes nous sommes loin du temps où chaque penseur 
résumait sa philosophie dans un Ilspl ouaeoiq. Si nous 
concevons que l'esprit humain, dans sa légitime impa- 
tience et sa naïve présomption, ait cru pouvoir, dès ses 
premiers essais et en quelques pages, tracer le système 
de l'univers, les patientes investigations de la science 
moderne, les innombrables ramifications des problèmes, 
les bornes des recherches reculant avec celles des décou- 
vertes, l'infiiiité des choses en un mot, nous font croire 
volontiers que le tableau du monde devrait être infini 
^omtne le monde lui même. Un Aristote est de nos jours 
impossible Non seulement l'alliance des études psycholo- 
giques et morales avec les sciences physiques et mathé- 
matiques est devenue un rare phénomène; mais une 
^subdivision assez restreinte quant à son objet d'une 
branche de la connaissance humaine est souvent elle- 
même un cliamp trop vaste pour les travaux d'une vie 
iaborieuse et d'un esprit pénétrant. Je n'entends point 



158 L'AVENIR DE LA SCIENCE. 

que ce soit là une critique : cette marche de la science 
est légitime. Au syncrétisme primitif, à l'étude vague 
et approximative doit succéder la rigueur de la scrupu- 
leuse analyse. L'étude superficielle du tout doit faire place 
à l'examen approfondi et successif des parties ; mais il 
faut se garder de croire que là se ferme le cercle de l'es- 
prit humain, et que la connaissance des détails en soit le 
terme définitif. Si le but de la science était de compter les 
lâches de l'aile d'un papillon, ou d'énumérer dans une 
langue souvent barbare les diverses espèces de la flore 
d'un pays, il vaudrait mieux, ce semble, revenir à la dé- 
finition platonicienne et déclarer qu'il n'y a pas de science 
de ce qui passe. Il est bon sans doute que l'étude expéri- 
mentale se disperse par l'analyse sur toutes les indivi- 
dualités de l'univers, mais c'est à condition qu'un jour 
elle se recueille en une parfaite synthèse, bien supérieure 
au syncrétisme primitif, parce qu'elle sera fondée sur la 
connaissance distincte des parties. Quand la dissection 
aura été poussée jusqu'à ses dernières Hmites (et on peut 
croire que dans quelques sciences cette limite a été at 
teinte), alors on commencera le mouvement de comparai- 
son et de recomposition. Nous aurons eu l'œuvre humi- 
liante et laborieuse : et pourtant, quand l'avenir nous aura 
dépassés en profitant de nos travaux, on reprochera peut- 
être aussi durement à la science du xvin® et du xix® siècle 
d'avoir été minutieuse et pragmatique, que nous repro- 
chons aux anciens d'avoir été sommaires et hypothé- 
tiques. Tant il est difficile de savoir apprécier la néces- 
sité et la légimité des révolutions successives de l'esprit 
humain. 

Une conséquence de cette méthode fragmentaire et par- 
tielle de la science moderne a été de bannir de la philo- 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 15î> 

Sophie la cosmologie, qui, à l'origine, la constituait presque 
tout entière. Celui qu'on regarde ordinairement comme 
le fondateur de la philosophie rationnelle. Thaïes, ne se- 
rait plus aujourd'hui appelé philosophe. Nous nous croyons 
obligés de faire deux ou trois parts dans des vies scienti- 
fiques comme celles de Descartes et de Leibnitz ou même 
de Newton (bien que chez celui-ci la part de philosophie 
pure soit déjà beaucoup plus faible), et pourtant ces vies 
ont été parfaitement unes, et le mot par lequel s'est expri- 
mée leur unité a été celui de philosophie. 11 n'est plus 
temps sans doute de réclamer contre cette élimination 
nécessaire : la philosophie, après avoir renfermé dans son 
sein toutes les sciences naissantes, a dû les voir se séparer 
d'elle, aussitôt qu'elles sont arrivées à un degré suffisant 
de développement. Viendra-t-il un jour où elles y rentre- 
ront, non pas avec la masse de leurs détails, mais avec 
leurs résultats généraux ; un jour où la philosophie sera 
moins une science à part qu'une face de toutes les sciences, 
une sorte de centre lumineux où toutes les connaissances 
humaines se rencontreront par leur sommet en diver- 
geant à mesure qu'elles descendront aux détails ? La 
loi régulière du progrès, prenant son point de départ 
dans le syncrétisme, pour arriver à travers l'analyse, qui 
seule est la méthode légitime, à la synthèse, qui seule a une 
valeur philosophique, pourrait le faire espérer. L'appari- 
tion d'un ouvrage comme le Cosmos de M. de Humboldt, 
où un seul savant, renouvelant au xix^ siècle la tentative 
de Timée ou de Lucrèce, tient sous son regard le Cosmos 
dans sa totalité, prouve qu'il est encore possible de res- 
saisir l'unité cosmique perdue sous la multitude infinie 
des détails. Si le but de la philosophie est la vérité sur le 
système général des choses, comment serait-elle indifïé- 



460 L'AVENIR DE LA SCIENCE, 

rente à la science de l'univers? La cosmologie n'est-elle 
pas sacrée au même titre que les sciences psychologiques ? 
Ne soulève-t-elle pas des problèmes dont la solution est 
aussi impérieusement exigée par notre nature que celle 
des questions relatives à nous-mêmes et à la cause pre- 
mière ? Le monde n'est-il pas le premier objet qui excite 
Ja curiosité de l'esprit humain, n'aiguise-t-il pas tout d'a- 
bord cet appétit de savoir, qui est le trait distinctif de 
notre nature raisonnable, et qui fait de nous des êtres 
capables de philosopher ? Prenez les mythologies, qui 
nous donnent la vraie mesure des besoins spirituels de 
l'homme ; elles s'ouvrent toutes par une cosmogonie ; les 
mythes cosmologiques y occupent une place au moins 
aussi considérable que les mythes moraux et les théolo- 
goumènes. Et déjà même de nos jours, bien que les 
sciences particulières soient loin d'avoir atteint leur forme 
définitive, combien de données inappréciables n'ont-elles 
pas fournies à l'esprit qui aspire à savoir philosophique- 
ment ? Celui qui n'a point appris de la géologie l'his- 
toire de notre globe et des êtres qui l'ont successivement 
peuplé ; de la physiologie, les lois de la vie ; de la zoologie 
et de la botanique, les lois des formes de l'être, et le plan 
général de la nature animée (74); de l'astronomie, la 
structure de l'univers ; de l'ethnographie, et de l'histoire, 
la science de l'humanité dans son devenir ; celui-là peut-il 
se vanter de connaître la loi des choses, que dis-je? de 
connaître l'homme, qu'il n'étudie qu'abstraitement et 
dans ses manifestations individuelles? 

Je vais éclairer par un exemple la manière dont on 
pourrait faire servir les sciences particulières à la solu- 
tion d'une question philosopViique. Je choisis le problème 
qui, depuis les premières années où j'ai commencé à phi- 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 161 

losopher, a le plus préoccupé ma pensée, le problème 
des origines de l'humanité. 

Il est iadubilable que l'humanité a commencé d'exister. 
11 est indubitable aussi que l'apparition de l'humanité sur 
la terre s'est faite en verlu des lois permanentes de la 
nature (7o), et que les premiers faits de sa vie psycho- 
logique et physiologique, bien que si étrangement diffé- 
rents de ceux qui caractérisent l'état actuel, étaient le 
développement pur et simple des lois qui régnent encore 
aujourd'hui, s'exerçant dans un milieu profondément dif- 
férent. Il y a donc là un problème, important s'il en fut 
jamais, et de la solution duquel sortiraient des données 
capitales sur tout le sens de la vie humaine. Or ce pro- 
blème se divise à mes yeux en six questions subordonnées, 
lesquelles devraient toutes se résoudre par des sciences 
diverses : 

1° Question ethnographique. — Si et jusqu'à quel 
point les races actuelles sont réductibles l'une à l'autre. 
Y a-t-il eu plusieurs centres de création ? Quels sont- 
ils ? etc. — Il faudrait donc que le chercheur possédât 
l'ensemble de toute l'ethnographie moderne, dans ses 
parties certaines et hypothétiques, et les connaissances 
d'anatomie et de linguistique sans lesquelles l'ethnogra- 
phie est impossible. 

2"^ Question chronologique. — A quelle époque l'huma- 
nité ou chaque race est-elle apparue sur la terre? — Cette 
question devrait se résoudre par le balancement de deux 
moyens : d'une part, les données géologiques ; de l'autre, 
les données fournies par les chronologies antiques et 
surtout par les monuments. Il faudrait donc que l'auteur 
fût savant en géologie, et très versé dans les antiquités de 
la Chine, de l'Egypte, de l'Inde, des Hébreux, etc. 

11 



162 L'AVENIR DE LA SCIENCE. 

3° Question géographique. — A quels points du globe 
l'humanité ou les diverses races ont-elles pris leur point 
de départ? — Ici serait nécessaire la connaissance de la 
géographie dans sa partie la plus philosophique, et sur- 
tout la science la plus approfondie des antiques littéra- 
tures et des traditions des peuples. Les langues fournissant 
l'élément capital, il faudrait que l'auteur fût habile lin- 
guiste, ou du moins possédât les résultats acquis par la 
philologie comparée. 

4^ Question physiologique, — Possibilité et mode d'ap- 
parition de la vie organique et de la vie humaine. Lois 
qui ont produit cette apparition, laquelle se continue en- 
core dans les recoins de la nature. — Il faudrait, pour 
aborder ce côté de la question, posséder à fond la physio- 
logie comparée, et être capable d'avoir un avis sur la 
question la plus délicate de cette science. 

5° Question psychologique. — État de l'humanité et de 
l'esprit humain à ses premiers jours. Langues primitives. 
Origine de la pensée et du langage. Pénétration la plus 
intime des secrets de la psychologie spontanée, haute 
habitude de la psychologie et des sciences philosophiques, 
étude expérimentale de l'enfant et du premier exercice 
de sa raison, étude expérimentale du sauvage, par consé- 
quent connaissance étendue des voyages, et autant que 
possible avoir voyagé soi-même chez les peuples primi- 
tifs, qui menacent chaque jour de disparaître, au moins 
avec leur spontanéité native ; connaissance de toutes les 
littératures primitives, génie comparé des peuples, litté- 
rature comparée, goût délicat et scientifique, finesse et 
spontanéité ; nature enfantine et sérieuse, capable de 
s'enthousiasmer du spontané et de le reproduire en soi 
au sein même du réfléchi. 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 163 

6^ Question historique. — Histoire de l'humanité avant 
l'apparition définitive de la réflexion. 

Je suis convaincu qu'il y a une science des origines 
de l'humanité qui sera construite un jour, non par la spé- 
culation abstraite, mais par la recherche scientifique. 
Quelle est la vie humaine qui dans l'état actuel de la 
science suffirait à explorer tous les côtés de cet unique 
problème ! Pourtant comment le résoudre sans l'étude 
scientifique des données positives? Et si on ne l'a pas 
résolu, comment dire qu'on sait l'homme et l'humanité? 
Celui qui, par un essai même très imparfait contribuerait 
à la solution de ce problème, ferait plus pour la philo- 
sophie que par cinquante années de méditations méta- 
physiques. 



La psychologie, telle qu'on Ta entendue jusqu'ici, me 
seml)le avoir été conçue d'une façon assez étroite et 
n'avoir pas amené ses plus importants résultats (76) . Et 
d'abord, elle s'est généralement bornée à étudier l'esprit 
humain dans son complet développement et tel qu'il est 
de nos jours. Ce que font la physiologie et l'anatomie 
pour les corps organisés, la psychologie l'a fait pour les 
phénomènes de l'âme, avec les différences de méthode ré- 
clamées par des objets si divers. Or, de même qu'à côté de 
la science des organes et de leurs opérations, il y en a une 
autre qui embrasse l'histoire de leur formation et de leur 
développement, de même à côté de la psychologie qui 



164 L'AVENIR DE LA SCIENCE, 

décrit et classifie les phénomènes et les fonctions de 1 amc^ 
il y aurait une embryogénie de Vesprit humain, qui étu- 
dierait l'apparition et le premier exercice de ces facultés 
dont l'action, maintenant si régulière, nous fait presque, 
oublier qu'elles n'ont été d'abord que rudimentaires. Une 
telle science serait sans doute plus difficile et plus hypo- 
thétique que celle qui se borne à constater l'état présent 
de la conscience. Toutefois il est des moyens sûrs qui 
peuvent nous conduire de l'actuel au primitif, et si l'expé- 
rimentation directe de ce dernier état nous est impossible,, 
l'induction s'exerçant sur le présent peut nous faire re- 
monter à l'état qui l'a précédé et dont il n'est que l'épa- 
nouissement. En effet, si l'état primitif a disparu pour 
jamais, les phénomènes qui le caractérisaient ont encore 
chez nous leurs analogues. Chaque individu parcourt à 
son tour la ligne qu'a suivie l'humanité tout entière, et 
la série des développements de Tesprit humain est exacte- 
ment parallèle au progrès de la raison individuelle, à la 
vieillesse près, qu'ignorera toujours l'humanité, destinée 
à refleurir à jamais d'une éternelle jeunesse. Les phéno- 
mènes de l'enfance nous représentent donc les phé- 
nomènes de l'homme primitif (77). D'un autre côté, la 
marche de l'humanité n'est pas simultanée dans toutes. 
ses parties: tandis que par l'une elle s'élève à de subUmes 
hauteurs, par une autre elle se traîne encore dans les 
boues qui furent son berceau, et telle est la variété infi- 
nie du mouvement qui l'anime, que l'on pourrait à un 
moment donné retrouver dans les différentes contrées- 
habitées par l'homme tous les âges divers que nous 
voyons échelonnés dans son histoire. Les races et les 
climats produisent simultanément dans l'humanité les 
mêmes différences que le temps a montrées successives> 



L'AVExMR DE LA SCIENCE. 165 

'dans la suite de ses développements. Les phénomènes, 
par exemple, qui signalèrent l'éveil de la conscience se 
retracent dans l'éternelle enfance de ces races non per- 
fectibles, restées comme des témoins de ce qui se passa 
aux premiers jours de l'homme. Non qu'il faille dire 
absolument que le sauvage est l'homme primitif: l'en- 
fance des diverses races humaines dut être fort différente 
selon le ciel sous lequel elles naquirent. Sans doute les 
misérables êtres qui bégayèrent d'abord des sons inarticu- 
lés sur le sol malheureux de l'Afrique ou de l'Océanie 
ressemblèrent peu à ces naïfs et gracieux enfants qui 
servirent de pères à la race religieuse et théocratique des 
Sémites, et aux vigoureux ancêtres de la race philoso- 
phique et rationaliste des peuples indo-germaniques. 
Mais ces différences ne nuisent pas plus aux inductions 
générales que les variétés de caractère chez les individus 
n'entravent la marche des psychologues. L'enfant et le 
sauvage seront donc les deux grands objets d'étude de 
celui qui voudra construire scientifiquement la théorie 
■des premiers âges de l'humanité. Comment n'a-t-on pas 
compris qu'il y a dans l'observation psychologique de 
ces races, que dédaigne l'homme civilisé, une science du 
plus haut intérêt, et que ces anecdotes rapportées par les 
voyageurs, qui semblent bonnes tout au plus à amuser 
des enfants, renferment en effet les plus profonds secrets 
de la nature humaine? 

Il reste à la science un moyen plus direct encore pour 
se mettre en rapport avec ces temps reculés : ce sont les 
produits mêmes de l'esprit humain à ses différents âges, 
les monuments où il s'est exprimé lui-même, et qu'il a 
laissés derrière lui comme pour marquer la trace de ses 
•pas. Malheureusement, ils ne datent que d'une époque 



166 L'AVENIR DE LA SCIENCE, 

trop rapprochée de nous, et le berceau de l'humanité 
reste toujours dans le mystère. Comment l'homme 
aurait-il légué le souvenir d'un âge où il se possédait à 
peine lui-même, et où, n'ayant pas de passé, il ne 
pouvait songer à l'avenir ? Mais il est un monument sur 
lequel sont écrites toutes les phases diverses de cette 
Genèse merveilleuse, qui par ses mille aspects représente 
chacun des états qu'a tour à tour esquissés l'humanité, mo- 
nument qui n'est pas d'un seul âge, mais dont chaque 
partie, lors même qu'on peut lui assigner une date, ren- 
ferme des matériaux de tous les siècles antérieurs et peut 
les rendre à l'analyse ; poème admirable qui est né et s'est 
développé avec l'homme, qui l'a accompagné à chaque 
pas et a reçu l'empreinte de chacune de ses manières de 
vivre et de sentir. Ce monument, ce poème, c'est le 
langage. L'étude approfondie de ses mécanismes et de son 
histoire sera toujours le moyen le plus efficace de la 
psychologie primitive. En effet, le problème de ses ori- 
gines est identique à celui des origines de l'esprit humain, 
et, grâce à lui, nous sommes vis-à-vis des âges primitifs 
comme l'artiste qui devrait rétablir une statue antique 
d'après le moule où se dessinèrent ses formes. Sans doute 
les langues primitives ont disparu pour la science avec 
l'état qu'elles représentaient, et personne n'est désormais 
tenté de se fatiguer à leur poursuite avec l'ancienne lin- 
guistique. Mais que, parmi les idiomes dont la connais- 
sance nous est possible, il y en ait qui plus que d'autres 
aient conservé la trace des procédés qui présidèrent à 
la naissance et au développement du langage, et sur 
lesquels ait passé un travail moins compliqué de décom- 
position et de recomposition, ce n'est point là une hypo- 
thèse, c'est un fait résultant des notions les plus simples 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 167 

de la philologie comparée. Il faut le dire : l'arbitraire 
n'ayant pu jouer aucun rôle dans l'invention et la forma- 
tion du langage, il n'est pas un seul de nos dialectes les 
plus usés qui ne se rattache par une généalogie plus ou 
moins directe à un de ces premiers essais qui furent eux- 
mêmes la création spontanée de toutes les facultés hu- 
maines, « le produit vivant de tout l'homme intérieur » 
(Fr. Schlegel). Mais qui pourra retrouver la trace du 
monde primitif à travers cet immense réseau de compli- 
cation artificielle, dont se sont enveloppées quelques 
langues, à travers ces nombreuses couches de peuples et 
d'idiomes qui se sont comme superposées les unes aux 
autres dans certaines contrées? Réduit à ces données, le 
problème serait insoluble. Heureusement il est d'autres 
langues moins tourmentées par les révolutions, moins va- 
riables dans leurs formes, parlées par des peuples voués à 
l'immobiUlé, chez lesquels le mouvement des idées ne 
nécessite pas de continuelles modifications dans l'instru- 
ment des idées ; celles-là subsistent encore comme des 
témoins, non pas, hâtons-nous de le dire, de la langue 
primitive, ni môme d'une langue primitive, mais des 
procédés primitifs au moyen desquels Thommé réussit à 
donner à sa pensée une expression extérieure et sociale. 

Il y aurait donc à créer une psychologie primitive, pré- 
sentant le tableau des faits de l'esprit humain à son réveil, 
des influences par lesquelles d'abord il fut dominé, des 
lois qui régirent ses premières apparitions. Notre vulgarité 
d'aperçus nous permet à peine d'imaginer combien un tel 
état différait du nôtre, quelle prodigieuse activité recelaient 
ces organisations neuves et vives, ces consciences obscures 
et puissantes, laissant un plein jeu libre à toute l'énergie 
native de leur ressort. Qui peut, dans notre état réfléchi. 



168 L'AVENIR DE LA SCIENCE. 

avec nos raffinements métaphysiques et nos sens 'devenus 
grossiers, retrouver l'antique harmonie qui existait alors 
entre la pensée et la sensation, entre l'homme et la nature? 
A cet horizon, où le ciel et la terre se confondent, 
l'homme était dieu et le dieu était homme. Aliéné de lui- 
même, selon l'expression de Maine de Biran, l'homme 
devenait, comme dit Leibnitz, le miroir concentrique où 
se peignait cette nature dont il se distinguait à peine. Ce 
n'était pas un grossier matérialisme, ne comprenant, ne 
sentant que le corps ; ce n'était pas un spiritualisme abs- 
trait, substituant des entités à la vie; c'était une haute 
harmonie, voyant l'un dans l'autre, exprimant l'un par 
l'autre les deux mondes ouverts devant l'homme. La 
sensibilité (sympathie pour la nature, Naturgefuhl, comme 
dit Fr. Schlegel) était alors d'autant plus délicate que les 
facultés rationnelles étaient moins développées. Le sauvage 
a une perspicacité, une curiosité qui nous étonnent ; ses 
sens perçoivent mille nuances ^perceptibles, qui échap- 
pent aux sens ou plutôt à l'attention de l'homme civilisé. 
Peu familiarisés avec la nature, nous ne voyons qu'uni- 
formité là où les peuples nomades ou agricoles ont va 
de nombreuses originalités individuelles . Il faut admettre 
dans les premiers hommes un tact d'une délicatesse infi- 
nie, qui leur faisait saisir avec une finesse dont nous 
n'avons plus d'idée, les qualités sensibles qui devaient 
servir de base à l'appellation des choses. La faculté d'in- 
terprétation, qui n'est qu'une sagacité extrême à saisir 
les rapports, était en eux plus développée; ils voyaient 
mille choses à la fois. La nature leur parlait plus qu'à 
nous, ou plutôt ils retrouvaient en eux-mêmes un écho 
secret qui répondait à toutes ces voix du dehors, et les 
rendait en articulations, en paroles. De là ces brusques 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 169 

passapjes dont la trace n'est plus retrouvable par nos 
procédés lents et pénibles. Qui pourrait ressaisir ces fugi- 
tives impressions? Qui pourrait retrouver les sentiers ca- 
pricieux que parcourut l'imagination des preuiiers hommes 
et les associations d'idées qui les guidèrent dans cette œuvre 
de production spontanée, où tantôt l'homme, tantôt la na- 
ture renouaient le lil brisé des analogies, et croisaient leur 
action réciproque dans une indissoluble unité? Que dire 
encore de cette merveilleuse synthèse intellectuelle, qui 
fut nécessaire pour créer un système de métaphysique 
comme la langue sanskrite, un poème sensuel et doux 
comme l'hébreu? Que dire de cette liberté indéfinie de 
créer, de ce caprice sans limite, de cette richesse, de cette 
exubérance, de cette complication qui nous dépasse ? Nous 
ne serions plus capables de parler le sanskrit ; nos meil- 
leurs musiciens ne pourraient exécuter les octuples et 
les nonuples croches du chant des Illinois. Ages sacrés, 
âges primitifs de l'humanité, qui pourra vous com- 
prendre ! 

A la vue de ces produits étranges des premiers âges, 
de ces faits qui semblent en dehors de l'ordre accoutumé 
de Funivers, nous serions tentés d'y supposer des lois 
particulières, maintenant privées d'exercice. Mais il n'y a 
pas dans la nature de gouvernement temporaire ; ce sont 
les mômes lois qui régissent aujourd'hui le monde et 
qui ont présidé à sa constitution. La formation des diffé- 
rents systèmes planétaires et leur conservation, l'appari- 
tion des êtres organisés et de la vie, celle de l'homme 
et de la conscience, les premiers faits de l'humanité ne 
furent que le développement d'un ensemble de lois phy- 
siques et psychologiques posées une fois pour toutes, 
sans que jamais l'agent supérieur, qui moule son action 



170 L'AVENIR DE LA SCIENCE, 

dans ces lois, ait interposé une volonté spécialement 
intentionnelle dans le mécanisme des choses. Sans 
doute tout est fait par la cause première; mais la cause 
première n'agit pas par des motifs partiels, par des 
volontés particulières, comme dirait Malebranche. Ce 
qu'elle a fait est et demeure le meilleur ; les moyens 
qu'elle a une fois établis sont et demeurent les plus effi- 
caces. Mais comment, dira-t-on, expliquer par un même 
système des effets si divers? Pourquoi ces faits étranges 
qui signalèrent les origines ne se reproduisent-ils plus, 
si les lois qui les amenèrent subsistent encore? C'est 
que les circonstances ne sont plus les mêmes : les 
causes occasionnelles qui déterminaient les lois à ces 
grands phénomènes n'existent plus. En général, nous ne 
formulons les lois de la nature que pour l'état actuel, 
et l'état actuel n'est qu'un cas particulier. C'est comme 
une équation partielle tirée par une hypothèse spéciale 
d'une équation plus générale. Celle-ci renferme virtuel- 
lement toutes les autres, et a sa vérité dans la vérité 
particulière de toutes les autres. 

11 en est ainsi de toutes les lois de la nature. Appli- 
quées dans des milieux différents, elles produisent des 
effets tout divers ; que les mêmes circonstances se repré- 
sentent, les mêmes effets reparaîtront. 11 n'y a donc pas 
deux séries de lois qui s'ordonnent entre elles pour 
remplir leurs lacunes et suppléer à leur insuffisance ; il 
n'y a pas d'intérim dans la nature : la création et la 
conservation s'opèrent par les mêmes moyens, agissant 
dans des circonstances diverses. La géologie, après avoir 
longtemps recouru, pour expliquer les cataclysmes et les 
phases successives du globe à des causes différentes de 
celles qui agissent aujourd'hui, revient de toutes parts à 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 171 

proclamer que les lois actuelles ont suffi pour produire 
ces révolutions. Quelles étranges combinaisons ne durent 
pas amener ces conditions de vie qui nous paraissent 
fantastiques, parce qu'elles étaient différentes des nôtres. 
Et quand l'homme apparut sur ce sol encore créateur, 
sans être allaité par une femme, ni caressé par une 
mère, sans les leçons d'un père, sans aïeux ni patrie, 
soiige-t-on aux faits étonnants qui durent se passer au 
premier réveil de son intelligence, à la vue de cette 
nature féconde, dont il commençait à se séparer? Il dut 
y avoir dans ces premières apparitions de l'activité 
humaine une énergie, une spontanéité, dont rien ne 
saurait maintenant nous donner une idée. Le besoin, 
en effet, est la vraie cause occasionnelle de l'exercice 
de toute puissance. L'homme et la nature créèrent, 
tandis qu'il y eut un vide dans le plan des choses ; ils 
oublièrent de créer, sitôt qu'aucun besoin ne les y força. 
Ce n'est pas que dès lors ils aient compté une puissance 
de moins; mais ces facultés productives, qui à l'origine 
s'exerçaient sur d'immenses proportions, privées désor- 
mais d'aliment, se trouvent réduites à un rôle obscur, 
et comme acculées dans un recoin de la nature. Ainsi 
l'organisation spontanée, qui à l'origine fit apparaître tout 
ce qui vit, se conserve encore sur une échelle impercep- 
tible aux derniers degrés de l'échelle animale; ainsi les 
facultés spontanées de l'esprit humain vivent dans les faits 
de l'instinct, mais amoindries et presque étouffées par 
la raison réfléchie ; ainsi l'esprit créateur du langage 
se retrouve dans celui qui préside à ses révolutions : car 
la force qui fait vivre est au fond celle qui fait naître, et 
développer est en un sens créer. Si l'homme perdait le 
langage, il l'inventerait do nouveau. Mais il le trouve 



472 L'AVENIR DE LA SCIENCE. 

tout fait; dès lors sa force productive, dénuée d'objet, 
s'atrophie comme toute puissance non exercée. L'enfant 
la possède encore avant déparier; mais il la perd, sitôt 
que la science du dehors vient rendre inutile la création 
intérieure. 

Est-ce donc dresser la science de l'homme que de ne 
l'étudier, comme l'a fait la psychologie écossaise que dans 
-son âge de réflexion, alors que son originalité native est 
comme effacée par la culture artificielle, et que des mo- 
biles factices ont pris la place des puissants instincts sous 
l'empire desquels il se développait jadis avec tant d'énergie ? 

La seconde lacune que je trouve dans la psychologie, 
et qu'elle ne pourra de même combler que par l'étude 
philologique des œuvres de l'esprit humain, c'est de n3 
s'appliquer qu'à l'individu, et de ne jamais s'élever à la 
considération de l'humanité. S'il est un résultat acquis 
par l'immense développement historique de la fin du 
xyiii^ siècle et du xïx^^ c'est qu'il y a une vie de l'hu- 
manité, commue .y a une vie de l'individu; que l'histoire 
n'est pas une vaine série de faits isolés, mais une ten- 
dance spontanée vers un but idéal ; que le parfait est le 
-centre de gravitation de l'humanité comme de tout ce ani 
vit (78). Le titre de Hegel à l'immortalité sera d'avoir 
le premier exprimé avec une parfaite netteté cette force 
vitale et en un sens personnelle, que ni Vico, ni Montes- 
quieu n'avaient aperçue, que Herder lui-même n'avait 
que vaguement imaginée. Par là, il s'est assuré le titre de 
fondateur définitif de la philosophie de l'histoire. L'his- 
toire ne sera plus, désormais, ce qu'elle était pour Bossuet, 
le déroulement d'un plan particulier conçu et réalisé par 
une force supérieure à l'homme, menant l'homme qui ne 
fait que s'agiter sous elle ; elle ne sera plus ce qu'elle 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 173^ 

était pour Montesquieu, un enchaînement de faits et de- 
causes ; ce qu'elle était pour Vico, un mouvement sans 
vie et presque sans raison. Ce sera l'histoire d'un être, 
se développant par sa force intime, se créant et arrivant 
par des degrés divers à la pleine possession de lui-même. 
Sans doute il y a mouvement, comme le voulait Yico ; 
sans doute il y a des causes, comme le voulait Montes- 
quieu; sans doute il y a un plan imposé, comme le 
voulait Bossuet. Mais ce qu'ils n'avaient pas aperçu, c'est 
la force active et vivante, qui produit ce mouvement, qui 
anime ces causes, et qui, sans aucune coaction extérieure, 
par sa seule tendance au parfait, accomplit le plan provi- 
dentiel. Autonomie parfaite, création intime, vie en un 
mot : telle est la loi de l'humanité. 

Il est simple assurément, simple comme une pyramide, 
ce plan de Bossuet : commandement d'un côté, obéissance- 
de l'autre ; Dieu et l'homme, le roi et le sujet, l'ÉgHse et 
le croyant. Il est simple, mais dur, et après tout il est 
condamné. Nous ferions désormais d'inutiles efforts pour 
imaginer comment conçoivent le monde ceux qui ne 
croient pas au progrès. S'il y a pour nous une notion 
dépassée, c'est celle des nations se succédant l'une à 
l'autre, parcourant les mêmes périodes pour mourir 
à leur tour, puis revivre sous d'autres noms, et recom- 
mencer ainsi sans cesse le même rêve. Quel cauchemar 
alors que l'humanité! Quelles absurdités que les révolu- 
tions ! Quelle pâle chose que la vie ! Est-ce la peine vrai- 
ment, dans un si pauvre système, de se passionner pour 
le beau et le vrai, d'y sacrifier son repos et son bon- 
heur? Je conçois cette mesquine conception de l'existence- 
actuelle chez l'orthodoxe sévère, qui transporte toute sa 
vie au delà. Je ne la conçois Das chez le philosophe^ 



174 L'AVENIR DE LA SCIENCE. 

L'idée de l'humanité est la grande ligne de démarcation 
entre les anciennes et les nouvelles philosophies. Regardez 
bien pourquoi les anciens systèmes ne peuvent plus vous 
satisfaire, vous verrez que c'est parce que cette idée en 
est profondément absente. Il y a là, je vous le dis, toute 
une philosophie nouvelle (79). 

Du moment que l'humanité est conçue comme une 
conscience qui se fait et se développe, il y a une 'psy- 
chologie de rhumanité, comme il y a une psychologie de 
l'individu. L'apparence irrégulière et fortuite de sa marche 
ne doit pas nous cacher les lois qui la régissent. La 
botanique nous démontre que tous les arbres seraient 
quant à la forme et à la disposition de leurs feuilles et 
de leurs rameaux aussi réguliers que les conifères, sans 
les avortements et les suppressions qui, détruisant la 
symétrie, leur donnent des formes si capricieuses. Un 
fleuve irait tout droit à la mer sans les collines qui lui 
font faire tant de détours. Ainsi l'humanité, en apparence 
livrée au hasard, obéit à des lois que d'autres lois peuvent 
faire dévier, mais qui n'en sont pas moins la raison de 
son mouvement. Il y a donc une science de l'esprit 
humain, qui n'est pas seulement l'analyse des rouages 
de l'âme individuelle, mais qui est Vhistoire même de 
l'esprit humain. L'histoire est la forme nécessaire de la 
science de tout ce qui est dans le devenir, La science des 
langues, c'est l'histoire des langues ; la science des littéra- 
tures et des religions, c'est l'histoire des littératures et 
des religions. La science de l'esprit humain, c'est l'histoire 
de l'espril humain. Vouloir saisir un moment dans ces 
existences successives pour y appliquer la dissection, et 
les tenir fixement sous le regard, c'est fausser leur 
nature. Car elles ne sont pas à un moment, elles se font. 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 175 

Tel est l'esprit humain. De quel droit, pour en dresser la 
théorie, prenez vous l'homme du xix^ siècle? 11 y a, je 
le sais, des éléments communs que l'examen de tous les 
peuples et de tous les pays rendra à l'analyse. Mais ceux- 
là, par leur stabilité même, ne sont pas les plus essentiels 
pour la science. L'élément variable et caractéristique a 
bien plus d'importance, et la physiologie ne paraît si 
souvent creuse et tautologique, que parce qu'elle se borne 
trop exclusivement à ces généralités de peu de valeur, 
qui la font parfois ressembler à la leçon de philosophie du 
Bourgeois gentilhomme. La linguistique tombe dans le 
même défaut quand, au lieu de prendre les langues dans 
leurs variétés individuelles, elle se borne à l'analyse 
générale des formes communes à toutes, à ce qu'on appelle 
grammaire générale. 

Combien notre manière sèche et abstraite de traiter la 
psychologie est peu propre à mettre en lumière ces nuances 
différentielles des sentiments de l'humanité ! On dirait que 
toutes les races et tous les siècles ont compris Dieu, 
l'âme, le monde, la morale d'une manière identique (80). 
On ne songe pas que chaque nation, avec ses temples, ses 
dieux, sa poésie, ses traditions héroïques, ses croyances 
fantastiques, ses lois et ses institutions, représente une 
unité, une façon de prendre la vie, un ton dans l'huma- 
nité, une faculté de la grande âme. La vraie psychologie 
de l'humanité consisterait à analyser l'une après l'autre 
ces vies diverses dans leur complexité, et, comme chaque 
nation a d'ordinaire lié sa vie suprasensible en une gerbe 
spirituelle, qui est sa littérature, elle consisterait surtout 
dans l'histoire des littératures. Le second volume du 
Cosmos de M. de Humboldt (histoire d'un sentiment de 
l'humanité poursuivie dans toutes les races et à travers 



176 L'AVENIR DE LA SCIENCE. 

tous les siècles, dans ses variétés et ses nuances), peut elre 
considéré comme un exemple de cette psychologie histo- 
rique. La psychologie ordinaire ressemble trop à cette lit- 
térature qui, à force de représenter l'humanité dans ses 
traits généraux et de repousser la couleur locale et indivi- 
duelle, expira faute de vie propre et d'originalité. 

Je crois avoir puisé dans l'étude comparée des littéra- 
tures une idée beaucoup plus large de la nature humaine 
que celle qu'on se forme d'ordinaire. Sans doute il y a de 
l'universel et des éléments communs dans la nature 
humaine. Sans doute on peut dire qu'il n'y a qu'une 
psychologie, comme on peut dire qu'il n'y a qu'une litté- 
rature, puisque toutes les littératures vivent sur le même 
fond commun de sentiments et d'idées. Mais cet universel 
n'est pas où l'on pense, et c'est fausser la couleur des 
faits que d'appliquer une théorie raide et inflexible à 
l'homme des différentes époques. Ce qui est universel, ce 
sont les grandes divisions et les grands besoins de la 
nature ; ce sont, si j'ose le dire, les casiers naturels, rem- 
plis successivement par ces formes diverses et variables 
religion, poésie, morale, etc. A n'envisager que le passé 
de l'humanité, la religion, par exemple, semblerait essen- 
tielle à la nature humaine ; et pourtant la religion dans 
les formes anciennes est destinée à disparaître. Ce qui 
restera, c'est la place qu'elle remplissait, le besoin au- 
quel elle correspondaif, et qui sera satisfait un jour par 
quelque autre chose analogue. La morale elle-même, eii 
attachant à ce mot Facception complète et quasi évangé- 
lique que nous lui donnons, a-t-elle été une forme de 
tous les temps? Une analyse peu délicate, peu soucieuse 
de la différente physionomie des faits, pourrait l'affirmer. 
La vraie psychologie, qui prend soin de ne pas désigner 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 177 

par le même nom des faits de couleur différente quoique 
analogues, ne peut pas s'y décider. Le mot morale est-il 
applicable à la forme que revêtait l'idée du bien dans les 
vieilles civilisations arabe, hébraïque, chinoise, qu'il revêt 
encore chez les peuples sauvages, etc. ? Je ne fais pas ici 
une de ces objections banales, tant de fois répétées depuis 
Montaigne et Bayle, et où l'on cherche h établir par quel- 
ques divergences ou quelques équivoques que certains 
peuples ont manqué du sens moral. Je reconnais que le 
sens moral ou ses équivalents sont de l'essence de l'hu- 
manité ; mais je maintiens que c'est parler inexactement 
que d'appliquer la même dénomination à des faits si 
divers. 11 y a dans l'humanité une faculté ou un besoin, 
une capacité, en un mot, qui est comblée de nos jours 
par la morale, et qui l'a toujours été et le sera toujours 
par quelque chose d'analogue. .Je conçois de même pour 
l'avenir que le mot morale devienne impropre et soit rem- 
placé par un autre. Pour mon usage particulier, j'y subs- 
titue de préférence le nom d'esthétique. En face d'une 
action, je me demande plutôt si elle est belle ou laide, 
que bonne ou mauvaise, et je crois avoir là un bon cri- 
I terium; car avec la simple morale qui fait l'honnête 
i homme, on peut encore mener une assez mesquine vie. 
Quoi qu'il en soit, l'immuable ne doit être cherché que 
dans les divisions mêmes de la nature humaine, dans ses 
compartiments, si j'ose le dire, et non dans les formes 
qui s'y ajustent et peuvent se remplacer par des succé- 
danés. C'est quelque chose d'analogue au fait des substi- 
tutions chimiques, où des corps analogues peuvent tour 
à tour remplir les mêmes cadres. 

La Chine m'offre l'exemple le plus propre à éclaircir 
ce que je viens de dire. Il serait tout à fait inexact de 

12 



178 L'AVENIR DE LA SCIENCE. 

dire que la Chine est une nation sans morale, sans reli- 
gion, sans mythologie, sans Dieu ; elle serait alors un 
monstre dans l'humanité, et pourtant il est certain que 
la Chine n'a ni morale, ni religion, ni mythologie, ni 
Dieu, au sens où nous l'entendons. La théologie et le sur- 
naturel n'occupent aucune place dans l'esprit de ce peuple, 
et Confucius n'a fait que se conformer à l'esprit de sa na- 
tion en détournant ses disciples de l'étude des choses 
divines (81). Tel est le vague des idées des Chinois sur 
la Divinité que, depuis saint François Xavier, les mission- 
naires ont été dans le plus grand embarras pour trouver 
un terme chinois signifiant Dieu. Les catholiques, après 
beaucoup de tâtonnements, ont fini par s'accorder sur 
un mot; mais lorsque les protestants ont commencé, il 
y a une trentaine d'années, à traduire la Bible en chi- 
nois, les difficultés se sont de nouveau présentées. La va- 
riété des termes employés pour désigner Dieu par les 
différents missionnaires protestants devint telle qu'il fallut 
recourir a un concile, qui ne décida rien, ce semble, 
puisque M. Medhurst, qui a écrit récemment une disser- 
tation spéciale sur ce sujet, imprimée à Schang-Haï, en 
Chine, se borne encore à discuter le sens dans lequel les 
auteurs Cxassiques se servent de chacun des termes qu'on 
a proposes comme équivalents du mot Dieu. On pour- 
rait faire des observations analogues sur la morale et le 
culte, et prouver que la morale n'est guère aux yeux des 
Chinois que l'observation d'un cérémonial établi et le 
culte que le respect des ancêtres. M. Saint-Marc-Girar- 
din, comparant VOrphelin de la Chine de Voltaire à l'ori- 
ginal chmois, a fort bien fait ressortir comment la pas- 
sion et le pathétique disparaissent dans le système 
chinois, pour devenir calcul du devoir, comment la fa- 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 179 

mille y disparaît comme affection en devenant institu- 
tion (82). Une étude attentive des diverses zones affectives 
de l'espèce humaine révélerait partout non pas l'identité 
des éléments, mais la composition analogue, le même 
plan, la même disposition des parties, en proportions di- 
verses. Tel élément, principal dans telle race, n'apparaît 
dans telle autre que rudimentaire. Le mythologisme, si 
dominant dans l'Inde, se montre à peine en Chine, et 
pourtant y est reconnaissable sur une échelle infiniment 
réduite. La philosophie, élément dominant des races 
indo-germaniques, semble complètement étrangère aux 
Sémites, et pourtant, en y regardant de près, on découvre 
aussi chez ces derniers non la chose même, mais le 
germe rudimentaire. 

Au début de la carrière scientifique, on est porté à se 
figurer les lois du monde psychologique et physique 
comme des formules d'une rigueur absolue : mais le 
progrès de l'esprit scientifique ne tarde pas à modifier ce 
premier concept. L'individualisme apparaît partout ; le 
genre et l'espèce se fondent presque sous l'analyse du 
naturaliste; chaque fait se montre comme sui generis; 
le plus simple phénomène apparaît comme irréductible; 
l'ordre des choses réelles n'est plus qu'un vaste balance- 
ment de tendances produisant par leurs combinaisons 
infiniment variées des apparitions sans cesse diverses. La 
raison est la seule loi du monde ; il est aussi impossible 
de réduire en formules les lois des choses que de réduire à 
un nombre déterminé de schèmes les tours de l'orateur, 
que d'énumérer les préceptes sur lesquels l'homme moral 
dirige sa conduite vers le bien, « Sois beau (83), et alors 
fais à chaque instant ce que t'inspirera ton cœur, » voilà 
toute la morale. Toutes les autres règles sont fautives et 



180 L'AVENIR DE LA SCIENCE, 

mensongères dans leur forme absolue. Les règles géné- 
rales ne sont que des expédients mesquins pour suppléer 
à l'absence du grand sens moral, qui suffît à lui seul pour 
révéler en toute occasion à l'homme ce qui est le plus 
beau. C'est vouloir suppléer par des instructions préparées 
d'avance à la spontanéité intime. La variété des cas dé- 
joue sans cesse toutes les prévisions. Rien, rien ne rem- 
place l'àme : aucun enseignement ne saurait suppléer 
chez l'homme à l'inspiration de sa nature. 

La psychologie telle qu'on l'a faite jusqu'à nos jours, 
est à la vraie psychologie historique, ce que la philologie 
comparée des Bopp et des G. de Humboldt est à cette 
maigre partie de la dialectique qu'on appelait autrefois 
grammaire comparée. Ici l'on prenait la langue comme 
une chose pétrifiée, arrêtée, stéréotypée dans ses formes, 
comme quelque chose de fait et que l'on supposait avoir 
été et devoir toujouis être tel qu'il était Là, au contraire, 
on prend l'organisme vivant, la variété spécifique, le 
mouvement, le devenir, l'histoire en un mot. L'histoire 
est la vraie forme de la science des langues (84). Prendre 
un idiome, à tel moment donné de son existence, peut 
être utile sans doute, s'il s'agit d'un idiome qu'on apprenne 
pour le parler. Mais s'arrêter là est aussi peu profitable à 
la science que si l'on bornait l'étude des corps organisés 
à examiner ce qu'ils sont à tel moment précis, sans 
rechercher les lois de leur développement. Sans doute, 
si les langues étaient comme les corps inanimés dévoués à 
l'immobilité, la grammaire devrait être purement lliéo- 
rique. Mais elles vivent comme l'homme et l'humanité qui 
les parlent ; elles se décomposent et se recomposent sans 
cesse ; c'est une vraie végétation intérieure, une circula- 
lion incessante du dedans au dehors et du dehors au 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 181 

dedans, un fieri continuel. Dès lors, elles ont, comme tous 
les êtres soumis à la loi de la vie changeante et succes- 
sive, leur marche et leurs phases, leur histoire en un 
mot, par suite de cette impulsion secrète qui ne permet 
point à l'homme et aux produits de son esprit de rester 
stationnaircs. 

La psychologie, de même, s'est beaucoup trop arrêtée à 
envisager l'homme au point de vue de l'être, et ne l'a 
pas assez envisagé dans son devenir. Tout ce qui vit a 
une histoire : or l'homme psychologique comme le 
corps humain, l'humanité comme l'individu, vivent et se 
renouvellent. C'est un tableau mouvant où les masses de 
couleurs, se fondant l'une dans l'autre par des dégrada- 
tions insaisissables, se nuanceraient, s'absorberaient, s'é-' 
tendraient, se limiteraient par un jeu continu. C'est une 
action et une réaction réciproques, un commerce de parties 
communes, une végétation sur un tronc commun. On 
chercherait en vain dans cet éternel devenir l'élément 
stable, auquel pourrait s'appliquer l'anatomie. Le mot 
âme, si excellent pour désigner la vie suprasensible de 
l'homme, devient fallacieux et faux, si on l'entend d'un 
fond permanent, qui serait le sujet toujours identique des 
phénomènes. C'est cette fausse notion d'un suhstratum 
fixe qui a donné à la psychologie ses formes raides et 
arrêtées. L'âme est prise pour un être fixe, permanent, 
que l'on analyse comme un corps de la nature; tandis 
qu'elle n'est que la résultante toujours variable des faits 
multiples et complexes de la vie. L'âme est le devenir indi- 
viduel, comme Dieu est le devenir universel. Il est certain 
que, s'il y avait un être constant qu'on pût appeler âme , 
comme il y a des êtres qu'on appelle spath d'Islande, 
quartz, mica, il y aurait une science nommée psychologie ^ 



182 L'AVENIR DE LA SCIENCE, 

analogue à la minéralogie. Cela est si vrai qu'en se pla- 
çant à ce point de vue, on ne doit plus faire la science 
de l'âme, car il y en a de diverses espèces, mais la science 
des âmes. Ainsi l'entendait Aristote, bien moins coupable 
pourtant qu'on ne pourrait le cnnre, car l'âme n'est guère 
pour lui que le phénomène persistant de la vie. Ainsi 
l'entendait surtout la vieille philosophie, qui poussait le 
grotesque jusqu'à constituer une science appelée pneumato- 
logie, ou science des êtres spirituels (Dieu, l'homme, 
l'ange et peut-être les animaux, disaient-ils), à peu près 
comme si en histoire naturelle on constituait une science 
qui s'occupât du cheval, de la licorne, de la baleine et du 
papillon. La psychologie écossaise évita ces niaiseries 
scolastiques ; mais elle se tint encore beaucoup trop au 
point de vue de l'être, et pas assez au point de vue du de- 
venir ; elle comprit encore la philosophie comme l'étude 
de l'homme envisagé d'une manière abstraite et absolue, 
et non comme l'étude de l'éternel fieri. La science de 
rhomme ne sera posée à son véritable jour, que lorsqu'on 
se sera bien persuadé que la conscience se fait, que d'abord 
faible, vague, non centralisée, chez l'individu comme dans 
l'humanité, elle arrive à travers des phases diverses à sa 
plénitude. On comprendra alors que la science de l'âme 
individuelle, c'est l'histoire de l'âme individuelle, et que 
la science de l'esprit humain, c'est l'histoire de l'esprit 
humain. 

Le grand progrès de la réflexion moderne a été de subs- 
tituer la catégorie du devenir à la catégorie de l'être, la con- 
ception du relatif à la conception de l'absolu, le mouve- 
ment à l'immobilité. Autrefois tout était considéré comme 
étant; on parlait de droit, de religion, de politique, de 
poésie d'une façon absolue {80). Maintenant tout est 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 183 

considéré comme en voie de se faire (86). Ce n'est pas 
qu'auparavant le devenir et le développement ne fussent 
comme aujourd'hui la loi générale ; mais on ne s'en aper- 
cevait pas. La terre tournait avant Copernic, bien qu'on la 
crût immobile. Les hypothèses substantielles précèdent 
toujours les hypothèses phénoménales. La statue égyp- 
tienne, immobile et les mains collées aux genoux, est lan- 
técédent naturel de la statue grecque, qui vit et se meut. 
Or, comment constituer l'histoire de l'esprit humain 
sans la plus vaste érudition et sans l'étude des monuments 
que chaque époque nous a laissés ? A ce point de vue, rien 
n'est inutile; les œuvres les plus insignifiantes sont sou- 
vent les plus importantes, en tant que peignant énergique- 
ment un côté des choses. C'est un étrange monument de dé- 
pressioQ morale et d'extravagance que le Talmud : eh bien, 
j'affirme qu'on ne saurait avoir une idée de ce que peut 
l'esprit humain déraillé des voies du bon sens, si l'on n'a 
pratiqué ce livre unique. Ce sont des compositions bien 
insipides que les œuvres des poètes latins des bas siècles, 
et pourtant, si on ne les a pas lus, il est impossible de se 
bien caractériser une décadence, de se figurer la couleur 
exacte des époques où la sève intellectuelle est épuisée. De 
toutes les littératures la plus pâle est, je crois, la littéra- 
ture syriaque. Il plane sur les écrits de cette nation je ne 
sais quelle suave médiocrité. Cela même en fait l'intérêt : 
aucune étude ne fait mieux comprendre Y état médiocre de 
l'esprit humain. Or la médiocrité naturelle et naïve est une 
face de la vie humaine comme une autre ; elle a le droit 
qu'on s'occupe d'elle. De telles études ont peu de valeur 
sans doute au point de vue esthétique ; elles en ont infini- 
ment au point de vue de la science. 11 y a, certes, bien 
peu à apprendre et à admirer dans les poèmes latins du 



,jag«y«.»i«vsa»uiGÉ 



184 L'AVENIR DE LA SCIENCE. 

moyen âge et en général dans toute la littérature savante 
de ce temps; et cependant peut-on dire que l'on connaît 
i'esprit humain, si l'on ne connaît les rêves qui l'occu- 
pèrent durant ce sommeil de dix siècles? 

Parmi les travaux spéciaux, relatifs aux langues sémi- 
tiques, je n'en vois aucun de plus urgent dans l'état 
actuel de la science qu'une publication complète et à 
laquelle on puisse définitivement se fier des livres de la 
petite secte gnostique qui s'est conservée à Bassora sous le 
nom de mendaïtes ou chrétiens de Saint- Jean. Ces livres ne 
renferment pas une ligne de bon sens, c'est le délire 
rédigé en style barbare et indéchiffrable. C'est précisément 
là ce qui fait leur importance. Car il est plus facile d'étu- 
/dier les natures diverses dans leurs crises que dans leur 
état normal. La régularité de la vie ne laisse voir qu'une 
surface et cache dans ses profondeurs les ressorts intimes ; 
dans les ébuUitions, au contraire, tout vient à son tour à 
la surface. Le sommeil, la foUe, le délire, le somnambu- 
lisme, l'hallucination offrent à la psychologie individuelle 
un champ d'expérience bien plus avantageux que l'état 
régulier. Car les phénomènes qui, dans cet état, sont 
comme eff'acés par leur ténuité, apparaissent dans les crises- 
extraordinaires d'une manière plus sensible par leur exagé- 
ration. Le physicien n'étudie pas le galvanisme dans les 
faibles quantités que présente la nature; mais il le 
multiplie par l'expérimentation, afin de l'étudier avec plus 
de facilité, bien sûr d'ailleurs que les lois étudiées dans 
cet état exagéré sont identiques à celles de l'état naturel.. 
De même la psychologie de l'humanité devra s'édifier sur- 
tout par l'étude des folies de l'humanité, de ses rêves, de 
ses hallucinations, de toutes ces curieuses absurdités qui se 
retrouvent à chaque page de l'histoire de l'esprit humain. 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 185 

L'esprit philosophique sait tirer philosophie de toute 
chose. On me condamnerait à me faire une spécialité de 
la science du blason, qu'il me semble que je m'en conso- 
lerais et que j'y butinerais comme en plein parterre un 
miel qui aurait sa douceur. On me renfermerait à Vin- 
cennes avec les Anecdota de Pez ou de Marlène, et le 
Spicilège de d'Achery, que je m'estimerais le plus heureux 
des hommes. J'ai commencé, et j'aurai, j'espère, le cou- 
rage d'achever un travail sur l'histoire de l'hellénisme 
chez les peuples orientaux (Syriens, Arabes, Persans, 
Arméniens, Géorgiens, etc.). Je puis affirmer sur ma cons- 
cience qu'il n'y a pas de besogne plus assommante, de 
spectacle plus monotone, de page plus pâle et moins 
originale dans l'histoire littéraire. J'espère pourtant faire 
sortir de cette insignifiante étude quelques traits curieux 
pour l'histoire de l'esprit humain; on y verra en pré- 
S3nce deux esprits profondément divers et incapables de 
se pénétrer l'un l'autre, une éducation superficielle et sans 
résultats durables, qui fera comprendre par contraste le 
fait immense de l'éducation hellénique des peuples occi- 
dentaux ; de singuliers malentendus, d'étranges contre- 
sens, décèleront des lacunes, dont la connaissance servira 
à dresser plus exactement la carte de l'esprit sémitique et 
de l'esprit indo -germanique. 

Ce serait certes une œuvre qui aurait quelque impor- 
tance philosophique que celle où un critique ferait d'après 
les sources l'histoire des Origines du christianisme: eh 
bien ! cette merveilleuse histoire qui, exécutée d'une 
manière scientifique et définitive, révolutionnerait la 
pensée, avec quoi faudra- 1- il la construire ? Avec des 
livres profondément insignifiants tels que le livre d'Hénoch,. 
le Testament des douze patriarches, le Testament de Salo- 



186 L'AVENIR DE LA SCIENCE. 

non, et, en général, les Apocryphes d'origine juive et chré- 
tienne, les paraphrases chaldaïques, la Mischna, les livres 
deutéro-canoniques, etc. Ce jour-là, Fabricius et Thilo, qui 
ont préparé une édition satisfaisante de ces textes, Bruce, 
qui a rapporté d'Abyssinie le Uvre d'Hénoch, Laurence, 
Murray et A.-G. Hoffmann, qui en ont élaboré le texte, 
auront plus avancé l'œuvre que Voltaire flanqué de tout 
le xvni® siècle. » 

Ainsi, à ce large point de vue de la science de l'esprit 
humain, les œuvres les plus importantes peuvent être 
celles qu'au premier coup d'œil on jugerait les plus insi- 
gnifiantes. Telle littérature de l'Asie, qui n'a absolument 
aucune valeur intrinsèque,, peut offrir pour l'histoire de 
l'esprit humain des résultats plus curieux que n'importe 
quelle littérature moderne. L'étude scientifique des peu- 
ples sauvages amènerait des résultats bien plus décisifs 
encore, si elle était faite par des esprits vraiment phi- 
losophiques. De même que le plus mauvais jargon- populaire 
est plus propre à initier à la linguistique qu'une langue 
artificielle et travaillée de main d'homme comme le fran- 
çais ; de même on pourrait posséder à fond des littéra- 
tures comme la littérature française, anglaise, allemande, 
italienne, sans avoir même aperçu le grand problème. Les 
orientalistes se rendent souvent ridicules en attribuant 
une valeur absolue aux littératures qu'ils cultivent. Il 
serait trop pénible d'avoir consacré sa vie à déchiffrer 
un texte difficile, sans qu'il fût admirable. D'un autre 
côlô, les esprits superficiels se pâment en voyant des 
hommes sérieux s'amuser à traduire et commenter des 
livres informes qui, à nos yeux, ne seraient qu'absurdes 
et ridicules. Les uns et les autres ont tort. 11 ne faut 
pas dire : Cela est absurde, cela est magnifique ; il faut 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 187 

dire : Gela est de l'esprit humain, donc cela à son prix. 
11 est trop clair d'abord qu'au point de vue de la science 
positive, il n'y a rien à gagner dans l'étude de l'Orient. 
Quelques heures données à la lecture d'un ouvrage moderne 
de médecine, de mathématiques, d'astronomie, seront plus 
fructueuses pour la connaissance de ces sciences que 
des années de doctes recherches, consacrées aux méde- 
cins, aux mathématiciens, aux astronomes de l'Orient (87). 
L'histoire elle-même serait à peine un motif suffisant 
pour donner de la valeur à ces études. Car d'abord 
l'histoire ancienne de l'Orient est absolument fabuleuse, 
et, en second lieu, à l'époque où elle arrive à quelque 
certitude, l'histoire politique de l'Orient devient presque 
insignifiante. Rien n'égale la platitude des historiens arabes 
et persans, qui nous ont transmis l'histoire de l'islamisme. 
Et c'est bien plus, il faut le dire, la faute de l'histoire 
que celle des historiens. Caprices de despotes absurdes et 
sanguinaires, révoltes de gouverneurs, changements de 
dynasties^ successions de vizirs, l'humanité complètement 
absente, pas une voix de la nature, pas un mouvement 
vrai et original du peuple. Que faire en ce monde de 
glace ? Certes, ceux qui s'imaginent que l'on étudie la 
littérature turque au môme titre que la littérature alle- 
mande, pour y trouver à admirer, ont bien raison de sou- 
rire de ceux qui y consacrent leurs veilles ou de les re- 
garder comme de faibles esprits, incapables d'autre chose. 
En général, les littératures modernes de l'Orient sont 
faibles et ne mériteraient pas pour elles-mêmes d'occuper 
un esprit sérieux (88). Mais elles acquièrent un grand prix 
si onconsidère qu'elles fournissent des éléments important 
pour la connaissance des littératures anciennes, et sur- 
tout pour l'étude comparée des idiomes. Rien n'est inutile, 



188 L'AVENIR DE LA SCIENCE. 

quand on sait le rapporter à sa fin; mais il faut bien 
se persuader que la médiocrité n'a de valeur que dans le 
tout dont elle fait partie. 

L'étude des littératures anciennes de l'Orient a-t-eile du 
moins une valeur propre et indépendante de l'histoire de 
l'esprit humain ? Je l'avoue, il y a dans ces vieilles pro- 
ductions de l'Asie une réelle et incontestable beauté. Job 
et Isaïe, le Ramayan et le Mahabharat, les poèmes arabes 
antéislamiques sont beaux au même titre qu'Homère. 
Or, si nous analysons le sentiment que produisent en 
nous ces œuvres antiques, à quel titre leur décernons- 
nous le prix de la beauté ? Nous admirens une médita- 
tion de M. de Lamartine, une tragédie de Schiller, un 
chant de Gœthe, parce que nous y retrouvons notre idéal. 
Est-ce notre idéal que nous trouvons également dans les 
poétiques dissertations de Job, dans les suaves cantiques 
des Hébreux, dans le tableau de la vie arabe d'An tara, 
dans les hymnes du Véda, dans les admirables épisodes 
de Nal et Damayanti, de Yadjnadatta, de Savitri, de 
la descente de la Ganga ? Est-ce notre idéal que nous 
trouvons dans une figure symbohque d'Oum ou de 
Brahma, dans une pyramide égyptienne, dans les cavernes 
d'Élora ? Non certes. Nous n'admirons qu'à la condition 
de nous reporter au temps auquel appartiennent ces mo- 
numents, de nous placer dans le milieu de l'esprit humain, 
d'envisager tout cela comme l'éternelle végétation de la 
force cachée. C'est pour cela que les esprits étroits et 
peu flexibles, qui jugent ces antiques productions en res- 
tant obstinément au point de vue moderne, ne peuvent 
se résoudre à les admirer, ou y admirent précisément ce 
qui n'est pas admirable ou ce qui n'y est pas (89). Pré- 
sentez donc le mythe des Marouths ou les visions d'Ézé- 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 189 

chiel à un homme qui n'est pas initié aux littératures 
étrangères, il les trouvera tout simplement hideuses et 
repoussantes. Voltaire avait raison, à son point de vue, 
de se moquer d'Ézéchiel (90), comme Perrault et quel- 
ques critiques d'Alexandrie avaient raison de déclarer 
Homère ridicule, et quand madame Dacier et Boileau veulent 
défendre Homère, sans sortir de cette étrange manière 
d'envisager l'antiquité, ils ont tort. Pour comprendre le 
vrai sens de ces beautés exotiques, il faut s'être identifié 
avec l'esprit humain; il faut sentir, vivre avec lui, pour 
le retrouver partout original, vivant, harmonieux jusque 
dans ses créations les plus excentriques. Champollion était 
arrivé à trouver belles les têtes égyptiennes ; les Juifs 
trouvent le Talmud plein d'une aussi haute morale que 
^ l'Evangile ; les amateurs du moyen âge admirent de gro- 
tesques statuettes devant lesquelles les profanes passent 
indifférents. Croyez-vous que ce soit là une pure illusion 
d'érudit ou d'amateur passionné ? Non ; c'est que dans 
tous les replis de ce que fait l'homme, est caché le 
rayon divin; l'observateur attentif sait l'y retrouver. 
L'autel sur lequel les patriarches sacrifiaient à Jéhova, 
pris matériellement, n'était qu'un tas de pierres ; pris 
dans sa signification humanitaire, comme symbole de la 
simplicité de ces cultes antiques et du Dieu brut et 
amorphe de l'humanité primitive, ce tas de pierres valait 
un temple de la Grèce anthropomorphique, et était certes 
mille fois plus beau que nos temples d'or et de marbre, 
élevés et admirés par des gens qui ne croient pas en Dieu. 
Un peu de bouse de vache et une poignée d'herbe kousa 
suffisent au brahmane pour le sacrifice et pour atteindre 
Dieu à sa manière. Le cippe grossier par lequel les 
Hellènes représentaient les Grâces leur disait plus de 



190 L'AVENIR DE LA SCIENCE. 

choses que de belles statues allégoriques. Les choses ne 
valent que par ce qu'y voit l'humanité, par les senti- 
ments qu'elle y a attachés, par les symboles qu'elle en a 
tirés. Cela est si vrai, que des pastiches des œuvres pri- 
mitives, quelque parfaits qu'on les suppose, ne sont pas 
beaux, tandis que les œuvres sont sublimes. Une repro- 
duction exacte de la pyramide de Ghizeh dans la plaine 
Saint-Denis serait un enfantillage. Dans les derniers temps 
de la littérature hébraïque, les savants composaient des 
psaumes imités des anciens cantiques avec une telle per- 
fection que c'est à s'y tromper. Eh bien! il faut dire que 
les vieux psaumes sont beaux, tandis que les modernes 
ne sont qu'ingénieux ; et pourtant le goût le plus exercé 
peut à peine les discerner. 

La beauté d'une œuvre ne doit jamais être envisagée 
abstraitement et indépendamment du milieu où elle est 
née. Si les chants ossianiques de Macpherson étaient au- 
thentiques, il faudrait les placer à côté d'Homère. Du 
moment qu'il est constaté qu'ils sont d'un poète du 
xvni^ siècle, ils n'ont plus qu'une valeur très médiocre. 
Car ce qui fait le beau, c'est le souffle vrai de l'huma- 
nité, et non pas la lettre. Je suppose qu'un homme 
d'esprit (c'est presque le cas d'Apollonius de Rhodes), 
pût attraper le pastiche du style homérique de manière 
à composer un poème exactement dans le même goût, un 
poème qui fût à Homère ce que les Paroles d'un Croyant 
sont à la Bible ; ce poème, aux yeux de plusieurs, de- 
vrait être supérieur à Homère ; car il serait loisible à 
l'auteur d'éviter ce que nous considérons comme des 
défauts, ou du moins les manques de suite, les contra- 
dictions. Je voudrais bien savoir comment les critiques 
absolus feraient pour prouver que ce poème est en effet 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 191 

supérieur à V Iliade, ou pour mieux dire que Vlliade vaut 
un monde, tandis que l'œuvre du moderne est destinée à 
aller moisir sur les rayons des bibliothèques, après avoir 
un instant amusé les curieux. Qu'est-ce donc qui fait la 
beauté d'Homère, puisqu'un poème absolument semblable 
au sien, écrit au xix® siècle, ne serait pas beau ? C'est que 
le poème homérique du xix^ siècle ne serait pas vrai. Ce 
n'est pas Homère qui est beau, c'est la vie homérique, la 
phase de l'existence de l'humanité décrite dans Homère. 
Ce n'est pas la Bible qui est belle ; ce sont les mœurs 
bibliques, la forme de vie décrite dans la Bible. Ce n'est 
pas tel poème de l'Inde qui est beau, c'est la vie indienne. 
Qu'admirons-nous dans le Télémaque^ Est ce l'imitation 
parfaite de la forme antique ? Est-ce telle description, 
telle comparaison empruntée à Homère ou Virgile ? Non, 
cela nous fait dire froidement et comme s'il s'agissait de 
la constatation d'un fait : « Cet homme avait bien délica- 
tement saisi le goût antique ». Ce qui provoque notre 
admiration et notre sympathie, c'est précisément ce qu'il 
y a de moderne dans ce beau livre ; c'est le génie chré- 
tien qui a dicté à Fénelon la description des champs 
Élysées; c'est cette politique si morale et si rationnelle 
devinée par miracle au milieu des saturnales du pouvoir 
absolu. 

La vraie littérature d'une époque est celle qui la peint 
et l'exprime (91). Des orateurs sacrés du temps de la Res- 
tauration nous ont laissé des oraisons funèbres imitées de 
celles de Bossuet et presque entièrement composées des 
phrases de ce grand homme. Eh bien ! ces phrases, qui 
sont belles dans l'œuvre du xvn® siècle, parce que là elles 
sont sincères, sont ici insignifiantes, parce qu'elles sont 
fausses, et qu'elles n'expriment pas les sentiments du 



192 L'AVENIR DE LA SCIENCE. 

xix^ siècle. Indépendamment de tout système, excepté 
celui qui prêche dogmatiquement le néant, le tombeau a 
sa poésie, et peut-être cette poésie n'est-elle jamais plus 
touchante que quand un doute involontaire vient se mêler 
à la certitude que le cœur porte en lui-môme, comme 
pour tempérer ce que l'affirmation dogmatique peut avoir 
de trop prosaïque. Il y a dans le demi-jour une teinte 
plus douce et plus triste, un horizon moins nettement 
dessiné, plus vague et plus analogue à la tombe. Les 
quelques pages de M. Cousin sur Santa-Rosa valent mieux 
pour notre manière de sentir qu'une oraison funèbre 
calquée sur celles de Bossuet. Une belle copie d'un tableau 
de Raphaël est belle, car elle n'a d'autre prétention que 
■de représenter Raphaël. Mais une imitation de Bossuet 
faite au xix® siècle n'est pas belle; car elle applique à 
faux des formes vraies jadis ; elle n'est pas l'expression de 
l'humanité à son époque. 

On a délicatement fait sentir combien les chefs-d'œuvre 
de l'art antique entassés dans nos musées perdaient de leur 
valeur esthétique. Sans doute puisque leur position et la 
signification qu'ils avaient à l'époque où ils étaient vrais 
faisaient les trois quarts de leur beauté. Une œuvre n'a de 
valeur que dans son encadrement, et l'encadrement de 
toute œuvre, c'est son époque. Les sculptures du Parthénon 
îie valaient-elles pas mieux à leur place que plaquées par 
petits morceaux sur les murs d'un musée ? J'admire pro- 
^ / fondement les vieux monuments religieux du moyen âge ; 
mais je n'éprouve qu'un sentiment très pénible devant ces 
modernes églises gothiques, bâties par un architecte en 
redingote, rajustant des fragments de dessins emprun- 
tés aux vieux temples. L'admiration absolue est toujours 
superficielle : nul plus que moi n'admire les Pensées do 



i 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 193 

Pascal, les Sermons de Bossuet; mais je les admire comme 
œuvres du xvii^ siècle. Si ces œuvres paraissaient de nos 
jours, elles mériteraient à peine d'être remarquées. La 
vraie admiration est historique. La couleur locale a un 
charme incontestable quand elle est vraie ; elle est insipide 
dans le pastiche. J'aime l'Alhambra et Broceliande dans 
leur vérité ; je me ris du romantique qui croit, en combi- 
nant ces mots, faire une œuvre belle. Là est l'erreur de 
Chateaubriand et la raison de l'incroyable médiocrité de 
son école. Il n'est plus lui-même lorsque, sortant de l'ap- 
préciation critique, il ciierche à produire sur le modèle 
des œuvres dont il relève judicieusement les beautés. 

Parmi les œuvres de Voltaire, celles-là sont bien oubliées, 
où il a copié les formes du passé. Qui est-ce qui lit la 
Henriade ou les tragédies en dehors du collège! Mais 
celles-là sont immortelles où il a déposé l'élégant témoi- 
gnage de sa finesse, de son immoralité, de son spirituel 
scepticisme ; car celles-là sont vraies. J'aime mieux la Fêle 
de Bdlébat ou la Pacelle, que la Mort de César ou le 
poème de Fontenoy. Infâme, tant qu'il vous plaira; c'est 
le siècle, c'est l'homme. Horace est plus lyrique dans iVwMC 
est bibenium que dans Qualem ministrum fulminis alitem. 

C'est donc uniquement au point de vue de l'esprit 
humain, en se plongeant dans son histoire non pas en 
curieux, mais par un sentiment profond et une intime 
sympathie, que la vraie admiration des œuvres primitives 
est possible. Tout point de vue dogmatique est absolu, 
toute appréciation sur des règles modernes est déplacée, 
La littérature du xvu« siècle est admirable sans doute, 
mais à condition qu'on la reporte à son milieu, au xvn^ siè- 
cle. 11 n'y a que des pédants de collège qui puis'^ent 
y voir le type éternel de la beauté. Ici comme partout. 



194 L'AVENIR DE LA SCIENCE, 

la critique est la condition de la grande esthétique. Le 
vrai sens des choses n'est possible que pour celui qui se 
place à la source même de la beauté, et, du centre de la 
nature humaine, contemple dans tous les sens, avec le 
ravissement de l'extase, ces éternelles productions dans 
leur infinie variété : temples, statues, poèmes, philoso- 
phies, religions, formes sociales, passions, vertus, souf- 
frances, amour, et la nature elle-même qui n'aurait aucune 
valeur sans l'être conscient qui l'idéalise. 

Science, art, philosophie, ne saurait plus avoir de 
sens en dehors du point de vue du genre humain. 
Celui-là seul peut saisir la grande beauté des choses, 
qui voit en tout une forme de l'esprit, un pas vers 
Dieu. Car, il faut le dire, l'humanité elle-même n'est 
ici qu'un sj'mbole : en Dieu seul, c'est-à-dire dans le 
tout, réside la parfaite beauté. Les œuvres les plus 
sublimes sont celles que l'humanité a faites collective- 
ment, et sans qu'aucun nom propre puisse s'y attacher. 
Les plus belles choses sont anonymes. Les critiques qui 
'ne sont qu'érudits le déplorent et emploient toutes les 
ressources de leur art pour percer ce mystère. Mala- 
dresse! Croyez- vous donc avoir beaucoup relevé telle 
épopée nationale parce que vous aurez découvert le nom 
du chétif individu qui l'a rédigée! Que me fait cet 
homme qui vient se placer entre l'humanité et moi? 
Que m'importent les syllabes insignifiantes de son nom? 
Ce nom lui-même est un mensonge; ce n'est pas lui, 
c'est la nation, c'est l'humanité travaillant à un point 
du temps et de l'espace, qui est le véritable auteur. 
L'anonyme est ici bien plus expressif et plus vrai ; le 
seul nom qui dût désigner l'auteur de ces œuvres spon- 
tanées, c'est le nom de la nation chez laquelle elles sont 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 195 

écloses; et celui-là, au lieu d'être inscrit au titre, l'est à 
chaque page. Homère serait un personnage réel et unique, 
qu'il serait encore absurde de dire qu'il est l'auteur de 
Ylliade : une telle composition sortie de toutes pièces 
d'un cerveau individuel, sans antécédent traditionnel, eût 
été fade et impossible; autant vaudrait supposer que 
c'est Matthieu, Marc, Luc et Jean qui ont inventé Jésus. 
(( Il n'y a que la rhétorique, a dit M. Cousin, qui puisse 
jamais supposer que le plan d'un grand ouvrage appar- 
tient à qui l'exécute. » Les rhéteurs, qui prennent tout 
par le côté littéraire, qui admirent le poème et sont 
indifférents pour la chose chantée, ne sauraient com- 
prendre la part du peuple dans ces œuvres. C'est le peuple 
qui fournit la matière, et cette matière, ils ne la voient pas. 
ou ils s'imaginent bonnement qu'elle est de l'invention du 
poète. La Révolution et l'Empire n'ont produit aucun 
poème qui mérite d'être nommé; ils ont fait bien mieux. 
Ils nous ont laissé la plus merveilleuse des épopées en 
action. Grande folie que d'admirer l'expression littéraire 
des sentiments et des actes de l'humanité et de ne pas ad- 
mirer ces sentiments et ces actes dans l'humanité ! L'hu- 
manité seule est admirable. Les génies ne sont que les 
rédacteurs des inspirations de la foule. Leur gloire est d'être 
en sympathie si profonde avec l'âme incessamment créa- 
trice, que tous les battements du grand cœur ont un 
retentissement sous leur plume. Les relever par leur 
individualité, c'est les abaisser; c'est détruire leur gloire 
véritable pour les ennoblir par des chimères. La vraie 
noblesse n'est pas d'avoir un nom à soi, un génie à soi. 
c'est de participer à la race noble des fils de Dieu, c'est 

I d'être soldat perdu dans l'armée immense qui s'avance 
à la conquête du parfait. 
I 



196 L'AVENIR DE LA SCIENCE. 

- Transporté dans ces plains champs de Thumanité, que- 
le critique verra avec pitié cette mesquine admiration 
qui s'attache plutôt à la calligraphie de l'écrivain qu'au 
génie de celui qui a dicté ! Certes la bonne critique doit 
faire aux grands hommes une large part. Ils valent 
dans l'humanité et par l'humanité. Ils sentent clairement 
et éminemment ce que tout le monde sent vaguement. 
Ils donnent un langage et une voix à ces instincts 
muets qui, comprimés dans la foule, être essentiellement 
bègue, aspirent à s'exprimer, et qui se reconnaissent dans 
leurs accents : « poète sublime, lui disent-ils, nous 
étions muets, et tu nous as donné une voix. Nous nous 
cherchions et tu nous a révélés à nous-mêmes. » Admi- 
rable dialogue de l'homme de génie et de la foule ! La 
foule lui prête la grande matière; l'homme de génie l'ex- 
prime, et en lui donnant la forme la fait être : alors la 
foule, qui sent, mais ne sait point parler, se reconnaît et 
s'exclame. On dirait un de ces chœurs de musique dia- 
loguée, où tantôt un seul, tantôt plusieurs s'alternent 
et se répondent c Maintenant c'est la voix solitaire, fluette 
et prolongée, qui roule et s'infiltre en sons pénétrants 
et doux. Puis c'est la grande explosion, en apparence 
discordante, mais puissante en effet, où la petite voix 
se continue encore, absorbée désormais dans le grand 
concert, qui à son tour la dépasse et l'entraîne. Les 
grands hommes peuvent deviner par avance ce que tous 
verront bientôt ; ce sont les éclaireurs de la grande armée ; 
ils peuvent, dans leur marche leste et aventureuse, recon- 
naître avant elle les plaines riantes et les pics élevés. 
Mais au fond, c'est l'armée qui les a portés où ils sont 
et qui les pousse en avant: c'est l'armée qui les soii- 
lient et leur donne la confiance: c'est l'armée qui ea 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 197 

eux se devance elle-même, et la conquête n'est faite 
que quand le grand corps, dans sa marche plus lente 
"nais plus assurée, vient creuser de ses millions de 
-vas le sentier qu'ils ont à peine effleuré, et camper avec 
ses lourdes masses sur le sol où ils avaient d'abord paru 
en téméraires aventuriers. 

Combien de fois d'ailleurs les grands hommes sont 
faits à la lettre par l'humanité, qui, éliminant de leur 
vie toute tache et toute vulgarité, les idéalise et les 
-consacre comme des statues échelonnées dans sa marche 
pour se rappeler ce qu'elle est et s'enthousiasmer de sa 
propre image. Heureux ceux que la légende soustrait 
ainsi à la critique ! Hélas ! il est bien à croire que si 
nous les touchions, nous trouverions aussi à leurs 
pieds quelque peu de limon terrestre. Presque toujours, 
l'admirable, le céleste, le divin, reviennent de droit à 
l'humanité. En général, la bonne critique doit se défier 
des individus et se garder de leur faire une trop grande 
part. C'est la masse qui crée; car la masse possède émi- 
nemment, et avec un degré de spontanéité mille fois 
supérieur, les instincts moraux de la nature humaine. 
La beauté de Béatrix appartient à Dante, et non à Béa- 
trix ; la beauté de Krischna appartient au génie indien, 
•et non à Krischna ; la beauté de Jésus et Marie appar- 
tient au christianisme, et non à Jésus et Marie. Sans 
doute, ce n'est pas le hasard qui a désigné tel individu 
=pour l'idéalisation. Mais il est des cas où la trame de 
l'humanité couvre entièrement la réalité primitive. Sous 
ce travail puissant, transformée par cette énergie plas- 
tique, la plus laide chenille pourra devenir le plus idéal 
papillon. 

^Ce travail de la foule est un élément trop négligé dans 



198 L'AVENIR DE LA SCIENCE. 

l'histoire de la philosophie. On croit avoir tout dit en 
opposant quelques noms propres. Mais la façon dont 
le peuple prenait la vie, le système intellectuel sur lequel 
ie temps se reposait, on ne s'en occupe pas, et là pour- 
tant est le grand principe moteur. L'histoire de l'es- 
prit humain est faite en général d'une manière beaucoup 
trop individuelle. C'est comme une scène de théâtre, 
qui se passe sur une place publique, et où l'on ne voit 
que deux ou trois personnes. Telle histoire de la philo- 
sophie allemande se croit complète en consacrant de& 
articles séparés à Kant, Fichte, Schelling, Hegel, Ha- 
mann, Herder, Jacobi, Herbart. Mais le grand entourage 
de l'humanité, où est-il? Ce serait sur ce fond perma- 
nent qu'il faudrait faire jouer les individus. L'histoire 
de la philosophie, en un mot, devrait être l'histoire des 
pensées de l'humanité. Il y a dans les idées courantes 
d'un peuple et d'un,e époque une philosopliie et une 
littérature non écrites, qu'il faudrait faire entrer en 
ligne de compte. On se figure qu'un peuple n'a de 
littérature que quand il a des monuments définis et 
arrêtés. Mais les vraies productions littéraires des peu- 
ples enfants, ce sont des idées mythiques non rédigées 
(l'idée d'une rédaction régulière et les facultés que sup- 
pose un tel travail n'apparaissent chez un peuple qu'à 
un degré de réflexion assez avancé), idées courant sur 
toute la nation, descendant la tradition par mille voies 
secrètes, et auxquelles chacun donne une forme à sa 
guise. On serait tenté de croire^ au premier coup d'oeil, 
que les peuples bretons n'ont pas de littérature, parce 
qu'il serait diflicile de fournir un catalogue étendu de livres 
bretons réellement anciens et originaux. Mais ils ont en 
efl'et toute une Uttérature traditionnelle dans leurs lé- 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 199 

gendes, leurs contes, leurs imaginations mythologiques, 
leurs cultes superstitieux, leurs poèmes flottants çà et là. 
Il en était de môme de la plupart de nos légendes hé- 
roïques, avant que, répudiées par la partie cultivée de 
la nation, elles fussent allées s'encanailler dans la Bi- 
bliothèque bleue. 

Quand on entre au Louvre dans les salles du musée 
espagnol, il y a plaisir sans doute à admirer de près 
tel tableau de Muriilo et de Ribeira. Mais il y a quelque 
chose de bien plus beau encore, c'est l'impression qui 
résulte de ces salles, de la pose ordinaire des person- 
nages, du style général des tableaux, du coloris domi- 
nant. Pas une nudité, pas un sourire. C'est l'Espagne, 
qui vit là tout entière. La grande critique devrait 
consister ainsi à saisir la physionomie de chaque 
portion de l'humanité. Louer ceci, blâmer cela, est 
d'une petite méthode. Il faut prendre l'œuvre pour ce 
qu'elle est. parfaite dans son ordre, représentant émi- 
nemment ce qu'elle représente, et ne pas lui reprocher 
ce qu'elle n'a pas. L'idée de faute est déplacée en cri- 
tique littéraire, excepté quand il s'agit de littératures tout 
à fait artificielles, comme la littérature latine de la déca- 
dence. Tout n'est pas égal sans doute; mais une pièce 
est en général ce qu'elle peut être. Il faut la placer plus 
ou moins haut dans l'échelle de l'idéal, mais ne pas 
blâmer l'auteur d'avoir pris la chose sur tel ton et par con- 
séquent de s'être refusé tel ordre de beautés. C'est Je 
point de vue d'où chaque œuvre est conçue qui peut être 
critiqué, bien plutôt que l'œuvre elle-même; car tous 
ses grands auteurs sont parfaits à leur point de vue, et 
les critiques qu'on leur adresse ne vont d'ordinaire qu'à 
leur reprocher de n'avoir pas été ce qu'ils n'étaient pas. 



200 L'AVENIR DE LA SCIENCE. 

J'ai trop répété peut-être, et pourtant je veux répéter 
encore qu'il y a une science de l'humanité, qui aurait 
bien, j'espère, autant de droits à s'appeler philosophie 
que la science des individus, science qui n'est possible 
que par la trituration crudité des œuvres de l'humanité. 
Il ne faut pas chercher d'autre sens à tant d'études 
dont le passé est l'objet. Pourquoi consacrer la plus 
noble intelligence à traduire le Bhagavata-Pourana, à 
commenter le Yaçua? Celui qui l'a fait si doctement 
vous répondra : « Analyser les œuvres de la pensée hu- 
maine, en assignant à chacune son caractère essentiel, 
découvrir les analogies qui les rapprochent les unes des 
autres, et chercher la raison de ces analogies dans la 
nature même de l'intelligence, qui, sans rien perdre de 
son unité indivisible, se multiplie par les productions 
si variées de la science et de l'art, tel est le problème 
que le génie des philosophes de tous les temps s'est at- 
taché à résoudre, depuis le jour où la Grèce a donné 
à l'homme les deux puissants leviers de l'analyse et de 
l'observation (92). » L'érudition ne vaut que par là. 
Personne n'est tenté de lui attribuer une utilité pratique ; 
la pure curiosité d'ailleurs ne suffirait pas pour l'enno- 
blir. 11 ne reste donc qu'à y voir la condition de la 
science de Fesprit humain, la science des produits de 
l'esprit humain. 

Le vulgaire et le savant admirent également une belle 
fleur : mais ils n'y admirent pas les mêmes choses. Le 
vulgaire ne voit que de vives couleurs et des formes 
élégantes. Le savant remarque à peine ces superficielles 
beautés, tant il est ravi des merveilles de la vie intime 
et de ses mystères. Ce n'est pas précisément la fleur qu'il 
admire, c'est la vie, c'est la force universelle qui s'épa- 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 201 

nouit en elle sous une de ses formes. La critique a 
admiré jusqu'ici les chefs-d'œuvre des littératures, comme 
nous admirons les belles formes du corps humain. La 
critique de l'avenir les admirera comme l'anatomiste, 
qui perce ces beautés sensibles pour trouver au delà, 
dans les secrets de l'organisation, un ordre de beautés 
mille fois supérieur. Un cadavre disséqué est en un sens 
horrible; et pourtant l'œil de la science y découvre 
un monde de merveilles. 

Selon cette manière de voir, les littératures les plus 
excentriques, celles qui jugées d'après nos idées auraient 
le moins de valeur, colles qui nous tt'ansportent le 
plus loin de l'actuel, sont les plus importantes. L'anatomie 
comparée tire bien plus de résultats de l'observation 
des animaux inférieurs que de l'observation des espèces 
supérieures. Cuvier aurait pu disséquer durant toute sa 
vie des animaux domestiques sans soupçonner les hauts 
problèmes que lui a révélés l'étude des mollusques et 
des annélides. Ainsi ceux qui ne s'occupent que des lit- 
tératures régulières, qui sont dans l'ordre des productions 
de l'esprit ce que les grands animaux classiques sont dans 
l'échelle animale, ne sauraient arriver à concevoir large- 
ment la science de l'esprit humain (93). Ils ne voient 
que le côté littéraire et esthétique; bien plus, ils ne peu- 
vent le comprendre grandement et profondément. Car 
ils ne voient pas la force divine qui végète dans toutes 
les créations de l'esprit humain. Aussi que sont les 
ouvrages de littérature en France? D'élégantes et fines 
:'iuseries morales, jamais des œuvres majestueuses et 
scientifiques. Aucun problème n'est posé ; la grande 
cause n'est jamais aperçue. On fait la science des lit- 
'ératures comme ferait de la botanique un fleuriste ama- 



202 L'AVENIR DE LA SCIENCE. 

teur qui se contenterait de caresser et d'admirer les pétales 
de chaque fleur. La belle et grande critique, au con- 
traire, ne craint pas d'arracher la fleur pour étudier ses 
racines, compter ses étamines, analyser ses tissus. Et 
ne croyez pas que pour cela elle renonce à la haute admi- 
ration. Elle seule, au contraire, a le droit d'admirer; 
seule elle est sûre de ne pas admirer des bévues, des 
fautes de copistes ; seule elle sait la réalité, et la réalité 
seule est admirable. Ce sera notre manière, à nous 
autres de la deuxième moitié du xix® siècle. Nous n'au- 
rons pas la finesse de ces maîtres atticistes, leur ravis- 
sante causerie, leurs spirituels demi-mots. Mais nous 
aurons la vue dogmatique de la nature humaine, nous 
plongerons dans l'Océan au lieu de nous baigner agréa- 
blement sur ses bords, et nous en rapporterons les perles 
primitives. Tout ce qui est œuvre de l'esprit humain 
est divin, et d'autant plus divin qu'il est plus primitif. 
M. Villemain appelait, dit-on, M. Fauriel un athée en 
littérature. 11 fallait dire un panthéiste, ce qui n'est pas 
la même chose. 



XI 



C'est donc comme une science ayant un objet distinct, 
savoir l'esprit humain, que l'on doit envisager la philo- 
logie ou l'étude des littératures anciennes. Les considérer 
seulement comme un moyen de culture intellectuelle et 
d'éducation, c'est, à mon sens, leur enlever leur dignité 
véritable. Se borner à considérer leur influence sur la 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 20J 

production littéraire contemporaine, c'est se placer à un 
point de vue plus étroit encore. Dans un remarquable dis- 
cours prononcé au Congrès des philologues allemands à 
Bunn, en 1841, M. Welcker, en essayant de définir l'ac- 
ception de la philologie (Ûber die Bedeuiung der Philo- 
logie), l'envisagea prestiue exclusivement de cette ma- 
nière (94). La philologie aux yeux de M. Welcker est la 
science des littératures classiques, c'est-à-dire des littéra- 
tures modèles, qui, nous offrant le type général de 
l'humanité, doivent convenir à tous les peuples et servir 
également à leur éducation. M. Welcker estime surtout 
l'étude de l'antiquité par l'influence heureuse qu'elle peut 
exercer sur la littérature et l'éducation esthétique des 
nations modernes. Les anciens sont beaucoup plus pour 
lui des modèles et des objets d'admiration que des objets 
de science. Ce n'est pas néanmoins à une imitation servile 
qu(i M. Welcker nous invite. Ce qu'il demande, c'est 
une influence intime et secrète, analogue à celle de l'élec- 
tricité, qui, sans rien communiquer d'elle-même, développe 
sur les autres corps un état semblable ; ce qu'il blâme, 
c'est la tentative de ceux qui veulent trouver chez les 
modernes la matière suffisante d'une éducation esthé- 
tique et morale. M. Welcker n'envisage donc la philolo- 
gie qu'au point de vue de l'humaniste, et non au point 
de vue du savant. Pour nous, il nous semble que l'on 
place la philologie dans une sphère beaucoup plus élevée 
et plus sûre, en lui donnant une valeur scientifique et 
philosophique pour l'histoire de l'esprit humain, qu'en 
la réduisant à n'être qu'un moyen d'éducation et de cul- 
ture littéraire. Si les nations modernes pouvaient trouver 
en elles-mêmes un levain intellectuel suffisant, une source 
vive et première d'inspirations originales, il faudrait bien 



20'» L'AVENIR DE LA SCIENCE. 

se garder de troubler par le mélange de l'antique cette 
veine de production nouvelle. Les tons en littérature sont 
d'autant plus beaux qu'ils sont plus vrais et plus purs ; à 
l'érudit, au critique appartiennent l'universalité et l'intel- 
ligence des formes les plus diverses ; au contraire une note 
étrangère ne pourra qu'inquiéter et troubler le poète 
original et créateur. Mais lors même que les temps mo- 
dernes trouveraient une poésie et une philosophie qui les 
représentent avec autant de vérité qu'Homère et Platon 
représentaient la Grèce de leur temps, alors encore l'étude 
-de l'antiquité aurait sa valeur au point de vue de la 
science. D'ailleurs les considérations de M. Welcker ne 
sufïïraient pas pour faire l'apologie de toutes les études 
philologiques. Si on ne cultive les littératures anciennes 
que pour y chercher des modèles, à quoi bon cultiver 
.:;elles qui, tout en ayant leurs beautés originales, ne sont 
joint imitables pour nous? Il faudrait se borner à l'an- 
tiquité grecque et latine, et môme dans ces limites l'étude 
des chefs-d'œuvre seule aurait du prix. Or, les littératures 
de l'Orient, que M. Welcker traite avec beaucoup de mé- 
pris, et les œuvres de second ordre des littératures clas- 
siques, si elles servent moins à former le goût, offrent 
quelquefois plus d'intérêt philosophique et nous en ap- 
prennent plus sur l'histoire de l'esprit humain, que les 
monuments accomplis des époques de perfection. 

Le fait des langues classiques n'a d'ailleurs rien, d'ab- 
solu. Les littératures grecque et latine sont classiques par 
rapport à nous, non pas parce qu'elles sont les plus 
excellentes des littératures, mais parce qu'elles nous sont 
imposées par l'histoire. Ce fait d'une langue ancienne, 
choisie pour servir de base à l'éducation et concentrant 
autour d'elle les efforts littéraires d'une nation qui s'est 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 205 

depuis longtemps formé un nouvel idiome, n'est pas, 
comme on voudrait trop souvent le faire croire, l'effet 
d'un choix arbitraire, mais bien une des lois les plus 
générales de l'histoire des langues, loi qui ne tient en rien 
au caprice ou aux opinions littéraires de telle ou telle 
époque. C'est, en effet, mal comprendre le rôle et la nature 
des langues classiques que de donner à cette dénomina- 
tion un sens absolu, et de la restreindre à un ou deux 
idiomes, comme si c'était par un privilège essentiel et 
résultant de leur nature qu'ils fussent prédestinés à être 
l'instrument d'éducation de tous les peuples. Leur exis- 
tence est un fait universel de linguistique, et leur choix, 
de même qu'il n'a rien d'absolu pour tous les peuples, n'a 
rien d'arbitraire pour chacun d'eux. 

L'histoire générale des langues a depuis longtemps 
amené à constater ce fait remarquable que, dans tous les 
pays où s'est produit quelque mouvement intellectuel, 
deux couches de langues se sont déjà superposées, non 
pas en se chassant brusquement l'une l'autre, mais la 
seconde sortant par d'insensibles transformations de la pous- 
sière de la pi'emière. Partout une langue ancienne a fait 
place à un idiome vulgaire, qui ne constitue pas à vrai 
dire une langue différente, mais plutôt un âge différent 
de celle qui l'a précédé; celle-ci plus savante, plus 
synthétique, chargée de flexions qui expriment les rap- 
ports les plus délicats de la pensée, plus riche même dans 
son ordre d'idées, bien que cet ordre d'idées fût compara- 
tivement plus restreint ; image en un mot de la sponta- 
néité primitive, où l'esprit confondait les éléments dans 
une obscure unité, et perdait dans le tout la vue ana- 
lytique des parties ; le dialecte moderne, au contraire, cor- 
respondant à un progrès d'analyse, plus clair, plus expli- 



206 L'AVENIR DE LA SCIENCE. 

cite, séparant ce que les anciens assemblaient, brisant les 
mécanismes de l'ancienne langue pour donner à chaque 
idée et à chaque relation son expression isolée. 

Il serait possible, en prenant l'une après l'autre les lan- 
gues de tous les pays où l'humanité a une histoire, d'y 
vérifier cette marche, qui est la marche même de l'esprit 
humain. Dans l'Inde, c'est le sanskrit, avec son admirable 
richesse de formes grammaticales, ses huit cas, ses six 
modes, ses désinences nombreuses, sa phrase implexe et si 
puissamment nouée, qui, en s'altérant, produit le pâli, le 
prakrit et le kawi, dialectes moins riches, plus simples et 
plus clairs, qui s'analysent à leur tour en dialectes plus 
populaires encore, l'hindoui, le bengali, le mahralte et les 
autres idiomes vulgaires de l'Indoustan, et deviennent à 
leur tour langues mortes, savantes et sacrées : le pâli dans 
l'île de Ceylan et l'Indo-Chine, le prakrit chez les Djaïnas, 
le kawi dans les îles de Java, Bali et Madoura. Dans la ré- 
gion de rinde au Caucase^ le zend, avec ses mots longs et 
compliqués, son manque de prépositions et sa manière d'y 
suppléer au moyen de cas formés par flexion, le perse 
des inscriptions cunéiformes, si parfait de structure, sont 
remplacés par le persan moderne, presque aussi décrépit 
que l'anglais, arrivé au dernier terme de l'érosion. Dans 
la région du Caucase, l'arménien et le géorgien mo- 
dernes succèdent à l'arménien et au géorgien antiques. En 
Europe, l'ancien slavon, le tudesque, le gothique, le nor- 
mannique se retrouvent au-dessous des idiomes slaves et 
germaniques. Enfin c'est de l'analyse du grec et du latin, 
soumis au travail de décomposition des siècles barbares, 
que sortent le grec moderne et les langues néo-latines. 

Les langues sémitiques, quoique bien moins vivantes 
que les langues indo-germaniques, ont suivi une marche 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 207 

analogue. L'hébreu, leur type le plus ancien, disparaît à 
une époque reculée, pour laisser dominer seuls le chal- 
déen, le samaritain, le syriaque, dialectes plus analysés, 
plus longs, plus clairs aussi quelquefois, lesquels vont à 
leur tour successivement s'absorber dans l'arabe. Mais 
l'arabe, trop savant à son tour pour l'usage vulgaire 
d'étrangers, qui ne peuvent observer ses flexions déli- 
cates et variées, voit le solécisme devenir de droit com- 
mun, et ainsi, à côté de la langue littérale, qui devient 
le partage exclusif des écoles, l'arabe vulgaire d'un sys- 
tème plus simple et moins riche en formes grammaticales. 
Les langues de l'ouest et du centre de l'Asie présente- 
raient plusieurs phénomènes analogues dans la superpo- 
sition du chinois ancien et du chinois moderne, du 
tibétain ancien et du tibétain moderne ; et les langues 
malaises, dans cette langue ancienne à laquelle Marsden 
et Crawfurd ont donné le nom de grand polynésien, qui 
fut la langue de la civilisation de Java, et que Balbi 
appelle le sanskrit de l'Océanie. 

Mais que devient la langue ancienne ainsi expulsée de 
l'usage vulgaire par le nouvel idiome? Son rôle, pour 
être changé, n'en est pas moins remarquable. Si elle 
cesse d'être l'intermédiaire du commerce habituel de la 
vie, elle devient la langue savante et presque toujours la 
langue sacrée du peuple qui l'a décomposée. Fixée d'or- 
dinaire dans une littérature antique, dépositaire des 
traditions religieuses et nationales, elle reste le partage 
des savants, la langue des choses de l'esprit, et il faut 
d'ordinaire des siècles avant que l'idiome moderne ose 
à son tour sortir de la vie vulgaire, pour se risquer dans 
l'ordre des choses intellectuelles Elle devient en un mot 
classique, sacrée, liturgique, termes corrélatifs suivant les 



208 L AVENIR DE LA SCIENCE, 

divers pays où le fait se vérifie, et désignant des em- 
plois qui ne vont pas d'ordinaire l'un sans l'autre. Chez 
les nations orientales, par exemple, où le livre antique ne 
tarde jamais à devenir sacré, c'est toujours à la garde de 
cette langue savante, obscure, à peine connue, que sont 
confiés les dogmes religieux et la liturgie. 

C'est donc un fait général de l'histoire des langues que 
chaque peuple trouve sa langue classique dans les condi- 
tions mêmes de son histoire, et que ce choix n'a rien d'ar- 
bitraire. C'est un fait encore que, chez les nations peu 
avancées, tout l'ordre intellectuel est confié à cette lan- 
gue, et que, chez les peuples où une activité intellectuelle 
plus énergique s'est créé un nouvel instrument mieux 
adapté à ses besoins, la langue antique conserve un rôle 
grave et religieux, celui de faire l'éducation de la pensée 
et de l'initier aux choses de l'esprit. 

La langue moderne, en effet, étant toute composée de 
débris de l'ancienne, il est impossible de la posséder 
d'une manière scientifique, à moins de rapporter ces 
fragments à l'édifice primitif, où chacun d'eux avait sa 
valeur véritable. L'expérience prouve combien est impar- 
faite la connaissance des langues modernes chez ceux qui 
n'y donnent point pour base la connaissance de la langue 
antique dont chaque idiome moderne est sorti. Le secret 
des mécanismes grammaticaux, des étymologies, et par 
conséquent de l'orthographe, étant tout entier dans le 
dialecte ancien, la raison logique des règles de la gram- 
maire est insaisissable pour ceux qui considèrent ces 
règles isolément et indépendamment de leur origine. La 
routine est alors le seul procédé possible, comme toutes 
les fois que la connaissance pratique est recherchée à 
l'exclusion de la raison théorique. On sait sa langue 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 203 

comme l'ouvrier qui emploie les procédés de la géomc- 
1rie sans les comprendre sait la géométrie. Formée, d'ail- 
leurs, par dissolution, la langue moderne ne saurait 
donner quelque vie aux lambeaux qu'elle essaie d'assi- 
miler, sans revenir à l'ancienne synthèse pour y chercher 
]e cachet qui doit imprimer à ces éléments épars une 
nouvelle unité. Delà son incapacité à se constituer par 
elle-même en langue littéraire, et l'utilité de ces hommes 
qui durent, à certaines époques, faire son éducation par 
l'antique et présider, si on peut le dire, à ses huma- 
nités. Sans cette opération nécessaire, la langue vulgaire 
reste toujours ce qu'elle fut à l'origine, un jargon popu- 
laire, né de l'incapacité de synthèse et inapplicable aux 
choses intellectuelles. Non que la synthèse soit pour nous 
à regretter. L'analyse est quelque chose de plus avancé, 
et correspond à un état plus scientifique de l'esprit 
humain. Mais, seule, elle ne saurait rien créer. Habile 
à décomposer et à mettre à nu les ressorts secrets du 
langage, elle est impuissante à reconstruire l'ensemble 
qu'elle a détruit, si elle ne recourt pour cela à l'ancien 
système, et ne puise dans le commerce avec l'antiquité 
i'csprit d'ensemble et d'organisation savante. Telle est la 
loi qu'ont suivie dans leur développement toutes les lan- 
gues modernes. Or, les procédés par lesquels la langue 
vulgaire s'est élevée à la dignité de langue littéraire sont 
ceux-là mêmes par lesquels on peut en acquérir la par- 
faite intelligence. Le modèle de l'éducation philologirjue 
-est tracé dans chaque pays par l'éducation qu'a subie la 
langue vulgaire pour arriver à son ennoblissement. 

L'utilité historique de l'étude de la langue ancienne ne 
le cède point à son utilité philologique et littéraire. Le 
livre sacré pour les nations antiques était le déposi- 



210 L'AVENIR DE LA SCIENCE. 

taire de tous les souvenirs nationaux; chacun devait y 
recourir pour y trouver sa généalogie, la raison de tous 
les actes de la vie civile, politique, religieuse. Les langues 
classiques sont, à beaucoup d'égards, le livre sacré des 
modernes. Là sont les racines de la nation, ses titres, la 
raison de ses mots et par conséquent de ses institutions . 
Sans elle, une foule de choses restent inintelligibles et 
historiquement inexplicables. Chaque idée moderne est 
entée sur une tige antique ; tout développement actuel 
sort d'un précédent . Prendre l'humanité à un point isolé 
de son existence, c'est se condamner à ne jamais la 
comprendre; elle n'a de sens que dans son ensemble. Là 
est le prix de l'érudition, créant de nouveau le passé, 
explorant toutes les parties de l'humanité; qu'elle en ait 
ou non la conscience, l'érudition prépare la base néces- 
saire de la philosophie. 

L'éducation, plus modeste, obligée de se borner et ne 
pouvant embrasser tout le passé, s'attache à la portion de 
l'antiquité qui, relativement à chaque nation, est classique. 
Or, ce choix, qui ne peut jamais être douteux, l'est pour 
nous moins que pour tout autre peuple. Notre civihsation, 
nos institutions, nos langues sont construites avec des 
éléments grecs et latins. Donc le grec et le latin, qu'on le 
veuille on qu'on ne le veuille pas, nous sont imposés par 
les faits Nulle loi, nul règlement ne leur a donné, ne leur 
ôtera ce caractère qu'ils tiennent de l'histoire. De même 
que l'éducation chez les Chinois et les Arabes ne sera 
jamais d'apprendre l'arabe ou le chinois vulgaire, mais 
sera toujours d'apprendre l'arabe ou le chinois littéral; 
de même que la Grèce moderne ne reprend quelque vie 
littéraire que par l'étude du grec antique; de même 
l'étude de nos langues classiques, inséparables l'une de 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 211 

l'autre, sera toujours chez nous, par la force des choses, 
la base de l'éducation. Que d'autres peuples, même eu- 
ropéens, les nations slaves par exemple, les peuples 
germaniques eux-mêmes, bien que constitués plus tard 
dans des rapports si étroits avec le latinisme, cherchent 
ailleurs leur éducation, ils pourront s'interdire une admi- 
rable source de beauté et de vérité ; au moins ne se pri- 
veront-ils pas du commerce direct avec leurs ancêtres; 
mais, pour nous, ce serait renier nos origines, ce serait 
rompre avec nos pères. L'éducation philologique ne sau- 
rait consister à apprendre la langue moderne, l'éducation 
morale et politique, à se nourrir exclusivement des idées et 
des institutions actuelles; il faut remonter à la source 
et se mettre da'bord sur la voie du passé, pour arriver par 
h. même route que l'humanité à la pleine intelligence 
du présent. 



XII 



A mes yeux, le seul moyen de faire l'apologie des 
sciences philologiques, et en général de l'érudition, est 
donc de les grouper en un ensemble, auquel on donne- 
rait le nom de sciences de Vhumanité, par opposition aux 
sciences de la nature. Sans cela, la philologie n'a pas 
d'objet, et elle prête à toutes les objections que l'on dirige 
si souvejit contre elle. 

L'humilité des moyens qu'elle emploie pour atteindre 
son but ne saurait être un reproche. Cuvier disséquant des 
limaçons aurait provoqué le sourire des esprits légers, qui 



212 L'AVENIR DE LA SCIENCE, 

ne comprennent pas les procédés de la science. Le chi- 
miste manipulant ses appareils ressemble fort à un ma- 
nœuvre ; et pourtant il fait l'œuvre la plus libérale de 
toutes : la recherche de ce qui est. M. de xMaistre peint 
quelque part la science moderne « les bras chargés de 
1 livres et d'instruments de toute espèce, pâle de veilles et 
j de travaux, se traînant souillée d'encre et toute pantelante 
sur le chemin de la vérité, en baissant vers la terre son 
■ front sillonné d'algèbre. » Un grand seigneur, comme 
M. de Maistre, devait se trouver en effet humilié d'aussi 
pénibles investigations, et la vérité était bien irrévéren- 
cieuse de se rendre pour lui si difficile. Il devait pré- 
férer la méthode plus commode de la « science orientale, 
libre, isolée, volant plus qu'elle ne marche, présentant 
; dans toute sa personne quelque chose d'aérien et de sur- 
j naturel, livrant au vent ses cheveux qui s'échappent d'une 
! mitre orientale, son pied dédaigneux ne semblant tou- 
cher la terre que pour la quitter. » C'est le caractère et 
la gloire de la science moderne d'arriver aux plus hauts 
résultats par la plus scrupuleuse expérimentation, et d'at- 
teindre les lois les plus élevées de la nature, la main 
posée sur ses appareils. Elle laisse au vieil a priori le clii- 
mérique honneur de ne chercher qu'en lui-mcme son 
point d'appui ; elle se fait gloire de n'être que l'écho des 
faits, et de ne mêler en rien son invention propre dans 
ses découvertes. 

Les plus humbles procédés se trouvent ainsi ennoblis 
par leurs résultats. Les lois les plus élevées des sciences 
physiques ont été constatées par des manipulations fort 
peu différentes de celles de l'artisan. Si les plus haules 
vérités peuvent sortir de l'alambic et du creuset, pour jiioi 
ne pourraient-elles résulter également de l'étude des restes 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 213 

poudreux du passé? Le philologue sera-t-il plus désho- 
noré en travaillant sur des mots et des syllabes que le 
chimiste en travaillant dans son laboratoire ? 

Le peu de résultats qu'auront amené certaines branches 
des études philologiques ne sera même pas une objection 
contre elles. Car, en abordant un ordre de recherches, 
on ne peut deviner par avance ce qui en sortira, pas plus 
qu'on ne sait au juste, en creusant une mine, les ri- 
chesses qu'on y trouvera. Les veines du métal précieux ne 
se laissent pas deviner. Peut-être marche-t-on à la décou- 
verte d'un monde nouveau ; peut-être aussi les laborieuses 
investigations auxquelles on se livre n'amèneront-elles 
d'autre résultat que de savoir qu'il n'y a rien à en tirer. 
Et ne dites pas que celui qui sera arrivé a ce résultat tout 
négatif aura perdu sa peine. Car, outre qu'il n'y a pas de 
recherche absolument stérile et qui n'amène directement 
ou par accident quelque découverte, il épargnera à d'au- 
tres les peines inutiles qu'il s'est données. Bien des or- 
dres de recherches resteront ainsi comme des mines 
exploitées jadis, mais depuis abandonnées, parce qu'elles 
ne récompensèrent pas assez les travailleurs de leurs 
fatigues et qu'elles ne .^aissent plus d'espoir aux explo- 
rateurs futurs. Il importe, d'ailleurs, de considérer que 
les résultats qui paraissent à tel moment les plus insigni- 
fiants peuvent devenir les plus importants, par suite de 
découvertes nouvelles et de rapprochements nouveaux . La 
science se présente toujours à l'homme comme une terre 
inconnue; il aborde souvent d'immenses régions par un 
coin détourné et qui ne peut donner une idée de l'en- 
semble. Les premiers navigateurs qui découvrirent l'Amé- 
rique étaient loin de soupçonner les formes exactes et les 
relations véritables des parties de ce nouveau monde. 



214 L'AVENIR DE LA SCIENCE. 

Était-ce une île isolée, un groupe d'îles, un vaste conti- 
nent ou le prolongement d'un autre continent ? Les explo- 
rations ultérieures pouvaient seules répondre. De même 
dans la science, les plus importantes découvertes sont 
souvent abordées d'une manière détournée, oblique, si 
j'ose le dire. Bien peu de choses ont été tout d'abord prises 
à plein et par leur milieu . Ce fut par d'informes traduc- 
tions qu'Anquetil-Duperron aborda la littérature zende, 
comme au moyen âge, ce fut par des versions arabes 
très imparfaites que la plupart des auteurs scientifiques 
de la Grèce arrivèrent d'abord à la connaissance de l'Occi- 
dent. Le célèbre passage de Clément d'Alexandrie sur les 
écritures égyptiennes était resté insignifiant, jusqu'au jour 
où, par suite d'autres découvertes, il devint la clef des 
études égyptiennes. L'accessoire peut ainsi, par suite d'un 
changement de point de vue, devenir le principal (9o). 
Les théologiens qui, au moyen âge, occupaient la scène 
principale sont pour nous des personnages très secon- 
daires. Les rares savants et penseurs, qui, à cette époque, 
ont cherché par la vraie méthode, alors inaperçus ou per- 
sécutés, sont à nos yeux sur le premier plan ; car seuls, ils 
ont été continués; seuls ils ont eu de la postérité. Aucune 
recherche ne doit être condamnée dès l'abord comme 
inutile ou puérile; on ne sait ce qui en peut sortir, ni 
quelle valeur elle peut acquérir d'un point de vue plus 
avancé. 

Les sciences physiques offrent une foule d'exemples de 
découvertes d'abord isolées, qui restèrent de longues 
années presque insignifiantes, et n'acquirent de l'impor- 
tance que longtemps après, par l'accession de faits nou- 
veaux. On a suivi longtemps une voie en apparence in- 
féconde, puis on l'a abandonnée de désespoir, quand tout 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 215 

à coup apparaît une lumière inattendue ; sur deux ou trois 
points à la fois, la découverte éclate, et ce qui, aupara- 
vant, n'avait paru qu'un fait isolé et sans portée, devient, 
dans une combinaison nouvelle, la base de toute une 
théorie. Bien de plus difficile que de prédire l'impor- 
tance que l'avenir attachera à tel ordre de faits, les re- 
cherches qui seront continuées et celles qui seront aban- 
données. L'attraction du succin n'était aux yeux des an- 
! ciens physiciens qu'un fait curieux, jusqu'au jour où 
autour de ce premier atome vint se construire toute une 
science. Il ne faut pas demander, dans l'ordre desinvesti- 
gations scientifiques, l'ordre rigoureux de la logique, pas 
plus qu'on ne peut demander d'avance au voyageur le 
plan de ses découvertes. En cherchant une chose, on en 
trouve une autre ; en poursuivant une chimère, on dé- 
couvre une magnifique réalité. Le hasard, de son côté, 
vieat réclamer sa part. Exploration universelle, battue 
générale, telle est donc la seule méthode possible. « On 
doit considérer l'édifice des sciences, disait Cuvier, comme 
celui de la nature... Chaque fait a une place déterminée 
et qui ne peut être remplie que par lui seul. » Ce qui 
n'a pas de valeur en soi-même peut en avoir comme 
moyen nécessaire. 

La critique est souvent plus sérieuse que son objet. On 
peut commenter sérieusement un madrigal ou un roman 
frivole; d'austères érudits ont consacré leur vie à des 
productions dont les auteurs ne pensèrent qu'au plaisir. 
Tout ce qui est du passé est sérieux : un jour Béranger 
sera objet de science et relèvera de l'Académie des Inscrip- 
tions. Molière, si enclin à se. moquer des savants en us, 
ne serait-il pas quelque peu surpris de se voir tombé 
•entre leurs mains? Les profanes, et quelquefois même 



21G L'AVENIR DE LA SCIENCE, 

ceux qui s'appellent penseurs, se prennent à rire des mi- 
nutieuses investigations de Farchéologue sur les débris du 
passé. De pareilles recherches, si elles avaient leur but 
en elles-mêmes, ne seraient sans doute que des fantaisies 
d'amateurs plus ou moins intéressantes ; mais elles devien- 
nent scientifiques, et en un sens sacrées, si on les rap- 
porte à la connaissance de l'antiquité, qui n'est possible 
que par la connaissance des monuments. Il est une foule 
d'études qui n'ont ainsi de valeur qu'en vue d'un but 
ultérieur. 11 serait peut-être assez difficile de trouver 
quelque philosophie dans la théorie de l'accentuation 
grecque : est-ce une raison pour la déclarer inutile ? JNor 
certes, car sans elle, la connaissance approfondie de la 
langue grecque est impossible. Un tel système d'exclusion 
mènerait à renouveler le spirituel raisonnement par le- 
quel, dans le conte de Voltaire, on réussit à simplifier si 
fort l'éducation de Jeannot. 

Que de travaux d'ailleurs qui , bien que n'ayant aucune 
valeur absolue, ont eu, de leur temps, et par suite des 
préjugés établis, une sérieuse importance I Y! Apologie de 
Naudé pour les grands hommes faussement soupçonnés de 
magie ne nous apprend pas grand'chose, et cependant 
put de son temps exercer une véritable influence. Com- 
bien de livres de notre siècle seront jugés de même par 
l'avenir ! Les écrits destinés à combattre une erreur dis- 
paraissent avec Verreur qu'ils ont combattue. Quand un 
résultat est acquis, on ne se figure pas ce qu'il a coûté de 
peine. Il a fallu un génie pour conquérir ce qui devient 
ensuite le domaine d'un enfant. 

Les recherches relatives aux écritures cunéiformes, qui 
forment un des objets les plus importants des études 
orientales dans l'état actuel de la science, offrent un desr 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 217 

plus curieux exemples d'études dignes d'être poursui- 
vies avec le plus grand zèle, malgré l'incertitude des 
résultats auxquels elles amèneront. Je ne parle pas des 
inscriptions persanes, qui sont toutes expliquées; je parle 
seulement des inscriptions médiques, assyriennes et ba- 
byloniennes, que ceux mêmes qui y ont consacré de labo- 
rieuses heures reconnaissent indéchiffrées. Jusqu'à quel 
point résisteront-elles toujours aux doctes attaques des- 
savants, il est impossible de le dire. Mais en prenant l'hy- 
pothèse la plus défavorable, en supposant qu'elles res- 
tent à jamais une énigme, ceux qui y auront consacré 
leurs labeurs n'auront pas moins mérité de la science 
que si, comme Champollion, ils eussent restauré tout un 
monde ; car, même dans le cas où cet heureux résultat ne 
se serait pas réalisé, le succès n'était pas à la rigueur 
impossible, et il n'y avait pas moyen de le savoir, si on 
ne l'eût essayé. 

Dans l'état actuel de la science, il n'y a pas de travail 
plus urgent qu'un catalogue critique des manuscrits des 
diverses bibliothèques. Ceux qui se sont occupés de ces 
recherches savent combien ils sont tous insuffisants pour 
donner une idée exacte du contenu du manuscrit, com- 
bien ceux de la Bibhothèque nationale, par exemple, four- 
millent de fautes et de lacunes. Voilà en apparence une 
besogne bien humble, et à laquelle suffirait le dernier élève 
de l'École des Chartes. Détrompez- vous. Il n'y a pas de 
travail qui exige un savoir plus étendu, et toutes nos 
sommités scientifiques, examinant les manuscrits dans le 
cercle le plus borné de leur compétence, suffiraient à peine 
à le faire d'une manière irréprochable. Et pourtant les 
recherches érudites seront entravées et incomplètes, jus- 
qu'à ce que ce travail soit fait d'une manière définitive. 



218 , L'AVENIR DE LA SCIENCE. 

De l'aveu même des Israélites, la littérature talmudico- 
rabbinique ne sera plus étudiée de personne dans un 
siècle. Quand ces livres n'auront plus d'intérêt religieux, 
nul n'aura le courage d'aborder ce cliaos. Et pourtant il y 
a là des trésors pour la critique et l'histoire de l'esprit 
humain. ÏSe serait-il pas urgent de mettre à profit les 
cinq ou six hommes de la génération actuelle qui seuls se- 
raient compétents pour mettre en lumière ces précieux 
documents? Je vous affirme que les quelques cent mille 
francs qu'un ministre de l'instruction publique y affecte- 
rait seraient mieux employés que les trois quarts de ceux 
que l'on consacre aux lettres. Mais ce ministre-là devrait 
aussi se cuirasser d'avance contre les épi grammes des ba- 
dauds et même des gens de lettres, qui n'imagineraient 
pas comment on peut employer à de pareilles sottises 
l'argent des contribuables. 

C'est la loi de la science comme de toutes les œuvres 
humaines de s'esquisser largement et avec un grand en 
tourage de superflu. L'humanité ne s'assimile définitive- 
ment qu'un bien petit nombre des éléments dont elle fait 
sa nourriture. Les parties qui se sont trouvées éliminées 
ont-elles été inutiles et n'ont-elles joué aucun rôle dans 
l'acte de sa nutrition ? Non certes ; elles ont servi à faire 
passer le reste, elles étaient tellement unies à la portion 
nutritive que celle-ci n'aurait pu sans superflu être prise 
ni digérée. Ouvrez un recueil d'épigraphie antique. Sur 
cent inscriptions, une ou deux peut-être offrent un véri- 
table intérêt. Mais si on n'avait déchiffré les autres, com- 
ment aurait-on su que parmi elles il n'y en avait pas de 
plus importantes encore ? Ce n'est pas même un luxe su- 
perflu d'avoir publié celles qui semblent inutiles, car il se 
peut faire que telle qui nous paraît maintenant insigni- 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 219 

fiante devienne capitale dans une série de recherches que 
nous ne pouvons prévoir. 

Le dessin général des formes de l'humanité ressemble 
à ces colossales figures destinées à être vues de loin, et où 
chaque ligne n'est point accusée avec la netteté que 
présente une statue ou un tableau. Les formes y sont 
largement plâtrées, il y a du trop, et si l'on voulait réduire 
le dessin au strict nécessaire, il y aurait beaucoup à 
retrancher. En histoire, le trait est grossier ; chaque linéa- 
ment, au lieu d'être représenté par un individu ou par un 
petit nombre d'hommes, l'est par de grandes masses, par 
une nation, par une philosophie, par une forme religieuse. 
Sur les monuments de Persépolis, on voit les différentes 
nations tributaires du roi de Perse représentées par un in- 
dividu portant le costume et tenant entre ses mains les 
productions de son pays, pour en faire hommage au suze- 
rain. Voilà l'humanité : chaque nation, chaque forme in- 
tellectuelle, religieuse, morale, laisse après elle un court 
résumé, qui en est comme l'extrait et la quintessence et 
qui se réduit souvent à un seul mot. Ce type abrégé et 
expressif demeure pour représenter les millions d'hommes 
à jamais obscurs qui ont vécu et sont morts pour se grou- 
per sous ce signe. Grèce, Perse, Inde, judaïsme, islamisme, 
stoïcisme, mysticisme, toutes ces formes étaient néces- 
saires pour que la grande figure fût complète ; or, pour 
qu'elles fussent dignement représentées, il ne suffisait pas 
de quelques individus, il fallait d'énormes masses. La 
peinture par masses est le grand procédé de la Providence. 
Il y a une merveilleuse grandeur et une profonde philo- 
sophie dans la manière dont les anciens Hébreux conce- 
vaient le gouvernement de Dieu, traitant les nations comme 
des individus établissant entre tous les membres d'une 



220 L'AVENIR DE LA SCIENCE, 

communauté une parfaite solidarité, et appliquant avec 
un majestueux à-peu-près sa justice distributive. Dieu 
ne se propose que le grand dessin général. Chaque être 
trouve ensuite en lui des instincts qui lui rendent son rôle 
aussi doux que possible. C'est une pensée d'une ef- 
froyable tristesse que le peu de traces que laissent après 
eux les hommes, ceux-là même qui semblent jouer un 
rôle principal. Et quand on pense que des millions de 
millions d'êtres sont nés et sont morts de la sorte, sans, 
qu'il en reste de souvenir, on éprouve le même effroi 
qu'en présence du néant ou de l'infini. Songez donc à ces 
misérables existences à peine caractérisées qui, chez les 
sauvages, apparaissent et disparaissent comme les vagues 
images d'un rêve. Songez aux innombrables générations 
qui se sont entassées dans les cimetières de nos campagnes. 
Mortes, mortes à jamais?... Non, elles vivent dans l'hu- 
manité ; elles ont servi à bâtir la grande Babel qui monte- 
vers le ciel, et où chaque assise est un peuple. 

Je vais dire le plus ravissant souvenir qui me reste do 
ma première jeunesse; je verse presque des larmes en y 
songeant. Un jour, ma mère et moi, en faisant un petit, 
voyage à travers ces sentiers pierreux des côtes de Bre- 
tagne qui laissent à tous ceux qui les ont foulés de si 
doux souvenirs, nous arrivâmes à une église de hameau,, 
entourée, selon l'usage, du cimetière, et nous nous y re- 
posâmes. Les murs de l'église en granit à peine équarri et 
couvert de mousse, les maisons d'alentour construites do 
blocs primitifs, les tombes serrées, les croix renversées et 
effacées, les têtes nombreuses rangées sur les étages de la 
maisonnette qui sert d'ossuaire (96), attestaient quc> 
depuis les plus anciens jours où les saints de Bretagne 
avaient paru sur ces flots, on avait enterré en ce lieu. Ce 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 221 

jour-là, j'éprouvai le sentiment de l'immensité de l'oubli 
et du vaste silence où s'engloutit la vie humaine avec un 
effroi que je ressens encore, et qui est resté un des élé- 
ments de ma vie morale. Parmi tous ces simples qui sont 
là, à l'ombre de ces vieux arbres, pas un, pas un seul no 
vivra dans l'avenir. Pas un seul n'a inséré son action dans 
le grand mouvement des choses; pas un seul ne comptera 
dans la statistique définitive de ceux qui ont poussé à Ué- 
ternelle roue. Je servais alors le Dieu de mon eniaiice, et 
un regard élevé vers la croix de pierre, sur les marches de 
laquelle nous étions assis, et sur le tabernacle, qu'on voyait 
à travers les vitraux de l'église, m'expliquait tout cela. Et 
puis, on voyait à peu de distance la mer, les rochers, les 
vagues blanchissantes, on respirait ce vent céleste qui, 
pénétrant jusqu'au fond du cerveau, y éveille je ne sais 
quelle vague sensation de largeur et de liberté. Et puis ma 
mère était à mes côlés; il me semblait que la plus humble 
vie pouvait refléter le ciel grâce au pur amour et aux affec- 
tions individuelles. J'estimais heureux ceux qui reposaient 
en ce lieu. Depuis j'ai transporté ma tente, et je m'exphque 
autrement cette grande nuit. Ils ne sont pas morts ces 
obscurs enfants du hameau ; car la Bretagne vit encore, 
et ils ont contribué à faire la Bretagne ; ils n'ont pas eu de 
rôle dans le grand drame, mais ils ont fait partie do ce 
vaste chœur, sans lequel le drame serait froid et dépourvu 
d'acteurs sympathique^. Et quand la Bretagne ne sera plus, 
la France sera; et quand la France ne sera plus, 
l'humanité sera encore, et éternellement l'on dira : Au- 
trefois, il y eut un noble pays, sympathique à toutes les 
belles choses, dont la destinée fut de souffrir pour l'huma- 
nité et de combattre pour elle. Ce jour-là le plus humble 
paysan qui n'a eu que deux pas à faire de sa cabane au 



222 L'AVENIR DE LA SCIENCE. 

tombeau, vivra comme nous dans ce grand nom immor- 
tel (97) ; il aura fourni sa petite part à cette grande ré- 
sultante. Et quand l'humanité ne sera plus, Dieu sera, et 
l'humanité aura contribué à le faire, et dans son vaste 
sein se retrouvera toute vie, et alors il sera vrai à la 
lettre que pas un verre d'eau, pas une parole qui aura 
servi l'œuvre divine du progrès ne sera perdue. 

Voilà la loi de l'humanité : vaste prodigalité de l'in- 
dividu, dédaigneuses agglomérations d'hommes (je me 
figure le mouleur gâchant largement sa matière et s'in- 
quiétant peu que les trois quarts en tombent à terre); 
l'immense majorité destinée à faire tapisserie au grand bal 
mené par la destinée, ou plutôt à figurer dans un de ces 
personnages multiples que le drame ancien appelait le chœur. 
Sont-ils inutiles? Non; car ils ont fait figure; sans eux les 
lignes auraient été maigres et mesquines; ils ont servi 
à ce que la chose se fît d'une façon luxuriante; ce qui est 
plus original et plus grand. Telle religieuse qui vit ou- 
bliée au fond de son couvent semble bien perdue pour 
le tableau vivant de l'humanité. Nullement : car elle con- 
tribue à esquisser la vie monastique; elle entre comme un 
atome dans la grande masse de couleur noire nécessaire 
pour cela. L'humanité n'eût point été complète sans la 
vie monastique; la vie monastique ne pouvait d'ailleurs 
être représentée que par un groupe innombrable : donc 
tous ceux qui sont entrés dans ce groupe, quelque oubliés 
qu'ils soient, ont eu leur part à la représentation de l'une 
des formes les plus essentielles de l'humanité. En résumé, 
il y a deux manières d'agir sur le monde, ou par sa force 
individuelle, ou par le corps dont on fait partie, par l'en- 
semble où l'on a sa place. Ici l'action de l'individu paraît 
voilée; mais en revanche elle est plus puissante, et la 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 223 

part proportionnelle qui en revient à chacun est bien plus 
forte que s'il était resté isolé. Ces pauvres femmes, sépa- 
rées, eussent été vulgaires, et n'eussent fait presque aucune 
figure dans l'humanité ; réunies, elles représentent avec 
énergie un de ses éléments les plus essentiels du monde, 
la douce, timide et pensive piété. 
Personne n'est donc inutile dans l'humanité. Le sau- 
/ vage, qui vit à peine la vie humaine, sert du moins 
;/ comme force perdue. Or, je l'ai déjà dit, il était conve- 
j nable qu'il y eût surabondance dans le dessin des formes 
de l'humanité. La croyance à l'immortalité n'implique pas 
autre chose que cette invincible confiance de l'humanité 
dans l'avenir. Aucune action ne meurt. Tel insecte qui n'a 
eu d'autre vocation que de grouper sous une forme vi- 
vante un certain nombre de molécules et de manger une 
feuille a fait une œuvre qui aura des conséquences dans 
la série éternelle dos causes. 

La science, comme toutes les autres faces de la vie hu- 
maine, doit être représentée de cette large manière. Il ne 
faut pas que les résultats scientifiques soient maigrement 
et isolément atteints. Il faut que le résidu final qui res- 
tera dans le domaine de l'esprit humain soit extrait d'un 
vaste amas de choses. De même qu'aucun homme n'est 
inutile dans l'humanité, de même aucun travailleur n'est 
inutile dans le champ de la science. Ici, comme partout, 
il faut qu'il y ait une immense déperdition de force. Quand 
on songe au vaste engloutissement de travaux et d'activité 
intellectuelle qui s'est fait, depuis trois siècles et de nos 
jours, dans les recueils périodiques, les revues, etc., tra- 
vaux dont il reste souvent si peu de chose, on éprouve 
le même sentiment qu'en voyant la ronde éternelle des 
générations s'engloutir dans la tombe, en se tirant par la 



^24 L'AVEiNIR DE LA SCIENCE, 

main. Mais il faut qu'il en soit ainsi : car, si tout ce qui 
^st dit et trouvé était assimilé du premier coup, ce serait 
comme si l'homme s'astreignait à ne prendre que du nu 
tritif. Au bout de cent ans, un génie de premier ordre est 
réduit à deux ou trois pages. Les vingt volumes de ses 
œuvres complètes restent comme un développement né- 
cessaire de sa pensée fondamentale. Un volume pour une 
/ idée ! Le xviii^ siècle se résume pour nous en quelques 
/ pages exprimant ses tendances générales, son esprit, sa 
méthode; tout cela est perdu dans des milliers délivres 
oubliés et criblés d'erreurs grossières. On remplirait la 
plus vaste bibliothèque des livres qu'a produits telle con- 
troverse, celle de la Réforme, celle du jansénisme, cc]!c 
du thomisme. Toute cette dépense de force intellectuelle 
n'est pas perdue, si ces controverses ont fourni un atome 
à l'édifice de la pensée moderne. Une foule d'existences 
littéraires, en apparence perdues, ont été en eflet utiles 
et nécessaires. Qui songe maintenant à tel grammairiL-n 
d'Alexandrie, illustre de son temps? Et pourtant il n'i si 
pas mort; car il a servi à esquisser Alexandrie, et xVlexnn- 
drie demeure un fait immense dans l'histoire de l'hu- 
manité . 

On ne se fait pas d'idée de la largeur avec laquelle de- 
vrait se faire le travail de la science dans l'humanité 
savamment organisée. Je suppose qu'il fallût mille exis- 
tences laborieuses pour recueillir toutes les variétés lo- 
cales de telle légende, de celle du Juif errant par exemple. 
11 n'est pas bien sûr qu'un tel travail amenât aucun ré- 
sultat sérieux; n'importe; la simple possibilité d'y trouver 
quelque fine induction, qui, entrant comme élément dans 
un ensemble plus vaste, révélât un trait du système des 
■choses suffirait pour hasarder cette dépense. Car rien n'es; 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 225 

trop cher quand il s'agit de fournir un atome à la vérilé. 
Tous les jours des milliers d'existences ne sont-elles pas 
perdues, mais ce qui s'appelle absolument perdues, h 
des arts de luxe, à fournir un aliment au plaisir des 
oisifs, etc. L'humanité a tant de forces qui dépérissent 
faute d'emploi et de direction! Ne peut-on pas espérer 
qu'un jour toute cette énergie négligée ou dépensée en 
pure perte sera appliquée aux choses sérieuses et aux 
conquêtes suprasensibles? 

On se fait souvent des conceptions très fausses sur la 
.vraie manière de vivre dans l'avenir; on s'imagine que 
l'immortalité en littérature consiste à se faire lire des gé- 
nérations futures. C'est là une illusion à laquelle il faut 
renoncer. Nous ne serons pas lus de l'avenir, nous le sa- 
vons, nous nous en réjouissons, et nous en félicitons 
l'avenir. Mais nous aurons travaillé à avancer la manière 
d'envisager les choses, nous aurons conduit l'avenir à n'a- 
voir pas besoin de nous lire, nous aurons avancé le jour 
où la connaissance égalera le monde, et oîi, le sujet et 
l'objet étant identifiés, le Dieu sera complet. En hâtant le 
progrès, nous hâtons notre mort. Nous ne sommes pas 
des écrivains qu'on étudie pour leur façon de dire et leur 
touche cLissique; nous sommes des penseurs, et notre 
pensée est un acte scientifique. Lit-on encore les œuvres de 
Newton, de Lavoisier, d'Euler? Et pourtant quels noms 
sont plus acquis à l'immortalité? Leurs livres sont des 
faits; ils ont eu leur place dans la série du développement 
de la science; après quoi, leur mission est finie. Le nom 
seul de l'auteur reste dans les fastes de l'esprit humain 
comme le nom des politiques et des grands capitaines. Le 
savant proprement dit ne songe pas à l'immortalité de son 
iivre, mais à l'immortalité de sa découverte. Nous, de 

15 



226 L'AVENIR DE LA SCIENCE, 

même, nous chercherons à enrichir l'esprit humain par 
nos aperçus, bien plus qu'à faire lire l'expression même 
de nos pensées. Nous souhaitons que notre nom reste bien 
plus que notre livre. Notre immortalité consiste à insérer 
dans le mouvement de l'esprit un élément qui ne périra 
pas, et en ce sens nous pouvons dire comme autrefois : 
Exegi monumentum œre perennius, puisque un résultat, 
un acte dans l'humanité est immortel^ par la modification 
qu'il introduit à tout jamais dans la série des choses. Les 
résultats de tel livre obscur et tombé en poussière durent 
encore et dureront éternellement. L'histoire littéraire est 
destinée à remplacer en grande partie la lecture directe des 
œuvres de l'esprit humain. Qui est-ce qui lit aujourd'hui 
les œuvres polémiques de Voltaire? Et pourtant quels 
/ livres ont jamais exercé une influence plus profonde? La 
lecture des auteurs du xvn« siècle est certes éminemment 
utile pour faire connaître l'état intellectuel de cette époque. 
Je regarde pourtant comme à peu près perdu pour l'acqui- 
sition des données positives le temps qu'on donne à 
cette lecture. 11 n'y a là rien à apprendre en fait de vues 
et d'idées philosophiques, et je ne conçois guère, je l'avoue, 
I que le résultat dune éducation complète soit de savoir 
; par cœur La Bruyère, Massillon, Jean-Bapti>te Rous- 
i seau, Boileau, qui n'ont plus grand'chose à faire avec 
! nous, et qu'un jeune homme puisse avoir terminé ses 
I classes sans connaître Villemain, Guizot, Thiers, Cousin, 
Qumet, Michelet, Lamartine, Sainte-Beuve. Nul plus 
que moi n'admire le xvn^ siècle à sa place dans l'histoire 
de l'esprit humain; mais je me révolte dès qu'on veut 
faire de cette pensée lourde et sans critique le modèle de 
la beauté absolue. Quel livre, grand Dieu! que l'Histoire 
universelle, objet d'une admiration conventionnelle, œuvre 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 227 

d'un théologien arriéré, pour apprendre à notre jeunesse 
libérale la pliilosophie de l'histoire! 

La révolution qui a transformé la littérature en jour- 
naux ou écrits périodiques, et fait de toute œuvre d'esprit 
une œuvre actuelle qui sera oubliée dans quelque? 
jours, nous place tout naturellement à ce point de vue. 
L'œuvre intellectuelle cesse de la sorte d'être un monu- 
ment pour devenir un fait, un levier d'opinion. Chacun 
s'attelle au siècle pour le tirer dans sa direction ; une fois 
le mouvement donné, il ne reste que le fait accompli. On 
conçoit d'après cela un état où écrire ne formerait plus 
un droit à part, mais où des masses d'hommes ne songe- 
raient qu'à faire entrer dans la circulation telles ou telles 
idées, sans songer à y mettre l'étiquette de leur personna- 
lité. La production périodique devient déjà chez nous 
tellement exubérante, que l'oubli s'y exerce sur d'immenses 
proportions et engloutit les belles choses comme les mé- 
diocres. Heureux les classiques, venus à l'époque où l'in- 
dividualité littéraire était si puissante ! Tel discours de nos 
parlements vaut assurément les meilleures harangues de 
Démosthène; tel plaidoyer de Chaix- d'Est-Ange est com- 
parable aux invectives de Cicéron ; et pourtant Cicéron et 
Démosthène continueront d'être publiés, admirés, com- 
mentés en classiques; tandis que le discours de M. Guizot, 
de M. de Lamartine, de M. Chaix-d'Fst-Ange ne sortira pas 
des colonnes du journal du lendemain. 



228 L AVJENIR DE LA SCIENCE, 



XIII 



n importe donc de bien comprendre le rôle des travaux 
du savant et la manière dont il exerce son influence. 
Son but n'est pas d'être lu, mais d'insérer une pierre 
dans le grand édifice. Les livres scientiflques sont un 
fait; la vie du savant pourra se résumer en deux ou 
trois résultats, dont l'expression n'occupera peut-être que 
quelques lignes ou disparaîtra complètement dans des 
formules plus avancées. Peut-être a-t-il consigné ses 
recherches dans de gros volumes, que ceux-là seuls 
liront qui parcourent la même route spéciale que lui. Là 
n'est pas son immortalité ; elle est dans la brève formule 
où il a résumé sa vie, et qui, plus ou moins exacte, 
entrera comme élément dans la science de Tavenir. 

L'art seul, où la forme est inséparable du fond, passe 
tout entier à la postérité. Or, il faut le reconnaître, ce 
n'est point par la forme que nous valons. On lira peu 
les auteurs de notre siècle; mais, qu'ils s'en consolent, on 
€n parlera beaucoup dans l'histoire de l'esprit humain. 
Les monographes les liront, et feront sur eux de curieuses 
thèses, comme nous en faisons sur d'Urfé, sur La Boétie, 
sur Bodin, etc. Nous n'en faisons pas sur Racine et Cor- 
neille ; car ceux-là sont lus encore, et l'on ne décrit guère 
que les livres qu'on ne lit plus. 

Quoi qu'il en soit, le progrès scientifique et philoso- 
phique est assujetti à des conditions toutes différentes 
de celles de l'art. 11 n'y a pas précisément de progrès pour 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. iâi9 

l'art ; il y a variation dans l'idéal. Presque toutes les lit- 
tératures ont à leur origine le modèle de leur perfection. 
La science, au contraire, avance par des procédés tout 
opposés. A côté de ses résultats philosophiques, qui ne 
tardent jamais à entrer en circulation, elle a sa partie 
technique et spéciale, qui n'a de sens que pour l'érudit. 
Plusieurs sciences n'ont même encore que cette partie, 
et plusieurs n'en auront jamais d'autre. 

Les spécialités scientifiques sont le grand scandale des 
gens du monde, comme les généralités sont le scandale 
des savants. C'est une suite de la déplorable habitude que 
l'on a parmi nous de regarder ce qui est général et phi- 
losophique comme superficiel, et ce qui est érudit comme 
lourd et illisible. Prêcher la philosophie à certains savants, 
c'est se faire regarder comme un esprit léger et une 
pauvre tête. Prêcher la science aux gens du monde, c'est 
se ranger h leurs yeux parmi les pédants d'école. Préjugés 
bien absurdes sans doute, qui pourtant ont leur cause. 
Car la philosophie n'a guère été jusqu'ici que la fantaisie 
a priori, et la science n'a été qu'un insignifiant étalage 
d'érudition . La vérité est, ce me semble, que les spécia- 
lités n'ont de sens qu'en vue des généralités, mais que 
les généralités à leur tour ne sont possibles que par les 
spécialités; la vérité, c'est qu'il y a une science vitale, 
qui est le tout de l'homme, et que cette science a besoin 
de s'asseoir sur toutes les sciences particulières, qui sont 
belles en elles-mêmes, mais belles surtout dans leur 
ensemble. Les spéciaux (qu'on me permette l'expression) 
commettent souvent la faute de croire que leur travail 
peut avoir sa fin en lui-même, et prêtent par là au ridi 
cule; tout ce qui est résultat les alarme et leur semble 
de nulle valeur. Certes s'ils se bornaient à faire la guerri 



230 L'AVENIR DE LA SCIENCE, 

aux généralités hasardées, aux aperçus superficiels, on ne 
pourrait qu'applaudir à leur sévérité. Mais souvent ils ont 
bien l'air de tenir aux détails pour eux-mêmes. Je conçois 
à merveille qu'une date heureusement rétablie, une cir- 
constance d'un fait important retrouvée, une histoire 
obscure éclaircie aient plus de valeur que des volumes 
entiers dans le genre de ceux qui s'intitulent souvent phi- 
losophie de Vhistoire. Mais en vérité, est-ce par elles- 
mêmes que de telles découvertes valent quelque chose? 
N'est-ce pas en tant que pouvant fonder dans l'avenir la 
vraie et sérieuse philosophie de l'histoire ? Que m'importe 
qu'Alexandre soit mort en 324 ou 32o, que la bataille de 
Platées se soit livrée sur telle ou telle colline, que la suc- 
cession des rois grecs et indo-scythes de la Bactriane ait 
été telle ou telle ? En vérité, me voilà bien avancé, quand 
je sais que Asoka a succédé à Bindusaro, et Kanerkès à je 
ne sais quel autre. Si l'érudition n'était que cela, si 
l'érudit était l'Hermagoras de La Bruyère qui sait le nom 
des architectes de la tour de Babel et n'a pas vu Ver- 
sailles, tout le ridicule dont on la charge serait de bon 
aloi, la vanité seule pourrait soutenir dans de telles recher- 
ches, les esprits médiocres pourraient seuls y consacrer 
leur vie. 

Du moment où il est bien convenu que l'érudition n'a 
de valeur qu'en vue de ses résultats, on ne peut pousser 
trop loin la division du travail scientifique. Dans l'état 
actuel de la science, et surtout des sciences philolo- 
giques, les travaux les plus utiles sont ceux qui mettent 
au jour de nouvelles sources originales. Jusqu'à ce que 
toutes les parties de la science soient élucidées par des 
monographies spéciales, les travaux généraux seront pré- 
maturés. Or, les monographies ne sont possibles qu*à la 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 23i 

condition de spécialités sévèrement limitées. Pour éclaircir 
un point donné, il faut avoir parcouru dans tous les sens 
la région intellectuelle où il est situé, il faut avoir pénétré 
tous les alentours et pouvoir se placer en connaissance 
de cause au milieu du sujet. Combien les travaux sur les 
littératures orientales gagneraient, si leurs auteurs étaient 
aussi spéciaux que les philologues qui ont créé pièce à 
pièce la science des littératures classiques ! Les seuls 
ouvrages utiles à la science sont ceux auxquels on peut 
accorder une entière confiance, et dont les auteurs ont 
acquis, par une longue habitude, sinon le privilège de 
l'infaillibilité, du moins cette étendue de connaissances 
qui fait l'assurance de l'écrivain et la sécurité du lecteurs 
Sans cela, rien n'est définitivement acquis ; tout est sans 
cesse à refaire. On peut le dire sans exagération, les deux 
tiers des travaux relatifs aux langues orientales ne 
méritenf pas plus de confiance qu'un travail fait sur les 
langues classiques par un bon élève de rhétorique. 

Je serais fâché qu'on méconnût sur ce point l'intention 
de ce livre. J'ai vanté la polymathie et la variété des con- 
naissances comme méthode philosophique ; mais je crois 
qu'en fait de travaux spéciaux on ne peut se tenir trop 
sévèrement dans sa sphère. J'aime Leibnitz, réunissant 
sous le nom commun de philosophie les mathématiques, 
les sciences naturelles, l'histoire, la linguistique. Mais je 
ne peux approuver un William Jones, qui, sans être phi- 
losophe, déverse son activité sur d'innombrables sujets, 
<it, dans une vie de quarante-sept ans, écrit une antholo- 
gie grecque, une Arcadia. un poème épique sur la décou- 
verte de la Grande-Bretagne, traduit les harangues d'Isée, 
les poésies persanes de Hafiz, le code sanskrit de Manou, 
le drame de Sacontala, un des poèmes arabes appelés 



232 L'AVEiNlR DE LA SCIENCE. 

Moallakat, en mémo temps qu'il écrit un Moyen loour em- 
pêcher les émeutes dans /e^ élections, et plusieurs opuscules/ 
de circonstance, le tout sans préjudice de sa profession 
d'avocat. 

Encore moins puis-je pardonner ce coupable morcellement 
de la vie scientifique qui fait envisager la science comme 
un moyen pour arriver aux affaires, el prélève les moments 
les plus précieux de la vie du savant. Faire du torchon 
avec de la dentelle est de toute manière un mauvais 
calcul. Cuvier ne perdait-il pas bien son temps quand il 
\ consumait à des rapports et à des soins d'administra- 
\ lion, dont d'autres se fussent acquittés aussi bien que 
/ lui, des heures qu'il eût pu rendre si fructueuses? Un 
homme ne fait bien qu'une seule chose ; je ne comprends^ 
pas comment on peut admettre ainsi dans sa vie un prin- 
cipal et un accessoire. Le principal seul a du prix, l'exis- 
tence n'a pas deux buts. Si je ne croyais que tout est. 
saint, que tout importe à la poursuite du beau et du 
vrai, je regarderais comme perdu le temps donné à autre 
chose qu'à la recherche spéciale. Je conçois un cadre de 
vie très étendu, universel même. Que le penseur, le phi- 
losophe, le poète s'occupent des affaires de leur pays, noa 
pas dans les menus détails de l'administration, mais quant 
à la direction générale, rien de mieux. Mais que le savant 
spécial, après quelques travaux ou quelques découvertes,. 
vienne réclamer comme récompense qu'on le dispense 
d'en faire davantage et qu'on le laisse entrer dans le champ 
de la politique, c'est là l'indice d'une petite âme, d'un 
homme qui n'a jamais compris la noblesse de la science. 
Les vrais intérêts de la science réclament donc plus que 
jamais des spécialités et des monographies. Il serait à 
désirer que chaque pavé eût son histoire. 11 est encore; 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 233. 

très peu de branches dans la philologie et l'histoire où 
ies travaux généraux soient possibles avec une pleine 
sécurité. Presque toutes les sciences ont déjà leur grande 
histoire: histoire de la médecine, histoire de la philosophie, 
histoire de la philologie. Eh bien ! on peut affirmer sans 
hésiter que pas une seule de ces histoires, excepté peut- 
être l'histoire de la philosophie, n'est possible, et que, si 
le travail des monographies ne prend pas plus d'exten- 
sion, aucune ne sera possible avant un siècle. On ne peut, 
en effet, exiger de celui qui entreprend ces vastes histoires 
une égale connaissance spéciale de toutes les parties de 
son sujet. 11 faut qu'il se fie pour bien des choses aux 
travaux faits par d'autres. Or, sur plusieurs points impor- 
tants, les monographies manquent encore, en sorte que 
l'auteur est réduit à recueillir çà et là quelques notions 
éparses et de seconde main, souvent fort inexactes. Soit, 
par exemple, l'histoire de la médecine, une des plus 
curieuses et des plus importantes pour l'histoire de l'esprit 
humain. Je suppose qu'un savant entreprenne de refaire 
dans son ensemble l'œuvre si imparfaite de Sprengel. 
Au moyen de ses connaissances personnelles et des travaux 
déjà faits, il pourra peut-être traiter d'une manière défi- 
nitive la partie ancienne. Mais la médecine arabe, la 
médecine du moyen âge, la médecine indienne, la méde- 
cine chinoise? En supposant même qu'il sût l'arabe, le 
chinois ou le sanskrit, et qu'il fût capable de faire dans 
une de ces langues d'utiles monographies, sa vie ne suf- 
firait pas à parcourir superficiellement un seul de ces 
champs encore inexplorés. Ainsi donc, en se condamnant 
à être complet, il se condamne à être superficiel. Sou 
livre ne vaudra que pour les parties où il est spécial ; 
mais alors pourquoi ne pas se borner à ces parties ? Pour- 



234 L'AVENIR DE LA SCIENCE. 

quoi consacrer à des travaux sans valeur et destinés à 
devenir inutiles des moments qu'il pourrait employer si 
utilement à des recherches définitives ? Pourquoi faire de 
longs volumes, parmi lesquels un seul peut-être aura une 
valeur réelle ? C'est pitié de voir un savant, pour ne pas 
perdre un chapitre de son livre, condamné à faire l'his- 
toire de la médecine chinoise à peu près dans les mômes 
conditions qu'un homme qui ferait l'histoire de la méde- 
cine grecque d'après quelque mauvais ouvrage arabe ou du 
moyen âge. Et voilà pourtant à quoi il se condamnerait 
fatalement par le cadre même de son livre. 

C'est une curieuse expérience que celle-ci, et je parie- 
rais qu'on la ferait sans exception sur toutes les histoires 
générales. Présentez ces histoires à chacun des hommes 
spéciaux dans une des parties dont elles se composent, je 
mets en fait que chacun d'eux trouvera sa partie détes- 
tablement traitée. Ceux qui ont étudié Aristote trouvent 
que Ritter a mal résumé Aristote, ceux qui ont étudié 
le stoïcisme trouvent qu'il a parlé superficiellement du 
stoïcisme. Je présentai un jour à mon savant ami le 
docteur Daremberg, l'Histoire de la Philologie de Grsefen- 
han, pour qu'il en examinât la partie médicale. Il la 
trouva traitée sans aucune intelligence du sujet. N'est-il 
pas bien probable que tel autre savant spécial eût jugé de 
même les parties relatives à l'objet de ses recherches ? En 
sorte que, pour vouloir trop embrasser, on arrive à ne 
satisfaire personne, à moins, je le répète, que Fauteur de 
l'histoire générale ne soit lui-même spécial dans une 
branche, auquel cas il eût mieux fait de s'y borner. 

Des monographies sur tous les points de la science, 
telle devrait donc être l'œuvre du xix® siècle : œuvre 
pénible, humble, laborieuse, exigeant le dévouement le 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 235 

plus désintéressé ; mais solide, durable, et d'ailleurs 
immensément relevée par l'élévation du but final. Certes 
il serait plus doux et plus flatteur pour la vanité de 
cueillir de prime abord le fruit qui ne sera mûr peut- 
être que dans un avenir lointain. 11 faut une vertu scien- 
tifique bien profonde pour s'arrêter sur cette pente 
fatale et s'interdire la précipitation, quand la nature 
humaine tout entière réclame la solution définitive. Les 
héros de la science sont ceux qui, capables des vues les 
plus élevées, ont pu se défendre toute pensée philoso- 
phique anticipée, et se résigner à n'être que d'humbles 
monographes, quand tous les instincts de leur nature les 
eussent portés à voler aux hauts sommets. Pour plusieurs, 
pour la plupart, il faut le dire, c'est là un léger sacrifice; 
ils ont peu de mérite à se priver de vues philosophiques, 
auxquelles ils ne sont pas portés par leur nature. Les vrais 
méritants sont ceux qui, tout en comprenant d'une 
manière élevée le but suprême de la science, tout en res- 
sentant d'énergiques besoins philosophiques et religieux, 
se dévouent pour le bien de l'avenir au rude métier de 
manœuvres et se condamnent comme le cheval à ne voir 
que le sillon qu'il creuse. Cela s'appelle, dans le style de 
l'Évangile perdre son âme pour la sauver. Se résoudre 
à ignorer, pour que l'avenir sache, c'est la première 
condition de la méthode scientifique. Longtemps en- 
core la science aura besoin de ces patientes recherches 
qui s'intitulent ou pourraient s'intituler : Mémoires j^our 
servir... De hautes intelHgences devront ainsi, en vue 
du bien de l'avenir, se condamner à Vergastulum ^ 
pour accumuler dans de savantes pages des maté- 
riaux qu'un bien petit nombre pourra lire. En appa- 
rence, ces patients investigateurs perdent leur temps 



235 L'AVENIR DE LA SCIENCE. 

et leur peine. Il n'y a pas pour eux de public; ils seront 
lus de trois, quatre personnes, quelquefois de celui-là seul 
qui fera la recension de leur ouvrage dans une revue 
savante (98), ou de celui qui reprendra le môme travail, 
si tant est qu'il prenne le soin de connaître ses devanciers. 
. Eh bien ! les monographies sont encore après tout ce- 
qui reste le plus. Un livre de généralités est nécessai- 
rement dépassé au bout de dix années ; une monographie 
étant un fait dans la science, une pierre posée dans 
l'édifice, est en un sens éternelle par ses résultats. On 
pourra négliger le nom de son auteur ; elle-même pourra 
tomber dans l'oubli; mais les résultats qu'elle a con- 
tribué à établir demeurent. Une vie entière est suffisam- 
I ment récompensée, si elle a fourni quelques éléments au 
\ symbole définitif, quelques transformations que ces élé- 

5 ments puissent subir. Ce sera là désormais la véritable 

\ immortalité (99). 

\ On pourrait citer une foule de recherches qui pour l'avenir 
se résoudront ainsi en quelques lignes, lesquelles suppose- 
ront des vies entières de patiente application. Les royau- 
mes grecs de la Bactriane et de la Pentapotamie ont été 
depuis quelques années l'objet de travaux qui forme- 
raient déjà plusieurs volumes et sont loin d'être clos. Peut- 
on espérer que ces études demeurent avec tous leurs détails 
dans la science de l'avenir? Non certes. Et pourtant elles 
ont été nécessaires pour caractériser l'étendue, l'impor- 
tance, la physionomie de ces colonies avancées de la 
Grèce; sans ces laborieuses recherches, on eût ignoré 
une des faces des plus curieuses de l'histoire de l'hellénismp' 
en Orient. Ces résultats acquis, les travaux qui ont servi 
à les acquérir peuvent disparaître sans trop d'inconvé- 
Dient, comme l'échafaudage après l'achèvement de l'édifice. 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 237 

Et en supposant même (ce qui est vrai) que les détails 
demeurent nécessaires pour l'intelligence des résultats géné- 
raux, les moyens, les machines, si j'ose le dire, par lesquels 
les Prinsep et les Lassen ont déchiffré cette page de l'his- 
toire humaine, auront à peu près perdu leur valeur, ou 
seront tout au plus conservés comme bas-reliefs sur le 
piédestal de l'obélisque qu'ils auront servi à élever. « Les 
crudits du xix^ siècle, dira-t-on, ont démontré.... » Et 
tout sera dit. 

Il faut se représenter la science comme un édifice sé- 
culaire, qui ne pourra s'élever que par l'accumulation de 
masses énormes. Une vie entière de laborieux travaux 
ne sera qu'une pierre obscure et sans nom dans ces 
constructions gigantesques, peut-être même un de ces 
moellons ignorés cachés dans l'épaisseur des murs . N'im- 
porte : on a sa place dans le temple, on a contribué à 
la solidité de ses lourdes assises (100). Les auteurs 
de monographies ne peuvent raisonnablement espérer de 
voir leurs travaux vivre dans leur propre forme ; les 
résultats qu'ils ont mis en circulation subiront de nom- 
breuses transformations, une digestion, si j'ose le dire, 
et une assimilation intimes. Mais, à travers toutes ces 
métamorphoses , ils auront l'honneur d'avoir fourni des 
cléments essentiels à la vie de l'humanité. La gloire 
des premiers explorateurs est d'être dépassée et de donner 
;i leurs successeurs les moyens par lesquels ceux-ci les 
dépasseront, a Mais cette gloire est immense, et elle 
doit être d'autant moins contestée par celui qui vient 
le second, que lui-même n'aura vraisemblablement aux 
yeux de ceux qui plus tard s'occup ront du même sujet, 
que le seul mérite de les avoir précédés (101). » 

L'oubli occupe une large place dans l'éducation scien- 



238 L'AVENIR DE LA SCIENCE, 

tifique de l'individu. Une foule de données spéciales, 
apprises plus ou moins péniblement, tombent d'elles- 
mêmes de la mémoire ; il faut pourtant se garder de 
croire que pour cela elles soient perdues. Car la culture 
intellectuelle qui est résultée de ce travail, la marche 
que Tesprit a accomplie par ces études, demeurent ; et 
cela seul a du prix. Il en est de même dans l'éduca- 
tion de l'humanité. Les éléments particuliers disparais- 
sent, mais le mouvement accompli reste. Il y a des 
problèmes algébriques pour lesquels on est obligé d'em- 
ployer des inconimes auxiliaires et de prendre de grands 
circuits. Regrette-t-on , quand le problème est résolu, 
que tout ce bagage ait été éliminé pour faire place à 
une expression toute simple et définitive ? 

Loin donc que les savants spéciaux désertent l'arène 
véritable de l'humanité, ce sont eux qui travaillent le 
plus efficacement aux progrès de l'esprit, puisqu'eux seuls 
peuvent lui fournir les matériaux de ses constructions. 
Mais leurs recherches, je le répète, ne sauraient avoir 
leur but en elles-mêmes ; car elles ne servent pas à 
rendre l'auteur plus parfait, elles n'ont de valeur que 
du moment où elles sont introduites dans la grande cir- 
culation. 11 faut reconnaître que les savants spéciaux 
ont contribué à répandre sur ce point d'étranges malen- 
tendus. S'occupant exclusivement de leurs études, ils 
tiennent tout le reste pour inutile, et considèrent 
comme profanes tous ceux qui ne s'occupent pas des 
mêmes recherches qu'eux. Leur spécialité devient ainsi 
pour eux un petit monde, où ils se renferment obsti- 
nément et dédaigneusement. Et pourtant, si l'objet spé- 
cial auquel on consacre sa vie devait être pris comme 
ayant une valeur absolue , tous devraient s'appliquer au 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 239 

même objet, c'est-à-dire au plus excellent. Entre les 
littératures anciennes, il faudrait exclusivement cultiver 
la littérature grecque ; entre celles de l'Orient, la litté- 
rature sanskrite, et celui qui consacrerait ses travaux à 
telle médiocre littérature serait un maladroit. Chacune 
de ces études n'a de valeur que par sa place dans le 
tout, et par ses relations avec la science de l'esprit hu- 
main. Les études orientales, par exemple, se subdivi- 
sent en trois ou quatre branches principales , à chacune 
desquelles un petit nombre desavants se consacrent d'une 
manière exclusive, de sorte que les recherches relatives 
aux littératures qui ne sont pas l'objet de leurs études 
n'ont pour eux aucun intérêt. Il résulte de là que celui 
qui fait un travail spécial sur les littératures chinoise, 
persane, tibétaine, peut espérer d'avoir en Europe une 
douzaine de lecteurs. Et encore ces lecteurs, étant oc- 
cupés de leur côté de leurs travaux spéciaux , n'ont pas 
le temps de s'occuper de ceux des ancres , et n'y jet- 
tent qu'un coup d'œil superficiel , de sorte qu'au résumé 
dans ces études chacun travaille pour lui seul. Étrange 
renversement ! Est-ce à dire qu'il fût désirable que chaque 
orientaliste s'occupât de toutes les langues de l'Asie ? 
Non certes. Mais ce qui serait à désirer, c'est que les 
savants les plus spéciaux eussent le sentiment intime 
et vrai de leur œuvre , et que les esprits philosophiques 
ne dédaignassent pas de s'adresser à Térudition pour lui 
demander la matière de la pensée. Car, je le répète, si le 
monographe seul lit sa monographie, à quoi bon la faire ? 
Il serait trop étrange que la science n'eût d'autre but 
que de servir ainsi d'aliment à la curiosité de tel ou tel. 
Les sciences diverses, d'ailleurs, ont des problèmes com- 
muns ou analogues quant à la forme, lesquels sont sou- 



240 L'AVENIR DE LA SCIENCE. 

vent beaucoup plus faciles à résoudre dans une science 
que dans une autre. Ainsi , je suis persuadé que les natu- 
ralistes tireraient de grandes lumières, pour le problème 
si philosophique de la classification et de la réaiité des 
espèces, de l'étude de la méthode des linguistes et des carac- 
tères naturels qui leur servent à former les familles et 
les groupes , d'après la dégradation insensible des procédés 
grammaticaux. Que les savants y prennent garde ; il y a 
dans cette manie de ne regarder comme de bon aloi que 
les travaux de première main un peu de vanité. Ce sys- 
tème, poussé à l'extrême, aboutirait à renfermer chacun 
en lui-même et à détruire tout commerce intellectuel et 
scientifique. A quoi serviraient les monographies, si pour 
chaque travail ultérieur on en était sans cesse à recom- 
mencer. Ce défaut tient encore à une autre vanité des 
savants, qui tient elle-même de très près à l'esprit super- 
ficiel, contre lequel ils ont une si juste horreur : c'est de 
faire des livres non pour être lus, mais pour prouver leur 
érudition. 

On ne peut trop le répéter, les véritables travaux 
scientifiques sont les travaux de première main. Les ré- 
sultats n'ont d'ordinaire toute leur pureté que dans les 
écrits de celui qui le premier les a découverts. 11 est 
difficile de dire combien les choses scientifiques en pas- 
sant ainsi de main en main , et s'écartant de leur source 
première, s'altèrent et se défaçonnent, sans mauvaise vo- 
lonté de la part de ceux qui les empruntent. Tel fait est 
pris sous un jour un peu différent de celui sous lequel 
on le vit d'abord ; on ajoute une réflexion que n'eût pas 
faite l'auteur des travaux originaux, mais qu'on croit 
pouvoir légitimement faire. On avance une généralité que 
l'investigateur primitif ne se fût pas formulée de la 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 241 

même manière. Un écrivain de troisième main procédera 
ainsi sur son prédécesseur, et ainsi, à moins de se re- 
tremper continuellement aux sources, la science historique 
est toujours inexacte et suspecte. 

La connaissance qu'eut le moyen âge de l'antiquité 
classique est l'exemple le plus frappant de ces modifica- 
tions insensibles des faits primitifs, qui amènent les plus 
étranges erreurs ou les façons les plus absurdes de se 
représenter les faits. Le moyen âge connut beaucoup de 
choses de l'antiquité grecque , mais rien, absolument rien, 
de première main (102) ; de là des méprises incroyables. 
Ils croient pouvoir combiner à leur façon les notions 
éparses et incomplètes qu'ils possèdent , et multiplient 
ainsi l'inexactitude, qui, au bout de trois ou quatre siècles, 
devint telle que, quand au xiv*^ siècle la véritable anti- 
quité grecque commença d'être immédiatement connue, 
il sembli que ce fut la révélation d'un autre monde. Les 
encyclopédistes latins. Martien Capella, Boèce, Isidore de 
Séville, ne font guère que compiler des cahiers d'école 
et mettre bout à bout des données traditionnelles. Bède et 
Alcuin connaissent bien moins l'antiquité que Martien 
Capella ou Isidore. Vincent de Beauvais est encore bien 
plus loin de la vérité. Au xiv'^ siècle enfin (hors de 
l'Italie), rincxactitude atteint ses dernières limites ; la civi- 
lisation grecque n'est pas plus connue que ne le serait 
l'Inde si, pour rétablir le monde indien, on n'avait que 
les notions que nous en ont laissées les écrivains de 
l'antiquité classique. 

Plusieurs parties de l'histoire littéraire, qui ne sont 
]>as encore sufTisamment vivifiées par l'étude immédiate 
des sources, offrent des inexactitudes comparables à celles 
que commettait le moven âge. C'est certes un scrupuleux 

16 



242 L'AVENIR DE LA SCIENCE, 

investigateur que Brucker ; et pourtant les livres qu'il a 
consacrés à la philosophie des Indiens , des Chinois , ou 
même des Arabes, doivent être mis sur le même rang que 
les chapitres relatifs à l'histoire ancienne dans le Spécu- 
lum historiale de Vincent de Beau vais. Que dire donc de 
ceux qui sont venus après lui et n'ont fait que le copier 
ou l'extraire arbitrairement, sans aucun sentiment de 
l'essentiel et de l'accessoire? Quand on est certain que les 
matériaux que l'on possède sont les seuls qui existent, 
tout incomplets qu'ils sont , on peut se permettre ces mar- 
queteries ingénieuses où sont groupées toutes les pail- 
lettes dont on dispose, à condition toutefois que l'on fasse 
des réserves et que l'on se reconnaisse incapable de déter- 
miner les relations mutuelles des parties, les proportions 
de l'ensemble. Mais quand les sources originales existent 
et ne demandent qu'à être explorées, il y a quelque chose 
de grotesque dans cet ajustage de lambeaux épars , 
inexacts, sans suite, que l'on systématise à sa guise et 
sans aucun sens de la manière dont le font les indigènes. 
De là le défaut nécessaire de toutes les histoires de la lit- 
térature et de la philosophie faites en dehors des sources 
originales, comme cela a été longtemps le cas pour le 
moyen âge, comme cela l'est encore pour l'Orient. Ceux 
qui refont ces histoires les uns après les autres ne font que 
copier les mêmes erreurs et les aggrave en y joignant leurs 
propres conjectures. Lisez, dans Tennemann, Tiedemann, 
Ritter, les chapitres relatifs à la philosophie arabe, vous 
n'y trouverez rien de plus que dans Brucker, c'est-à-dire 
rien que des à-peu-près. Il faut définitivement bannir de 
la science ces travaux de troisième et de quatrième 
main, où l'on ne fait que copier les mêmes données, 
sans les compléter ni les contrôler. Quiconque dans l'état 



L'AVEiNIR DE LA SCIENCE. 243 

actuel de la science entreprendrait une histoire complète 
de la philosophie ou de la médecine arabe perdrait à la 
lettre son temps et sa peine : car il ne ferait que répéter ce 
qui est déjà connu. Une telle œuvre ne sera possible que 
quand huit ou dix existences d'hommes laborieux et du ca- 
ractère le plus spécial auront publié, traduit ou analysé 
tous les auteurs arabes dont nous avons les textes ou les 
traductions rabbiniques. Jusque-là tous les travaux géné- 
raux seront sans base. De tout cela ne sortirait peut-être 
pas encore quelque chose de bien merveilleux ; car je 
fais assez peu de cas de la philosophie arabe ; mais n'en 
résultât-il qu'un atome pour l'histoire de l'esprit hu- 
main, mille vies humaines seraient bien employées à 
l'acquérir. 

Dans l'état actuel de la science, on peut trouver regret- 
table que des intelligences distinguées consacrent leurs 
travaux à des objets en apparence si peu dignes de les 
occuper. Mais si la science était, comme elle devrait l'être, 
cultivée par de grandes masses d'individus et exploitée 
dans de grands ateliers scientifiques, les points les moins 
intéressants pourraient comme les autres recevoir leur élu- 
cidation. Dans l'état actuel, ou peut dire qu'il y a des 
recherches inutiles, en ce sens qu'elles absorbent un temps 
qui serait mieux employé à des sujets plus sérieux. Mais, 
dans l'état normal, où tant de forces maintenant dépen- 
sées à des objets parfaitement futiles, seraient tournées 
aux choses sérieuses, aucun travail ne serait à dédaigner. 
€ar la science parfaite du tout ne sera possible que par 
l'exploration patiente et analytique des parties; Tel philo- 
logue a consacré de longues dissertations à discuter le sens 
des particules de la langue grecque ; tel érudit de la Re- 
naissance écrit un ouvrage sur la conjonction quanquam ; 



24i L'AVENIR DE LA SCIENCE. 

tel grammairien d'Alexandrie a fait un livre sur la diffé- 
rence de /pYj et Zei. Assurément, ils eussent pu se pro- 
poser de plus importants problèmes, et néanmoins on nc^ 
peut dire que de tels travaux soient inutiles. Car ils font 
pour la connaissance des langues anciennes, et la con- 
naissance des langues anciennes fait pour la philosophie 
de l'esprit humain. La langue sanskrite, de même, ne 
sera parfaitement possédée que quand de patients philo- 
logues en auront monographie toutes les parties et toup- 
ies procédés. Il existe un assez gros volume de Bynœus- 
De calceis Hehrœorum. Certes on peut regretter que les- 
souliers des Hébreux aient trouvé un monographe, avant 
que les Yédas aient trouvé un éditeur. Je suis persuadé- 
néanmoins que ce livre, que je me propose de lire, ren- 
ferme de précieuses lumières et doit former un utile com- 
plément aux travaux de Braun, Schrœder et Hartmann sur- 
les vêlements du grand prêtre et des femmes hébraï- 
ques. Le mot de Pline est vrai à la lettre: il n'y a pas 
de livre si mauvais qu'il n'apprenne quelque chose. Toute 
exclusion est téméraire : il n'y a pas de recherche qu'on, 
puisse déclarer par avance frappée de stérilité. A com- 
bien de résultats inappréciables n'ont pas mené les 
études en apparence les plus vaines. IN'est-ce pas le pro- 
grès de la grammaire qui a perfectionné l'interprétation 
des textes et par là l'inteUigence du monde antique? Les- 
questions les plus importantes de l'exégèse biblique, en 
particulier, lesquelles ne peuvent être indifférentes au phi- 
losophe, dépendent d'ordinaire des discussions grammati- 
cales les plus humbles et les plus minutieuses (103). Nulle 
partie perfectionnement de la grammaire et de la lexico- 
graphie n'a opéré une réforme plus radicale. Il est une 
foule d'autres cas où les questions les plus vitales pour* 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 2'.:> 

Tesprit humain dépendent des plus menus détails philo- 
logiques. 

Bien loin donc que les travaux spéciaux soient le fait 
■d'esprits peu philosophiques, ce sont les plus importants 
pour la vraie science et ceux qui supposent le meilleur 
-esprit. Qui pourrait mieux que M. Eugène Burnouf écrire 
.sur la littérature indienne de savantes généralités ! Eh 
hien ! il ne le fait qu'à contre-cœur, comme accessoire et 
accidentellement, parce qu'il considère avec raison l'étude 
.positive, la publication des textes, la discussion philolo- 
gique comme l'œuvre essentielle et la plus urgente. Dans 
sa préface du Bhagavata-Purana, M. Eugène Burnouf, 
s'excusant auprès des savants de donner quelques aperçus 
généraux, proteste qu'il ne le fait que pour le lecteur fran- 
çais, et qu'il n'attache qu'une importance secondaire à un 
travail qui devra se faire plus tard, et qui; tel qu'il pour- 
rait être fait aujourd'hui, serai nécessairement dépassé 
et rendu par la suite inutile. Est-ce liumihté d'esprit, est-ce 
.amour des humbles choses pour elles-mêmes ? Non : c'est 
-saine méthode, et rectitude de jugement. Dans l'état actuel 
de la littérature sanskrite, en effet, la publication et la 
traduction des textes vaut mieux que toutes les disserta 
lions possibles, soit sur l'histoire de l'Inde, soit sur l'au- 
.thenticité et l'intégrité des ouvrages. Les esprits superfi- 
ciels seraient tentés de croire qu'une intelligence élevée 
ferait œuvre plus méritoire et plus honorable en écrivant 
une histoire littéraire de l'Inde, par exemple, qu'en se 
.livrant au labeur ingrat de l'édition des textes et de la 
traduction. C'est une erreur. Il ne s'agit pas encore de 
,disscrter sur une littérature dont on ne possède pas tous 
les éléments. C'est comme si Pétrarque, Boccace et le 
Pogge avaient voulu faire la théorie de la littérature 



246 L'AVENIR DE LA SCIENCE, 

grecque. Pétrarque et Boccace, en faisant connaître Ho- 
mère ; Ambroise Traversari, en traduisant Diogène Laërte ; 
le Pogge, en découvrant Quintilien et traduisant Xéno- 
phon ; Aurispa, en apportant en Occident des manuscrits 
de Plotin, de Proclus, de Diodore de Sicile ; Laurent Valla, 
en traduisant Hérodote et Thucydide, ont rendu un plus 
grand service aux littératures classiques que s'ils eussent 
prématurément abordé les hautes questions d'histoire et 
de critique. Sans doute, il est des superstitions littéraires 
et des fautes de critique où tombaient fatalement ces pre- 
miers humanistes, et que nous, aiguisés que nous sommes 
par la comparaison d'autres littératures, nous pouvons 
éviter. De prime abord, nous pouvons faire sur ces litté- 
ratures presque inconnues des tours de force de critique 
qui n'ont été possibles pour les littératures grecque et 
latine qu'au bout de deux ou trois siècles. Les premiers 
qui ont étudié Manou ou le Mahabharat y ont découvert 
ce qu'il a fallu trois ou quatre cents ans pour apercevoir 
dans Homère et Moïse. Il faut maintenir toutefois « que 
l'époque des dissertations et des mémoires n'est pas encore 
venue pour l'Inde, ou plutôt qu'elle est déjà passée, et 
que les travaux des Colebrooke et des Wilson, des 
Schlegel et des Lassen ont fermé pour longtemps la car- 
rière qu'avait ouverte avec tant d'éclat le talent de Sir 
Wilham Jones (104). » L'histoire littéraire de l'Inde en effet 
ne sera possible qu'au bout de deux siècles de travaux 
comme ceux que le xvi® et le xvn® siècle ont consacrés 
aux littératures classiques. Les travaux de cet ordre sont 
les seuls qui, dans l'état actuel de la science, aient une 
valeur réelle et durable. Toutefois, comme il est vrai de 
dire qu'un système incomplet pourvu qu'on n'y tienne 
pas d'une façon étroite, vaut mieux que l'absence de 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 247 

système, il serait peut-être désirable que, sans prétendre 
faire une œuvre définitivement scientifique, on esquissât, 
d'après l'état actuel des études sanskrites, une sorte de 
manuel ou d'introduction à cette littérature. J'avoue que 
le plus grand obstacle que j'aie rencontré en abordant les 
études indiennes a été l'absence d'un livre sommaire sur 
la littérature sanskrite, sa marche, ses époques principales, 
les âges divers de la langue, la place et le rang des 
divers ouvrages, quelque chose d'analogue en un mot à 
; ce que Gesenius a fait pour la langue et la littérature des 
■ Hébreux. Un tel ouvrage serait, il est vrai, vieilli au 
bout de dix années ; mais il aurait eu son utilité et 
aurait contribué à faciliter l'étude immédiate des sources. 
Il serait regrettable assurément qu'un homme éminent y 
dépensât des instants qui pourraient être mieux employés 
à le rendre inutile ; et pourtant qui pourrait le faire, si 
ce n'est celui qui a la vue complète du champ déjà 
parcouru ? 

Que la plupart de ceux qui consacrent leur vie à des 
travaux d'érudition spéciale n'aient pas le grand esprit qui 
seul peut vivifier ces travaux, c'est un inconvénient sans 
doute, mais qui bien souvent nuit plus à la perfection 
morale des auteurs qu'à l'ouvrage lui-même. La perfection 
serait d'embrasser intimement la particule tout en se 
tenant dans le grand milieu par une habitude constante, 
qui pénétrerait toute la vie scientifique. Vraiment, en 
quoi tant de recherches érudites, tant de collections faites 
par des esprits faibles et sans portée, diffèrent-elles de 
l'œuvre du curieux qui assemble sur ses carions des 
papillons de toutes couleurs ? Oh ! quand la vie est si 
courte et qu'il s'y présente tant de choses sérieuses, ne 
vaudrait-il pas mieux prêter l'oreille aux mille voix du 



248 L'AVENIR DE LA SCIENCE. 

cœur et de l'imagination et goûter les délices du sentiment 
religieux, que de gaspiller ainsi une vie qui ne repasse 
plus, et qui, si on l'a perdue, est perdue pour l'éternité? 
Le grand obstacle qui arrête les progrès des études phi- 
lologiques me semble être cette djs^rsion du travail et 
cet isolement des recherches spéciales, qui fait que les 
travaux du philologue n'existent guère que pour lui seul 
et pour un petit nombre d'amis qui s'occupent du même 
sujet. Chaque savant, développant ainsi sa partie sans 
égard pour les autres branches de la science, devient 
étroit, égoïste, et perd le sens élevé de sa mission. Une vie 
suffirait à peine pour épuiser ce qui serait à consulter 
sur tel point spécial d'une science qui n'est elle-même 
que la moindre partie d'une science plus étendue. Les 
mêmes recherches se recommencent sans cesse, les mono- 
graphies s'accumulent à un tel point que leur nombre 
même les annule et les rend presque inutiles. Il viendra, 
ce me semble, un âge où les études philologiques se 
recueilleront de tous ces travaux épars, et où, les résultats 
étant acquis, les monographies devenues inutiles ne seront 
conservées que comme souvenirs. Quand l'édifice est 
achevé, il n'y a pas d'inconvénient à enlever l'échafaudage 
qui fut nécessaire à sa construction. Ainsi le pratiquent 
les sciences physiques. Les travaux approuvés par l'auto- 
rité compétente y sont faits une fois pour toutes et adoptés 
de confiance, sans que l'on s'impose de revenir, si ce 
n*est rarement et à de longs intervalles, sur les recherches 
des premiers expérimentateurs. C'est ainsi que des années 
entières d'études assidues se sont parfois résumées en 
quelques lignes ou quelques chiffres, et que le vaste en- 
semble des sciences de la nature s'est fait pièce à pièce et 
avec une admirable solidarité de la part de tous les travail- 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 2'i9 

leurs. La délicatesse beaucoup plus grande des sciences phi- 
lologiques ne permettrait pas sans doute l'emploi rigoureux 
•d'une telle méthode. J'imagine néanmoins qu'on ne sortira 
de ce labyrinthe du travail individuel et isolé que par une 
grande organisation scientiQque, où tout sera fait sans 
épargne comme sans déperdition de forces, et avec un 
■caractère tellement définitif qu'on puisse accepter de con- 
fiance les résultats obtenus. On serait parfois tenté de croire 
que c'est la masse même des travaux scientifiques qui les 
écrase, et que tout irait mieux si la publicité était plus 
restreinte. Mais le véritable défaut, c'est le manque d'or- 
i^anisation et de contrôle. Dans un état scientifique bien 
ordonné, il serait à souhaiter que le nombre des travail- 
leurs fût encore bien plus considérable. Alors le travail ne 
s'enfouirait pas et ne s'étoufferait pas lui-même, comme 
un feu où l'aliment est trop pressé. Il est triste de songer 
que les trois quarts des choses de détail que l'on cherche 
sont déjà trouvées, tandis que tant d'autres mines où l'on 
découvrirait des trésors restent sans ouvriers, par suite de 
3a mauvaise direction du travail. La science ressemble de 
nos jours à une riche bibliothèque bouleversée. Tout y 
•est ; mais avec si peu d'ordre et de classification que tout 
y est comme s'il n'était pas. 

Qu'on y réfléchisse, on verra qu'il est absolument né- 
cessaire de supposer dans l'avenir une grande réforme du 
travail scientifique (lOo). La matière de l'érudition, en effet, 
va toujours croissant d'une manière si rapide, soit par des 
découvertes nouvelles, soit par la multiplication des siècles, 
qu'elle finira par dépasser de beaucoup la capacité des 
chercheurs. Dans cent ans, la France comptera trois ou 
quatre littératures superposées. Dans cinq cents ans, il y 
aura deux histoires anciennes. Or si la première, que le 



250 L'AVENIR DE LA SCIENCE. 

temps et le manque d'imprimerie ont si énormément sim- 
plifiée pour nous, a suffi pour occuper tant de laborieuses 
vies, que sera-ce de la nôtre, qu'il faudra extraire d'une si 
prodigieuse masse de documents? Même raisonnement 
pour nos bibliothèques. Si la Bibliothèque nationale conti- 
nue à s'enrichir de toutes les productions nouvelles, dans 
cent ans, elle sera absolument impraticable, et sa richesse 
même l'annulera (106). Il y a donc là une progression qui 
ne peut continuer indéfiniment sans amener une révolu- 
tion dans la science . Il serait puéril de se demander com- 
ment elle se fera. Y aura-t-il une grande simplification 
comme celle qui fut opérée par les barbares ? Des méthodes 
nouvelles faciliteront-elles la polymathie ? Nous ne pouvons 
hasarder sur ce sujet aucune hypothèse raisonnable. 

Sans être partisan du communisme littéraire et scien- 
tifique, je crois pourtant qu'il est urgent de combattre la 
dispersion des forces et de concentrer le travail. L'Alle- 
magne pratique à cet égard plusieurs usages vraiment 
utiles. Il n'est pas rare de voir dans les journaux litté- 
raires, dans les actes des Congrès philologiques, etc., un 
savant prévenir ses confrères qu'il a entrepris un tra- 
vail spécial sur tel sujet, et les prier en conséquence de 
lui envoyer tout ce que leurs études particulières leur ont 
fait rencontrer sur ce point. Sans vouloir rien préciser, 
je concevrais que, dans une organisation sérieuse de la 
science, on ouvrît ainsi des problèmes publics où chacun 
vint apporter son contingent de faits. Les académies, 
surtout les académies à travaux communs, telles que 
l'Académie des Inscriptions el Belles-Lettres, répondent 
au besoin que je signale ; mais pour qu'elles y satis- 
fassent tout à fait, il faudrait leur faire subir de pro- 
fondes transformations. 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 251 



XIV 



Je sortirais de mon plan si je hasardais ici quelques 
idées d'une application pratique. Au surplus, ma com- 
plète ignorance de la vie réelle m'y rendrait tout à fait 
incompétent. L'organisation, exigeant l'expérience et le 
balancement des principes par les faits existants, ne 
saurait en aucune façon être l'œuvre d'un jeune homme. Je 
ne ferai donc que poser les principes. 

Que l'État ait le devoir de patronner la science, comme 
l'art, c'est ce qui ne saurait être contesté. L'État en 
effet représente la société et doit suppléer les individus 
pour toutes les œuvres où les efforts isolés seraient in- 
suffisants. Le but de la société est la réalisation large et 
complète de toutes les faces de la vie humaine. Or il est 
quelques-unes de ces faces qui ne peuvent être réalisées 
que par la fortune collective. Les individus ne peuvent 
se bâtir des observatoires, se créer des bibhothèques, 
fonder de grands établissements scientifiques, L'État doit 
donc à la science des observatoires, des bibliothèques, 
des établissements scientifiques. Les individus ne pour- 
raient seuls entreprendre et publier certains travaux. 
L'État leur doit des subventions. Certaines branches de 
la science (et ce sont les plus importantes) ne sauraient 
procurer à ceux qui les cultivent le nécessaire de la vie : 
l'État doit sous une forme ou sous une autre offrir aux 
travailleurs méritants les moyens nécessaires pour con- 



252 L'AVENIR DE LA SCIENCE. 

linucr paisiblement leurs travaux à l'abri du besoin 
importun. 

Je dis que c'est là un devoir pour l'État, et je le dis 
sans aucune restriction (107). L'État n'est pas à mes yeux 
une simple institution de police et de bon ordre. C'est la 
société elle-même, c'est-à-dire l'homme dans son état nor- 
mal. Il a par conséquent les mômes devoirs que l'indi- 
vidu, en ce qui touche aux choses religieuses. Il ne 
doit pas seulement laisser faire; il doit fournir à l'homme 
les conditions de son perfectionnement. C'est une puis- 
sance plastique et bien réellement directrice. Car la 
société n'est pas la réunion atomistique des individus, 
formée par la répétition de l'unité ; elle est une unité 
1 constituée; elle est jj?imitive. 

L'Angleterre, je le sais, comme autrefois à quelques 
égards l'ancienne France, suffit à presque tout par des 
fondations particulières, et je conçois que, dans un pays 
où les fondations sont si respectées, on puisse se passer 
-d'un ministre de l'instruction publique. L'État, je le répète, 
ne doit que suppléer à ce que ne peuvent faire ou ne font 
pas les individus; il a donc un moindre rôle dans un 
pays où les particuliers peuvent et font beaucoup. L'An- 
gleterre d'ailleurs ne réalise ces grandes choses que par 
l'association, c'est-à-dire par de petites sociétés dans la 
grande, et je trouve pour ma part l'organisation fran- 
çaise, issue de notre révolution, bien plus conforme à 
l'esprit moderne. 

C'est surtout sous la forme religieuse que l'État a veillé 
jusqu'ici aux intérêts suprasensibles de l'humanité. Mais 
du moment où la religiosité de l'homme en sera venue à 
s'exercer sous la forme purement scientifique et ration- 
nelle, tout ce que l'État accordait autrefois à l'exercice 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 25» 

religieux reviendra de droit à la science, seule religion 
définitive. Il n'y aura plus de budget des cultes, il y aura 
budget de la science, budget des arts. L'État doit sub- 
venir à la science comme à la religion, puisque la science 
comme la religion est de la nature humaine. Il le doit 
même à un titre plus élevé; car la religion, bien qu'éter- 
nelle dans sa base psychologique, a dans sa forme quel- 
que chose de transitoire ; elle n'est pas comme la science 
tout entière de la nature humaine. 

La science n'existant qu'à la condition de la plus par- 
faite liberté, le patronage que lui doit l'État ne confère à 
l'État aucun droit de la contrôler ou de la réglementer, pas- 
plus que la subvention accordée aux cultes ne donne droit 
à l'État de faire des articles de foi. L'État peut même moins, 
en un sens, sur la science que sur les religions; car à celles -ci 
il peut du moins imposer quelques règlements de police; 
au lieu qu'il ne peut rien, absolument rien, sur la science. 
La science, en effet, se conduisant par la considération 
intrinsèque et objective des choses, n'est pas libre elle- 
même d'obéir à qui veut bien lui commander : si elle- 
était libre dans ses opinions, on pourrait peut-être lui 
demander telle ou telle opinion. Mais elle ne l'est pas; 
rien de plus fatal que la raison et par conséquent que- 
la science. Lui donner une direction, lui demander d'ar- 
river à tel ou tel résultat, c'est une flagrante contradic- 
tion; c'est supposer qu'elle est flexible à tous les sens,, 
c'est supposer qu'elle n'est pas la science. 

Certains ordres religieux qui appliquaient à l'étude 
cette tranquillité d'esprit, l'un des meilleurs fruits de la 
vie monastique, réalisaient autrefois ces grands ateliers- 
de travail scientifique, dont la disparition est profondé- 
ment à regretter. Sans doute il eût été bien préférable- 



254 L'AVENIR DE LA SCIENCE, 

que ces travailleurs eussent été indépendants (108); ils 
n'eussent pas porté dans leur œuvre autant de patience et 
d'abnégation ; mais ils y eussent certainement porté plus 
de critique. Quoi qu'il en soit, on ne peut nier que l'abo- 
lition des ordres religieux qui se livraient à l'étude, et 
celle des parlements, qui fournissaient à tant d'hommes 
lettrés de studieux loisirs, n'aient porté un coup fatal aux 
recherches savantes. Cette lacune ne sera réparée que quand 
l'État aura institué, sous une forme ou sous une autre, 
des chapitres laïcs, des bénéfices laïcs, où les grands tra- 
vaux d'érudition seront repris par des bénédictins pro- 
fanes et critiques. A côté de l'œuvre savante de l'archi- 
tecte, il y a • dans la science l'œuvre pénible du ma- 
nœuvre, qui exige une obscure patience et des labeurs 
réunis. Dom Mabiilon, domRuinard, dom Rivet, Montfaucon 
n'eussent point accompli leurs œuvres gigantesques, s'ils 
n'eussent eu sous leurs ordres toute une communauté de 
laborieux travailleurs, qui dégrossissaient l'œuvre à laquelle 
ils mettaient ensuite la dernière main. La science ne fera 
de rapides conquêtes que quand des bénédictins laïcs 
s'attelleront de nouveau au joug des recherches savantes, 
et consacreront de laborieuses existences à l'élucidation 
du passé. La récompense de ces modestes travailleurs 
ne sera pas la gloire ; mais il est des natures douces et 
calmes, peu agitées de passions et de désirs, peu tourmen- 
tées de besoins philosophiques (gardez-vous de croire 
qu'elles soient pour cela froides et sèches; au contraire 
elles ont souvent une grande concentration et une sensibi- 
lité très délicate), qui se contenteraient de cette paisible vie, 
€t qui, au sein d'une honnête aisance et d'une heureuse 
famille, trouveraient l'atmosphère qu'il faut pour les mo- 
destes travaux. A vrai dire, la forme la plus naturelle de 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 255 

patronner ainsi la science est celle des sinécures. Les 
sinécures sont indispensables dans la science; elles sont 
la forme ia plus digne et la plus convenable de pen- 
sionner le savant, outre qu'elles ont l'avantage de grou- 
per autour des établissements scientifiques des noms illus- 
tres et de hautes capacités. Il n'y a que des barbares ou 
des gens à courte vue qui puissent se laisser prendre à 
des objections superficielles comme celles que fait naître 
au premier coup d'œil la multiplicité des emplois scien- 
tifiques. Il est parfaitement évident que le service de telle 
bibliothèque, qui compte dix ou douze employés, pour- 
rait se faire tout aussi bien avec deux ou trois personnes 
(et de fait il n'y a sur le nombre que deux ou trois 
employés qui fassent quelque chose). Certaines gens en 
concluraient qu'il faut supprimer tous les autres. Sans 
doute, si on ne se proposait que de satisfaire aux besoins 
matériels du service. Chose singulière ! La science, la 
chose du, monde la plus vraiment libérale, n'est largement 
patronnée qu'en Russie! 

Certes il est regrettable qu'il faille descendre à de 
telles considérations. Mais, dans l'état actuel de l'huma- 
j nité, l'argent est une puissance intellectuelle, et mérite à 
I ce titre quelque considération. Un million vaut un ou 
deux hommes de génie, en ce sens qu'avec un million bien 
employé on peut faire autant pour le progrès de l'esprit 
humain que feraient un ou deux hommes de premier 
ordre, réduits aux seules forces de l'esprit. Avec un 
million, je ferais pénétrer plus profondément les idées mo- 
dernes dans la masse que ne ferait une génération de pen- 
seurs pauvres et sans iniluciice. Avec un million, je ferais 
I traduire le Talmud, publier les Védas, le Nyaya avec 
ses commentaires, et accomplir une foule de travaux 



256 L'AVENIR DE LA SCIENCE, 

qui contribueraient plus au progrès de la science qu'un 
siècle de réflexion métaphysique. Quelle rage de songer 
qu'avec les sommes que la sotte opulence prodigue selon 
son caprice, on pourrait remuer le ciel et la terre! Il 
ne faut pas espérer que le savant puisse sortir de la con- 
dition commune et se passer du pain matériel. Il faut 
encore moins espérer que les riches, qui sont exempts, 
de ce souci, puissent jamais suffire aux besoins de la. 
science Les grands instincts scientifiques se développent 
presque toujours chez des jeunes gens instruits, mais pau- 
vres. Les riches portent toujours dans la science un ton 
d'amateur superficiel, d'assez mauvais aloi (109). On n'a. 
jamais reproché à la religion d'avoir des ministres soumis, 
comme les autres hommes aux besoins matériels et récla- 
mant l'assistance de l'État. Quant à ceux qui ne voient 
dans la science que l'argent qu'elle procure, nous n'avons 
rien à en dire : ce sont des industriels, comme tant d au- 
tres, mais non des savants. Quiconque a pu arrêter un 
iîjstant sa pensée sur l'espoir de devenir riche, qui- 
conque a considéré les besoins extérieurs autrement que 
comme une chaîne lourde et fatale, à laquelle il faut mal- 
heureusement se résigner, ne mérite pas le nom de phi- 
losophe. Les grands traitements scientifiques et surtout 
le cumul auraient sous ce rapport un grave inconvénient, 
le même que les grandes richesses ont eu pour le clergé :. 
ce • serait d'attirer des âmes vénales, qui ne voient dans- 
la science qu'un moyen comme un autre de faire for- 
tune; honteux simoniaques qui portent dans les choses- 
saintes leurs grossières habitudes et leurs vues terres- 
tres. Il faudrait qu'en embrassant la carrière scientifique,, 
on fût assuré de rester pauvre toute sa vie, mais aussi d'y 
trouver le strict nécessaire ; il n'y aurait alors que les belles 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 257 

âmes, poussées par un instinct puissant et irrésistible, 
qui s'y consacreraient, et la tourbe des intrigants por- 
terait ailleurs ses prétentions. La première condition 
est déjà remplie? Pourquoi n'en est-il pas de môme 
pour la seconde? 



XV 



Je dois, pour compléter ma pensée et bien faire com- 
prendre ce que j'entends par une philosophie scientifique, 
donner ici quelques exemples, desquels il ressortira, ce 
me semble, que les études spéciales peuvent mener à 
des résultats tout aussi importants pour la connaissance 
intime des choses que la spéculation métaphysique ou 
psychologique. Je les emprunterai de préférence aux 
sciences historiques ou philologiques, qui me sont 
seules familières, et auxquelles est d'ailleurs spécialement 
consacré cet essai. 

Ce n'est pas que les sciences de la nature ne four- 
nissent des données tout aussi philosophiques. Je ne crains 
pas d'exagérer en disant que les idées les plus arrêtées 
que nous nous faisons sur le système des choses ont do 
'près ou de loin icurs racines dans les sciences physiques, et 
que les différences les plus importantes qui distinguent la 
pensée moderne de la pensée antique tiennent à la révolu- 
tion que ces études ont amenée dans la façon de considérer 
le monde. Notre idée des lois de la nature, laquelle a ren- 
versé à jamais l'ancienne conception du monde anthropo- 
morphique, est le grand résultat des sciences physiques, 

17 



\^ 



258 L'AVENIR DE LA SCIENCE, 

non pas de telle ou telle expérience, mais d'un mode- 
d'induction très général, résultant de la physionomie 
générale des phénomènes . 11 est incontestable que l'astro- 
nomie, en révélant à l'homme la structure de l'univers, 
le rang et la position de la terre, l'ordre qu'elle occupe 
dans le système du monde, a plus fait pour la vraie 
science de l'homme que toutes les spéculations imaginables 
fondées sur la considération exclusive de la nature hu- 
mame (110). Cette considération, en effet, mènerait ou à 
l'ancien fmalisme, qui faisait de l'homme le centre de 
l'univers, ou à l'hégélianisme pur, qui ne reconnaît 
d'autre manifestation de la conscience divine que l'hu- 
manité. Mais l'étude du système du monde et de la place 
que l'homme y occupe, sans renverser aucune de ces 
deux conceptions, défend de les prendre d'une manière 
trop absolue et trop exclusive. L'idée de l'infini est une 
des plus fondamentales de la nature humaine, si elle 
n'est pas toute la nature humaine; et pourtant l'homme 
ne fût point arrivé à comprendre dans sa réalité l'infini 
des choses, si l'étude expérimentale du monde ne l'y eût 
amené. Certes, ce n'est pas le télescope qui lui a révélé 
l'infmi ; mais c'est le télescope qui l'a conduit aux limites 
extrêmes, au delà desquelles est encore l'infini des mondes. 
La géologie, en apprenant à l'homme Thistoire de notre 
globe, l'époque de l'apparition de l'humanité, les condi- 
tions de cette apparition et des créations qui l'ont pré- 
cédée, n'a-t-elle pas introduit dans la philosophie un élé 
ment tout aussi essentiel ? La physique et la chimie ont 
plus fait pour la connaissance de la constitution intime 
des corps que toutes les spéculations des anciens et mo- 
dernes philosophes sur les qualités abstraites de la matière, 
son essence, sa divisibilité. La physiologie et l'anatomie 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 259 

comparées, la zoologie, la botanique, sont à mes yeux 
les sciences qui apprennent le plus de choses sur l'es- 
sence de la vie, et c'est là que j'ai puisé le plus d'élé- 
ments pour ma manière d'envisager l'individualité et le 
mode de conscience résultant de l'organisme . Les mathé- 
matiques elles-mêmes, bien que n'apprenant rien sur la 
réalité, fournissent des moules précieux pour la pensée, 
et nous présentent, dans la raison pure en action, le 
modèle de la plus parfaite logique. Mais je ne veux pas 
insister plus longtemps sur des choses que je ne connais 
pas d'une manière spéciale, et je reviens à mon idée 
fondamentale d'une philosophie critique. 

Le plus haut degré de culture intellectuelle est, à mes 
yeux, de comprendre fhumanité. Le physicien comprend 
la nature, non pas sans doute dans tous ses phénomènes, 
mais enfin dans ses lois générales, dans sa physionomie 
vraie. Le physicien est le critique de la nature ; le phi- 
losophe est le critique de Thumanité. Là où le vulgaire 
voit fantaisie et miracle, le physicien et le philosophe 
voient des lois et de la raison. Or cette intuition vraie de 
l'humanité, qui n'est au fond que la critique, la science 
historique et philologique peut seule la donner. L© pre- 
mier pas de la science de l'humanité est de distinguer 
deux phases dans la pensée humaine : l'âge primitif, âge 
de spontanéité, où les facultés, dans leur fécondité créa- 
trice, sans se regarder elles-mêmes, par leur tension 
intime, atteignaient un objet qu'elles n'avaient pas visé ; 
et l'âge de réflexion, où l'homme se regarde et se possède 
lui-même, âge de combinaison et de pénibles procédés, 
de connaissance antithétique et controversée. Un des ser- 
vices que M. Cousm a rendus à la philosophie a été 
d'introduire parmi nous cette distinction et de l'exposer 



260 L'AVENIR DE LA SCIENCE. 

avec son admirable lucidité. Mais ce sera la science qui la 
démontrera définitivement, et l'appliquera à la solution 
des plus beaux problèmes. L'histoire primitive, les épopées 
et les poésies des âges spontanés, les religions, les langues 
n'auront de sens que quand cette grande distinction sera 
devenue monnaie courante. Les énormes fautes de cri- 
tique que l'on commet d'ordinaire en appréciant les 
œuvres des premiers âges viennent de l'ignorance de ce 
principe et de l'habitude où l'on est de juger tous les 
âges de l'esprit humain sur la même mesure. Soit, par 
exemple, l'origine du langage. Pourquoi débite-t-on sur 
cette importante question philosophique tant d'absurdes 
raisonnements? Parce que l'on applique aux époques 
primitives des considérations qui n'ont de sens que pour 
notre âge de réflexion. Quand les plus grands philo- 
sophes, dit-on, sont impuissants à analyser le langage, 
comment les premiers hommes auraient-ils pu. le créer? 
L'objection ne porte que contre une invention réfléchie. 
L'action spontanée n'a pas besoin d'être précédée de la vue 
analytique. Le mécanisme de l'intelligence est d'une ana- 
lyse plus difficile encore, et pourtant, sans connaître cette 
analyse, l'homme le plus simple sait en faire jouer tous 
les ressorts. C'est que les mots facile et difficile n'ont plus 
de sens- appliqués au spontané. L'enfant qui apprend sa 
langue, l'humanité qui crée la science, n'éprouvent pas 
plus de difTiculté que la plante qui germe, que le corps 
organisé qui arrive à son complet développement. Partout 
c'est le Dieu caché, la force universelle, qui, agissant 
durant le sommeil ou en l'absence de l'âme individuelle, 
produit ces merveilleux effets, autant au-dessus de l'ar- 
tifice humain, que la puissance infinie dépasse les forces 
limitées. 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 2G1 

C'est pour n'avoir pas compris cette force créatrice de la 
raison spontanée qu'on s'est laissé aller à d'étranges hypo- 
thèses sur les origines de l'esprit humain. Quand le Con- 
dillac catholique, M. de Bonald, conçoit l'homme primitif 
sur le modèle d'une statue impuissante, sans originalité 
ni initiative, sur laquelle Dieu plaque, si j'ose le dire, le 
langage, la morale, la pensée (comme si on pouvait faire 
comprendre et parler une souche inintelligente en lui par- 
lant, comme si une telle révélation ne supposait la capacité 
intérieure de comprendre, comme si la faculté de rece- 
voir n'était pas corrélative à celle de produire), il n'a fait 
que continuer le xvm® siècle et nier l'originalité interne 
de l'esprit. Il est également faux de dire que l'homme 
a créé avec réflexion et délibération le langage, la reli- 
gion, la morale, et de dire que ces attributs divins de sa 
nature lui ont été révélés. Tout est l'œuvre de la raison 
spontanée et de cette activité intime et cachée, qui, nous 
dérobant le moteur, ne nous laisse voir que les efî'ets. 
A cette limite, il devient indilïérent d'attribuer la causalité 
à Dieu ou à l'homme. Le spontané est à la fois divin 
et humain. Là est le point de conciliation des opinions 
en apparence contradictoires, mais qui ne sont que par- 
tielles en leur expression, selon qu'elles s'attachent à une 
face du phénomène plutôt qu'à l'autre. 

Les paralogismes que l'on commet sur l'histoire des re- 
ligions et sur leurs origines tiennent à la même cause. 
Les grandes apparitions religieuses présentent une foule de 
faits inexplicables pour celui qui n'en cherche pas la 
cause au-dessus de l'expérience vulgaire. La formation de 
la légende de Jésus et tous les faits primitifs du chris- 
tianisme seraient inexplicables dans le milieu où nous 
vivons. Que ceux qui se font des lois de l'cspi-it Iîiini;iia 



262 L'AVENIR DE LA SCIENCE. 

une idée étroite et mesquine, qui ne comprennent rien au 
delà de la vulgarité d'un salon ou des étroites limites du 
bon sens ordinaire ; que ceux qui n'ont pas compris la 
fière originalité des créations spontanées de la nature 
humaine, que ceux-là se gardent d'aborder un tel pro- 
blème, ou se contentent d'y jeter timidement la commode 
solution du surnaturel. Pour comprendre ces apparitions 
extraordinaires, il faut être endurci aux miracles ; il faut 
s'élever au-dessus de notre âge de réflexion et de lente 
combinaison pour contempler les facultés humaines dans 
leur originalité créatrice, alors que, méprisant nos pénibles 
procédés, elles tiraient de leur plénitude le sublime et le 
divin. Alors c'était l'âge des miracles psychologiques. 
Supposer du surnaturel pour exphqtier ces merveilleux 
effets, c'est faire injure à la nature humaine, c'est prouver 
qu'on ignore les forces cachées de l'âme, c'est faire comme 
le vulgaire, qui voit des miracles dans les effets extraordi- 
naires^ dont la science explique le mystère. Dans tous les 
ordres, le miracle n'est qu'apparent, le miracle n'est que 
l'inexpliqué. Plus on approfondira la haute psychologie de 
l'humanité primitive, plus on percera les origines de 
l'esprit humain, plus on trouvera de merveilles, merveilles 
d'autant plus admirables qu'il n'est pas besoin pour les 
produire d'un Dieu-machine toujours immiscé dans la 
marche des choses, mais qu'elles sont le développement 
régulier de lois immuables comme la raison et le parfait. 
L'homme spontané voit la nature et l'histoire aA-ec les 
yeux de l'enfance : l'enfant projette sur toutes choses le 
merveilleux qu'il trouve en son âme. Sa curiosité, le vif 
intérêt qu'il prend à toute combinaison nouvelle viennent 
de sa foi au merveilleux. Blasés par l'expérience, nous 
n'atfondons rien de hien extraordinaire; mais l'enfant ne 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 263 

•sait ce qui va sortir. Il croit plus au possible, parce qu'il 
connaît moins le réel. Cette charmante petite ivresse de 
la vie qu'il porte en lui-même lui donne le vertige ; il ne 
voit le monde qu'à travers une vapeur doucement colorée ; 
jetant sur toutes choses un curieux et joyeux regard, il 
sourit à tout, tout lui sourit. De là ses joies et aussi ses 
terreurs : il se fait un monde fantastique qui l'enchante 
ou qui l'effraye ; il n'a pas cette distinction qui, dans l'âge 
de la réflexion, sépare si nettement le moi et le non-moi, 
et nous pose en froids observateurs vis-à-vis de la réalité. 
il se mêle à tous ses récits : le narré simple et objectif 
-du fait lui est impossible ; il ne sait point l'isoler du juge- 
ment qu'il en a porté et de l'impression personnelle qui 
lui en est restée. // ne raconte jms les choses, mais les 
■imaginations qu'il s'est faites à propos des choses, ou plutôt 
il se raconte lui-même. L'enfant se crée à son tour tous 
les mythes que l'humanité s'est créés : toute fable qui 
frappe son imagination est par lui acceptée ; lui-même s'en 
improvise d'étranges, et puis se les affirme (111). Tel est 
le procédé de l'esprit humain aux époques mythiques. Le 
jêve pris pour une réalité et affirmé comme tel. Sans pré- 
méditation mensongère, la fable naît d'elle-même; aus- 
sitôt née, aussitôt acceptée, elle va se grossissant comme 
la boule de neige ; nulle critique n'est là pour l'arrêter. 
Et ce n'est pas seulement aux origines de l'esprit humain 
-que lame se laisse jouer par cette aimable duperie : la 
fécondité du merveilleux dure jusqu'à l'avènement défi- 
nitif de l'âge scientifique, seulement avec moins de spon- 
tanéité, et en s'assimilant plus d'éléments historiques. 
Voilà un principe susceptible de devenir la base de 
toute une philosophie de l'esprit humain, et autour du- 
quel se groupent les résultats les plus importants de 



2Ô4 L'AVENIR DE LA SCIENCE, 

la critique moderne. La chronologie n'est presque rien 
dans l'histoire de l'humanité. Un concours de causes peut 
obscurcir de nouveau la réflexion et faire revivre les 
instincts des premiers jours. Voilà comment, à la veille 
des temps modernes, et après les grandes civilisations de 
j l'antiquité, le moyen âge a rappelé de nouveau les temps 
i homériques et l'âge de l'enfance de l'humanité. La théorie 
du primitif de l'esprit humain, si indispensable pour la 
connaissance de l'esprit humain lui-même, est notre 
grande découverte, et a introduit dans la science philo- 
sophique des données profondément nouvelles. La vieille 
école cartésienne prenait l'homme dune façon abstraite, 
générale, uniforme. On faisait l'histoire de lïndividu, 
comme quelques Allemands font encore l'histoire de 
l'humanité, a priori et sans s'embarrasser des nuances 
que les faits seuls peuvent révéler. Que dis-je, son his- 
toire ? il n*y avait pas d'histoire pour cet être sans génia- 
hté propre, qui voyait tout en Dieu, comme les anges. 
Tout était dit quand on s'était demandé s'il pense tou~ 
jours, si les sens le trompent, si les corps existent, si 
les bétes ont une âme. Et que pouvaient savoir de l'homme 
vivant et sentant ces durs personnages en robe longue 
des parlements, de Port-Royal, de l'Oratoire, coupant 
l'homme en deux parties, le corps, rame, sans lieu ni 
passage entre les deux, se défendant par là d'étudier la 
vie dans sa parfaite naiveté (112)? On raconte d'étranges 
choses de l'insensibilité et de la dureté de Malebranche, 
et cela devait être. Ce n'est pas dans le monde abstrait 
de la raison pure qu'on devient sympathique à la vie; 
tout ce qui touche et émeut tient toujours un peu au 
corps. Pour nous, nous avons transporté le champ de la 
^cience de l'homme. C'est sa vie que nous voulons savoir ; 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 2G5 

or, la vie, c'est le corps et l'âme, non pas posés vis-à-vis 
lun de l'autre comme deux horloges qui battent ensemble, 
non pas soudés comme deux métaux différents, mais 
unifiés dans un grand phénomène à deux faces, qu'on ne 
peut scinder sans le détruire. 

Notre science de l'homme n'est donc plus une abstrac- 
tion, quelque chose qui peut se faire a priori et par 
des considérations générales; c'est l'expérimentation uni- 
verselle de la vie humaine, et par conséquent letudc 
de tous les produits de son activité, surlout de son activité 
spontanée. Je préfère aux plus belles disquisitions carté- 
siennes la théorie de la poésie primitive et de l'épopée 
nationale, telle que Wolf l'avait entrevue, telle que l'é- 
tude comparée des littératures l'a définitivement arrêtée. 
Si quelque chose peut faire comprendre la portée de la 
crilique et l'importance des découvertes qu on doit en 
attendre, c'est assurément d'avoir expliqué par les mômes 
lois Homère et le Ramayana, les Niebelungen et le Schah- 
namch, les romances du Cid, nos chansons de Gestes, les 
chants héroïques de l'Ecosse et de la Scandinavie (113) ! Il 
y a des traits de l'humanité susceptibles d'être fixés une 
fois pour toutes, et pour lesquels les peintures les plus 
anciennes sont les meilleures. Homère, la Bible et les 
Védas seront éternels. On les lira, lorsque les œuvres 
intermédiaires seront tombées dans l'oubli ; ce seront à 
jamais les livres sacrés de l'humanité. Aux deux phases 
de la pensée humaine correspondent, en effet, deux sortes 
de littératures : — UttératUres primitives, jets naïfs de la 
spontanéité des peuples, fleurs rustiques mais naturelles, 
expressions immédiates du génie et des traditions natio- 
nales ; — littératures réfléchies, bien plus individuelles, et 
pour lesquelles les questions d'authenticité et d'intégrité 



2G6 L'AVENIR DE LA SCIENCE. 

impertinentes quand il s'agit des littératures primitives, 
ont leur pleine signification. Ainsi se trouvent placés 
aux deux pôles de la pensée des poèmes habitués autre- 
fois à se trouver côte à côte, comiTie l'Iliade et TÉnéide. 

La théorie générale des mythologies, telle que Heyne, 
Niebuhr, Oltfried Millier, Bauer, Strauss l'ont établie, se 
rattache au même ordre de recherches, et suppose le 
même principe. Les mythologies ne sont plus pour nous 
des séries de fables absurdes et parfois ridicules, mais de 
grands poèmes divins, où les nations primitives ont dé- 
posé leurs rêves sur le monde suf^rasensible. Elles valent 
mieux en mi sens que l'histoire ; car, dans l'histoire, il y 
a une portion fatale et fortuite, qui n'est pas l'œuvre de 
l'humanité, au lieu que, dans les fables, tout lui appartient; 
c'est son portrait peint par elle-même. La fable est libre, 
l'histoire ne l'est pas. Le Livre des rois, de Firdousi, est 
sûrement une bien mauvaise histoire de la Perse ; et pour- 
tant ce beau poème nous représente mieux le génie de la 
Perse que ne le ferait l'histoire la plus exacte; il nous donne 
ses légendes et ses traditions épiques, c'est-à-dire son âme. 
Les érudits regrettent fort que l'Inde ne nous ait laissé 
aucune histoire. Mais en vérité nous avons mieux que son 
histoire ; nous avons ses livres sacrés, sa philosophie. Cette 
histoire ne serait sans doute, comme toutes les histoires de 
l'Orient, qu'une sèche nomenclature de rois, une série de 
faits insignifiants. Ne vaut-il pas mieux posséder direc- 
tement ce qu'il faut péniblement extraire de l'histoire, ce 
qui seul en fait la valeur, l'esprit de la nation ? 

Les races les plus philosophiques sont aussi les plus 
mythologiques. L'Inde présente l'étonnant phénomène de 
la plus riche mythologie à côté d'un développement mé- 
taphysique bien supérieur à celui delà Grèce, peut-être 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 267 

même à celui de l'Allemagne. Les trois caractères qui 
distinguent les peuples iiido -germaniques des peuples 
sémitiques sont que les peuples sémitiques n*ont ni phi- 
losdphie, — m mythologie , — ni épopée (114) : trois 
choses au fond très connexes et tenant à une façon toute 
diverse d'envisager le monde. Les Sémites n'ont jamais 
conçu le sexe on Dieu ; . le féminin du mot Dieu 
ferait en hébreu le plus étrange barbarisme (115). Par 
là ils se sont coupé la possibilité de la mythologie et de 
l'épopée divine ; la variété d'intrigues ne pouvant avoir 
lieu sous un Dieu unique et souverain absolu. Sous un 
tel régime, la lutte n'est pas possible. Le Dieu de Job , 
ne répondant à l'homme que par des coups de tonnerre, 
est très poétique, mais nullement épique. 11 est trop fort, 
il écrase du premier coup. Les anges n'offrent aucune variété 
individuelle , et tous les efforts ultérieurs pour leur don- 
ner une physionomie (archanges, séraphins, etc.) n'ont 
abouti à rien de caractérisé. Et puis quel intérêt prendre à 
des messagers, à des ministres j sans initiative, ni passion ? 
Sous le régime de Jéhova , la création mythologique 
ne pouvait aboutir qu'à des exécuteurs de ses ordres. 
Aussi le rôle des anges est-il en général froid et monotone, 
comme celui des messagers et des confidents. La variété 
est l'élément qui manque le plus radicalement aux peuples 
d'origine sémitique : leurs poésies originales ne peuvent 
j dépasser un volume. Les thèmes sont peu nombreux et 
I vite épuisés. Ce Dieu isolé de la nature, cette nature que 
Dieu a faite ne prêtent point à l'incident et à l'histoire. 
Quelle distance de cette vaste divinisation des forces na- 
turelles, qui est le fond des grandes mythologies, à cette 
étroite conception d'un monde façonné comme un vase 
entre les mains du potier. Et c'est là que nous avons été 



268 L'AVENIR DE LA SCIENCE. 

Dous égarer pour chercher notre théologie ! Certes cette 
façon de concevoir les choses est simple et majestueuse ; 
mais combien elle est pale auprès de ces grandes évolu- 
tions de Pan que la race indo-germanique, à ses débuts 
poétiques comme à son terme , a si bien su com- 
prendre 1 

Parmi les sciences secondaires qui doivent servir à 
constituer la science de l'humanité, aucune n'a autant 
d'importance que la théorie philosophique et comparée des 
langues. Quant on songe que cette admirable science no 
compte guère encore qu'une génération de travaux, et que 
déjà pourtant elle a amené de si précieuses découvertes, 
on ne peut assez s'étonner qu'elle soit si peu cultivée et 
si peu comprise. Est-il croyable qu'il n'existe pas dans 
toute l'Europe une seule chaire de linguistique et que le 
Collège de France , qui met sa gloire à représenter dans 
son enseignement l'ensemble de l'esprit humain, n'ait pas 
de chaire pour une des branches les plus importantes de 
la connaissance humaine que le xix® siècle ait créées ? Quel 
résultat historique que la classification des langues en fa- 
milles, et surtout la formation de ce groupe dont nous 
faisons partie et dont les rameaux s'étendent depuis l'île 
de Ceylan jusqu'au fond delà Bretagne ! Quelles lumières 
pour l'ethnographie, pour l'histoire primitive, pour les 
origines de l'humanité ! Quel résultat philosophique que 
la reconnaissance des lois qui ont présidé au développe- 
ment du langage, à la transformation de ses mécanismes, 
aux décompositions et recompositions perpétuelles qui 
forment son histoire î Le progrès analytique de la pensée 
eût-il été scientifiquement reconnu, si les langues ne nous 
eussent montré, comme dans un miroir, l'esprit humain 
marchant sans cesse de la synthèse ou de la comploxi'A 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 209 

primitive à l'analyse et à la clarté ? rv"est-ce pas l'étude des 
langues primitives qui nous a révélé les caractères primi- 
tifs de l'exercice de la pensée, la prédominance de la sen- 
sation , et cette sympathie profonde qui unissait alors 
l'homme et la nature ? Quel tableau, enfin, de l'esprit hu- 
main vaut celui que fournit l'étude comparée des procé- 
dés par lesquels les races diverses ont exprimé les nexes 
différents de la pensée ? Je ne connais pas de plus beau 
chapitre de psychologie que les dissertations de M. de 
Humboldt sur le duel, sur les adverbes de lieu, ou celles 
que l'on pourrait faire sur la comparaison des conjugai- 
sons sémitique et indo-germanique, sur la théorie générale 
des pronoms, sur la formation des radicaux, sur la dé- 
gradation insensible et l'existence rudimentaire des pro- 
cédés grammaticaux dans les diverses familles, etc. Ce 
qu'on ne peut trop répéter, c'est que, par los langues, 
nous touchons le primitif. Les langues, en effet, ne se 
créent pas de procédés nouveaux, pas plus qu'elles ne 
se créent de racines nouvelles. Tout progrès pour elles 
consiste à développer tel ou tel procédé, à faire dévier le 
sens des radicaux, mais nullement cà en ajouter de nou- 
veaux. Le peuple et les enfants seuls ont le privilège de 
créer des mots et des tours sans antécédent, pour leur 
usage individuel. Jamais l'homme réfléchi ne se met à 
combiner arbitrairement des sons pour désigner une idée 
nouvelle , ni à créer une forme grammaticale pour ex- 
primer un nexe nouveau. Il suit de là que toutes les ra- 
cines des familles diverses ont eu leur raison dans la façon 
de sentir des peuples primitifs, et que tous les procédés 
grammaticaux proviennent directement de la manière 
dont chaque race traita la pensée; que le langage, en un 
mot, par toute sa construction, remonte aux premiers jours 



270 L'AVENIR DE LA SCIENCE. 

de riiomme, et nous fait toucher les origines. Je suis con- 
vaincu, pour ma part, que la langue que parlèrent les pre-. 
miers êtres pensants de la race sémitique différait très 
peu du type commun de toutes ces langues, tel qu'il se 
présente dans l'hébreu ou le syriaque. 11 est indubitable, 
au moins, que les racines de ces idiomes, les racines qui 
forment encore aujourd'hui le fond d'une langue parlée 
sur une grande partie du globe, furent les premières qui 
retentirent dans les poitrines fortes et profondes des pères 
de cette race. Et, quoiqu'il semble paradoxal de soutenir la 
même chose pour nos langues métaphysiques, tourmen- 
tées par tant de révolutions, on peut afQrmer sans crainte 
qu'elles ne renferment pas un mot , pas un procédé qu'on 
ne puisse rattacher par une filiation directe aux premières 
impressions des premiers enfants de Dieu. Songeons donc, 
au nom du ciel , à ce que nous avons entre les miins, et 
travaillons à déchiffrer cette médaille des anciens jours. 

On se figure d'ordinaire les lois de l'évolution de l'esprit 
humain comme beaucoup trop simples. Il y a un extrême 
danger à donner une valeur historique et chronologique 
aux évolutions que l'on conçoit comme ayant dû être 
successives, à supposer, par exemple, que l'homme dé- 
bute par l'anthropophagie, parce que cet état est conçu 
comme le plus grossier. La réalité est autrement variée. 
11 n'y a pas de penseur qui en réfléchissant sur l'histoire 
de l'humanité n'arrive à sa formule ; ces fornmles ne 
coïncident pas, et pourtant ne sont pas contradictoires. 
C'est qu'en effet il n'y a pas dans l'humanité deux déve- 
loppements absoluments identiques (11 G). Il y a des lois, 
mais des lois très profondes ; on n'en voit jamais l'action 
simple, le résultat est toujours compliqué de circons- 
tances accidentelles. Les noms généraux par lesquels on 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 271 

désigne les phases diverses de l'esprit ne s'appliquent jamais 
d'une manière parfaitement univoque, comme disait l'é- 
cole, à deux états divers. « La ligne de l'humanité, dit 
\ lierder, n'est ni droite, ni uniforme ; elle s'égare dans 
1 toutes les directions, présente toutes les courbures et tous 
jles angles. Ni l'asymptote, ni l'ellipse, ni la cycloïde ne 
peuvent nous en représenter la loi. » Les relations des cho- 
ses ne sont pas sur un plan, mais dans l'espace. Il y a 
des dimensions dans la pensée comme dans l'étendue. De 
même qu'une classification n'explique qu'une seule série 
linéaire des êtres, et en néglige forcément plusieurs tout 
aussi réelles qui croisent la première et exigeraient une 
classification à part, de même toutes les lois n'expriment 
qu'un seul système de relations, et en omettent néces- 
sairement mille autres. C'est comme un corps à trois di- 
mensions projeté sur un plan. Certains traits seront con- 
servés, d'autres altérés, d'autres complètement omis. Le 
moyen âge ressemble par certains côtés aux temps homé- 
riques, et qui voudrait pourtant appliquer à des états sî 
divers la même dénomination ? Chacun saisit dans ce vaste 
tableau un trait, une physionomie, un jet de lumière j 
nul ne saisit l'ensemble et la signification du tout. Un 
voyageur a traversé la France du nord au sud ; un autre 
de l'est à l'ouest ; un autre suivant une autre ligne ; cha- 
cun d'eux donne sa relation comme la description com- 
plète de la France ; voilà l'image exacte de ce qu'ont fait 
jusqu'ici ceux qui ont tenté de présenter un système de 
philosophie de l'histoire (117). Une carte de géographie 
n'est possible que quand le pays qu'il s'agit de repré- 
senter a été exploré dans tous les sens. Or, qu'on y songe, 
l'histoire est la vraie philosophie du xix« siècle. Notre siècle 
n'est pas métaphysique. II s'inquiète peu de la discussion 



272 L'AVENIR DE LA SCIENCE. 

intrinsèque des questions. Son grand souci, c'est l'histoire, 
et surtout l'histoire de l'esprit humain. C'est ici le point 
de séparation des écoles : on est philosophe, on est croyant, 
selon la manière dont on envisage l'histoire ; on croit à 
l'humanité , on n'y croit pas selon le système qu'on s'est 
fait de son histoire. Si l'histoire de l'esprit humain n*est 
qu'une succession de systèmes qui se renversent , il n'y 
a qu'à se jeter dans le scepticisme ou dans la foi. Si l'his- 
toire de l'esprit humain est la mai'che vers le vrai, entre 
deux oscillations qui restreignent de plus en plus le champ 
de l'erreur, il faut bien espérer de la raison. Chacun, de 
nos jours, est ce qu'il est par la façon dont il entend 
l'histoire. 

L'étude comparée des religions, quand elle sera défini- 
tivement établie sur la base solide de la critique, formera 
le plus beau chapitre de l'histoire de l'esprit humain, en- 
tre l'histoire des mythologies et l'histoire des philosophies. 
Comme les philosophie» , les religions répondent aux be- 
soins spéculatifs de l'humanité. Comme les mythologies, elles 
renferment une large part d'exercice spontané et irréQéchi 
des facultés humaines. De là leur inappréciable valeur aux 
yeux du philosophe. De même qu'une cathédrale gothique 
est le meilleur témoin du moyen âge, parce que les géné- 
rations ont habité là en esprit ; de même les religions sont 
le meilleur moyen pour connaître l'humanité ; car l'huma- 
nité y a demeuré ; ce sont des tentes abandonnées où 
tout décèle la trace de ceux qui y trouvèrent un abri. 
Malheur à qui passe indifférent auprès de ces masures vé- 
nérables, à l'ombre desquelles l'humanité s'est si long- 
temps abritée, et où tant de belles âmes trouvent encore 
des consolations et des terreurs! Lors même que le 
toit serait percé à jour et que l'eau du ciel viendrait 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 273 

mouiller la face da croyant agenouillé, la science aimerait 
à étudier ces ruines, à décrire toutes les statuettes qui 
les ornent, à soulever les vitraux qui n'y laissent entrer 
qu'un demi-jour mystérieux, pour y introduire le plein 
soleil, et étudier à loisir ces admirables pétrifications de 
la pensée humaine. 

L'histoire des religions est encore presque toute à créer. 
Mille causes de respect et de timidité empêchent sur ce 
point la franchise, sans laquelle il n'y a pas de discussion 
rationnelle, et rendent au fond la position de ces grands 
systèmes plus défavorable qu'avantageuse aux yeux de la 
science. Les religions semblent mises au ban de l'huma- 
nité ; elles n'arrivent que bien tard à obtenir leur vérita- 
ble valeur , celle qu'elles méritent aux yeux de la critique, 
et le silence qu'on garde à leur égard peut faire illusion 
sur l'importance du rôle qu'elles ont joué dans le dévelop- 
pement des idées. Une histoire de la philosophie (118), où 
Platon occuperait un volume, devinait, ce semble , en con- 
sacrer deux à Jésus : et pourtant ce nom n'y sera peut- 
être pas une fois prononcé. Ce n'est pas la faute de l'his- 
torien ; c'est la conséquence de la position de Jésus. Tel 
est le sort de tout ce qui est arrivé à une consécration re- 
ligieuse. Combien la littérature hébraïque, par exemple, 
si admirable, si originale, n'a-t-elle pas souffert aux 
yeux de la science et du goût en devenant la Bible! 
Soit mauvaise humeur, soit reste de superstition, la cri- 
tique scientifique et littéraire a quelque peine à envisager 
comme ses objets propres les œuvres qui ont ainsi été 
séquestrées du profane et du naturel , c'est-à-dire de ce 
qui est ; et pourtant est-ce la faute de ces œuvres? L'au- 
teur de ce charmant petit poôme, qu'on appelle le Can- 
tique des C antiques, pouvait-il se douter qu'un jour on le 

18 



274 L'AVENIR DE LA SCIENCE. 

tirerait de la compagnie d'Anacréon et de Hafiz pour en 
faire un inspiré qui n'a chanté que l'amour divin? Il esl 
temps définitivement que la critique s'habitue à prendre 
son bien partout où elle le trouve, et à ne pas distinguer 
entre les œuvres de l'esprit humain, lorsqu'il s'agit d'in- 
duire et d'admirer. Il est temps que la raison cesse de 
critiquer les religions comme des œuvres étrangères, éle- 
vées contre elle par une puissance rivale , et qu'elle se 
reconnaisse enfin dans tous les produits de l'humanité, 
sans distinction ni antithèse. Il est temps que l'on proclame 
qu'une seule cause a tout fait dans l'ordre de l'intelligence, 
c'est l'esprit humain, agissant toujours d'après des lois 
identiques, mais dans des milieux divers. A entendre cer- 
tains rationalistes , on serait tenté de croire que les reli- 
gions sont venues du ciel se poser en face de la raison 
pour le plaisir de la contrecarrer ; comme si la nature 
humaine n'avait pas tout fait par des faces différentes 
d'elle-même 1 Sans doute on peut opposer religion et 
philosophie, comme on oppose deux systèmes, mais en 
reconnaissant qu'elles ont la même origine et posent sur 
le même terrain. La vieille polémique semblait concéder 
que les religions sont d'une autre origine , et par là elle 
était amenée à les injurier. En étant plus hardi, on sera 
plus respectueux. 

La haute placidité de la science n'est possible qu'à la 
condition de l'impartiale critique , qui, sans aucun égard 
pour les croyances d'une portion de l'humanité, manie 
avec l'inflexibilité du géomètre, sans colère comme sans 
pitié, son imperturbable instrument. Celui qui injurie n'est 
{\ pas un critique. Quand nous en serons venus au point 
; que l'histoire de Jésus soit aussi libre que l'histoire de 
Buddha et de Mahomet, on ne songera point à adresser 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 275 

•de durs reproches à ceux que des circonstances fatales 
ont privés du jour de la critique. Je suis sûr que M. Eu- 
gène Burnouf ne s'est jamais pris de colère contre les au- 
teurs de la vie fabuleuse de Buddha, et que ceux qui, 
parmi les Européens, ont écrit l'histoire de Mahomet, n'ont 
jamais ressenti un bien violent dépit contre Abulféda et 
les auteurs musulmans qui ont écrit en vrais croyants la 
vie de leur prophète. 

Les apologistes soutiennent que ce sont les religions 
•qui ont fait toutes les grandes choses de l'humanité, et ils 
ont raison. Les philosophes croient travailler pour l'hon- 
neur de la philosophie en abaissant les religions, et ils 
ont tort. Pour nous autres, qui ne plaidons qu'une seule 
cause, la cause de l'esprit humain, notre admiration est 
bien plus libre. Nous croirions nous faire tort à nous- 
mêmes en n'admirant pas quelque chose de ce que l'esprit 
humain a fait. 11 faut critiquer les religions comme on 
critique les poèmes primitifs. Est-on de mauvaise humeur 
contre Homère ou Valmiki, parce que leur manière n'est 
plus celle de notre âge ? 

Personne, grâce à Dieu, n'est plus tenté, de nos jours, 
d'aborder les religions avec cette dédaigneuse critique du 
xvHi° siècle, qui croyait tout expliquer par des mots 
d'une clarté superficielle, superstition, crédulité, fana- 
tisme. Aux yeux d'une critique plus avancée, les reli- 
gions sont les philosophies de la spontanéité, philoso- 
phies amalgamées d'éléments hétérogènes, comme l'ali- 
ment, qui ne se compose pas seulement de parties 
nutritives. En apparence la fine fïeur serait préférable, 
mais l'estomac ne pourrait la supporter. Des formules 
exclusivement scientifiques ne fourniraient qu'une nour- 
riture sèche, et cela est si vrai que toute grande pensée 



I 



27G L'AVENIR DE LA SCIENCE, 

philosophique se combine d'un peu de mysticisme, c'est- 
à-dire de fantaisie et de rehgion individuelle. 

Les religions sont ainsi l'expression la plus pure et la 
plus complète de la nature humaine, le coquillage où se 
moulent ses formes, le lit où elle se repose et laisse em- 
preintes les sinuosités de ses contours. Les religions et les 
, langues devraient être la première étude du psychologue. 
Car l'humanité est bien plus facile à reconnaître dans 
ses produits que dans son essence abstraite, et dans ses 
produits spontanés que dans ses produits réflexes. La 
science, étant tout objective, n'a rien d'individuel et de 
personnel : les religions, au contraire, sont par leur 
essence individuelles, nationales, subjectives en un mot. 
Les religions ont été formées à une époque où l'homme 
se mettait dans toutes ses œuvres. Prenez un ouvrage 
de science moderne, VAstronomie physique de M. Biot ou 
la Chimie de M. Regnault : c'est l'objectivité la plus par- 
faite; l'auteur est complètement absent; l'œuvre ne 
porte aucun cachet national ni individuel; c'est une 
œuvre intellectuelle, et non une œuvre humaine. La 
science populaire, et à beaucoup d'égards la science an- 
cienne, ne voyaient l'homme qu'à travers l'homme, et 
le teignaient de couleurs tout humaines. Longtemps 
encore après que les modernes se furent créé des moyens 
d'observation plus parfaits, il resta de nombreuses causes 
d'aberration, qui défaçonnaient et altéraient de couleurs 
étrangères les contours des objets. La lunette, au 
cuntraire, avec laquelle les modernes voient le monde 
est du plus parfait achromatisme. S'il y a d'autres intel- 
ligences que celle de l'homme, nous ne concevons pas 
qu'elles puissent voir autrement. Les œuvres scienli- 
flcjucs ne peuvent donc en aucune façon donner une idée 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 277 

«do l'original. té de la nature humaine ni de son carac- 
tère propre, tandis qu'une œuvre où la fantaisie et la 
sensibilité ont une large part est bien plus humaine, et 
par conséquent plus adaptée à l'étude expérimentale des 
instincts de la nature psychologique. 
I De là l'immense intérêt de tout ce qui est religieux et 
/ populaire, des récits primitifs, des fables, des croyances 
' superstitieuses. Chaque nation y dépense de son âme, les 
crée de sa substance. Tacite, quel que soit son talent pour 
peindre la nature humaine, renferme moins de vraie 
psychologie que la narration naïve et crédule des Évan- 
giles. C'est que la narration de Tacite est objective; il 
raconte ou cherche à raconter les choses et leurs causes 
telles qu'elles furent en effet; la narration des évangé- 
listes au contraire est objective : ils ne racontent pas les 
choses, mais le jugement qu'ils ont porté des choses, la 
■ façon dont ils les ont appréciées. Qu'on me permette un 
exemple : En passant le soir auprès d'un cimetière, j'ai 
été poursuivi par un feu follet; en racontant mon aven- 
ture, je m'exprimerai de la sorte : « Le soir en passant 
auprès du cimetière, j'ai été poursuivi par un feu follet ». 
Une paysanne au contraire, qui a perdu son frère quel- 
ques jours auparavant, et à laquelle sera arrivée la même 
aventure, s'exprimera ainsi : « Le soir en passant auprès 
du cimetière, j'ai été poursuivie par l'âme de mon 
frère ». Voilà deux narrations du même fait, parfaite- 
ment véraces. Qu'est-ce donc qui fait leur différence ? 
C'est que la première raconte le fait dans sa réalité toute 
nue, et que la seconde mêle à ce récit un élément sub- 
jectif, une appréciation, un jugement, une manière de 
voir du narrateur. La première narration était simple, 
la seconde est complexe et mêle à l 'affirmation du fait un 



278 L'AVENIR DE LA SCIENCE. 

jugement de cause (119). Toutes les narrations des âges 
primitifs étaient subjectives : celles des âges réfléchis sont 
objectives. La critique consiste à retrouver, dans la me- 
sure du possible^ la couleur réelle des faits d'après les 
couleurs réfractées à travers le prisme de la nationalité 
ou de l'individualité des narrateurs. 

La vraie histoire de la philosophie est aonc riiistoire 
des religions. L'œuvre la plus urgente pour le progrès des 
sciences de l'humanité serait donc une théorie philoso- 
phique des religions. Or comment une telle théorie 
^^ serait-elle possible sans l'érudition ? L'islamisme est certes 
bien connu des arabisants : nulle religion ne se laisse 
toucher d'aussi près, et pourtant, dans les livres vulgaires, 
l'islamisme est encore l'objet des fables les plus absurdes^ 
et des appréciations les plus fausses. L'islamisme, pourtant, 
bien qu'il soit la plus faible des relîglôns au point de 
vue de l'originalité créatrice (la sève était déjà épuisée), 
\ est d'une importance majeure dans cette étude comparée, 
1 parce que nous avons des documents authentiques sur 
Ises origines; ce que nous n^avons pour aucune autre 
frehgion. Les faits primitifs de l'apparition des religions 
se passant tous dans le spontané, ne laissant aucune trace. 
La religion ne commence à avoir conscience d'elle- 
même que quand elle est déjà adulte et développée, c'est- 
à-dire quand les faits primitifs ont disparu pour jamais. 
Les religions, non plus que l'homme individuel, ne se 
rappellent leur enfance, et il est bien rare que des docu- 
ments étrangers viennent lever l'obscurité qui entoure 
leur berceau. L'islamisme seul fait exception à cet égard : 
I il est né en pleine histoire; les traces des disputes qu'il 
dut traverser et de l'incrédulité qu'il dut combattre exis- 
tint encore. Le Coran n'est d'un bout à l'autre qu'une- 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 279 

argumentation sophistique. Il y avait dans Mahomet 
beaucoup de réflexion et même un peu de ce qu'on 
pourrait à la rigueur appeler imposture (120). Les faits 
qui suivirent l'étabhssement de l'islamisme, et qui sont si 
propres à montrer comment les religions se consolident, 
sont tous aussi du domaine de l'histoire . 

Le buddhisme n'a pas cet avantage. L'induction et la 
conjecture auront une large part dans l'histoire de ses 
origines. Mais quelles inappréciables lumières ne fournira 
pas, pour découvrir les lois d'une formation religieuse, ce 
vaste développement, si analogue au christianisme, qui 
de l'Inde a envahi une moitié de l'Asie, et envoyé des 
missionnaires depuis jes terres séleucides jusqu'au fond 
de la Chine. Le problème du christianisme primitif ne 
sera parfaitement mûr que le jour où xM. Eugène Burnouf 
aura terminé son Introduction à l'histoire du buddhisme 
indien. 

Or le livre le plus important du xix^ siècle devrait 
avoir pour titre : Histoire critique des origines du chris- 
tianisme. OEuvre admirable que j'envie à celui qui la 
réalisera, et qui sera celle de mon âge mûr, si la mort 
',et tant de fatalités extérieures qui font souvent dévier si 
fortement les existences ne viennent m'en empêcher ! On 
s'obstine à répéter sur ce sujet des lieux communs pleins 
d'inexactitude. On croit avoir tout dit quand on a parlé 
de fusion du judaïsme, du platonisme et de l'orientalisme, 
sans qu'on sache ce que c'est qu'orientalisme, et sans 
qu'on puisse dire comment Jésus et les apôtres avaient 
reçu quelque tradition de Platon. C'est qu'on n'a point 
encore songé à chercher les origines du christianisme là 
où elles sont en effet, dans les livres deutéro- canoniques, 
dans les apocryphes d'origine juive, dans la Mischna, 



280 L'AVENIR DE LA SCIENCE, 

dans le Ph'ké Avoth, dans les œuvres des judéo-chrétiens. 
On cherche le christianisme dans les œuvres des Pères 
platoniciens qui ne représentent qu'un second moment de 
son existence. Le christianisme est primitivement un fait 
juif, comme le buddhisme un fait indien, bien que le 
christianisme, comme le buddhisme, se soit vu presque 
exterminé des pays où il naquit, et que le mélange des 
éléments étrangers ait pu faire douter de son origine. 

Pour moi, si j'entreprenais jamais ce grand travail, je 
commencerais par un catalogue exact des sources, c'est-à- 
dire de tout ce qui a été écrit en Orient depuis l'époque 
de la captivité des juifs à Babylone jusqu'au moment où 
le christianisme apparaît définitivement constitué, sans 
oublier le secours si important des monuments, pierres 
gravées, etc. Puis je consacrerais un volume à la critique 
de ces sources. Je prendrais l'un après l'autre les frag- 
ments de Daniel écrits au temps des Macchabées, le livre 
de la Sagesse, les paraphrases chaldéennes, le Testament 
des douze patriarches, les livres du Nouveau Testament-, 
la Mischna, les apocryphes, etc., et je chercherais à déter- 
miner, par la plus scrupuleuse critique, l'époque précise, 
le lieu, le milieu intellectuel où furent composés ces ou- 
vrages. Cela fait, je me baserais uniquement sur ces 
données pour former mes idées, en faisant abstraction 
complète de toutes les imaginations qu'on s'est faites 
par induction et sur de vagues analogies. Sans doute la 
connaissance universelle de l'esprit humain serait néces- 
saire pour cette histoire. Mais il laut prendre garde de 
transformer les analogies en emprunts réciproques, quand 
l'histoire ne dit rien sur la réalité de ces emprunts. Nos 
critiques français, qui n'ont étudié que le monde grec 
et latin, ont peine à comprendre que le christianisme 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 281 

ait été d'abord un fait exclusivement juif. Le christia- 
nisme est à leurs yeux l'œuvre de l'humanité entière, 
Socrate y a préludé, Platon y a travaillé, Térence et 
Virgile sont déjà chrétiens, Sénèque plus encore. Cela 
•est vrai, parfaitement vrai, pourvu qu'on sache l'en- 
tendre. Le christianisme n'est réellement devenu ce qu'il 
est que quand l'humanité l'a adopté comme expression 
des besoins et des tendances qui la travaillaient depuis 
longtemps. Le christianisme, tel que nous l'avons, ren- 
ferme en effet des éléments de toute date et de tout 
pays. Mais ce qu'il importe de mettre en lumière, ce 
qui n'est pas suffisamment remarqué, c'est que le germe 
primitif est tout juif; c'est qu'il y a simple simultanéité 
centre l'apparition de Jésus et le christianisme anticipé 
' du monde gréco-latin; c'est que l'Évangile et saint Paul 
doivent être expliqués par le Talmud et non par Pla- 
ton (121). La terre oii le christianisme puisa son suc et 
étendit ses racines, c'est l'humanité, et surtout le 
monde gréco-latin; mais le noyau d'où l'arbre est sorti 
€st tout juif. C'est l'histoire de cette curieuse embryo- 
génie, l'histoire des racines du christianisme, jusqu'au 
moment où l'arbre sort de terre, tandis qu'il n'est en- 
core que secte juive, jusqu'au moment où il est adopté 
ou absorbé, si l'on veut, par les nations, que j'ai voulu 
indiquer ici. Elle est toute à deviner : ni chrétiens, 
ni juifs, ni païens ne nous ont transmis rien d'/iw/ori^we 
sur cette première apparition ni sur le principal héros 
Mais la critique peut retrouver l'histoire sous la légende, 
ou du moins retracer la physionomie caractéristique 
de l'époque et de ses œuvres. La précision scolastique, 
ici comme toujours, exclut la critique. On peut s'adresser 
sur la résurrection, sur les miracles évangéliques, sur 



282 L'AVENIR DE LA SCIENCE. 

le caractère de Jésus et des apôtres une foule de ques- 
tions auxquelles il est impossible de répondre, en jugeant 
le premier siècle d'après le nôtre. Si Jésus n'est pas 
réellement ressuscité, comment la croyance s'en est-elle 
répandue? Les apôtres étaient donc des imposteurs? les 
évangélistes des menteurs ? Comment les juifs n'ont-ils 
pas protesté? Comment...! etc. Toutes questions qui au- 
raient un sens dans notre siècle de réflexion et de publi- 
cité, mais qui n'en avaient pas à une époque de crédulité, 
où ne s'élevait aucune pensée critique (122). 

Le premier pas dans l'étude comparée des religions sera, 
ce me semble, d'établir deux classes bien distinctes parmi 
ces curieux produits de l'esprit humain : religions organi- 
sées, ayant des livres sacrés, des dogmes précis ; religions 
non organisées, n'ayant ni livres sacrés, ni dogmes, n'é- 
tant que des formes plus ou moins pures du culte de la 
nature, et ne se posant en aucune façon comme des révé- 
lations. Dans la première classe rentrent les grandes reli- 
gions asiatiques : judaïsme, christianisme, islamisme, par- 
sisme, brahmanisme, buddhisme, auxquels on peut ajou- 
''\ ter le manichéisme, qui n'est pas seulement une secte ou 
i hérésie cTirétiênne, comme on se l'imagine souvent, mais 
lune apparition religieuse entée, comme le christiarusme, 
l'islamisme et le buddhisme, sur une religion antérieure. 
A Dans la seconde, devraient être rangés les polythéismes. 
mythologiques de la Grèce, des Scandinaves, des Gaulois, 
et en général toutes les mythologies des peuples qui 
n'ont pas eu de livre sacré. A vrai dire, ces cultes mé- 
ritent à peine le nom de religions ; l'idée de révélation 
en est profondément absente ; c'est le naturalisme pur, 
exprimé dans un poétique symbolisme. 11 serait conve- 
nable peut-être de réserver le nom de religions aux grandes 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 283 

compositions dogmatiques de l'Asie occidentale et méri- 
dionale. Quoi qu'il en soit, il est certain que l'existence 
du livre sacré est le critérium qui doit servir à classer 
les religions, parce qu'il est l'indice d'un caractère plus 
profond, l'organisation dogmatique. Il est certain aussi 
que l'Orient nous apparaît comme le sol des grandes reli- 
gions organisées. L'Orient a toujours vécu dans cet état 
psychologique où naissent les mythes. Jamais il n'est 
arrivé à cette clarté parfaite de la conscience qui est le 
rationalisme. L'Orient n'a jamais compris la véritable 
grandeur philosophique, qui n'a pas besoin de miracles. Il 
fait peu de cas d'un sage qui n'est pas thaumaturge (123). 
Le livre sacré est une production exclusivement asiatique. 
L'Europe n'en a pas créé un seul (124). 

Un autre caractère non moins essentiel, et qui peut ser- 
vir aussi bien que le livre sacré à distinguer les religions 
organisées, c'est la tolérance ou l'exclusivisme. Les vieux 
cultes mythologiques, ne se donnant pas pour la forme ab- 
solue de rehgion, mais se posant comme formes locales, 
n'excluaient par les autres cultes. 

J'ai mon Dieu, que je sers ; vous servirez le vôtre ; 
Ce sont deux puissants dieux. 

Voilà la pure expression de cette forme religieuse. 
Chaque nation, chaque ville a ses dieux, plus ou moins 
puissants ; il est tout naturel qu'elle ne serve pas ceux 
d'une autre ville. Jéhova lui-même n'est souvent que le 
Dieu de Jacob, ayant pour son peuple les mêmes senti- 
ments de partialité nationale que les autres déités locales. 
De là ces défis sur la puissance respective des dieux, 
chaque nation tenant à ce que les siens soient les plus 
forts, mais qui n'impliquent nullement qu'ils soient seuls 



284 L'AVENIR DE LA SCIENCE. 

<lieux. 11 en est tout autrement dans le judaïsme à l'é- 
poque des prophètes, et en général dans toutes les grandes 
religions organisées. Jéhova seul est Dieu ; tout le reste 
n'est qu'idole. De là l'idée d'une vraie religion, qui n'avait 
pas de sens dans les cultes mythologiques. Or, comme la 
vérité est conçue à ces époques comme une révélation de la 
Divinité, ce caractère se traduit en religion révélée (12;)). 

Enfin les religions organisées se distinguent des cultes 
mythologiques par un plus grand caractère de fixité et de 
•durée. 11 est vrai à la lettre qu'aucune grande religion 
n'est morte jusqu'ici, et que les plus maltraitées, par- 
sisme, samaritanisme, etc. vivent encore dans la croyance 
de quelque tribu ou reléguées dans quelque coin du globe. 

Ainsi d'une part: religions organisées, se posant comme 
révélées, absolues, exclusivement vraies, ayant un livre 
sacré. — De l'autre : religions non organisées^ locales, non 
exclusives, n'ayant pas de livre sacré. 

Les grandes religions asiatiques se grouperaient elles- 
mêmes en trois familles, ou plutôt se rattacheraient à trois 
souches : l*' famille sémitique (judaïsme, christianisme, 
islamisme); S'' famille iranienne (parsisme, manichéisme); 
3** famille indienne (brahmanisme, buddhisme). Dans 
l'intérieur de chaque famille, les réformes successives n'ont 
•été que les développements d'un fond identique (126). 

On ne peut dire rigoureusement que les religions soient 
une afi"aire de race, puisque des peuples indo-germaniques 
•ont créé des religions tout aussi bien que les peuples 
sémitiques. On ne peut nier toutefois que les religions 
indo-germaniques n'aient un cachet à part. 11 s'en faut 
peu que ce soient des philosophies pures. Buddha ne fut 
qu'un philosophe ; le brahmanisme n'a guère des reli- 
gions organisées que le livre sacré, et n'est au fond que 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 285 

l'expression la plus simple du naturalisme. Différence 
plus remarquable encore : toutes les religions sémitiques 
sont essentiellement monothéistes ; celte race n'a jamais eu 
de mythologie développée. Toutes les religions indo-ger- 
maniques, au contraire, sont ou le panthéisme ou le dua- 
lisme, et possèdent un vaste développement mythologique 
ou symbohque (127). Il semble que les facultés créatrices 
des religions aient été chez les peuples en raison inverse 
des facultés philosophiques. La recherche réfléchie, indé- 

' pendante, sévère, courageuse, philosophique en un mot, 
de la vérité, semble avoir été le partage de cette race- 

[ indo- germanique, qui, du fond de l'Inde jusqu'aux extré- 
mités de l'Occident et du Nord, depuis les siècles les plus 
reculés jusqu'aux temps modernes, a cherché à expliquer 
Dieu, l'homme et le monde au sens rationaliste, et a laissé 
derrière elle comme échelonnés aux divers degrés de son 
histoire ces systèmes, ces créations philosophiques, tou- 
jours et partout soumis aux lois constantes et nécessaires 
d'un développement logique. Les Sémites, au contraire, 
qui n'offrent aucune tentative d'analyse, qui n'ont pas 
produit une seule école de philosophie indigène (428), 
sont par excellence la race des religions, destinée à leur 
donner naissance et à les propager. A eux ces élans hardis 
et spontanés d'âmes encore jeunes, pénétrant sans effort 
et comme d'un mouvement naturel dans le sein de l'in- 
fini, descendant de là toutes trempées d'une rosée divine, 
puis exhalant leur enthousiasme par un culte, une doctrine- 
mystique, un livre révélé. L'école philosophique a sa pa- 
trie sous le ciel de la Grèce et de l'Inde ; le temple et 
la science sacerdotale, s'expliquant en énigmes et en sym- 
boles, voilant la vérité sous le mystère, atteignant souvent 
plus haut, parce qu'elle est moins inquiète de regarder etb 



286 L'AVENIR DE LA SCIENCE. 

arrière et de s'assurer de sa marche, tel est le caractère 
de la race religieuse et théocratiquc des Sémites. C'est par 
excellence le peuple de Dieu. Aussi tout culte leur est-il 
sacré, et le seul athée est pour eux un non sens, une 
énigme, un monstre dans l'univers. Ils ont cet instinct 
moral, ce bon sens pratique et sans grande profondeur 
d'analyse, mais populaire et facile, qui fait le génie des 
religions^ joint à ce don prophétique qui souvent sait 
parler de Dieu plus éloquemment et surtout plus abon- 
damment que la science et le rationalisme. Et en effet 
n'est-il pas remarquable que les trois religions qui jus- 
qu'ici ont joué le plus grand rôle dans l'histoire de la 
civilisation, les trois religions marquées d'un caractère 
spécial de durée, de fécondité, de prosélytisme, et liées d'ail- 
leurs entre elles par des rapports si étroits qu'elles semblent 
trois rameaux d'un même tronc, trois traductions inéga- 
lement belles et pures d'une même idée, sont nées toutes 
"A les trois en terre sémitique et de là se sont élancées à la 
\ conquête de hautes destinées? Il n'y a que quelques lieues 
\de Jérusalem au Sinaï et du Sinaï à la Mecque (128 bis). 

Toutefois, comme les races diffèrent non par des facultés 
diverses, mais par l'extension diverse des mêmes facultés, 
comme ce qui fait le caractère dominant des unes se 
retrouve chez les autres à l'état rudimentaire, la Grèce pré- 
sente des germes non équivoques des procédés qui ont 
créé en Orient des révélateurs, des hommes-dieux et des 
prophètes. Mais toujours ils ont avorté avant de constituer 
une véritable tradition religieuse. L'institut de Pytiiagore, 
\ avec ses degrés, ses initiations, ses épreuves, sa teinte 
prononcée d'ascétisme, rappelle les grands systèmes orga- 
nisés de l'Asie. Pythagore lui-même ressemble fort à un 
théurge. Il est infaillible (aùxoç t^a.) ; un disciple blâmé par 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 287 

lui se donne la mort. Il a visiié les enfers, et se souvient 
de ses transmigrations. Lui-même se prête complaisam- 
ment ou même donne occasion à ces croyances : il recon- 
naît dans un temple de la Grèce les armes qu'il a por- 
tées au siège de Troie. En Orient, Pythagore eût été 
Buddha. — Cette couleur est encore bien plus frappante 
dans Empédocle, qui représente trait pourrait le tliéurge 
orierital. JPrêtre et poète, comme Orphée, médecin et thau- 
maturge, toute la Sicile racontait ses miracles. 11 ressus- 
citait les morts, arrêtait les vents, détournait la peste. 11 ne 
paraissait en public qu'au milieu d'un cortège de servi- 
teurs, la couronne sacrée sur la tête, les pieds ornés de 
crépides d'airain retentissantes, les cheveux flottants sur 
les épaules, une branche de laurier à la main. Sa divi- 
nité fut reconnue dans toute la Sicile, il la proclama lui- 
même, ft Amis, qui habitez les hauteurs de la grande ville 
baignée par le blond Acragas, écrit-il au début d'un de 
ses poèmes, zélés observateurs de la justice, salut ! Je ne 
suis pas un homme, je suis un dieu. A mon entrée dans 
les villes florissantes, hommes et femmes se prosternent. 
La multitude suit mes pas. Les uns me demandent des 
oracles, les autres le remède des maladies cruelles dont 
ils sont tourmentés. » Les procédés par lesquels se forme 
sa légende miraculeuse rappellent trait pour trait ceux de 
l'Orient. Une léthargie à laquelle il a mis fin par son art 
devient une résurrection. Il arrête les vents étésiens qui 
désolaient Agrigente, en fermant une ouverture entre deux 
montagnes; de là le surnom de xoXucavsjjiaç. 11 assainit un 
marais voisin de Sélinonte; ce qui suffit pour faire de 
lui un égal d'Apollon. Voilà des analogues bien carac- 
térisés des fondateurs religieux de l'Orient. Mais, hélas! 
la Grèce était trop légère pour s'arrêter longtemps à ces 



288 L'AVENIR DE LA SClExXCE. 

croyances et pour les constituer en traditions religieuses; 
la divinité d'Empédocle alla échouer contre le scepticisme 
des rieurs, et la malicieuse légende s'égaya de ses sandales 
trouvées sur le mont Etna. L'Asie n'a jamais su rire, et 
c'est pour cela qu'elle est religieuse. 

Quant aux cultes mythologiques sans organisation ni 
livre sacré, la variété en est bien plus grande, ou plutôt 
toute classification est ici impossible. C'est la pure fan- 
taisie, c'est l'imagination humaine brodant sur un fond 
toujours identique, qui est la religion naturelle. Poème 
pour poème, symbole pour symbole. La variété ici de- 
vient parfois presque individuelle, une simple affaire de 
famille. Tout ce qu'on peut faire, c'est d'indiquer les- 
degrés et les âges divers de ces curieux procédés. Au 
plus bas degré, apparaîtrait le fétichisme, c'est-à-dire les- 
mythologies individuelles ou de familles, les fables rêvées 
et affirmées avec l'arbitraire le plus complet, sans aucu» 
antécédent traditionnel, sans que l'idée de leur vérité 
se présente un instant à l'esprit, pas plus que dans le rêve^ 
la fable pour la fable. Puis viendraient les mythes plus ré- 
fléchis, où les instincts de la nature humaine s'expriment 
d'une façon plus distincte, c'est-à-dire déjà avec une cer- 
taine analyse, mais sans réflexion, ni aucune vue de- 
symbolisme allégorique. Puis enfin le symbolisme ré- 
fléchi, l'allégorie créée avec la conscience claire du 
double sens, lequel échappait complètement aux premiers 
créateurs de mythes. 

Au fond, toute créature mythologique, comme tout dé- 
veloppement religieux traverse deux phases bien dis- 
tinctes, l'âge créateur, oii se tracent au fond de la cons- 
cience populaire les grands traits de la légende, et l'âge de 
remaniement, d'ajustage, d'amplification verbeuse, où la 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 289 

grande veine poétique est perdue, où l'on ne fait que 
réchauffer les vieilles fables poétiques, d'après des pro- 
cédés donnés et qu'on ne dépasse plus. Hésiode d'une 
part, les mythologues alexandrins de l'autre; les Yédas 
d'une part, les Pouranas de l'autre; les Évangiles cano- 
niques d'une part, les apocryphes de l'autre, sont autant 
d'exemples de cette transformation des mythologies. C'est 
une façon de prendre les mythes du vieux temps et de 
les amplifier, en fondant tous les traits originaux dans le 
nouveau récit, et en faisant en quelque sorte la mono- 
graphie de ce qui, dans la grande fable primitive, n'était 
qu'un menu détail ; tout cela sans aucune invention, sans 
jamais s'écarter du thème donné. On ajoute ce qui a dû 
vraisemblablement arriver, on développe la situation, on 
fait des rapprochements. C'est en un mot une composi- 
tion réfléchie et en un sens littéraire, ayant pour base 
une création spontanée. Cet âge est nécessairement fade 
et ennuyeux. Car le spontané, si vif, si gracieux dans sa 
naïveté, ne souffre pas d'être remanié. Que deviennent les 
idées naïves d'un enfant lourdement commentées par des 
pédants, fleurs délicates qui se flétrissent en passant de 
main en main. Croyez-vous que Vénus, Pan et les Grâces 
n'avaient pas pour les hommes primitifs qui les créèrent 
en sens différent de celui qu'ils ont dans le parc de Ver- 
sailles, réduits à un froid allégorisme par un siècle ré- 
fléchi, qui va par fantaisie chercher une mythologie 
dans le passé pour s'en faire une langue convention- 
nelle (129)? 

Ces deux phases dans la création légendaire correspon- 
dent aux deux âges de toute religion : l'âge primitif, où 
elle sort belle et pure de la conscience humaine, comme le 
rayon du soleil, âge de foi simple et naïve, sans retour, 

19 



290 L'AVENIR DE LA SCIENCE, 

sans objection, ni réfutation ; et l'âge réfléchi, où l'objec- 
tion et l'apologétique se sont produites; âge subtil, où la 
réflexion devient exigeante, sans pouvoir se satisfaire ; où 
le merveilleux, autrefois si facile, si bien imaginé, si sua- 
vement conçu, reflet si pur des instincts moraux de 
l'humaniié, devient timide, mesquin, parfois immoral, 
surnaturel au petit pied, miracles de coterie et de confré- 
ries, etc. Tout se resserre et se rapetisse ; les pratiques 
perdent leur sens et se matérialisent ; la prière devient un 
) mécanisme, le culte une cérémonie, les formules une sorte 
de cabalisme, où les mots opèrent, non plus comme autre- 
fois par leur sens moral, mais par leur son et leur articu- 
lation; les prescriptions légales, à l'origine empreintes 
d'une si profonde moralité, deviennent de pures prohibi- 
tions incommodes que Ton cherche à éluder, jusqu'au 
jour où l'on trouvera une subtilité pour s'en débarras- 
ser (130). Dans le premier âge, la religion n'a pas besoin 
de symboles ; elle est un esprit nouveau, un feu qui va 
sans cesse dévorant devant lui ; elle est libre et sans 
limites. Puis, quand l'enthousiasme est tombé, quand la 
force originale et native s'est éteinte, on commence à dé- 
finir, à combiner, à spéculer ce que les premiers croyants 
avaient embrassé de foi et d'amour. Ce jour-là naît la 
scolastique, et ce jour-là est posé le premier germe de 
l'incrédulité. 

Je ne puis dire tout ce que j'entrevois sur ce riche sujet, 
ni les trésors de psychologie qu'on pourrait tirer de l'étude 
de ces œuvres admirables de la nature humaine. C'est, je 
le sais, une singulière position que la nôtre en face de ces 
œuvres étranges. Pleines de vie et de vérité pour les 
peuples qui les ont créées, elles ne sont pour nous qu'un 
objet d'analyse et de dissection. Position inférieure, en 



L'AVENIR DE LA SCIENCE 291 

un sens, qui ne nous permettra jamais d'en avoir la 
parfaite intelligence. Que de fois, en réfléchissant sur 
la mythologie de l'Inde par exemple, j'ai été frappé de 
l'impossibilité absolue où nous sommes d'en comprendre 
l'âme et la vie ! Nous sommes là en présence d'œuvres 
profondément expressives, riches de significations pour 
une portion de l'humanité, nous sceptiques, nous ana- 
lystes . Comment nous diraient-elles tout ce qu'elles leur 
■disent? Ceux-là peuvent comprendre le Christ qui y ont 
€ru ; de même, pour comprendre, dans toute leur portée, 
-ces sublimes créations, il faudrait y avoir cru, ou plutôt 
{car le mot croire n'a pas de sens dans ce monde de la 
fantaisie) il faudrait avoir vécu avec elles. Ne serait-il 
pas possible de réaliser ce prodige par un progrès de 
l'esprit scientifique, qui rendrait profondément sympa- 
thique à tout ce qu'a fait l'humanité? Je ne sais: il est 
sûr au moins que, ces systèmes renfermant des atomes 
plus ou moins précieux de nature humaine, c'est-à-dire 
de vérité, celui qui saurait les entendre y trouverait une 
solide nourriture. En général, on peut être assuré que, 
quand une œuvre de l'esprit humain apparaît comme trop 
absurde ou trop bizarre, c'est qu'on ne la comprend pas, 
ou qu'on la prend à faux. Si on se plaçait au vrai jour, 
on en verrait la raison. 

J'ai voulu montrer par quelques exemples à quels résul- 
tats philosophiques peuvent mener des sciences de pure 
•érudition et combien est injuste le mépris que certains 
esprits, doués d'ailleurs du sens philosophique, déversent 
sur ces études. Que serait-ce si, abordant la philosophie de 
l'histoire, je montrais que cette science merveilleuse, qui 
sera un jour la science maîtresse, n'arrivera à se consti- 
tuer d'une manière sérieuse et digne que par le secours 



202 L'AVENIR DE LA SCIENCE, 

de la plus scrupuleuse érudition, que jusque-là elle res- 
tera au point où en étaient les sciences physiques avant 
Bacon, errant d'hypothèse en hypothèse, sans marche 
arrêtée, ne sachant quelle forme donner à ses lois et ne 
dépassant jamais la sphère des créations artificielles et 
fantastiques? 

Que serait-ce si je montrais que la critique littéraire,. 

qui est notre domaine propre, et dont nous sommes à bon 

droit si fiers, ne peut être sérieuse et profonde que par 

l'érudition ? Comment saisir la physionomie et l'originalité 

des littératures primitives, si on ne pénètre la vie morale 

et intime de la nation, si on ne se place au point même 

de l'humanité qu'elle occupa, afin de voir et de sentir 

comme elle, si on ne la regarde vivre, ou plutôt si on ne 

vit un instant avec elle? Rien de plus niais d'ordinaire 

que l'admiration que l'on voue à l'antiquité. On n'y 

, admire pas ce qu'elle a d'original et de véritablement 

admirable ; mais on relève mesquinement dans les œuvres 

antiques les traits qui se rapprochent de notre manière ; 

on cherche à faire valoir des beautés qui chez nous, on 

est forcé de l'avouer, seraient de second ordre. L'embarras 

des esprits superficiels vis-à-vis des grandes œuvres des 

; littératures classiques est des plus risibles. On part de ce 

' principe qu'il faut à tout prix que ces œuvres soient 

belles, puisque les connaisseurs l'ont décidé. Mais, comme 

on n'est pas capable, faute d'érudition, d'en saisir la 

\ haute originalité, la vérité, le prix dans l'histoire de 

\ l'esprit humain, on se relève par les menus détails; on 

s'extasie devant de prétendues beautés, auxquelles l'auteur 

ne pensait pas ; on s'exagère à soi-même son admiration ; 

■ on se figure enthousiaste du beau antique, et on n'admire 

en effet que sa propre niaiserie. Admiration toute conven- 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. i93 

tionnelle, qu'on excite en soi pour se conformer à l'usage, 
et y)arce qu'on se tiendrait pour un barbare si on n'ad- 
mirait pas ce que Jcs connaisseurs admirent. De là les 
tortures qu'on se donne pour s'exciter devant des œu- 
vres qu'il faut absolument trouver belles, et pour dé- 
couvrir çà et là quelque menu détail, quelque épitliète 
quelque trait brillant, une phrase qui traduite en fran- 
çais donnerait quelque chose de sonnant. Si l'on était 
de bonne foi, on mettrait Sénùque au-dessus de Démos- 
thène (131). Certaines personnes à qui on a dit que 
Roi lin est beau s'étonnent de n'y trouver que des 
phrases simples, et ne savent à quoi s'en prendre pour 
admirer, incapables qu'elles sont de concevoir la beauté 
qui résulte de ce caractère de naïve et délicieuse pro- 
bité. C'est l'homme qui est beau ; ce sont les choses qui 
sont belles, et non le tour dont on les dit. Mais il 
a si peu de personnes capables d'avoir un jugement es- 
thétique! On admire de confiance et pour ne pas rester 
en arrière. Combien y a-t-il de spectateurs qui, devant 
un tableau de Raphaël, sachent ce qui en fait la beauté, 
et ne préféreraient, s'ils étaient francs, un tableau mo- 
derne, d'un style clair et d'un coloris éclatant? Un des 
plaisirs les plus piquants qu'on puisse se donner est de 
faire ainsi patauger les esprits médiocres à propos d'œu- 
vres qu'on leur a bien persuadé d'avance être belles. 
Fréron admire Sophocle pour avoir respecté certaines con- 
venances, auxquelles assurément ce poète ne pensait guère. 
En général, les Grecs ne connaissaient pas les beautés de 
plan, et c'est bien gratuitement que nous leur en faisons 
honneur. J'en ai vu qui trouvaient admirable l'entrée de 
VOEdipe Roi, parce que le premier vers renferme une 
jolie antithèse et peut se traduire par un vers de Racine. 



k 



aV 



294 L'AVENIR DE LA SCIENCE. 

Depuis qu'on a répété (et avec raison) que la Bible est 
admirable, tout le monde prétend bien admirer la Bible. 
Il est résulté de cette disposition favorable qu'on y a 
précisément admiré ce qui n'y est pas. Bossuet, que l'on 
croit si biblique, et qui l'est si peu, s'extasie devant les 
contresens et les solécismes de la Vulgate, et prétend y 
découvrir des beautés dont il n'y a pas trace dans l'ori- 
ginal (132). Le bon Rollin y va plus naïvement encore et 
relève dans le Cantique de la Ptler Rouge, Vexorde, la 
suite des pensées, le plan, le style même. Enfin Lowth, 
plus insipide que tous les autres, nous fait un traité de 
rhétorique aristotélicienne sur la Poésie des Hébreux, où 
l'on trouve un chapitre sur les métaphores de la Bible, un 
autre sur les com,paraisons, un autre sur les prosopopées, 
un autre sur le sublime de diction, etc., sans soupçonner 
\ un instant ce qui fait la beauté de ces antiques poèmes, 
\ savoir l'inspiration spontanée, indépendante des formes 
artificielles et réfléchies de l'esprit humain jeune et neuf 
dans le monde, portant partout le Dieu dont il conserve 
encore la récente impression. 

L'admiration, pour n'être point vaine et sans objet, doit 
donc être historique, c'est-à-dire érudite. Chaque œuvre est 
belle dans son milieu, et non parce qu'elle rentre dans- 
l'un des casiers que l'on s'est formé d'une manière plus ou 
moins arbitraire. Tracer des divisions absolues dans la 
littérature, déclarer que toute œuvre sera une épopée, ou 
une ode, ou un roman, et critiquer les œuvres du passé 
d'après les règles qu'on s'est posées pour chacun de ces- 
genres, blâmer Dante d'avoir fait une œuvre qui n'est ni 
une épopée, ni un drame, ni un poème didactique, blâmer 
Klopstock d'avoir pris un héros trop parfait, c'est mécon- 
naître la liberté de l'inspiration et le droit qu'a l'esprit de 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 295 

souffler où il veut. Toute manière de réaliser le beau est 
légitime, et le génie a toujours le même droit de créer. 
L'œuvre belle est celle qui représente, sous des traits finis 
et individuels, l'éternelle et infinie beauté de la nature 
humaine. 

Le savant seul a le droit d'admirer. Non seulement la 
critique et l'esthétique, qu'on considère comme opposées, 
ne s'excluent pas ; mais l'une ne va pas sans l'autre. 
, Tout est à la fois admirable et critiquable, et celui-là seul 
I sait admirer qui sait critiquer. Comment comprendre par 
I exemple la beauté d'Homère sans être savant, sans con- 
naître l'antique, sans avoir le sens du primitif? Qu'ad- 
mire-t-on d'ordinaire dans ces vieux poèmes? De petites 
naïvetés, des traits qui font sourire, non ce qu'est vérita- 
blement admirable, le tableau d'un âge de l'humanité 
dans son inimitable vérité. L*admiration de Chateaubriand 
1 n'est si souvent défectueuse, que parce que le sens esthé- 
! tique si éminent dont il était doué ne reposait pas s\ir 
une solide instruction (133). 

C'est donc par des travaux de philosophie scientifique 
que l'on peut espérer d'ajouter, dans l'état actuel de l'esprit 
humain, au domaine des idées acquises. Quand on songe 
au rôle qu'ont joué dans l'histoire de l'esprit humain des 
hommes comme Érasme, Bayle, Wolf, Niebuhr, Strauss, 
quand on songe aux idées qu'ils ont mises en circulation, 
ou dont ils ont hâté l'avènement, on s'étonne que le 
nom de philosophe, prodigué si libéralement à des 
pédants obscurs, à d'insignifiants disciples, ne puisse s'ap- 
pliquer à de tels hommes. Les résultats de la haute 
science sont longtemps, je le sais, à entrer en circulation. 
Des immenses travaux déjà accomplis par les indianistes 
modernes, quelques atomes à peine sont déjà devenus 



296 L'AVENIR DE LA SCIENCE, 

de droit commun. Un innombrable essaim de doctes phi- 
lologues a complètement réformé en Allemagne l'exégèse 
biblique, sans que la France connaisse encore le premier 
mot de leurs travaux. Toutefois, pour la science comme 
pour la philosophie, il y a des canaux secrets par lesquels 
s'infiltrent les résultais. Les idées de Wolf sur l'épopée 
ou plutôt celles qu'il a amenées sont devenues du do- 
maine public. La grande poésie panthéiste de Gœthe, de 
Victor Hugo, de Lamartine, suppose tout le travail de la 
critique moderne, dont le dernier mot est le panthéisme 
littéraire. J'ai peine à croire que M. Hugo ait lu Heyne, 
Wolf, William Jones, et pourtant sa poésie les suppose. 
11 vient un certain jour où les résultats de la science se 
répandent dans l'air, si j'ose le dire, et forment le ton 
général de la littérature. M. Fauriel n'était qu'un savant 
critique; le don de la production artistique lui fut presque 
; refusé; peu d'hommes ont pourtant exercé sur la littéra- 
1 ture productive une aussi profonde influence. 

Combien il s'en faut encore que les mines du passé 
aient rendu tous les trésors qu'elles renferment ! L'œuvre 
de l'érudition moderne ne sera accomplie que quand 
toutes les faces de l'humanité, c'est-à-dire toutes les na- 
tions auront été l'objet de travaux définitifs, quand l'Inde, 
la Chine, la Judée, l'Egypte seront restituées, quand on 
aura définitivement la parfaite compréhension de tout le 
développement humain. Alors seulement sera inauguré 
le règne de la critique. Car la critique ne marchera avec 
1 une parfaite sécurité que quand elle verra s'ouvrir devant 
I elle le champ de la comparaison universelle. La compa- 
'' raison est le grand instrument de la critique. Le 
xvii^ siècle n'a pas connu la critique, parce que la 
comparaison des faces diverses de l'esprit humain lui 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 297 

était impossible. Hérodote et Tite-Live devaient être 
tenus pour des historiens sérieux, Homère devait passer 
pour un poète individuel, avant que l'étude comparée 
des littératures eût révélé les fails si délicats du my- 
Ihisme, de la légende primitive, de rapocryphismc. Si 
ie xvn® siècle eût connu comme nous Tlndc, la Perse, la 
vieille Germanie, il n'eût pas si lourdement admis les fa- 
bles des origines grecques et romaines. Bossuet, dont la 
gloire est de représenter dans un merveilleux abrégé tout 
le xvn^ siècle, sa grandeur comme sa faiblesse, eût-il porté 
dans son exégèse une si détestable critique, si, au lieu 
de faire son éducation biblique dans saint Augustin, 
il l'eût faite dans Eichhorn ou De Wette(134)? 

Le sens critique ne s'inocule pas en une heure : celui 
qui ne l'a point cultivé par une longue éducation scien- 
tifique et intellectuelle trouvera toujours des arguments à 
opposer aux plus délicates inductions. Les thèses de la fine 
critique ne sont pas de celles qui se démontrent en quel- 
ques minutes, et sur lesquelles ou peut forcer l'ad- 
versaire ignorant ou décidé à ne pas se prêter aux vues 
qu'on lui propose. S'il y a parmi les œuvres de l'esprit 
humain des mythes évidents, ce sont assurément les pre- 
mières pages de l'histoire romaine, les récits de la 
tour de Babel, de la femme de Loth, de Samson ; s'il 
y a un roman historique bien caractérisé, c'est celui de 
Xénophon ; s'il y a un historien conteur, c'est Hérodote. 
Ce serait pourtant peine perdue que de chercher à le dé- 
montrer à ceux qui refusent de- se placer à ce point de 
vue. Élever et cultiver les esprits, vulgariser les grands ré- 
sultats de la science est le seul moyen de faire comprendre 
et accepter les idées nouvelles de la critique. Ce qui 
convertit, c'est. la science, c'est la philologie, c'est la vue 



2^18 L'AVENIR DE LA SCIENCE. 

étendue et comparée des choses, c'est l'esprit moderne en 
un mot. Il faut laisser aux esprits médiocres la satisfac- 
tion de se croire invincibles dans leurs lourds arguments. 
Il ne faut pas essayer de les réfuter. Les résultats de 
la critique ne sq prouvent pas, ils s'aperçoivent; ils exi- 
gent pour être compris un long exercice et toute une 
culture de finesse. Il est impossible de réduire celui qui 
les rejette obstinément, aussi bien qu'il est impossible de 
prouver l'existence des animalcules microscopiques à celui 
qui refuse de faire usage du microscope. Décidés à fermer 
les yeux aux considérations délicates, à ne tenir compte 
d'aucune nuance, ils vous portent à la figure leur mot 
éternel : prouvez que c'est impossible. (11 y a si peu de 
choses qui sont impossibles!) Le critique les laissera triom- 
pher seuls, et, sans disputer avec des esprits bornés et 
décidés à rester tels, il poursuivra sa route, appuyé sur 
les mille inductions que l'étude universelle des choses 
fait jaillir de toutes parts, et qui convergent si puissam- 
ment au point de vue rationaUste. La négation obstinée 
est inabordable ; dans aucun ordre de choses, on ne fera 
voir celui qui ne veut pas voir. C'est d'ailleurs faire tort 
aux résultats de la critique que de leur donuer cette 
lourde forme syllogistique où triomphent les esprits mé- 
diocres^ et que les considérations délicates ne sauraient 
revêtir . 

Qu'on me permette un exemple. Les quatre Évangiles 
canoniques rapportent souvent un même fait avec des 
variantes de circonstancas assez considérables. Cela s'ex- 
plique dans toutes les hypothèses naturelles; car il ne faut 
point être plus difficile pour les Évangiles que pour 
les autres récits historiques ou légendaires, lesquels of- 
frent souvent des contradictions bien plus fortes. Mais 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 299 

cela forme, ce semble, une objection tout à fait sans 
réponse contre ceux qui s'obligent à trouver dans chacun 
de ces récits une histoire vraie à la lettre et jusque dans 
ses moindres détails. 11 n'en est pourtant pas ainsi. Car, 
si les circonstances sont seulement différentes et non 
absolument inconciliables, ils diront que l'un des textes 
a conservé certains détails omis par l'autre, et ils met- 
tront bout à bout les circonstances diverses au risque 
d'en faire le récit le plus grotesque. Si les circonstances 
sont décidément contradictoires, ils diront que le fait 
raconté est double ou triple, bien qu'aux yeux de la saine 
critique les divers narrateurs aient évidemment en vue le 
même événement. C'est ainsi que les récits de Jean et 
des synoptiques (on désigne sous ce nom collectif Mat- 
thieu, Marc et Luc) sur la dernière entrée de Jésus à 
Jérusalem étant inconciliables, les harmonistes supposent 
qu'il y entra deux fois coup sur coup. C'est ainsi que 
les trois reniements de saint Pierre, étant racontés diver- 
sement par les quatre Évangiles, constituent aux yeux de 
ces critiques huit ou neuf reniements différents, tandis 
que Jésus avait prédit qu'il ne renierait que trois fois. 
Les circonstances de la résurrection donnent lieu à des 
difficultés analogues, auxquelles on oppose des solutions 
semblables. Que dire d'une pareille explication? Qu'elle 
renferme une impossibihté métaphysique? Non. Il sera 
à jamais impossible de réduire au silence celui qui la 
soutiendra obstinément; mais quiconque a tant soit peu 
d'éducation critique la repoussera comme contraire à 
toutes les lois d'une herméneutique raisonnable, surtout 
quand elle est souvent répétée. Il n'y a pas de difliculté 
dont on ne puisse sortir par une subtilité, et au fond 
une subtilité peut quelquefois être \Taie. Mais ce qui est 



300 L'AVENIR DE LA SCIENCE. 

tout à fait impossible c'est que cent subtilités soient vraies 
à la fois. Il faut en dire autant de la fin de non-recevoir 
que certains exégètes opposent à ce qu'ils appellent ai^- 
gument négalif, c'est-à-dire aux inductions que l'on tire 
du silence ou de l'absence des textes. Ainsi, de ce que 
l'histoire la plus ancienne de l'histoire des Juifs établis 
en Palestine n'offre aucune trace de l'accomplissement 
des prescriptions mosaïques, la critique rationaliste en 
conclut que ces prescriptions n'existaient point encore. 
Que savez -vous, dit l'orthodoxe, si elles n'existaient pas 
sans qu'il en soit fait mention ? Le roman d'Antar et les 
jMoallacatsne supposent chez les Arabes avant l'islamisme 
aucune institution judiciaire, aucune pénalité. Que savez- 
vous, s'ils n'avaient pas un juiy sans qu'il en soit fait 
mention? Pour satisfaire une telle critique, il faudrait 
un texte ainsi conçu : les Arabes à cette époque n'avaient 
pas de jury; lequel, je l'avoue, serait difficile à trouver. 
Exigez donc aussi un texte semblable pour prouver que 
l'artillerie n'était pas connue aux temps homériques, et en 
général, pour tous les résultats de la critique exprimés 
sous forme de négation. 

Cette impossibilité d'imposer ses résultats et de ré- 
duire au silence ses adversaires, satisfaits de leurs lourds 
arguments, peut d'abord impatienter le critique et le 
porter à descendre dans cette grossière arène. Ce serait 
une faute impardonnable. Longtemps encore le critique 
sera solitaire, et devra se borner à regretter que l'éduca- 
tion nécessaire pour le comprendre soit si peu répandue. 
Comment le serait-elle davantage, quand les premiers 
enseignements que l'on reçoit dans l'enfance, et qui 
demeurent trop souvent la seule doctrine philosophique 
de la vie, sont la négation môme de la critique ? La su- 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 30t 

pcrstition poétique et vague a son charme; mais la su- 
perstition réaliste n'est que grossière. Si l'esprit critique 
est beaucoup plus répandu dans l'Allemagne du Nord 
qu'en France, la cause en est sans doute dans la diffé- 
rence de l'enseignement religieux, ici positif et dur, là 
indécis et purement humain. 



XVI 



Ai-je bien fait comprendre la possibilité d'une philo- 
Sophie scientifique, d'une philosophie qui ne serait plus- 
une vaine et creuse spéculation, ne portant sur aucun 
objet réel, d'une science qui ne serait plus sèche, aride, 
exclusive, mais qui, en devenant complète, deviendrait 
religieuse et poétique? Le mot nous manque pour exprimer 
cet état intellectuel, où tous les éléments de la nature hu^ 
maine se réuniraient dans une harmonie supérieure, et quiy 
réalisé dans un être humain, constituerait l'homme parfait.. 
Je l'appelle volontiers synthèse, dans le sens spécial que je- 
vais expliquer. 

De même que le fait le plus simple de la connaissance 
humaine s'appliquant à un objet complexe se compose de 
trois actes : l*' vue générale et confuse du tout; 2° vue- 
distincte et analytique des parties ; 3'' recomposition syn- 
thétique du tout avec la connaissance que l'on a des- 
parties; de même l'esprit humain, dans sa marche, tra- 
verse trois états qu'on peut désigner sous les trois noms- 
de syncrétisme, d'analyse, de synthèse, et qui correspon- 
dent à ces trois phases de la connaissance. 



302 L'AVENIR DE LA SCIENCE. 

Le premier âge de l'esprit humain, qu'on se représente 
trop souvent comme celui de la simplicité, était celui de 
la complexité et de la confusion. On se figure trop faci- 
lement que la simplicité, que nous concevons comme logi- 
quement antérieure à la complexité, Test aussi chrono- 
logiquement ; comme si ce qui, relativement à nos procédés 
analytiques, est plus simple, avait dû précéder dans l'exis- 
tence le tout dont il fait partie. La langue de l'enfant, en 
apparence plus simple, est en effet plus compréhensive et 
plus resserrée que celle où s'explique terme à terme 
la pensée plus analysée de l'âge mûr. Les plus profonds 
linguistes ont été étonnés de trouver, à l'origine et chez 
les peuples qu'on appelle enfants, des langues riches 
et compliquées. L'homme primitif ne divise pas ; il voit 
les choses dans leur état naturel, c'est-à-dire organique 
et vivant (135). Pour lui rien n'est abstrait; car l'abstrac- 
tion, c'est le morcellement de la vie ; tout est concret et 
vivant. La distinction n'est pas à l'origine; la première 
vue est générale, compréhensive, mais obscure, inexacte; 
tout y est entassé et sans distinction. Comme les êtres 
destinés à vivre, l'esprit humain fut, dès ses premiers 
instants, complet, mais non développé : rien ne s'y est de- 
puis ajouté ; mais tout s'est épanoui dans ses proportions 
naturelles, tout s'est mis à sa place respective. De là cette 
extrême complexité des œuvres primitives de l'esprit hu- 
main. Tout était dans une seule œuvre, tous les éléments 
de l'humanité s'y recueillaient en une unité, qui était 
bien loin sans doute de la clarté moderne, mais qui avait, 
il faut l'avouer, une incomparable majesté. Le livre sacré 
est 1 expression de ce premier état de l'esprit humain. 
Prenez les livres sacrés des anciens peuples, qu'y trouverez- 
vous? Toute la vie suprasensible, toute l'âme d'une nation. 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 303 

Là est sa poésie ; là sont ses souvenirs héroïques ; là est 
sa législation, sa politique, sa morale ; là est son histoire ; 
là est sa philosophie et sa science ; là, en un mot, est sa 
religion. Car tout ce premier développement de l'esprit 
humain s'opère sous forme religieuse. La religion, le livre 
sacré des peuples primitifs, est 1 amas syncrétique de tous 
les éléments humains de la nation. Tout y est dans une 
confuse mais belle unité. De là vient la haute placidité de 
ces œuvres admirables : l'antithèse, l'opposition, la dis- 
tinction en étant bannies, la paix et l'harmonie y régnent, 
sans être jamais troublées. La lutte est le caractère de 
l'état d'analyse. Comment, dans ces grandes œuvres pri- 
mitives, la religion et la philosophie, la poésie et la science, 
la morale et la politique se seraient-elles combattues, 
puisqu'elles reposent côte à côte dans la même page, sou- 
vent dans la même ligne ? La religion était la philosophie, 
la poésie était la science, la législation était la morale; 
toute l'humanité était dans chacun de ses actes, ou plutôt 
la force humaine s'exhalait tout entière dans' chacune 
de ses exer lions. 

Voilà le secret de l'incomparable beauté de ces livres 
primitifs, qui sont encore les représentations les plus adé- 
quates de l'humanité complète. C'est folie que d'y chercher 
spécialement de la science ; notre science vaut incontesta- 
blement bien mieux que celle qu'on peut y trouver. 
C est folie d'y chercher de la philosophie; nous sommes 
incontestablement meilleurs analystes. C'est folie que d'y 
chercher de la législation et du droit public ; nos publi- 
cistes s'y entendent mieux et c'est peu dire. Ce qu'il y 
faut cliercher, c'est l'humanité simultanée, c'est la grande 
harmonie de la nature humaine, c est le portrait de notre 
belle enfance. De là encore la superbe poésie de ces types 



304 L'AVEiS'lR DE LA SCIENCE, 

primilifs où s'incarnait la doctrine, de ces demi-dieux qui 
servent d'ancêtres religieux à tous les peuples, Orphée, 
Tlioth, Moïse, Zoroastre, Vyasa, Fohi, à la fois savants, 
poètes, législateurs, organisateurs sociaux et, comme ré- 
sumé de tout cela, prêtres et mystagogues. Ce type admi- 
rable se continue encore quelque temps dans les premiers 
âges de la réflexion analytique; il produit alors ces sages 
primitifs, qui ne sont déjà plus des mystagogues, mais ne 
sont pas encore des philosophes, et qui ont aussi leur 
légende (biographie fabuleuse), mais bien moins créée que 
celle des initiateurs (mythe pur). Tels sont Confucius, 
Lao-Tseu, Salomon, Locman, Pythagore, Empédocle, qui 
confinent aux premiers philosophes par les types encore 
plus adoucis de Solon, Zaleucus, Numa, etc. 

Tel est l'esprit humain des âges primitifs. Il a sa beauté, 
dont n'approche pas notre timide analyse. C'est la vie 
divine de l'enfance, où Dieu se révèle de si près à ceux 
qui savent adorer. J'aime tout autant que M. de Maistre 
cette sagesse antique, portant la couronne du sage et la 
robe sacerdotale. Je la regrette; mais je n'injurie pas 
pour cela les siècles dévoués à l'œuvre pénible de l'ana- 
lyse, lesquels, tout inférieurs qu'ils sont par certaines 
faces, représentent après tout un progrès nécessaire de 
l'esprit humain. 

L'esprit iiumain, en effet, ne peut demeurer en cette 
unité primitive. La pensée, en s'appliquant plus attenti- 
vement aux objets, reconnaît leur complexité et la néces- 
sité de les étudier partie par partie. La pensée primitive 
n'avait vu qu'un seul monde ; la pensée à son second 
âge aperçoit mille mondes, ou plutôt elle voit un monde 
en toute chose. Sa vue, au lieu de s'étendre, perce et 
plonge ; au lieu de se diriger horizontalement, elle se 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 305 

dirige verticalement; au lieu de se perdre dans un ho- 
rizon sans bornes, elle se fixe à terre et sur elle-même. 
C'est l'âge de la vue partielle, de l'exactitude, de la pré- 
cision, de la distinction; on ne crée plus, on analyse. La 
pensée se morcelle et se découpe. Le style primitif ne 
connaissait ni division de phrase, ni division de mots. Le 
style analytique appelle à son secours une ponctuation 
compliquée, destinée à disséquer les membres divers. Il 
y a des poètes, des savants, des philosophes, des mora- 
listes, des politiques ; il y a même encore des théologiens 
et des prêtres (136). Chose étrange, car, la théologie et le 
sacerdoce étant la forme complète du développement pri- 
mitif, il semble qu'ils devraient disparaître avec cet état. 
Cela serait si l'humanité marchait avec un complet en- 
semble et d'une manière parfaitement rigoureuse. Comme 
il n'en est pas ainsi, la théologie et le sacerdoce survi- 
vent à ce qui aurait dû les tuer; elles restent une spé- 
cialité entre beaucoup d'autres. Contradiction; car com- 
ment faire une spécialilc de ce qui n'est quelque chose 
qu'à la condition d'être tout? Mais, la science analytique 
s'imposant comme un besoin, les timides cherchent à 
concilier ce besoin avec des restes d'institutions contra- 
dictoires à l'analyse, et croient y réussir en maintenant 
les deux choses en face l'une de l'autre. Je le répète, si 
la théologie devait être conservée, il faudrait la faire primer 
toute chose et ne donner de valeur à tout le reste qu'en 
tant que s'y rapportant. Le point de vue théologique est 
contradictoire au point de vue analytique ; l'âge analytique 
devrait être alhée et irréligieux. Mais heureusement l'hu- 
manité aime mieux se contredire que de laisser sans 
aliment un des besoins essentiels de son être. 
Ce n'est pas par son propre choix, c'est par la fatalité 



306 L'AVENIR DE LA SCIENCE. 

de sa nature que l'homme quitte ainsi les délices du 
jardin primitif, si riant, si poétique, pour s'enfoncer dans 
les broussailles de la critique et de la science. On peut 
regretter ces premières délices, comme, au fort de la vie, 
on regrette souvent les rêves et les joies de l'enfance ; 
mais il faut virilement marcher, et, au lieu do regarder 
en arrière, poursuivre le rude sentier qui mènera sans 
doute à un état mille fois supérieur. L'état analytique que 
nous traversons, fût-il absolument inférieur à l'élat pri- 
mitif (et il ne l'est qu'à quelques égards), l'analyse serait 
encore plus avancée que le syncrétisme, parce qu'elle est 
un intermédiaire nécessaire pour arriver à un état supé- 
rieur. Le véritable progrès semble parfois un recul et puis 
un retour. Les rétrogradations de l'humanité sont comme 
celles des planètes. Vues de la terre, ce sont des rétrogra- 
dations; mais absolument ce n'en sont pas. La rétrograda- 
tion n'a lieu qu'aux yeux qui n'envisagent qu'une portion 
limiLée de la courbe. Cercle ou spirale, comme Goethe le 
voulait, la marche de l'humanité se fait suivant une ligne 
dont les deux extrêmes se touchent. Un vaisseau qui 
naviguerait de la côte occidentale et sauvage des États- 
Unis pour arriver à la côte orientale et civilisée, serait, en 
apparence, bien plus près de son but à son point de départ, 
que quand il luttera contre les tempêtes et les neiges 
du cap Horn. Et pourtant, à bien prendre les choses, 
ce navire est au cap Horn plus près de son but qu'il 
ne l'était sur les bords de l'Orégon ! Ce circuit fatal était 
inévitable. De môme l'esprit humain aura dû traverser 
des déserts pour arriver à la terre promise. 

L'analyse, c'est la guerre. Dans la synthèse primitive, 
les esprits différant à peine, l'iiarmonie était facile. Mais 
dans l'état d'individualisme, la liberté devient ombra- 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 307 

gciise ; chacun prétend dire ce qu'il veut et ne voit pas de 
raison pour soumettre sa volonté et sa pensée à celles des 
autres. L'analyse, c'est la révolution, la négation de la 
loi unique et absolue. Ceux qui revent la paix en cet état 
rêvent la mort. La révolution y est nécessaire, et, quoi 
qu'on fasse, elle va son chemin. La paix n'est pas le 
partage de l'état d'analyse, et l'état d'analyse est néces- 
saire pour le progrès de l'esprit humain. La paix ne repa- 
raîtra qu'avec la grande synthèse, le jour où de nouveau 
les hommes s'embrasseront dans la raison et la nature 
humaine convenablement cultivée. Durant cette fatale 
transilion, la grande association est impossible. Chacun 
existe trop vigoureusement ; des individuahtés aussi carac- 
térisées ne se laissent pas lier en gerbe. Créer aujourd'hui 
ces grandes unités religieuses, ces grandes agglomérations 
d'âmes en une même doctrine qui s'appellent les religions, 
ces ordres militaires du moyen âge, où tant d'individualités 
nulles en elles-mêmes se fondaient en vue d'une môme 
œuvre, serait maintenant impossible. On lie facilement les 
épis quand ils sont coupés ou abattus par l'orage, mais non 
tant qu'ils vivent. Pour s'absorber ainsi dans un grand 
corps, par lequel on vit, dont on fait sienne la gloire 
ou la prospérité, il faut avoir peu d'individualité, peu de 
vues propres seulement un grand fond, d'énergie non 
réfléchie, prête à se mettre au service d'une grande idée 
commune. La réflexion ne saurait opérer l'unité ; la diver- 
sité est le caractère essentiel des époques philosophiques ; 
toute grande fondation dogmatique y est impossible. L'état 
primitif était l'âge de la solidarité. Le crime même n'y 
était pas conçu comme individuel ; la substitution de l'in- 
nocent au coupable paraissait toute naturelle ; la faute se 
transmettait et devenait héréditaire. Dans l'âge réfléchi au 



308 L'AVENIR DE LA SCIENCE, 

contraire, de tels dogmes semblent absurdes ; chacun ne 
paie que pour lui, chacun est le fils de ses œuvres. Chez 
nous, toute connaissance est antithétique : en face du bien, 
nous voyons le mal ; en face du beau, le laid ; quand nous 
affirmons, nous nions, nous voyons l'objection, nous 
nous roidissons, nous argumentons. Dans l'âge primitif, au 
contraire, l'affirmation était simple et sans retour. 

Certes, si l'analyse n'avait pas un but ultérieur, elle se- 
rait décidément inférieure au syncrétisme primitif. Car 
/ celui-ci saisissait la vie complète, et l'analyse ne la saisit 
pas. Mais l'analyse est la condition nécessaire de la syn- 
thèse véritable : cette diversité se résoudra de nouveau en 
unité; la science parfaite n'est possible qu'à la condition 
de s'appuyer préalablement sur l'analyse et la vue dis- 
tincte des parties. Les conditions de la science sont pour 
l'humanité les mômes que pour l'individu : l'individu ne 
sait bien que l'ensemble dont il connaît séparément les 
éléments divers, en même temps qu'il perçoit le rôle de 
ces éléments dans le tout. L'humanité ne sera savante que 
quand la science aura tout exploré jusqu'au dernier détail 
et reconstruit l'être vivant après l'avoir disséqué. Ne 
raillez donc point le savant qui s'enfonce de plus en plus 
dans ces épines. Sans doute, si ce pénible dépouillement 
était son but à lui-même, la science ne serait qu'un labeur 
ingrat et avilissant. Mais tout est noble en vue de la 
grande science définitive, où la poésie, la religion, la 
science, la morale retrouveront leur harmonie dans la ré- 
flexion complète. L'âge primitif était religieux, mais non 
I scientifique ; l'âge intermédiaire aura été irréligieux mais 
/ scientifique ; l'âge ultérieur sera à la fois religieux et scien- 
/ tifique. Alors il y aura de nouveau des Orphée et des 
Trismégiste, non plus pour chanter à des peuples enfants 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 309 

eurs rêves ingénieux, mais pour enseigner à l'humanité 
devenue sage les merveilles de la réalité. Alors il y aura 
encore des sages, poètes et organisateurs, législateurs et 
prêtres, non plus pour gouverner l'humanité au nom d'un 
vague instinct, mais pour la conduire rationnellement 
dans ses voies, qui sont celles de la perfection. Alors ap- 
paraîtront de nouveau de superbes types du caractère 
humain, qui rappelleront les merveilles des premiers 
jours. Un tel état semblera un retour à l'âge primitif : 
mais entre les deux il y aura eu l'abîme de l'analyse, il y 
aura eu des siècles d'étude patiente et attentive ; il y aura 
la possibilité, en embrassant le tout, d'avoir simultanément 
la conscience des parties. Rien ne se ressemble plus que le 
syncrétisme et la synthèse; rien n'est plus divers: car la 
synthèse conserve virtuellement dans son sein tout le tra- 
vail analytique ; elle le suppose et s'y appuie. Toutes les 
phases de l'humanité sont donc bonnes, puisqu'elles 
tendent au parfait : elles peuvent seulement être incom- 
plètes, parce que l'humanité accomplit son œuvre partielle- 
ment et esquisse ses formes l'une après l'autre, toutes en 
vue du grand tableau définitif, et de l'époque ultérieure, 
où, après avoir traversé le syncrétisme et l'analyse, elle 
fermera par la synthèse le cercle des choses. Un peu de 
réflexion a pu rendre impossibles les créations merveil- 
leuses de l'instinct; mais la réflexion complète fera re- 
vivre les mêmes œuvres avec un degré supérieur de 
clarté et de détermination. 

L'analyse ne sait pas créer. Un homme simple, synthé- 
tique, sans critique, est plus puissant pour changer le 
monde et faire des prosélytes que le philosophe inacces- 
sible et sévère. C'est un grand malheur que d'avoir décou- 
vert en soi les ressorts de l'âme; on craint toujours 



310 L'AVENIR DE LA SCIENCE. 

d'être dupe de soi-même ; on est en suspicion de ses 
sentiments, de ses joies, de ses instincts. Le simple marche 
devant lui en ligne droite et avec une puissante énergie. 
Le siècle où la critique est le plus avancée n'est nullement 
le plus apte à réaliser le beau. L'Allemagne est le seul 
pays où la littérature se laisse inlluencer par les théories 
préconçues de la critique. Chaque nouvelle sève de produc- 
tion littéraire y est déterminée par un nouveau système 
d'esthétique ; de là, dans sa littérature, tant de manière 
/ et d'artificiel. Le défaut du développement intellectuel 
/ de l'Allemagne, c'est l'abus de la réflexion, je veux dire 
/ l'application, faite avec conscience et délibération, à la 
I production spontanée des lois reconnues dans les phases 
i antérieures de la pensée. Le grand résultat de la critique 
historique du xix® siècle, appliquée à l'histoire de l'esprit 
humain, est d'avoir reconnu le flux nécessaire des sys- 
tèmes, d'avoir entrevu quelques-unes des lois d'après les- 
quelles ils se superposent, et la manière dont ils os- 
cillent sans cesse vers la vérité, lorsquils suivent leur 
cours naturel. C'est là une vérité spéculative de premier 
ordre, mais qui devient très dangereuse dès qu'on veut 
l'appliquer. Car conclure de ce principe : « le système 
ultérieur est toujours le meilleur, » que tel esprit léger et 
superficiel qui viendra bavarder ou radoter après un homme 
de génie, lui est préférable, parce qu'il lui est chronologi- 
(luement postérieur, c'est, en vérité, faire la part trop belle 
à la médiocrité. Et voilà pourtant ce qui arrive trop 
souvent en Allemagne. Après l'apparition d'une grande 
œuvre de philosophie ou de critique, on est sûr de voir 
éclore tout un essaim de penseurs soi-disant avancés qui 
prétendent la dépasser et ne font souvent que la contre- 
dire. On ne peut assez le répéter: la loi du progrès des 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 311 

systèmes n'a lieu qu'autant que leur production est parfai- 
tement spontanée, et que leurs auteurs, sans songer à se 
devancer les uns les autres, ne sont attentifs qu'à la con- 
sidération intrinsèque et object/ve des choses. Négliger 
cette importante condition, c'est livrer le développement 
de l'esprit humain au hasard ou aux ridicules prétentions 
de quelques hommes présomptueux et vains (137). 

La critique ne sait pas assimiler. L'éclectisme dogma- 
tique n'est possible qu'à la condition de Fà-peu-près. Nos 
tentatives de fusion entre les doctrines échouent, parce 
que nous les savons trop bien. Les premiers chrétiens, 
les Alexandrins, les Arabes, le moyen âge, Mahomet 
pouvaient pratiquer un éclectisme bien plus puissant que 
le nôtre, car il était plus grossier. Ils savaient moins exac- 
tement que nous, et ils avaient moins de critique ; ces 
éléments qu'ils mêlaient, ils ne savaient d'où ils ve- 
naient. On amalgame alors sans scrupule, on mélange le 
tout sans y regarder de si près, on y met son originalité 
sans le savoir. La critique, au contraire, ne sait pas di- 
gérer ; les morceaux restent entiers ; on voit trop bien les 
diirérences. Le dogme de la Trinité ne se serait pas formé 
si les docteurs chrétiens eussent tenu compte des mille 
nuances que nous voyons. L'éclectisme moderne est excel- 
lent comme principe de critique, stérile comme tentative 
de fusion dogmatique ; il ne sera jamais qu'une marque- 
terie, une juxtaposition de morceaux distincts. Autrefois, 
un esprit nouveau ou des institutions nouvelles se for- 
maient par un mélange intime de disparates, comme nos 
plus grossiers aliments transformés par la cuisson. On 
prenait tant bien que mal les institutions ou les dogmes 
du passé, et on se les accommodait à sa guise. Le moyen 
âge se faisait un Empire avec de vieux et très inexacts 



312 L'AVENIR DE LA SCIENCE, 

souvenirs. S'il avait su l'histoire aussi bien que nous, il 
ne se fût pas permis cette belle fantaisie. Le contresens avait 
une large part dans ces étranges créations, et j'espère 
montrer un jour le rôle qu'il a joué dans la formation de 
nos dogmes les plus essentiels; ou plutôt l'esprit sans cri- 
tique voulait à tout prix retrouver sa pensée dans le passé, 
et arrangeait pour cela le passé à sa guise. Certes, voilà 
une science grossière s'il en fut jamais. Eh bien ! elle créait 
plus que la nôtre, grâce à sa grossièreté même. La vue 
nette et fine ne sert qu'à distinguer ; l'analyse n'est 
jamais que l'analyse. 

Et pourtant l'analyse est, à sa manière, un progrès. 
Dans le syncrétisme, tous les éléments étaient entassés 
sans cette exacte distinction qui caractérise l'analyse, sans 
cette belle unité qui résulte de la parfaite synthèse. Ce 
n'est qu'au second degré que les parties commencent à 
se dessiner avec netteté, et cela, il faut l'avouer, aux dé- 
pens de l'unité, dont l'état primitif offrait au moins quel- 
que apparence. Alors, c'est la multiplicité, c'est la divi- 
sion qui domine, jusqu à ce que la synthèse, venant res- 
saisir ces parties isolées, lesquelles ayant vécu à part 
ont désormais la conscience d'elles-mêmes, les fonde de 
nouveau dans une unité supérieure. 

Au fond, cette grande loi n'est pas seulement la loi de 
l'intelligence humaine (138). Evolution d'un germe pri- 
mitif et syncrétique par l'analyse de ses membres, et 
nouvelle unité résultant de cette analyse, telle est la loi 
de tout ce qui vit. Un germe est posé, renfermant en puis- 
sance, sans distinction, tout ce que l'êlre sera un jour ; le 
germe se développe, les formes se constituent dans leurs 
proportions régulières, ce qui était en puissance devient 
un acte; mais rien ne se crée, rien ne s'ajoute. Je me suis 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 313 

souvent servi avec succès de la comparaison suivante 
pour faire comprendre cette vue. Soit une masse de 
chanvre homogène, que l'on tire en cordelles distinctes ; la 
masse représentera le syncrétisme, où coexistent confusé- 
ment tous les instincts ; les cordelles représenteront l'ana- 
lyse. Si l'on suppose que les cordelles, tout en restant 
distinctes, soient ensuite entrelacées pour former une 
corde, on aura la synthèse, qui diffère du syncrétisme 
primitif, en ce que les individualités bien que nouées en 
unité y restent distinctes. 

Dans une hypothèse que je suis loin de prendre d'une 
manière dogmatique, mais seulement comme une belle 
épopée sur le système des choses, la loi de Dieu ne serait 
pas autre. L'unité primitive était sans vie, car la vie 
n'existe qu'à Ja condition de l'analyse et de l'opposition 
des parties. L'être était comme s'il n'était pas ; car rien 
n'y était distinct ; tout y était sans individualisation ni 
existence séparée. La vie ne commença qu'au moment où 
l'unité obscure et confuse se développa en multiplicité 
et devint univers. Mais l'univers à son tour n'est pas la 
forme complète; l'unité n'y est pas assez sensible. Le 
retour à l'unité s'y opère par l'esprit; car l'esprit n'est 
que la résultante unique d'un certain nombre d'éléments 
multiples. L'histoire de l'être ne sera complète qu'au 
moment où la multiplicité sera toute convertie en unité, 
et où, de tout ce qui est sortira une résultante unique 
qui sera Dieu, comme dans l'homiiie l'âme est la résul- 
tante de tous les éléments qui le composent. Dieu sera 
alors lame de l'univers, et l'univers sera le corps de 
Dieu, et la vie sera complète ; car toutes les parties de ce 
qui est auront vécu à part et seront mûres pour l'unité. 
Le cercle alors sera fermé, et l'être, après avoir traversé le 



S14 L'AVENIR DE LA SCIENCE. 

multiple, se reposera de nouveau dans l'unité. Mais 
pourquoi, direz-vous, en sortir pour y rentrer ? A quoi 
a servi le voyage à travers le multiple? 11 a servi à ce que 
tout ait vécu de sa vie propre, il a servi à introduire 
l'analyse dans l'unité. Car la vie n'est pas l'unité absolue 
ni la multiplicité, c'est la multiplicité dans l'unité, ou 
plutôt la multiplicité se résolvant eu unité (139). 

La perfection de la vie dans l'animal est en raison 
directe de la distinction des organes. L'animal inférieur, 
en apparence plus liomogcne, est en effet inférieur au 
vertébré, parce qu'une grande vie centrale résulte chez 
celui-ci de plusieurs éléments parfaitement distincts. La 
France est la première des nations, parce qu'elle est le 
concert unique résultant d'une infinité de sons divers. La 
perfection de l'humanité ne sera pas l'extinction, mais 
l'harmonie des nationalités : les nationalités vont bien 
plutôt se fortifiant que s'afîaiblissant ; détruire une natio- 
naUté, c'est détruire un son dans l'humanité. « Le génie, 
dit M. Michelct, n'est le génie qu'en ce qu'il est à la fois 
simple et analyste, à la fois enfant et mûr, homme et 
femme, barbare et civilisé (140). » La science, de même, 
ne sera parfaite que quand elle sera à la fois analytique et 
synthétique; exclusivement analytique, elle est étroite, 
sèche, étriquée ; exclusivement synthétique, elle est 
chimérique et gratuite. L'homme ne saura réellement que 
quand, en affirmant la loi générale, il aura la vue claire 
de tous les faits particuliers qu'elle suppose. 

Toutes les sciences particulières débutent par l'affirma- 
tion de l'unité, et ne commencent à distinguer que quand 
l'analyse a révélé de nombreuses différences là oii on 
n'avait vu qu'uniformité. Lisez les psychologues écossais : 
ils rénètent à chaque page que la première règle de la 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 315 

méthode philosophique est de mamtenir distinct ce qui est 
distinct, de ne pas devancer les faits par une réduction 
précipitée à l'unité, de ne pas reculer devant la multipli- 
cité des causes. Rien de mieux, à condition pourtant que, 
par une vue ultérieure, on se tienne assuré que cette 
réduction à l'unité, qui n'est point mûre encore, se fera 
un jour. Certes, il serait bien étrange qu'il y eût dans la 
nature soixante et un corps simples, ni plus ni moins, qu'il 
y eût dans Thonime huit ou dix facultés, ni plus ni moins. 
L'unité est au fond des choses; mais la science doit attendre 
qu'elle apparaisse, tout en se tenant assurée qu'elle 
apparaîtra. On a tort de reprocher à la science de se 
reposer ainsi dans la diversité ; mais la science aurait 
tort, de son côté, si elle ne faisait ses réserves et ne recon- 
naissait cette diversité provisoire comme devant dispa- 
raître un jour devant une investigation plus profonde de 
la nature. 

L'état actuel est critiquable et incomplet. La belle 
science, la science complète et sentie sera pour l'avenir, 
si la civilisation n'est pas une fois encore arrêtée dans sa 
marche par la superstition- aveugle et l'invasion de la 
barbarie, sous une forme ou sous une autre. Mais, quoi 
qu'il arrive, lors merne qu'une Renaissance redeviendrait 
nécessaire, il est indubitable qu'elle aurait lieu, que les bar 
bares s'appuieraient sur nous comme sur des anciens pour 
aller plus loin que nous, et ouvrir à leur tour des points 
de vue nouveaux. On nous plaindra alors, nous, les 
hommes de l'âge d'analyse, réduits à ne voir qu'un coin 
des choses ; mais on nous honorera d'avoir préféré l'hu- 
manité à nous-mêmes, de nous être privés de la douceur 
des résultats généraux, afin de mettre l'avenir en état de 
les tirer avec certitude, bien différents de ces égoïstes 



\ 



iJ16 L'AVENIR DE LA SCIENCE, 

penseurs des premiers âges, qui cherchaient à improviser 
pour eux un système des choses plutôt qu'à recueillir pour 
l'avenir les éléments de la solution. Notre méthode est 
par excellence la méthode désintéressée ; nous ne tra- 
vaillons pas pour nous; nous consentons à ignorer, afin 
que l'avenir sache; nous travaillons pour l'humanité. 

Cette patiente et sévère méthode me semble convenir à 
la France, celui de tous les pays qui a pratiqué avec le 
plus de fermeté la méthode positive, mais aussi celui de 
tous où la haute spéculation a été le plus stérile. Sans 
accepter dans toute son étendue le reproche que l'Alle- 
magne adresse à notre patrie, de n'entendre absolument 
rien en religion ni en métaphysique, je reconnais que le 
sens religieux est très faible en France, et c'est précisé- 
ment pour cela que nous tenons plus que d'autres en 
religion à d'étroites formules excluant tout idéal. C'est 
pour cela que la France ne verra jamais de milieu entre le 
catholicisme le plus sévère et l'incrédulité ; c'est pour 
cela qu'on a tant de peine à y faire comprendre que, pour 
n'être pas catholique, l'on n'est pas voltairien. Les spécu- 
lations métaphysiques de l'école française (j'excepterai, si 
vous voulez, Malebranche) ont toujours été mesquines et 
timides. La vraie philosophie française est la philosophie 
scientifique des Dalembert, des Cuvier, des Geoffroy Saint- 
Hilaire. Le développement théologique y a été complè- 
tement nul ; il n'y a pas de pays en Europe où la pensée 
religieuse ait moins travaillé. Chose étrange! ces hommes 
si fins, si délicats, si habiles à saisir dans la vie pra- 
tique les nuances les plus déliées, sont de vrais badauds 
pour les choses métaphysiques, et y admettent des énor- 
mités à faire bondir le sens critique. Ils le sentent et ne 
s'en occupent pas. Comme pourtant le besoin d'une religion 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 317 

est de l'humanité, ils trouvent commode de prendre tout 
fait le système qu'ils rencontrent sous la main, sans exa- 
miner s'il est acceptable (141). La religion a toujours été 
en France une sorte de roue à part, un préambule stéréo- 
typé, comme Louis par la grâce de Dieu, n'ayant aucun 
rapport avec tout le reste et qu'on ne lit pas, une formule 
morte. Nos guerres de religion ne sont en réalité que des 
guerres civiles ou des guerres de parti. Si la France eût eu 
davantage le sentiment religieux, elle fût devenue protes- 
tante comme l'Allemagne. Mais n'ayant pas le sentiment 
du mouvement théologique, elle n'a pas vu de milieu entre 
un système donné et la répudiation moqueuse de ce sys- 
tème. La France est en religion ce que l'Orient est en poli- 
tique. L'Orient n'imagine d'autre gouvernement que celui 
de l'absolutisme. Seulement quand l'absolutisme devient 
intolérable, on poignarde le souverain. Voilà le seul tem- 
pérament politique que l'on y connaisse. La France est le 
pays du monde le plus orthodoxe, car c'est le pays du 
monde le moins religieux et le plus positif. Les types à la 
Franklin, les hommes d'ici-bas (tout ce qu'il y a au monde 
de plus athée) sont souvent les plus étroitement attachés 
aux formules. Que si les gens d'esprit y regardent parfois 
d'un peu près, ou bien ils se rabattent avec une facilité 
caractéristique sur notre incompétence à juger de ces sortes 
de choses, ou bien ils se mettent franchement h en rire. Il y 
a en France, jusque chez les incrédules, un fond de. catho- 
licisme. La pure religion idéale, qui, en Allemagne, a 
tant de prosélytes, y est profondément inconnue (145). 
Un système tout fait, qu'il ne soit pas nécessaire de com- 
prendre et qui nous épargne la peine de chercher, voilà 
bien ce que la Franco rlomnnfjo en religion, {larce qu'elle 
sent fort bien qu'elle n'a pas le sens délicat des choses 



'1 



:?Î8 L'AVENIR DE LA SCIENCE. 

' de cet ordre. La France représente éminemment la pé- 
. riode analytique, révolutionnaire, profane, irréligieuse de 
' l'humanité, et c'est à cause de son impuissance môme en 
religion qu'elle se rattache avec cette indifférence scep- 
tique aux formules du passé. Il se peut qu'un jour la 
France, ayant accompli son rôle, devienne un obstacle au 
progrès de l'humanité et disparaisse; car les rôles sont 
profondément distincts ; celui qui a fait l'analyse ne fait 
pas la synthèse. A chacun son œuvre, telle est la loi de 
l'histoire. La France aura été le grand instrument révolu- 
tionnaire; sera-t-elie aussi puissante pour la reédification 
religieuse? L'avenir le saura. Quoi qu'il en soit, il aura 
suffi, pour sa gloire, d'esquisser une face de l'humanité. 



xvn 



Plût à Dieu que j'eusse fait comprendre à quelques belles 
âmes qu'il y a dans le culte pur des facultés humaines 
et des objets divins qii'clles atteignent une religion tout 
aussi suave, tout aussi riche en délices, que les cultes les 
plus vénérables. J'ai goûté dans mon enfance et dans ma 
première jeunesse les plus pures joies du croyant, et, je le 
dis du fond de mon amc, ces joies n'étaient rien comparées 
à celles que j'ai senties dans la pure con terni )lation du 
/ beau et la recherche passionnée du vrai. Je souhaite à tous 
\ mes frères restés dans l'orthodoxie une paix comparable à 
celle où je vis depuis que ma lutte a pris fin et que la 
tempête apaisée m'a laissé au milieu de ce grand océan pa- 
cifique, mer sans vagues et sans rivages, où l'on n'a d'autre 
étoile que la raison, ni d'autre boussole que son cœur. 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 319 

Un scrupule cependant s'élève pcarfois en mon âme, et 
la pensée que j'ai cherché à exprimer dans ces pages serait 
incomplète, si je n'en présentais ici la solution. Aussi bien 
c'est la grande objection que l'on répète sans cesse contre 
le rationalisme; j'éprouve le besoin de dire mon sentiment 
sur ce point. 

La science et l'humanisme, peut-on me dire, vous offrent 
un aliment religieux suffisant. Mais cette religion peut- 
elle être colle de tous? L'homme du peuple, courbé sous 
le poids d'un travail de toutes les heures, l'intelligence 
bornée, fermée à jamais aux secrets de la vie supérieure, 
peut-il espérer d'avoir part à ce culte des parfaits ? 
Que si votre religion est pour un petit nombre, que si 
j elle exclut les pauvres et les humbles, elle n'est pas la 
vraie; bien plus elle est barbare et immorale, puisqu'elle 
bannit du royaume du ciel ceux qui sont déjà déshérités 
des joies de la terre. 

Ces objections sont d'autant plus sérieuses que je recon- 
nais tout le premier que la science, pour arriver à ce degré 
où elle offre à l'âme un aliment religieux et moral, doit 
s'élever au-dessus du niveau vulgaire, que l'éducation 
scientiQque ordinaire est ici complètement insuffisante, 
qu'il faut, pour réaliser cet idéal, une vie entière consa- 
crée à l'étude, un ascétisme scientifique de tous les ins- 
tants et le plus complet renoncement aux plaisirs, aux 
affaires et aux intérêts de ce monde, que non seulement 
l'homme ignorant est radicalement incapable de compren- 
dre le premier mot de ce système de vie, mais que même 
l'immense majorité de ceux qu'on regarde comme instruits 
et cultivés est dans l'incapacité absolue d'y atteindre. 

Oui, je l'avoue, la religion rationnelle et pure n'est acces- 
sible qu'au petit nombre. Le nombre des philosophes a 



320 L'AVENIR DE LA SCIENCE, 

été comme imperceptible dans l'humanité. La plus mo- 
deste des religions a eu mille fois plus de sectateurs et a 
plus influé sur les destinées du genre humain que toutes 
les écoles réunies. La philosophie à notre manière suppose 
une longue culture et des habitudes d'esprit dont très peu 
sont capables. Je ne sais si hors de Paris il est possible en 
France de se mettre bien délicatement à ce point de vue, 
et je craindrais de trop dire en avançant qu'il y a actuel- 
lement au monde deux ou trois milliers de personnes ca- 
pables d'adorer de cette manière. Mais les humbles ne sont 
pas pour cela exclus de l'idéal. Leurs formules, quoique 
inférieures, suffisent pour leur faire mener une noble vie, 
et le peuple surtout a dans ses grands instincts et sa puis- 
sante spontanéité une ample compensation de ce qui lui 
est refusé en fait de science et de réflexion. Celui qui peut 
comprendre la prédication d'un Jocelyn de village, et ces 
paraboles, 

Où le maître, abaissé jusqu'au sens des humains, 
Faisait toucher le ciel aux plus jietites mains. 

est-il donc déshérité de la vie céleste ? Tout homme, par 
le seul fait de sa participation à la nature humaine, a son 
droit à l'idéal ; mais ce serait aller contre l'évidence que de 
prétendre que tous sont également aptes à en goûter les 
délices. Tout en disant avec M. Michelet : « Oh ! qui me 
soulagera de la dure inégalité ! » tout en reconnaissant 
qu'en fait d'intelligence, l'inégalité est plus pénible au pri- 
vilégié qu'à l'inférieur, il faut avouer que cette inégalité 
est dans la nature et que la formule théologique conserve 
ici sa parfaite vérité : tous ont la grâce suffisante pour faire 
leur salut, mais tous ne sont pas appelés à la même per- 
fection. Marie a la meilleure part qui ne lui sera point 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 32i 

enlevée. Ce qu'il y a de sûr, c'est que si riiumanité était 
aussi cultivée que nous, elle aurait la même religion que 
nous. 

Si donc vous reprochez au philosophe l'excellence ex- 
ceptionnelle de sa religion, reprochez aussi à celui qui 
cherche dans la vie ascétique une plus haute perfection 
d'être appelé à un état exceptionnel; reprochez à celui qui 
cultive son esprit de sortir de la ligne vulgaire de l'huma- 
nité. Il faut le reconnaître, quelque douloureux que soit 
cet aveu, la perfection, dans l'état actuel de la société, n'est 
possible qu'à très peu d'hommes. Faut-il en conclure que 
la perfection est mauvaise et injurieuse à l'humanité ? Non, 
certes ; il faut seulement regretter qu'elle soit assujettie à 
des conditions si étroites. C'est un intolérable orgueil de la 
part du philosophe de croire qu'il a le monopole de la vie 
supérieure ; ce serait chez lui un égoïsme tout à fait coupable 
de se réjouir de son isolement et de prolonger à dessein 
l'abrutissement de ses semblables pour ne point avoir d'é- 
gaux. Mais on ne peut lui faire un crime de s'élever au- 
dessus de la dépression commune, et de s'écrier avec 
saint Paul : Cupio omnes fieri qualis et ego sum. Ne dites 
donc plus : L'infériorité de la philosophie est d'être acces- 
sible à un petit nombre ; car c'est au contraire son titre de 
gloire. La seule conclusion pratique à tirer de cette triste 
vérité, c'est qu'il faut travailler à avancer l'heureux jour 
où tous les hommes auront place au soleil de l'intelligence 
et seront appelés à la vraie lumière des enfants de 
Dieu. 

Ce serait un bien doux mais bien chimérique optimisme 
d'espérer que ce jour est près de nous. Mais c'est le propre 
de la foi d'espérer contre l'espérance, et il n'est rien après 
tout que le passé ne nous autorise à attendre de l'avenir 

2i 



322 L'AVENIR DE LA SCIENCE. 

de l'humanité. Combien en effet les conditions de a cul- 
ture intellectuelle étaient dans l'antiquité grecque diffé- 
rentes de ce qu'elles sont aujourd'hui ! Aujourd'hui la 
science et la philosophie sont une profession, « On ne 
passe point dans le monde, dit Pascal, pour se connaître 
en vers, si l'on n'a mis l'enseigne de poète, ni pour être 
habile en mathématiques, si l'on n'a mis celle de mathé- 
maticien. » Dans les beaux siècles de l'antiquité, on 
était philosophe ou poète, comme on est honnête homme 
dans toutes les positions de la vie Nul intérêt pratique, 
nulle institution officielle n'étaient nécessaires pour exciter 
le zèle de la recherche ou la production poétique. La curio- 
sité spontanée, l'instinct des belles choses y suffisaient. 
Ammonius Saccas, le fondateur de la plus haute et de la 
plus savante école philosophique de l'antiquité, était un 
portefaix. Imaginez donc un fort de la halle créant chez 
nous un ordre de spéculation analogue à la philosophie de 
Schelling ou de Hegel ! Quand je pense à ce noble peuple 
d'Athènes, où tous sentaient et vivaient de la vie de 
la nation, à ce peuple qui applaudissait aux pièces de So- 
phocle, à ce peuple qui critiquait Isocrate, où les femmes 
disaient : C'est là ce Démosthène ! où une marchande 
d'herbes reconnaissait Théophraste pour étranger, où tous 
avaient fait leur éducation au même gymnase et dans les 
mêmes chants, où tous savaient et comprenaient Homère 
de la même manière, je ne puis m'empêcher de concevoir 
quelque humeur contre notre société si profondément di- 
visée en hommes cultivés et en barbares. Là tous avaient 
part aux mêmes souvenirs, tous se glorifiaient des mômes 
trophées (143), tous avaient contemplé la même Minerve et 
le même Jupiter. Que sont, pour notre peuple. Racine, 
Bossuet, Buffon, Fléchier? Que lui disent les héros de 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 3â3 

Louis XIV, Coiiclé, Turenne ? Que lui disent Nordlingue 
et Fontenoy (144) ? Le peuple est chez nous déshérité de la 
vie intellectuelle ; il n'y a pas pour lui de littérature. Im- 
mense malheur pour le peuple, malheur plus grand encore 
pour la littérature ! Il n'y avait qu'un seul goût à Athènes, 
le goût du peuple, le bon goût. Il y a chez nous le goût 
du peuple et le goût des hommes d'esprit, le genre dis- 
tingué et le petit genre. Pour apprécier notre littérature, 
il faut être lettré, critique, bel esprit. Le vulgaire admire 
de confiance et n'ose hasarder de lui-même un jugement 
sur ces œuvres qui le dépassent. L'Allemagne ne connaît 
pas le goût provincial, parce qu'elle n'a pas le goût de 
/a capitale ; l'antiquité ne connaissait pas le genre niais 
et populacier, parce qu'elle n'avait pas de littérature 
aristocratique. 

Je ne conçois pas qu'une âme élevée paisse rester indif- 
férente à un tel spectacle et ne souffre pas en voyant la 
plus grande partie de l'humanité exclue du bien qu'elle 
possède et qui ne demanderait qu'à se partager. Il y a des 
gens qui ne conçoivent pas le bonheur sans faveur excep- 
tionnelle, et qui n'apprécieraient plus la fortune, l'éduca- 
tion, l'esprit, si tout le monde en avait. Ceux-là n'ai- 
ment pas la perfection en elle-même, mais la supériorité 
relative ; ce sont des orgueilleux et des égoïstes. Pour moi, 
je ne comprends le parfait bonheur que quand tous se- 
ront parfaits. Je n'imagine pas comment l'opulent peut 
jouir de plein cœur de son opulence, tandis qu'il est obligé 
de se voiler la face devant la misère d'une portion de ses 
semblables. Ma plus vive peine est de songer que tous ne 
peuvent partager mon bonheur. Il n'y aura de bonheur 
que quand tousseront égaux, mais il n'y aura d'égalité que 
quand tous seront parfaits. Quelle douleur pour le savant et 



324 L'AVENIR DE LA SCIENCE. 

le penseur de se Yoir par leur excellence même isolés de 
l'humanité, ayant leur monde à part, leur croyance à 
part! Et vous vous étonnez qu'avec cela ils soient parfois 
tristes et solitaires! Mais ils posséderaient l'infini, la vérité 
absolue, qu'ils devraient souffrir de le posséder seuls, et 
regretter les rêves ^ailgaires qu'ils savouraient au moins en 
commun avec tous. Il y a des âmes qui ne peuvent souffrir 
cet isolement et qui aiment mieux se rattacher à des fables 
que de faire bande à part dans l'humanité. Je les aime... 
Toutefois le savant ne peut prendre ce parti, quand il le- 
voudrait, car ce qui lui a été démontré faux est pour lui 
désormais inacceptable. C'est sans doute un lamentable 
spectacle que celui des souffrances physiques du pauvre. 
J'avoue pourtant qu'elles me touchent infiniment moins 
que de voir l'inmiense majorité de l'humanité condamnée 
à l'ilotisme intellectuel, de voir des hommes semblables à 
moi, ayant peut-être des facultés intellectuelles et morales 
supérieures aux miennes, réduits à l'abrutissement, infor- 
tunés traversant la vie, naissant, vivant et mourant sans 
avoir un seul instant levé les yeux du servile instrument 
qui leur donne du pain, sans avoir un seul moment 
respiré Dieu. 

, Un des lieux communs le plus souvent répétés par les 
esprits vulgaires est celui-ci : Initier les classes déshéri- 
tées de la fortune à une culture intellectuelle réservée 
d'ordinaire aux classes supérieures delà société, c'est leur 
I ouvrir une source de peines et de souffrances. Leur ins- 
,j truction ne servira qu'à leur faire sentir la disproportion 
sociale et à leur rendre leur condition intolérable. C'est là, 
dis-je, une considération toute bourgeoise, n'envisageant 
la culture intellectuelle que comme un complément de la 
fortune et non comme un bien moral. Oui, je l'avoue, les. 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 325 

«impies sont les plus heureux; est-ce une raison pour ne 
pas s'élever? Oui, ces pauvres gens seront plus mallieu- 
/ reux, quand leurs yeux seront ouverts. Mais il ne s'agit pas 
I d'être heureux, il s'agit d'être parfait. Ils ont droit comme 
les autres à la noble souffrance. Songez donc qu'il s'agit 
de la vraie religion, de la seule chose sérieuse et sainte. 

Je comprends la plus radicale divergence sur les meil- 
leurs moyens pour opérer le plus grand bien de l'huma- 
nité; mais je ne comprends pas que des âmes honnêtes 
diff'èrent sur le but, et substituent des fins égoïstes à la 
grande fin divine : perfection et vie pour tous. Sur cette 
première question, il n'y a que deux classes d'hommes : 
les hommes honnêtes qui se subordonnent à la grande 
fin sociale, et les hommes immoraux qui veulent jouir et 
se soucient peu que ce soit aux dépens des autres. S'il 
était vrai que l'humanité fût constituée de telle sorte qu'il 
n'y eût rien à faire pour le bien général, s'il était vrai que 
la politique consistât à étouffer les cris des malheureux et 
à se croiser les bras sur des maux irrémédiables, rien ne 
pourrait décider les belles âmes à supporter la vie. Si le 
monde était fait comme cela, il faudrait maudire Dieu et 
puis se suicider. 

Il ne suffit pas pour le progrès de l'esprit humain que 
quelques penseurs isolés arrivent à des points de vue fort 
avancés, et que quelques têtes s'élèvent comme des folles 
avoines au-dessus du niveau commun. Que sert telle ma- 
gnifique découverte, si tout au plus une centaine de per- 
sonnes en profitent? En quoi l'humanité est-efie plus avan- 
cée, si sept ou huit personnes ont aperçu la haute raison 
des choses? Un résultat n'est acquis que quand il est entré 
dans la grande circulation. Or les résultats de la haute 
science ne sont pas de ceux qu'il suffit d'énoncer. Il faut 



326 L'AVENIR DE LA SGIEiNCE. 

y élever les esprits. Kant et Hegel auraient beau avoir 
raison ; leur science dans l'état actuel demeurerait incom- 
municable. Serait-ce leur faute? Non; ce serait la faute 
des barbares qui ne les peuvent comprendre, ou plutôt 
la faute de la société qui suppose fatalement des barbares. 
Une civilisation n'est réellement forte que quand elle a 
une base étendue. L'antiquité eut des penseurs presque 
aussi avancés que les nôtres ; et pourtant la civilisation 
antique périt par sa paucité, sous la multitude des bar- 
bares. Elle ne portait pas sur assez d'hommes ; elle a 
disparu, non faute d'intensité, mais faute d'extension. Il 
devient tout à fait urgent, ce me semble, d'élargir le 
tourbillon de l'humanité ; autrement des individus pour- 
raient atteindre le ciel quand la masse se traînerait encore 
sur terre. Ce progrès-là ne serait pas de bon aloi, et 
demeurerait comme non accompli. 

Si la culture intellectuelle n'était qu'une jouissance, il 
ne faudrait pas trouver mauvais que plusieurs n'y eussent 
point de part, car l'homme n'a pas de droit à la jouis- 
sance. Mais du moment où elle est une religion, et la re- 
ligion la plus parfaite, il devient barbare d'en priver une 
seule âme. Autrefois, au temps du christianisme, cela 
n était pas si révoltant : au contraire, le sort du malheu- 
reux et du simple était en un sens digne d'envie, puis- 
qu'ils étaient plus près du royaume de Dieu. Mais on a dé- 
truit le charme, il n'y a plus de retour possible. De là une 
affreuse, une horrible situation ; des hommes condamnés 
à souffrir sans une pensée morale, sans une idée élevée, 
sans un sentiment noble, retenus par la force seule comme 
des brutes en cage. Oh ! cela est intolérable ! 

Que faire? Lâcher ics brutes sur les hommes? Oh! 
Sàon, non; car il faut sauver l'humanité et la civilisa- 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 327 

tion à tout prix. Garder sévèrement les brutes et les as- 
sommer quand elles se ruent? Cela est horrible à dire. 
Non! il faut en faire des hommes, il faut leur donner 
part aux délices de l'idéal, il faut les élever, les ennoblir, 
les rendre dignes de la liberté. Jusque-là, prêcher la 
liberté sera prêcher la destruction, à peu près comme si, 
par respect pour le droit des ours et des lions, on allait 
ouvrir les barreaux d'une ménagerie. Jusque-là, les dé- 
chirements sont nécessaires, et, bien que condamnables 
dans l'appréciation analytique des faits, ils sont légitimes 
en somme. L'avenir les absoudra, en les blâmant, comme 
nous absolvons la grande Révolution, tout en déplorant 
ses actes coupables et en stigmatisant ceux qui les ont 
provoqués. 

Mon Dieu ! c'est perdre son temps que de se tourmen- 
ter sur ces problèmes. Ils sont spéculativement insolubles : 
ils seront résolus par la brutalité. C'est raisonner sur le 
cratère d'un volcan, ou au pied d'une digue, quand le 
flot monte. Bien des fois l'humanité dans sa marche s'est 
ainsi trouvée arrêtée comme une armée devant un préci- 
pice infranchissable. Les habiles alors perdent la tête, la 
prudence humaine est aux abois. Les sages voudraient 
qu'on reculât et qu'on tournât le précipice. Mais le flot 
de derrière pousse toujours; les premiers rangs tombent 
dans le goufïre, et quand leurs cadavres ont comblé 
l'abîme, les derniers venus passent de plain-pied par- 
dessus. Dieu soit béni ! l'abîme est franchi I On plante 
une croix à l'endroit, et les bons cœurs viennent y 
pleurer. 

Ou bien c'est comme une armée qui doit traverser un 
fleuve large et profond. Les sages veulent construire un 
pont ou des bateaux : les impatients lancent à la hâte 



328 L'AVENIR DE LA SCIENCE, 

les escadrons à la nage; les trois quarts y périssent; 
mais enfin le fleuve est passé. L'humanité ayant à sa 
disposition des forces infinies ne s'en montre pas éco- 
nome. 

Ces terribles problèmes sont insolubles à la pensée. Il 
n'y a qu'à croiser les bras avec désespoir. L'humanité 
sautera l'obstacle et fera tout pour le mieux. Absolution 
pour les vivants, et eau bénite pour les morts ! 

Ah! qu'il est heureux que la passion se charge de 
ces cruelles exécutions ! Les belles âmes seraient trop 
timides et iraient trop mollement ! Quand il s'agit de 
fonder l'avenir en frappant le passé, il faut de ces redou- 
tables sapeurs, qui ne se laissent pas amollir aux pleurs 
de femmes et ne ménagent pas les coups de hache. 
Les révolutions seules savent détruire les institutions 
depuis longtemps condamnées. En temps de calme, on 
ne peut se résoudre à frapper, lors môme que ce qu'on 
frappe n'a plus de raison d'être. Ceux qui croient que la 
rénovation qui avait été nécessitée par tout le travail in- 
,tellectuel du xvni® siècle eût pu se faire pacifiquement 

r trompent. On eût cherché à pactiser, on se fût arrèlé 
mille considérations personnelles, qui en temps de 
■^Ime sont fort prisées ; on n'eût osé détruire franclie- 
•inent ni les privilèges ni les ordres religieux, ni tant 
i autres abus. La tempête s'en charge. Le pouvoir tem- 
porel des papes est assurément périmé. Eh bien! 
tout le monde en serait persuadé qu'on ne se décideiait 
point encore à balayer cette ruine. Il faudrait attendre 
pour cela le prochain tremblement de terre. Rien ne se 
fait par le calme : on n'ose qu'en révolution. On doit 
toujours essayer de mener rhumanité par les voies paci- 
fiques et de faire gUsser les révolutions sur les pentes 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 329 

douces du temps ; mais, si l'on est tant soit peu critique, 
on est obligé de se dire en même temps que cela est im- 
possible, que la chose ne se fera pas ainsi. Mais enfin 
elle se fera de manière ou d'autre. C'est peine perdue de 
calculer et de ménager savamment les moyens ; car la 
brutalité s'en mêlera, et on ne calcule pas avec la bruta- 
lité. Il y a là une antinomie et un équilibre instable 
comme dans tant d'autres questions relatives à l'humanité, 
quand on les envisage exclusivement dans le présent. Il 
y a des hommes nécessairement détestés et maudits de 
leur siècle; l'avenir les explique et arrive à dire froide- 
ment ■: Il a fallu qu'il y eût aussi de ces gens-là (14a). 
Du reste cette réhabilitation d'outre-tombe n'est pas pour 
eux de )Jigoureuse justice; car comme ils sont presque 
toujours immoraux, ils ont trouvé leur récompense dans 
la satisfaction de leurs brutales passions. Je conçois 
idéalement un révolutionnaire vertueux, qui agirait révo- 
lutionnairement par le sentiment du devoir et en vue du 
bien calculé de l'humanité, de telle sorte que les circons- 
tances seules seraient coupables de ses violences. Mais je 
mets en fait qu'il n'y en a pas encore eu un seul de la 
sorte, et peut-être même ce caractère est-il en dehors des 
conditions de l'humanité. Car de tels actes ne vont pas 
sans que la passion s'en mêle, et réciproquement de telles 
passions ne vont pas sans éveiller quelque vue désinté- 
ressée. Le caractère des révolutionnaires est très complexe, 
et les explications trop simples qu'on en donne sont 
arguées de fausseté par leur simplicité même. 

Théophylacte raconte que Philippicus, général de 
Maurice, étant sur le point de donner une bataille, se mit 
à pleurer en songeant au grand nombre d'hommes qui 
allaient être tués. Montesquieu appelle cela de la bigo- 



330 L'AVENIR DE LA SCIENCE. 

terie. Mais ce ne fut peut-être en effet que du bon cœur. Il 
est bien de pleurer sur ces redoutables nécessités, pourvu 
que les pleurs n'empêchent pas de marcher en avant. 
Dure alternative des belles âmes î S'allier aux méchants, 
se faire maudire par ceux qu'on aime, ou sacrifier 
l'avenir ! 

Malheur à qui fait les révolutions; heureux qui en hérite! 
Heureux surtout ceux qui, nés dans un âge meilleur, n'au- 
ront plus besoin pour faire triompher la raison, des moyens 
les plus irrationnels et les plus absurdes ! Le point de vue 
moral est trop étroit pour expliquer l'histoire. Il faut 
s'élever à l'humanité, ou, pour mieux dire, il faut dépasser 
l'humanité et s'élever à l'être suprême, où tout est raison 
et où tout se concilie. Là est la lumière blanche, qui 
plus bas est réfractée en mille nuances séparées par 
d'indiscernables limites. 

M. Pierre Leroux a raison. Nous avons détruit le paradis 
et l'enfer. Avons-nous bien fait, avons-nous mal fait, je 
ne sais. Ce qu'il y a de sûr, c'est que la chose est faite. 
On ne replante pas un paradis, on ne rallume pas un 
enfer. Il ne faut pas rester en chemin. 11 faut faire des- 
cendre le paradis ici-bas pour tous. Or le paradis sera ici- 
bas quand tous auront part à la lumière, à la perfection, 
à la beauté, et par là au bonheur. Quand le prêtre, au 
milieu d'une assemblée de croyants, prêchait la résigna- 
tion et la soumission, parce qu'il ne s'agissait après tout 
que de souffrir quelques jours, après quoi viendrait 
l'éternité, où toutes ces souffrances seraient comptées 
pour des mérites, à la bonne heure. Mais nous avons dé- 
truit l'influence du prêtre, et il ne dépend pas de nous 
de la rétablir. Nous n'en voulons plus pour nous; il serait 
par trop étrange que nous en voulussions pour les autres. 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. ' 331 

Supposé que nous eussions encore quelque influence sur 
le peuple, supposé que notre recommandation fut de 
quelque prix à ses yeux, et n'excitât pas plutôt ses dé- 
fiances, imaginez de quel air, nous, incrédules, nous irions 
prêcher le christianisme, dont nous reconnaissons n'avoir 
plus besoin, à des gens qui en ont besoin pour notre repos. 
De quel nom appeler un tel rôle? Et quand il ne serait pas 
immoral, ne serait-il pas, de tous les rôles, le plus gauche, 
le plus ridicule, le plus impossible? Car, depuis le com- 
mencement du monde, où a-t-on vu un seul exemple de 
ce miracle: l'incrédulité menteuse et hypocrite faisant des 
croyants. La conviction seule opère la conviction. J'ai lu, 
je ne sais où, une histoire de bonzes qui garantissaient en 
bonne forme à une vieille femme le paradis dans l'autre 
monde, si elle voulait leur donner sa fortune en celui-ci. 
Mais le sceptique qui prêche le paradis et l'enfer, auxquels 
il ne croit pas, au peuple qui n'y croit pas davantage, ne 
joue-t-il pas un rôle mille fois plus équivoque. « Amis, 
laissez-moi la jouissance de ce monde-ci, et je vous pro- 
mets la jouissance de l'autre. » Voilà certes une bonne 
scène de comédie. Le peuple, qui a un instinct très délicat 
du comique, en rira. 

Dieu me garde de dire que la croyance à l'immortalité 

r ne soit pas en un sens nécessaire et sacrée. Mais je main- 

\ tiens que quand un sceptique prêche au pauvre ce dogme 

I consolateur sans y croire, afin de le faire tenir tranquille, 

cela doit s'appeler une escroquerie ; c'est payer en billets 

qu'on sait faux, c'est détourner le s mple par une chimère 

de la poursuite du réel. On ne peut nier que la trop 

grande préoccupation de la vie future ne soit à quelques 

égards nuisible au bien-être de l'humanité. Quand on 

pense que toute chose se retrouvera là-haut rétablie, ce 



332 L'AVENIR DE LA SCIENCE. 

n'est plus tant la peine de poursuivre l'ordre et l'équité 
ici-bas. Notre principe, à nous, c'est qu'il faut régler la 
vie présente comme si la vie future n'existait pas, qu'il 
n'est jamais permis pour justifier un état ou un acte 
social de s'en référer à l'au-delà. En appeler incessam- 
ment à la vie future, c'est endormir l'esprit de réforme, 
c'est ralentir le zèle pour l'organisation rationnelle de l'hu- 
manité. Tout le travail de réforme sociale accompli par 
la bourgeoisie française depuis le xvni^ siècle repose sur ce 
principe implicitement reconnu, qu'il faut organiser la vie 
présente sans égard pour la vie future. C'est le plus sûr 
moyen de ne duper personne. 

Au moins, dira-t-on, laissez faire le prêtre, qui croit, 
lui, et qui, par conséquent, peut opérer la conviction. — 
A la bonne heure ; mais ne comptez pas trop sur cet 
apostolat improvisé au moment de la peur : le peuple 
sentira que vous êtes bien aises qu'on lui prêche ainsi, et 
puis il vous verra incrédules. Stipendiez des mission- 
naires pour prêcher des missions dans tous les villages; 
votre incrédulité sera une prédication plus éloquente que 
la leur. 

— Eh bien ! nous allons nous convertir ! Pour faire 
croire le peuple, il faut que nous croyions; nous allons 
croire. — De tous les partis, c'est ici le plus impossible ; 
les religions ne ressuscitent pas ; ne se convertit pas 
qui veut. Vous croirez au moment de la peur, vous 
chercherez à croire. Oh ! les étranges chrétiens que les 
chrétiens de la peur ! Au premier beau soleil, vous rede- 
viendrez incrédules. Vous avez pu chasser Voltaire do 
votre bibliothèque, vous ne le chasserez pas de votre 
souvenir ; car Voltaire, c'est vous-même. 

Il faut donc renoncer à contenir le peuple avec les 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 333 

vieilles idées. Keste la force; faites bonne garde. — Oh ! 
ne vous y fiez pas : les ilotes en minorité sont encore les 
plus forts. Il suffira d'une maladresse, d'un faux pas, 
pour qu'ils vous poussent, vous renversent et vous 
écrasent. Êtes-vous bien sûrs de ne pas faire un faux pas 
en vingt ans ? Songez qu'ils sont là, derrière vous, atten- 
dant le moment. Et puis, cela est immoral et intolérable, 
quand on y songe. Le bonheur que je goûte n'est qu'à la 
condition de la dépression d'une partie de mes semblables. 
Si un moment les dogues qui font la garde à la porte de 
l'ergastvlum se relâchaient de leur violence, malheur ! ce 
serait fini. Je n'ai jamais compris la sécurité dans un 
pays toujours menacé de l'invasion des eaux, ni le 
bonheur moral dans une société qui suppose l'avilisse- 
ment d'une partie de la race humaine. 

Remarquez, je vous prie, la fatalité qui a conduit les 
choses à ce point, et qui a rivé chacun des anneaux 
de la chaîne, et ne croyez pas avoir tout dit quand vous 
avez déclamé contre tel ou tel. C'est fatalement que fhu- 
manité cultivée a brisé le joug des anciennes croyances ; 
■elle a été amenée à les trouver inacceptables ; est-ce sa 
faute ? Peut- on croire ce que l'on veut ? 11 n'y a rien de 
plus fatal que la raison. C'est fatalement, et sans que les 
philosophes l'aient cherché, que le peuple est devenu à 
son tour incrédule. A qui la faute encore, puisqu'il n'a pas 
dépendu des premiers incrédules de rester croyants, et 
qu'ils eussent été hypocrites en simulant des croyances 
qu'ils n'avaient pas, ce qui d'ailleurs eût été peu efficace ; 
car le mensonge ne peut rien dans l'histoire de l'huma- 
nité. C'est fatalement enfin que le peuple incrédule s'est 
élevé contre ses maîtres en incrédulité et leur a dit r 
Donnez-moi une part ici-bas, puisque vous m'enlevez la 



334 L'AVENIR DE LA SCIENCE, 

part du ciel. Tout est donc nécessaire dans ce dévelop- 
pement de l'esprit moderne ; toutela marche de l'Europe 
depuis quatre siècles se résume en cette conclusion pra- 
tique : élever et ennoblir le peuple, donner part à tous 
(aux délices de l'esprit. Qu'on tourne le problème sous 
toutes ses faces, on en reviendra là. A mes yeux, c'est la 
question capitale du xix^ siècle : toutes les autres réformes 
sont secondaires et prématurées; car elles supposent 
celle-là. Maintenir une portion de l'humanité dans la bru- 
talité, est immoral et dangereux ; lui rendre la chaîne des 
/ anciennes croyances religieuses, qui la moralisaient suffi- 
samment, est impossible. Il reste donc un seul parti, c'est 
d'élargir la grande famille, de donner place à tous au ban- 
quet de la lumière. Rome n'échappa aux guerres sociales 
qu'en ouvrant ses rangs aux alliés, après les avoir vaincus. 
Grâce à Dieu, nous aussi nous avons vaincu. Hâtons-nous 
donc d'ouvrir nos rangs. 

La société n'est pas, à mes yeux, un simple lien de con- 
vention, une institution extérieure et de police. La société 
a charge d'âme, elle a des devoirs envers l'individu ; elle 
ne lui doit pas la vie, mais la pomhilité de la vie, c'est- 
à-dire le premier fond qui, fécondé par le travail de cha- 
cun, doit devenir l'aliment de sa vie physique, intellec- 
tuelle et morale. La société n'est pas la réunion atomis- 
tique et fortuite des individus, comme est, par exemple, 
le lien qui réunit les passagers à bord d'un même vaisseau. 
Elle est primitive (146). Si l'individu était antérieur à la 
société, il faudrait son acceptation pour qu'il fût considéré 
comme membre de la société et assujetti à ses lois, et on 
concevrait, à la rigueur, qu'il peut refuser de participer à 
ses charges et à ses avantages. Mais du moment que 
l'homme naît dans la société, comme il naît dans la raison, 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 335 

il n'est pas plus libre de récuser les lois de la société que 
de récuser les lois de la raison. L'homme ne naît pas 
libre, sauf ensuite à embrasser la servitude volontaire. 
11 naît partie de la société, il naît sous la loi. 11 n'est 
pas dIus recevable à se plaindre d'être soumis à une loi 
qu'il n a pas acceptée, qu'il n'est recevable à se plaindre 
d'être né homme. Les vieilles sociétés avaient leurs livres 
sacrés, leurs épopées, leurs rits nationaux, leurs tradi- 
tions, qui étaient comme le dépôt de l'éducalion et de la 
culture nationale. Chaque individu, venant au monde, trou- 
vait, outre la famille, qui ne suffît pas pour faire l'homme, 
la nation, dépositaire d'une autre vie plus élevée. Le 
christianisme, qui a détruit la conception antique de la 
nation et de la patrie, s'est substitué chez les peuples 
modernes à cette grande culture nationale, et longtemps 
il y a suffi. Ainsi, toujours l'homme a trouvé ouverte 
devant lui une grande école de vie supérieure. L'homme, 
comme la plante, est sauvage de sa nature : on n'est pas 
homme pour avoir la figure humaine ou pour raisonner 
sur quelques sujets grossiers à la façon des autres. On 
n'est homme qu'à la condition de la culture intellec- 
tuelle et morale. 

Je crois, comme les catholiques, que notre société 
profane et irréligieuse, uniquement attentive à l'ordre et 
à la discipline, se souciant peu de l'immoralité et de 
l'abrutissement des masses, pourvu qu'elles continuent 
à tourner la meule en silence, repose sur une impossi- 
'bilité. L'état doit au peuple la religion, c'est-à-dire la cul- 
ture intellectuelle et morale, il lui doit l'école, encore plus 
que le temple. L'individu n'est complètement responsable 
de ses actes que s'il a reçu sa part à l'éducation qui fait 
homme. De quoi punissez-vous ce misérable, qui, resté 



33o L'AVENIR DE LA SCIENCE. 

fermé depuis son enfance aux idées morales, ayant à 
peine le discernement du bien et du mal, poussé d'ailleurs 
par de grossiers appétits qui sont toute sa loi, et peut-être 
aussi par de pressants besoins, a forfait contre la société ? 
Vous le punissez d'être brute; mais est-ce sa faute, grand 
Dieu î si nul ne l'a reçu à son enfance pour le faire 
naître à la vie morale? Est-ce sa faute, si son éduca- 
tion n'a été que l'exemple du vice ? Et, pour remédier à 
ces crimes que vous n'avez pas su empfîcher, vous n'avez 
que le bagne et l'échafaud. Le vrai coupable en tout 
cela, c'est la société qui n'a pas élevé et ennobli ce misé- 
rable. Quel étrange hasard, je vous prie, que presque 
tous les criminels naissent dans la môme classe ! La 
nature, dirai-je avec Pascal, n'est pas si uniforme. N'est- 
il pas évident que, si les dix-neuf vingtièmes des crimes 
punis par la société sont commis par des gens privés de 
toute éducation et pressés par la misère, la cause en est 
dans ce manque d'éducation et dans cette misère ? 
Dieu me garde de songer jamais à excuser le crime 
ou à désarmer la société contre ses ennemis I Mais 
le crime n'est crime que quand il est commis avec une 
parfaite conscience. Croyez-vous que ce misérable 
n'eût pas été, comme vous, honnête et bon, s'il avait 
été comme vous cultivé par une longue éducation et amé- 
lioré par les salutaires influences de la famille ? Il faut 
partir de ce principe que l'homme ne naît pas actuelle- 
ment bon, mais avec la puissance de devenir bon, pas 
plus qu'il ne naît savant, mais avec la puissance de 
devenir savant, qu'il ne s'agit que de développer 
les germes de vertu qui sont en lui, que l'homme ne 
se porte pas au mal par son propre choix, mais par 
besoin, par de fatales circonstances, et surtout faute de 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 337 

culture morale. Cerles, dans l'état présent, où la société 
ne peut exercer sur tous ses membres une action civi- 
lisatrice, il importe de maintenir le châtiment pour ef- 
frayer ceux que l'éducation n'a pu détourner du crime. 
Mais tel n'est pas l'état normal de l'humanité; car, je le 
répète, on ne punit pas un homme d'être sauvage, bien 
^ue, si l'on a des sauvages à gouverner, on puisse, pour 
les maintenir, recourir à la sanction pénale. Alors ce 
n'est plus un châtiment moral, c'est un exemple, rien de 
plus. 

Je reconnais volontiers que, pour qu'un homme arrive 
aux dernières limites de la misère, là où la moralité expire 
devant le besoin, il faut qu'à une époque ou à une autre 
de sa vie il y ait eu de sa faute (j'excepte bien entendu les 
infirmes et les femmes), qu'avec de la moralité et de 
l'intelligence on peut toujours trouver une issue et des 
ressources. Mais cette moralité et cette intelligence, est-ce 
la faute des misérables, s'ils ne l'ont pas, puisque ces 
facultés ont besoin d'être cultivées, et que nul n'a pris 
soin de les développer en eux? 

Tout le mal qui est dans l'humanité vient à mes yeux 
du manque de culture, et la société n'est pas recevable 
à s'en plaindre, puisqu'elle en est, jusqu'à un certain point, 
responsable. En appelant démocratie et aristocratie les 
deux partis qui se disputent le monde, on peut dire que 
l'un et l'autre sont, dans l'état actuel de l'humanité, éga- 
lement impossibles. Car les masses étant aveugles et inin- 
telligentes, n'en appeler qu'à elles, c'est en appeler de la 
civilisation à la barbarie. D'autre part, l'aristocratie cons- 
titue un odieux monopole, si elle ne se propose pas pour 
but la tutelle de§ masses, c'est-à-dire leur exaltation 
progressive. 



I 



338 L'AVENIR DE LA SCIENCE. 

J'a été spectateur de ces fatales journées dont il faudra 
dire ; 

Excidat illa dies aevo, nec postera credant 
Saecula, nos etiam taceamus, et oblita multa 
Nocte teginostrse patiamur crimina gentis. 

Dieu sait si un moment j'ai souhaité le triomphe des 
barbares. Et pourtant je souffrais quand j'entendais des 
hommes honnêtes déverser le rire, le mépris ou la colère 
sur ces lamentables folies ; je m'irritais quand j'entendais 
) applaudir à de sanglantes vengeances ou regretter qu'on 
n'en eût pas fait assez. Car enfin, ces insensés savaient- 
ils ce qu'ils faisaient, et était-ce leur faute si la société les 
avait laissés dans cet état d'imbécillité où ils devaient, au 
premier jour d'épreuve, devenir le jouet des insensés et 
des pervers? 

Plus que personne, je gémis des folies populaires, et 
je veux qu'on les réprime. Mais ces folies n'excitent en 
moi qu'un regret, c'est qu'une moitié de l'humanité soit 
ainsi abandonnée à sa bestialité native, et je ne comprends 
pas comment toute âme honnête et clairvoyante n'en tire 
pas immédiatement cette conséquence : De ces bêtes, fai- 
sons des hommes. Ceux qui rient cruellement de ces folies- 
mlrritent ; car ces folies sont, en partie, leur ouvrage. 

On disait naguère, à propos de cette lamentable Italie : 
« Voyez, je vous prie, si ce peuple est digne de sa liberté; 
voyez comme il en use et comme il sait la défendre. » — 
Ah ! sans doute ; mais à qui la faute ? A ceux qu'on a 
condamnés à la nullité, et qui, vieillards, se réveillent 
enfants ; ou à ceux qui les ont tenus dans la dépression, et 
qui viennent après cela reprocher à un grand pays l'immo- 
ralité qu'ils ont faite (147)? Cette indignation restera une 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 339 

des plus vigoureuses de ma jeunesse. Un tuteur a rendu 
son pupille idiot pour conserver la gestion de ses biens. 
Un hasard remet un instant au pupille l'usage de sa for- 
tune, et, bien entendu, il fait des folies ; d où le tuteur 
tire un bon argument pour qu'on lui rende le soin de son 
pupille! 

11 ne s'agit donc plus de dire : A la porte les barbares ! 
mais : Plus de barbares I Tandis qu'il y en aura, on pourra 
craindre une invasion. S'il y avait en face 1 une de 
l'autre deux races d'hommes, l'une civilisée, l'autre inci- 
vilisable, la seule politique devrait être d'anéantir la race 
incivilisable, ou de l'assujettir rigoureusement à l'autre. 
S'il était vrai, comme le pense Aristote (148), que. de 
même que l'âme est destinée à commander et le corps à 
obéir, de même il y a dans la société des hommes qui 
ont leur raison en eux-mêmes, et d'autres qui, a ant 
leur raison hors d'eux-mêmes, ne sont bons qu'à exécuter 
la volonté des autres, ceux-ci seraient naturellement es- 
claves; il serait juste et utile pour eux d'obéir, leur révolte 
serait un malheur et un crime aussi grand que si le corps 
se révoltait contre l'âme. A ce point de vue, les conquêtes 
de la démocratie seraient les conquêtes de l'esprit du mal, 
le triomphe de la chair sur l'esprit. Mais c'est ce point de 
vue même qui est décî3vant : un progrès irrécusable a 
banni cette aristocratique théorie, et posé l'inviolabilité du 
droit des faibles de corps et d'esprit vis-à-vis des forts. 
Tous les hommes portent en eux les mêmes principes de 
moralité. Il est impossible d'aimer le peuple tel qu'il est, 
et il n'y a que des méchants qui veuillent le conserver tel, 
pour le faire jouer à leur guise. Mais qu'ils y prennent 
garde ; un jour la bête pourra bien se jeter sur eux. Je 
suis intimement convaincu pour ma part que, si l'on ne 



340 L'AVENIR DE LA SCIENCE . 

se hâte d'élever le peuple, nous sommes à la veille d'une 
airreuse barbarie. Car, si le peuple triomphe tel qu'il est, 
ce sera pis que les Francs et les Vandales. Il détruira 
lui-même l'instrument qui aurait pu servir à l'élever ; il 
faudra attendre que la civilisation sorte de nouveau spon- 
tanément du fond de sa nature. Il faudra traverser un 
autre moyen âge, pour renouer le fil brisé de la tradition 
savante. 

La morale, comme la politique, se résume donc en ce 
grand mot : Élever le peuple. La morale aurait dû le pres- 
crire, en tout temps ; la politique le prescrit plus impé- 
rieusement que jamais, depuis que le peuple a été admis 
à la participation aux droits politiques. Le suffrage univer- 
sel ne sera légitime que quand tous auront cette part 
d'intelligence sans laquelle on ne mérite pas le titre 
d'homme, et si, avant ce temps, il doit être conservé, c'est 
uniquement comme pouvant servir puissamment à l'avan- 
cer. La stupidité n'a pas le droit de gouverner le monde. 
Comment, je vous prie, confier les destinées de l'humanité 
à des malheureux, ouverts par leur ignorance à toutes les 
captations du charlatanisme, ayant à peine le droit de 
compter pour des personnes morales? État déplorable 
qu celui où, pour obtenir les suffrages d'une multitude 
omnipotente, il ne s'agit pas d'être vrai, savant, habile, 
vertueux, mais d'avoir un nom ou d être un audacieux 
charlatan ! 

Je suppose un savant et laborieux chercheur, qui ait 
trouvé, sinon la solution définitive, du moins la solution 
la plus avancée du grand problème social. Il est incon- 
testable que cette solution serait si compliquée qu'il y 
aurait au plus vingt personnes au monde capables de la 
comprendre. Souhaitons-lui de la patience, s'il est obligé 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 341 

d'attendre, pour faire prévaloir sa découverte, l'adhésion 
du suffrage universel. Un empirique qui crie bien haut 
qu'il a trouvé la solution, qu'elle est claire comme le 
jour, qu'il faut avoir la mauvaise foi de gens intéressés 
pour s'y refuser, qui répète tous les jours dans les colonnes 
d'un journal de banales déclamations : celui-là, incontes- 
tablement, fera plus vite fortune que celui qui attend le 
succès de la science et de la raison. 

Qu'il soit donc bien reconnu que ceux qui se refusent à 
éclairer le peuple sont des gens qui veulent l'exploiter, et 
qui ont besoin dé son aveuglement pour réussir. Honte à 
ceux qui, en parlant d'appel au peuple, savent bien qu'ils 
ne font appel qu'à l'imbécillité! Honte à ceux qui fondent 
leurs espérances sur la stupidité, qui se réjouissent de 
la multitude des sots comme de la multitude de leurs 
partisans, et croient triompher quand, grâce à une igno- 
rance qu'ils ont faite et qu'ils entretiennent, ils peuvent 
dire : Vous voyez bien que le peuple ne veut pas de vos 
idées modernes. S'il n'y avait plus d'imbéciles à jouer, le 
métier des sycophantes et des flatteurs du peuple tom- 
berait bien vite. Les moyens immoraux de gouvernement, 
police machiavélique, restrictions à certaines libertés na- 
turelles, etc., ont été jusqu'ici nécessaires et légitimes. Ils 
cesseront de l'être, quand l'État sera composé d'hommes 
intelligents et cultivés. La question de la réforme gou- 
vernementale n'est donc plus politique; elle est morale et 
religieuse; le ministère de l'Instruction publique est le plus 
sérieux, ou, pour mieux dire, le seul sérieux des minis- 
tères. Que l'on parcoure toutes les antinomies nécessaires 
de la politique actuelle, on reconnaîtra, ce me semble, 
que la réhabilitation intellectuelle du peuple est le remède 
à toutes, et que les institutions les plus libérales seront 



342 L'AVENIR DE LA SCIENCE. 

les plus dangereuses, tant que durera ce qu'on a si bien 
appelé Vesdavage de l'ignorance. Jusque-là le gouverne- 
ment a priori sera le plus détestable des gouvernements. 
Au premier réveil du libéralisme moderne, on put 
croire un instant que l'absolutisme ne reposait que sur la 
force des gouvernements. Mais il nous a été révélé qu'il 
repose bien plus encore sur la sottise et l'ignorance des 
gouvernés, puisque nous avons vu les peuples délivrés 
regretter leurs chaînes et les redemander. Détruire une 
tyrannie n'est pas grand'chose, cela s'est vu mille fois dans 
l'histoire. Mais s'en passer... Aux yeux de quelques-uns, 
cela est la plus belle apologie des gouvernants ; à mes 
yeux, c'est leur plus grand crime. Leur crime est de 
s'être rendus nécessaires, et d'avoir maintenu des hommes 
l dans un tel avilissement qu'ils appellent d'eux-mêmes les 
i fers et la honte. M. de Falloux s'étonne que le tiers état 
i de 89 ait songé à venger des pères qui ne s'étaient pas 
I trouvés offensés. Cela est vrai ; et ce qu'il y a de plus 
j révoltant, ce qui appelait surtout la vengeance, c'est que 
ces pères, en effet, ne se soient pas trouvés offensés. 

Le plus grand bien de l'humanité devant être le but 
de tout gouvernement, il s'ensuit que l'opinion de la 
majorité n'a réellement droit de s'imposer que quand 
cette majorité représente la raison et l'opinion la plus 
éclairée. Quoi ! pour complaire à des masses ignorantes» 
vous irez porter un préjudice, peut-être irréparable, à 
l'humanité? Jamais je ne reconnaîtrai la souveraineté de 
la déraison. Le seul souverain de droit divin, c'est la 
raison ; la majorité n'a de pouvoir qu'en tant qu'elle est 
censée représenter la raison. Dans l'état normal des choses, 
la majorité sera en effet le critérium le plus direct pour 
reconnaître le parti qui a raison- S'il y avait un meilleur 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 343 

îiioyen pour reconnaître le vrai, il faudrait y recourir et 
ne pas tenir compte de la majorité. 

A entendre certains politiques, qui se disent libéraux, le 
gouvernement n'a autre chose à faire qu'à obéir à l'opi- 
nion, sans se permettre jamais de diriger le mouve- 
ment. C'est une intolérable tyrannie, disent-ils, que le 
pouvoir central impose aux provinces des institutions, 
des hommes, des écoles, peu en harmonie avec les préjugés 
de ces provinces. Ils trouvent mauvais que les adminis- 
trateurs et les instituteurs des provinces viennent puiser à 
Paris une éducation qui les rendra supérieurs à leurs ad- 
ministrés. C'est là un étrange scrupule ! Paris ayant une 
•supériorité d'initiative et représentant un état plus avancé 
de civilisation, a bien réellement droit de s'imposer et 
d'entraîner vers le parfait les masses plus lourdes. Honte à 
ceux qui n'ont d'autre appui que l'ignorance et la sottise, 
■et s'efforcent de les maintenir comme leurs meilleurs 
auxiliaires î La question de l'éducation de l'humanité et du 
progrès de la civilisation prime toutes les autres. On ne 
^ fait pas tort à un enfant, en sollicitant sa nonchalance 
native, pour le plus grand bien de sa culture intellectuelle 
■et morale. Longtemps encore l'humanité aura besoin qu'on 
lui fasse du bien malgré elle. Gouverner pour le progrès, 
c'est gouverner de droit divin. 

Le suffrage universel suppose deux choses : 1** que tous 
sont compétents pour juger les questions gouvernemen- 
tales; 2° qu'il n'y a pas, à l'époque où il est établi, de 
dogme absolu; que l'humanité, à ce moment, est sans foi 
et dans cet état que M . Jouffroy a appelé le scepticisme de 
fait. Ces époques sont des époques de libéralisme et de 
tolérance. L'un ne possédant pas plus que l'autre la vé- 
rité, ce qu'il y a de plus simple, c'est de se compter; 



344 L'AVENIR DE LA SCIENCE. 

le nombre fait la raison, du moins une raison extérieure- 
et pratique, qui peut très bien ne pas convertir la mino- 
rité, mais qui s'impose à elle. Au fond, cela est peu lo- 
gique. Car le nombre n'étant pas un indice de vérité ni- 
trinsèque, la minorité pourrait dire : « Vous vous imposez 
à nous, non pas parce que vous avez raison, mais parce 
que vous êtes plus nombreux ; cela serait juste, si Ife 
nombre représentait la force; car alors, au lieu de se 
battre, il serait plus raisonnable de se compter pour s'é- 
pargner un mal inutile. Mais, bien que moins nombreux 
que vous, nous avons de meilleurs bras et nous sommes 
plus braves ; battons-nous. Nous n'avons pas plus raison 
les uns que les autres; vous êtes plus nombreux, nous 
sommes plus forts, essayons. y> C'est qu'un tel milieu 
n'est pas normal pour l'humanité; c'est que la raison 
seule, c'est-à-dire le dogme établi, donne le droit de s'im- 
poser, c'est que le nombre est en effet un caractère tout 
aussi superficiel que la force ; c'est que rien ne peut s'é- 
tablir que sur la base de la raison. 

Je le dis avec timidité, et avec la certitude que ceux qui 
liront ces pages ne me prendront pas pour un séditieux, 
je le dis comme critique pur, en me posant devant les ré- 
volutions du présent comme nous sommes devant Ics^ 
révolutions de Rome, par exemple, comme on sera dans 
cinq cents ans vis-à-vis des nôtres : VinsurrecHon triom- 
phante est parfois un meilleur critérium du parti qui a rai- 
son que la majorité numérique. Car la majorité est souvent 
formée ou du moins appuyée de gens fort nuls, inertes, 
soucieux de leur seul repos, qui ne méritent pas d'être 
comptés dans l'humanité; au lieu qu'une opinion capable 
de soulever les masses et surtout de les faire triompher, 
témoigne par là de sa force. Le scrutin de la bataille en 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 345 

vaut bien un autre; car, à celui-là, on ne compte que les 
forces vives, ou plutôt on soupèse V énergie que V opinion 
prête à ses partisans : excellent critérium ! On ne se bat 
pas pour la mort; ce qui passionne le plus est le plus 
vivant et le plus vrai. Ceux qui aiment l'absolu et les 
solutions claires en appellent volontiers au nombre; car 
rien de plus clair que le nombre : il n'y a qu'à compter. 
Mais ce serait trop commode. L'humanité n'y va pas d'une 
façon aussi simple. On aura beau faire, on ne trouvera 
d'autre base absolue que la raison, et, avant que l'huma- 
nité soit ari'ivée à un âge définitivement scientifique, on 
n'aura d'autre critérium de la raison que le fait définitif. 
Le fait ne constitue pas la raison, mais l'indique. La meil- 
leure preuve que l'insurrection de juin était illégitime, c'est 
qu'elle n'a pas réussi. 

Il y a là une antinomie nécessaire, insoluble, et qui 
durera jusqu'à ce qu'une grande forme dogmatique ait de 
nouveau englobé l'humanité. Aux époques de scepticisme, 
quand les vœux aspirent à une nouvelle forme qui n'est 
pas encore éclose, personne n'ayant le mot de la situation, 
ne possédant la vraie religion, il serait abominable que 
tel ou tel, de son autorité individuelle, vînt imposer sa 
croyance aux autres. On ne déclare toutes les religions 
également bonnes que quand aucune n'est suffisante. S'il 
y avait une religion qui fut réellement vivante, qui cor- 
respondit aux besoins de l'époque, soyez sûr qu'elle saurait 
se faire sa place et que la nation ne marchanderait pas 
avec elle. L'indifférence est en politique ce que le scepti- 
cisme est en philosophie, une halte entre deux dogma- 
tismes, l'un mort, l'autre en germe. Pendant cet inter- 
règne, libre à chacun de s'attacher à toute doctrine, d'être 
suivant son goût pythagoricien ou platonicien, stoïque 



3^0 L'AVENIR DE LA SCIENCE. 

OU péripatétique. Toutes les formes sont également inoffen- 
sives, et la seule tâche du pouvoir est de maintenir entre 
elles la police, pour les empêcher de se dévorer. Il n'en 
est pas ainsi dans les États dogmatiques, où il y a une 
raison vivante et actuelle, une doctrine hors de laquelle 
il n'y a point de salut. Forte de toute la vie de la nation, 
elle en est le premier besoin et le premier droit. Elle est 
en un sens supérieure à la loi politique, puisque celle-ci 
a en elle sa raison et sa sanction. Le gouvernement est 
alors absolu, et se fait au nom de la doctrine acceptée de 
tous. Tout fléchit devant elle, et le pouvoir spirituel, qui 
la représente, est autant au-dessus du pouvoir temporel 
que les besoins supérieurs de l'homme sont au-dessus des 
intérêts matériels, ou, comme on disait autrefois, que l'es- 
prit est au-dessus de la chair. Et ce règne absolu n'est pas 
la tyrannie. La tyrannie ne commence que le jour où la 
chaîne est sentie, où l'ancien dogme a vieilli, et emploie 
les mêmes coups d'autorité pour se maintenir. On est par- 
fois injuste pour les persécutions de l'Église au moyen 
âge. Elle devait être alors intolérante; car du moment 
qu'une société entière accepte un dogme et proclame que 
ce dogme est la vérité absolue, et cela sans opposition, on 
est charitable en persécutant. C'est défendre la société. Les 
guerres des Albigeois, les persécutions contre les vaudois, 
les cathares, les bogomiles, les pauvres de Lyon, ne me 
choquent pas plus que les croisades: c'étaient là réellement 
des errants, sortant de la grande forme de l'humanité, et 
quant aux hommes vraiment avancés du moyen Age, 
comme Scot Érigène, Arnauld de BressQ,' Abélard, Fré- 
déric II, ils subissaient la juste peine d'être en avant de 
leur siècle. Ce qui fait que ces actes de l'inquisition du 
moyen âge nous indignent, c'est que nous les jugeons au 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 347 

point de vue de notre âge sceptique; il est trop clair, en 
effet, que de nos jours où il n'y a plus de dogme, de tels 
faits seraient exécrables. Massacrer les autres pour son opi- 
nion est horrible. Mais pour le dogme de l'humanité?... 
la question est tout autre. Qu'un homme soit violent, 
cruel même, pour défendre sa croyance désintéressée, 
c'est fâcheux, mais toujours excusable. La persécution ne 
devient odieuse que quand elle est exercée par des inté- 
ressés, qui sacrifient à leur bien-être la pensée des autres. 
C'est pour cela qu'il faut juger tout autrement les per- 
sécutions de l'Église au moyen âge et dans les temps mo- 
dernes. Car, dans les temps modernes, elle a cessé d'être 
ce qu'elle était au moyen âge ; ce n'est plus qu'une vieille 
domination, usée, gênante, illégitime; tout ce qu'elle 
fait pour se maintenir est odieux; car elle n'a plus de 
raison d'être. La mort de Jean Hus m'indigne déjà; car 
Jean Hus représentait l'avenir; la mort de Vanini et de 
Giordano Bruno me révolte; car l'esprit moderne était déjà 
définitivement émancipé. Et quant aux absurdes persécu- 
tions religieuses de Louis XIV, il n'y avait qu'une femme 
étroite et dure, des jésuites et Bossuet qui fussent capables 
de les conseiller à un roi fatigué. Quand l'Église était la 
domination légitime, elle avait beaucoup moins à persé- 
cuter que depuis qu'elle eut cessé de l'être. La grande 
et odieuse persécution, l'Inquisition, n'est devenue quel- 
que chose de monstrueux qu'au xvi® siècle, c'est-à-dire 
quand l'Église est définitivement battue par la Réforme. 
Louis XIV n'a pas eu, que je me rappelle, un seul acte 
de sévérité à faire pour maintenir sa souveraineté absolue, 
et cela devait être; cette souveraineté était légitime, accep- 
tée; nul homme ne fut plus absolu et moins tyran. La 
Restauration, au contraire, fut toujours en batailles et en 



348 L'AVENIR DE LA SCIENCE, 

tiraillements pour un pouvoir assurément beaucoup moin- 
dre; et de sa part la moindre violence révoltait, car elle 
s'imposait. La mesure des violences qu'un pouvoir est 
obligé de déployer pour se maintenir, et surtout l'indigna- 
tion qu'excitent ses violences, est la mesure de son illé- 
gitimité. Nous sommes légitimistes à notre manière. Le 
gouvernement légitime est celui qui se fonde sur la raison 
du temps ; le gouvernement illégitime est celui qui emploie 
la force ou la corruption pour se maintenir malgré les faits. 
C'est pour n'avoir pas compris la différence de ces deux 
âges de l'humanité que l'on fait tant de sophismes sur 
\es rapports de l'Église et de l'État. Dans le premier âge, 
celui où il y a une religion vraie, qui est la forme de la 
société, l'État et la religion sont une même chose, et, 
bien loin que l'État salarie la religion, la religion se sou- 
tient par elle-même, et c'est plutôt l'État qui, à certains 
jours, fait appel à l'Église. Elle est même supérieure à l'État, 
puisque l'État y puise son principe. Mais aux époques 
où l'État n'ayant aucune croyance dit à tout le monde : 
(( Je n'entends rien en théologie, croyez ce qu'il vous 
plaira », il ne doit salarier (alors seulement naît ce mot 
ignoble) aucun culte, ou, ce qui revient à peu près au 
même, il doit les salarier tous. Ce qu'il donne aux reli- 
gions n'est qu'une aumône; elles doivent rougir en le re- 
cevant, et je comprends bien l'indignation des ultramon- 
tains ardents, quand ils voient Dieu figurer sur le budget 
de l'État comme un fonctionnaire public. A ces époques, 
il n'y a plus que des opinions. Or, pourquoi l'État salarie- 
rait-il une opinion? Je conçois l'État reconnaissant un seul 
culte; je le conçois ne reconnaissant aucun culte; mais je 
ne le conçois pas reconnaissant tous les cultes (149). La 
théorie libérale de l'indifTérentisme est superficielle. Il faut 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 349 

de la doctrine à l'humanité. Si le catholicisme est le vrai, 
les prétentions les plus extrêmes des ultramontains sont lé- 
gitimes, l'Inquisition est une institution bienfaisante. En 
effet, comme de ce point de vue la saine croyance est le plus 
grand bien auquel tout le reste doit être sacrifié, le sou- 
verain fait acte de père en séparant le bon grain de 
l'ivraie et brûlant celle-ci. Rien ne tient devant la seule 
chose nécessaire, sauver les âmes. Le compelle intrare est 
légitime par ses résultats. Si, en sacrifiant mille âmes gan- 
grenées, on peut espérer en sauver une, l'orthodoxie les 
trouvera suffisamment compensées (150). J'en suis bien 
fâché, mais rien ne dispense de la question dogmatique. 
Nos délicats qui maintiennent toujours cette question en 
dehors, s interdisent en toute chose les solutions logiques. 
11 est d'un petit esprit de supposer un ordre absolu- 
ment légal, contre lequel il n'y a pas d'objection et qui 
s'impose absolument. L'état d'une société n'est jamais 
tout à fait légal, ni tout à fait illégal. Tout état social 
est forcément illégal, en tant qu'imparfait, et tend tou- 
jours à plus de légahté, c'est-à-dire à plus de perfection. 
Il n'est pas moins superficiel de supposer que le gouver- 
nement n'est que l'expression de la volonté du plus 
grand nombre, en sorte que le suffrage universel serait de 
droit naturel et que, ce suffrage étant acquis, il n'y aurait 
qu'à laisser la volonté du peuple s'exprimer. Cela serait 
trop simple. 11 n'y a que des pédants de collège, des esprits 
«lairs et superficiels qui aient pu se laisser prendre à l'ap- 
parente évidence de la théorie représentative. La masse 
n'a droit de gouverner que si l'on suppose qu'elle sait 
mieux que personne ce qui est le meilleur. Le gouverne- 
ment représente la raison. Dieu, si l'on veut, l'humanité 
dans le sens élevé (c'est-à-dire les hautes tendances de la 



^ 



350 L'AVENIR DE LA SCIENCE. 

nature humaine), mais non un chiffre. Le principe repré- 
*sentatif a été bon à soutenir contre les vieux despotismes 
personnels, oii le souverain croyait commander de son 
droit propre, ce qui est bien plus absurde encore. Mais, 
de fait, le suffrage universel n'est légitime que s'il peut 
\j hâter l'amélioration sociale. Un despote qui réaliserait 
cette amélioration contre la volonté du plus grand nombre 
serait parfaitement dans son droit. Vienne le Napoléon 
qu'il nous faut, le grand organisateur politique, et il pourra 
se passer de la bénédiction papale et de la sanction 
populaire. 

I L'idéal d'un gouvernement serait un gouvernement 
I scientifique, où des hommes compétents et spéciaux trai- 
I teraient les questions gouvernementales comme des ques 
tions scientifiques, et en chercheraient rationnellement la 
solution. Jusqu'ici c'est la naissance, l'intrigue ou le privi- 
lège du premier occupant qui ont généralement conféré 
les grades aux gouvernants; le premier intrigant qui réussit 
à s'installer devant une table verte est qualifié homme 
d'État, Je ne sais si un jour, sous une forme ou sous une 
autre, il ne se produira pas quelque chose d'analogue 
à l'institution des lettrés chinois, et si le gouvernement ne 
deviendra pas le partage naturel des hommes compétents, 
d'une sorte d'académie des sciences morales et politiques. 
La politique est une science comme une autre, et exige 
apparemment autant d'études et de connaissances qu'une 
autre. Dans les sociétés primitives, le collège des prêtres 
gouvernait au nom des dieux ; dans les sociétés de l'ave- 
nir, les savants gouverneront au nom de la recherche 
rationnelle du meilleur. Dieu merci ! celte académie aurait 
de nos jours une rude tâche , s'il lui fallait démontrer à la 
présomption ignorante et contrôleuse la légitimité de sa 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 351 

conduite! Cette manie qu'ont les sots de vouloir qu'on 
leur donne la raison de ce qu'ils ne peuvent comprendre 
et de se fâcher quand ils ne comprennent pas, est un 
des plus grands obstacles au progrès. Les sages de l'avenir 
la mépriseront. 

Mais comment, direz-vous, imposer à la majorité ce 
qui est le meilleur, si elle s'y refuse? — Ah! là est le grand 
art. Les sages anciens avaient pour cela des moyens fort 
commodes, des oracles, des augures, des Égéries, etc. 
D'autres ont eu des armées. Tous ces moyens sont de- 
venus impossibles. La religion de l'avenir tranchera la 
difficulté de sa lourde épée. Apprenons au moins à n'être 
pas si sévères contre ceux qui ont employé un peu de du- 
perie et ce qu'on est convenu d'appeler corruption, si 
réellement (condition essentielle) ils n'ont eu pour but que 
le plus grand bien de l'humanité. S'ils n'ont eu en vue, au 
contraire, que des considérations égoïstes, ce sont des tyrans 
et des infâmes. 

C'est rendre un mauvais service à un pupille que de 
lui remettre trop tôt la disposition de ses biens. Mais c'est 
un crime de le tenir dans l'idiotisme pour le garder indé- 
finiment en tutelle. Mieux vaut encore une émancipation 
prématurée; car, après quelques folies, elle peut contri- 
buer à ramener la sagesse. 

Jusqu'à ce que le peuple soit initié à la vie intellec- 
tuelle, l'intrigue et le mensonge sont évidemment mis aux 
enchères. 11 s'agit de capter le vieillard aveugle, et pour 
cela de mentir, de flatter. Les tableaux si vivants d'Aristo- 
phane n'ont rien d'exagéré. Le suffrage du peuple non 
éclairé ne peut amener que la démagogie ou l'aristocratie 
nobiliaire, jamais le gouvernement de la raison. Les phi- 
losophes, qui sont les souverains de droit divin, agacent 



352 L'AVENIR DE LA SCIENCE. 

le peuple et ont sur lui peu d'influence. Voyez à Athènes le 
sort de tous les sages (ot actcroi), Miltiade, Thémistoclc, 
Socrate, Phocion. Ils n'ont pas d'éclat extérieur, ils ne 
flattent pas, ils sont sérieux et sévères, ils ne rient pas, 
ils parlent un langage difficile et que la multitude n'en- 
! tend pas, celui de la raison. Comment voulez-vous que de 
telles gens, s'ils se mêlent de parler à la multitude, n'en- 
courent pas sa disgrâce. Ceux-là seuls parlent au peuple 
un langage intelligible qui s'adressent à ses passions, ou 
qui s'intitulent ducs ou comtes. Ces deux langues-là sont 
faciles à comprendre. 

Amsi s'explique la mauvaise humeur que le peuple a 
montrée de tout temps contre les pliilosophes, surtout 
quand ils ont eu la maladresse de se mêler des affaires 
publiques. Placé entre le charlatan et le médecin sérieux, 
le peuple va toujours au charlatan. Le peuple veut qu'on 
ne lui dise que des choses claires, faciles à comprendre, 
et le malheur est qu'en rien la vérité n'est à la surface. 
Le peuple aime qu'on plaisante. Les vues les plus super 
ficielles et les plus rebattues présentées sur un ton de 
grossière plaisanterie, qui fait grincer les dents à tout 
esprit délicat, font battre des mains aux ignorants. Les 
véritables intérêts du peuple ne sont presque jamais dans 
ce qui en a l'apparence. Les sages qui vont à la réalité 
ont l'air d'être ses ennemis ; et les charlatans qui s'en 
tiennent aux lieux communs sont de droit ses amis. Et 
puis, il y a dans les sages je ne sais quoi d'orgueilleux, 
j quelque soin qu'ils mettent à se faire humbles et con- 
/ descendants. Ce n'est pas leur faute; l'orgueil (et co 
/ mot ici n'a rien de condamnable) est dans ce qu'ils 
sont. Le grand seigneur est orgueilleux aussi ; mais 
«on orgueil choque moins le peuple. Celui-ci se console 






L'AVENIR DE LA SCIENCE. 3Ô3 

Ide n'avoir pas l'or et les cordons du grand seigneur; 
mais il ne pardonne pas au penseur de lui être supérieur 
en intelligence, et il se croit au moins aussi compétent 
que lui en politique. Le peuple est bien plus indulgent 
pour les grands que pour les gens de classe moyenne qui 
sont instruits et éclairés. Ceux-ci lui paraissent sur le 
môme niveau que lui, et il voit leur supériorité de mau- 
vais œil. Le roi, la famille royale sont dieux pour lui, et 
il a la bonhomie de les aimer. Mais pour des bourgeois 
simples, que leurs talents ont portés au pouvoir, il faut 
» que ce soient des voleurs, des intrigants. Les grands sont 
j placés trop haut pour qu'il leur porte envie : la jalousie 
I n'a lieu qu'entre égaux. Un gouvernement d'hommes sans 
nom est fatalement condamné à être soupçonné, calomnié. 
a Comment cet homme qui est mon égal a-t-il fait pour 
parvenir ? 11 faut nécessairement que ce soit un malhon- 
nête homme, autrement il me serait supérieur, ce qui ne 
peut pas être. Il a touché de près les deniers de l'État ; il 
doit y avoir pris quelque chose; car si j'y étais, moi, 
je sais bien que j'en serais tenté », Ainsi parle la vul- 
gaire envie. Ces soupçons n'atteignent jamais ceux qu'on 
regarde comme d'une autre espèce et avec lesquels on a 
définitivement renoncé à se comparer. Me trouvant un 
jour avec des paysans, je remarquai qu'ils étaient très 
préoccupés de la légère indemnilé accordée aux représen- 
tants ; ils marchandaient, chicanaient, trouvaient mauvais 
qu'ils la touchassent pendant leurs congés, alors, disaient- 
les, qu'ils ne travaillent pas; et ces bonnes gens ne fai- 
saient pas une observation sur les milhons de la liste 
civile. 

Certes, si tous étaient comme nous, non seulement le 
gouvernement serait plus facile, mais il serait à peine 

23 



4 



354 L'AVENIR DE LA SCIENCE, 

besoin d'un gouvernement. Les restrictions gouvernemen- 
tales sont en raison inverse de la perfection des individus. 
Or tous seraient comme nous, si tous avaient notre cul- 
ture, si tous possédaient comme nous l'idée complète de 
l'humanité. Pourquoi toute liberté est-elle accompagnée 
d'un danger parallèle eta-t-elle besoin d'un correctif? C'est 
que la liberté est pour les sages comme pour les fous. 
Mais quand tous seront sages, ou quand la raison pu- 
blique sera assez forte pour faire justice des insensés, nulle 
restriction ne sera nécessaire. 

Fichte a osé concevoir un état social si parfait que la 
pensée même du mal fût bannie de l'esprit de l'homme , 
Je crois comme lui que le mal moral n'aura signalé qu'un 
âge de l'humanité, l'âge où l'homme était délaissé par la 
société et ne recevait pas d'elle l'héritage religieux auquel 
il a droit. « Il y a des hommes, dit M. Guizot, qui ont 
pleine confiance dans la nature humaine. Selon eux, 
laissée à elle-même, elle va au bien. Tous les maux de la 
société viennent des gouvernements, qui corrompent 
l'homme en le violentant ou en le trompant .» Je suis 
de ceux qui ont cette confiance. Mais je crois que le mal 
ne vient pas de ce que les gouvernements violentent et 
trompent, mais de ce qu'ils n'élèvent pas. Moi qui suis 
cultivé, je ne trouve pas de mal en moi, et spontanément 
en toute chose je me porte à ce qui me semble le plus 
beau. Si tous étaient aussi cultivés que moi, tous seraient 
comme moi dans l'heureuse impossibiUté de mal faire. 
Alors il serait vrai de dire : vous êtes des dieux et les fils 
du Très-Haut. La morale a été conçue jusqu'ici d'une 
manière fort étroite, comme une obéissance à une loi, 
comme une lutte intérieure entre des lois opposées (151). 
Pour moi, je déclare que quand je fais bien, je n'obéis à 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 355 

1\ 'personne, je ne livre aucune bataille et ne remporte aucune 
victoire, que je fais un acte aussi indépendant et aussi 
•spontané que celui de l'artiste qui tire du fond de son 
âme la beauté pour la réaliser au dehors, que je n'ai qu'à 
suivre avec ravissement et parfait acquiescement Finspira- 
1,ion morale qui sort du fond de mon cœur. L'homme 
■élevé n'a qu'à suivre la délicieuse pente de son impulsion 
intime ; il pourrait adopter la devise de saint Augustin 
et de l'abbaye de Thélème : « Fais ce que tu voudras » ; 
<;ar il ne peut vouloir que de belles choses. L'homme ver- 
tueux est un artiste qui réalise le beau dans une vie 
humaine comme le statuaire le réalise sur le marbre, 
■comme le musicien par des sons. Y a-t-il obéissance et 
lutte dans l'acte du statuaire et du musicien? 

C'est là de l'orgueil, direz-vous. Il faut s'entendre. Si 
l'on entend par humilité le peu de cas que l'homme ferait 
de sa nature, la petite estime dans laquelle il tiendrait 
sa condition, je refuse complètement à un tel sentiment 
«le titre de vertu, et je reproche au christianisme d'avoir 
(parfois pris la chose de cette manière. La base de notre 
morale, c'est l'excellence, l'autonomie parfaite de la na- 
ture humaine; le fond de tout notre système philoso- 
phique et littéraire, c'est l'absolution de tout ce qui est 
humain. 

Ennoblissement et émancipation de tous les hommes 
par l'action civilisatrice de la société, tel est donc le devoir 
le plus pressant du gouvernement dans la situation pré- 
sente. Tout ce que l'on fait sans cela est inutile ou pré- 
maturé. On parle sans cesse de liberté, de droit de 
réunion, de droit d'association. Rien de mieux, si les intel- 
ligences étaient dans l'état normal ; mais jusque-là rien 
de plus frivole. Des imbéciles ou des ignorants auront 



3b6 L'AVENIR DE LA SCIENCE, 

beau se réunir, il ne sortira rien de bon de leur réunionv 
Les sectaires et les hommes de parti s'imaginent que la 
compression seule empêche leurs idées de parvenir, et 
s'irritent contre cette compression. Ils se trompent. Ce 
/ n'est pas le mauvais vouloir des gouvernements qui étouffi; 
/.leurs idées; c'est que leurs idées ne sont pas mûres; de 
! même que ce n'est pas la force des gouvernements absolus 
\ mais la dépression des sujets qui maintient les peuples 
1 dans l'assujettissement. Pensez-vous donc que, s'ils étaient 
mûrs pour la liberté, il ne se la feraient pas à l'heure 
même ? Notre libéralisme français, croyant tout expliquer 
par le despotisme, préoccupé exclusivement de liberté, con- 
sidérant le gouvernement et les sujets comme des ennemis 
naturels, est en vérité bien superficiel. Persuadons-nous 
bien qu'il ne s'agit pas de liberté, mais de faire, de créer, 
de travailler. Le vrai trouve toujours assez de liberté pour 
se faire jour, et la liberté ne peut être que préjudiciable, 
quand ce sont des insensés qui la réclament. Elle n'aboutit 
qu'à favoriser l'anarchie, et n'est d'aucun usage pour le 
progrès réel de l'humanité. Qu'un commissaire de police 
s'introduise dans une salle où quelques têtes faibles et vides 
échauffent réciproquement leurs passions instinctives, nous 
jetons les hauts cris, la liberté est violée. Croyez-vous 
donc que ce seront ces pauvres gens qui résoudront le 
problème? Nous usons la force pour conserver à tous le 
droit de radoter à leur aise ; ne vaudrait-il pas mieux cher- 
cher à parler raison et enseigner à tous à parler et à com- 
prendre ce langage? Fermez les clubs, ouvrez des écoles, 
et vous servirez vraiment la cause populaire. 

La liberté de tout dire suppose que ceux à qui l'on 
s'aaresse ont l'intelligence et le discernement nécessaires 
pour faire la critique de ce qu'on leur dit, l'accepter s'il est 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 357 

iDon, le rejeter s'il est mauvais. S'il y avait une classe 
Jégaicmelit définissable de gens qui ne pussent faire ce 
>disccrnement, il faudrait surveiller ce qu'on leur dit ; car 
la liberté n'est tolérable qu'avec le grand correctif du bon 
5ens public, qui fait justice des erreurs. C'est pour cela 
-que la liberté de renseignement est une absurdité, au point 
xle vue de Ténfant. Car Tenifant, acceptant ce qu'on lui 
dit sans pouvoir en faire la critique, prenant son maître 
non comme un homme qui dit son avis à ses semblables 
afin que ceux-ci l'examinent, mais comme une autorité, 
il est évident qu'une surveillance doit être exercée sur ce 
-qu'on lui enseigne et qu'une autre liberté doit être subs- 
tituée à la sienne pour opérer le discernement. Comme il 
est impossible de tracer des catégories entre les adultes, la 
liberté devient, en ce qui les concerne, le seul parti pos- 
sible. Mais il est certain qu'avant l'éducation du peuple 
toutes les libertés sont dangereuses et exigent des res- 
trictions. En effet, dans les questions relatives à la liberté 
d'exprimer sa pensée, il ne faut pas seulement considérer 
le droit qu'a celui qui parle, droit qui est naturel et n'est 
limité que par le droit d'autrui, mais encore la position 
de celui qui écoute, lequel n'ayant pas toujours le discer- 
nement nécessaire est comme placé sous la tutelle de 
l'État. C'est au point de vue de celui qui écoute et non 
au point de vue de celui qui parle que les restrictions 
sont permises et légitimes. La liberté de tout dire ne 
pourra avoir lieu que lorsque tous auront le discernement 
nécessaire, et que la meilleure punition des fous sera le 
mépris du public. 

Que ne puis-je faire comprendre comme je le sens que 
Coûte notre agitation politique et libérale est vaine et 
creuse, qu'elle serait bonne dans un État où les esprits 



358 L'AVENIR DE LA SCIENCE, 

seraient généralement cultivés et où beaucoup d'idées- 
scientifiques se produiraient (car la science ne saurait 
exister sans liberté); mais que, dans une société composée 
en grande majorité d'ignorants ouverts à toutes les séduc- 
tions, et où la force intellectuelle est évidemment en 
décadence, se borner à défendre ces formes vides, c'est 
négliger l'essentiel pour s'attacher à des textes de lois à 
peu près insignifiants, puisque l'autorité peut toujours 
les tourner et les interpréter à son gré. 

M. Jouffroy a dit cela d'une façon merveilleuse dans 
cet admirable discours sur le scepticisme actuel, que je 
devrais transcrire ici tout entier, si je voulais exprimer 
sur ce sujet ma pensée complète : « Chacune de nos 
libertés nous a paru tour à tour le bien après lequel nous 
soupirions, et son absence la cause de tous nos maux. Et 
cependant, nous les avons conquises ces libertés, et nous 
n'en sommes pas plus avancés, et le lendemain de chaque 
révolution nous nous hâtons de rédiger le vague pro- 
gramme de la suivante. C'est que nous nous méprenons; 
c'est que chacune de ces libertés que nous avons tant dé- 
sirées, c'est que la liberté elle-même n'est pas et ne saurait 
être le but où une société comme la nôtre aspire... Prenez 
l'une après l'autre toutes nos libertés, et voyez si elles 
sont autre chose que des garanties et des moyens : ga- 
ranties contre ce qui pourrait empêcher la révolution mo- 
rale, qui seule peut nous guérir , moyens de hâter cette 
révolution... etc. » 

Ce n'est pas beaucoup dire que d'avancer que les libertés 
publiques sont maintenant mieux garanties qu'à l'époque 
où apparut le christianisme: et pourtant je mets en fait 
qu'une grande idée trouverait de nos jours pour se ré- 
pandre plus d'obstacles que n'en rencontra le christianisme- 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 350 

naissant. Si Jésus paraissait de nos jours, on le traduirait 
en police correctionnelle ; ce qui est pis que d'être cru- 
cifié. Imaginez une mort vulgaire pour couronner la vie 
de Jésus, quelle différence ! On se figure trop facilement 
que la liberté est favorable au développement d'idées 
vraiment originales. Comme on a remarqué que, dans le 
passé, tout système nouveau est né et a grandi hors la loi, 
jusqu'au jour où il est devenu loi à son tour, on a pu 
penser qu'en reconnaissant et légalisant le droit des idées 
nouvelles à se produire, les choses en iraient beaucoup 
mieux. Or c'est le contraire qui est arrivé. Jamais on n'a 
pensé avec moins d'originalité que depuis qu'on a été 
libre de le faire. L'idée vraie et originale ne demande pas 
la permission de se produire, et se soucie peu que son 
droit soit ou non reconnu ; elle trouve toujours assez de 
liberté, car elle se fait toute la liberté dont elle a besoin. 
Le christianisme n'a pas eu besoin de la liberté de la presse 
ni de la liberté de réunion pour conquérir le monde. Une 
liberté reconnue légalement doit être réglée. Or, une li- 
berté réglée constitue en effet une chaîne plus étroite que 
l'absence de la loi. En Judée, sous Ponce-Pilate, le droit 
de réunion n'était pas reconnu, et de fait on n'en était 
que plus libre de se réunir: car, par là-même que le droit 
n'était pas reconnu, il n'était pas limité. Mieux vaut, je 
le répète, pour l'originalité, l'arbitraire et les inconvénients 
qu'il entraîne que l'inextricable toile d'araignée où nous 
enserrent des milliers d'articles de lois, arsenal qui fournit 
des armes à toute fin. Notre libéralisme formaliste ne 
profite réellement qu'aux agitateurs et à la petite origina- 
lité, si fatale en ce qu'elle déprécie la grande, mais sert 
très peu le progrès véritable de Tesprit humain. Nous 
usons nos forces à défendre nos libertés, sans songer que 



360 L'AVENIR DE LA SCIENCE, 

ces libertés ne sont qu'un moyen, qu'elles n'ont de prix 
qu'en tant qu'elles peuvent faciliter Tavènement des idées 
vraies. Nous tenons par dessus tout à être libres de pro- 
duire, et de fait nous ne produisons pas. 

Nous avons horreur de la chaîne extérieure, je ne sais 
quelle fanfaronnade de libéralisme, et nous ne compre- 
nons pas la grande hardiesse de la pensée. L'ombre de 
l'inquisition effraie jusqu'à nos catholiques, et à l'intérieur 
nous sommes timides et sans élan, nous nous subjuguons 
avec une déplorable résignation à l'opinion, à l'habitude, 
nous y sacrifions notre originalité ; tout ce qui sort de la 
banalité habituée est déclaré absurde. Sans doute l'Alle- 
magne, à la fin du dernier siècle et au commencement de 
celui-ci, avait moins de liberté extérieure que nous n'en 
avons. Eh bien ! je mets en fait que tous les libres pen- 
seurs de notre République n'ont pas le quart de la har- 
diesse et delà liberté qui respire dans les écrits de Lessing, 
de Herder, de Gœthe, de Kant. De fait on a pensé plus 
librement il y a un demi-siècle à la cour de Weimar, 
sous un gouvernement absolu, que dans notre pays qui a 
livré tant de combats pour la liberté. Gœthe, l'ami d'un 
grand-duc, aurait pu se voir en France poursuivi devant 
les tribunaux ; le traducteur de Feuerbach n'a pas trouvé 
! d'éditeur qui osât publier son livre. C'est là un peu notre 
manière ; nous sommes une nation extérieure et superfi- 
cielle, plus jalouse des formes que des réalités. Les grandes 
et larges idées sur Dieu ont été et sont, en Allemagne, la 
doctrine de tout esprit cultivé philosophiquement ; en 
France, nul n'a encore osé les avouer, et celui qui oserait 
le faire trouverait plus d'obstacles qu'il n'en eût trouvé à 
Tubingue ou à léna sous des gouvernements absolus. D'où 
viendrait l'obstacle ? De la timidité intellectuelle, qui nous 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 361 

ferme à toute idée, et trace autour de nous l'étroit liorizon 
du fini. Je le répète, la France n'a compris que la liberté 
extérieure, mais nullement la liberté de la pensée. L'Es- 
pagne, au fond tout aussi libre et aussi philosophique 
qu'aucune autre nation, n'a pas éprouvé le besoin d'une 
émancipation extérieure, et croyez-vous que, si elle l'eût 
sérieusement voulue, elle ne l'eût pas conquise? La liberté 
y est toute au dedans; elle a aimé à penser librement dans 
les cachots et sur le bûcher. Ces mystiques, sainte Thé- 
rèse^ d'Avila, Grenade, ces infatigables théologiens, Soto, 
Bafiez, Suarez, étaient au fond d'aussi hardis spéculateurs 
que Descartes ou Diderot. 

Occupons-nous donc de penser un peu plus librement 
et savamment, et un peu moins d'être libres d'exprimer 
notre pensée. L'homme qui a raison est toujours assez 
libre. Ah 1 n'est-il pas bien probable que ceux qui crient à 
la liberté violée ne sont pas tant des gens qui, possédés par 
le vrai, souffrent de ne pouvoir le divulguer, que des gens 
qui, n'ayant aucune idée, exploitent à leur profit cette 
liberté qui ne devrait servir que pour le progrès rationnel 
de l'esprit humain ? Les novateurs qui ont eu raison aux 
yeux de l'avenir ont pu être persécutés; mais la persé- 
cution n'a pas retardé d'une année peut-être le triomphe 
de leurs idées, et leur a plus servi par ailleurs que n'eût 
fait un avènement immédiat. 

Sans doute nous devons soigneusement maintenir les 
libertés que nous avons conquises avec tant d'efforts ; 
mais ce qui importe bien plus encore, c'est de nous con- 
vaincre que ce n'est là iju'une première condition avanta- 
geuse, si l'on a des idées, funeste, si l'on n'en a pas. Car à 
quoi sert d'être libre de se réunir, si Fon n'a pas de bonnes 
choses à se communiquer? A quoi sert d'être libre de 



362 L'AVENIR DE LA SCIENCE. 

parler et d'écrire, si l'on n'a rien de vrai et de neuf à dire? 
A chacun son rôle : persécutés et persécuteurs poussent 
également à l'éternelle roue ; et après tout les persécutés 
doivent beaucoup de reconnaissance aux persécuteurs ; car 
sans eux ils ne seraient pas parfaitement beaux ! 

La persécution a le grand avantage d'écarter la petite 
originalité qui cherche son profit dans une mesquine 
opposition. Quand on joue sa tête pour sa pensée, il n'y 
a que les possédés de Dieu, les homme entraînés par une 
conviction puissante et le besoin invincible de parler qui 
se mettent en avant. Nos demi-libertés garanties font la 
partie trop belle à l'intrigue : car on ne risque pas beau- 
coup, et les tracasseries auxquelles on peut s'exposer ne 
sont après tout qu'un fonds bien placé pour l'avenir. C'est 
trop commode. Autrefois, sur dix novateurs, neuf étaient 
violemment étouffés, aussi le dixième était bien vraiment 

f et franchement original. La serpe qui émonde les rameaux 
faibles ne fait que donner aux autres plus de force. Au- 
jourd'hui, plus de serpe ; mais aussi plus de sève. En 
somme, tout cela est assez indifférent, et l'humanité fera 
son chemin sans les libéraux et malgré les rétrogrades. 
L'esprit n'est jamais plus hardi et plus fier que quand il 

^ sent un peu la main qui pèse sur lui. Laissez-lui carte 
blanche, il court à l'aventure, et est si content de sa 

I liberté qu'il ne songe qu'à la défendre, sans penser à en 

' profiter. 

Lhistoire de l'esprit humain nous montre toutes les 
idées naissant hors la loi et grandissant subrepticement. 
Qu'on remonte à l'origine de toutes les réformes, elles 
sembleront régulièrement inexécutables. Plaçons-nous 
par exemple en 1520, demandons-nous comment l'idée 
nouvelle fera pour percer cette mer de glace. C'est impos- 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 363 

sible, la chaîne est trop forte: le pape, l'empereur, les 
rois, les ordres religieux, les universités : et pour soulever 
tout cela, un pauvre moine. C'est impossible ! c'est im- 
possible ! Plaçons-nous encore à l'origine du rationalisme 
moderne. Le siècle est enlacé par les jésuites, l'Oratoire, 
les rois, les prêtres. Les jésuites ont fait de l'éducation une 
machine à rétrécir les têtes et aplatir les esprits, selon 
l'expression de M. Michèle t. Et vis-à-vis de tout cela, quel- 
ques obscurs savants, pauvres, sans appui dans les masses, 
Galilée, Descartes. Que prétendent-ils faire? Comment 
soulever un tel poids d'autorité? Cent cinquante ans après, 
c'était fait. 

Ainsi toutes les réformes eussent été empêchées, si la 
loi eût été observée à la rigueur ; mais la loi n'est jamais 
assez prévoyante, et l'esprit est si subtil qu'il lui suffît 
de la moindre issue. Il importe donc assez peu que la loi 
laisse ou refuse la liberté aux idées nouvelles; car elles 
vont leur chemin sans cela, elles se font sans la loi et 
malgré la loi, et elles gagnent infiniment plus à se faire 
ainsi que si elles avaient grandi en toute légalité. Quand un 
fleuve débordé s'avance, on peut élever des digues pour 
arrêter sa marche, mais le flot monte toujours ; on tra- 
vaille, on s'empresse, des ouvriers actifs réparent toutes 
les fissures, mais le flot monte toujours jusqu'à ce que le 
torrent surmonte l'obstacle, ou bien que, tournant la digue, 
il revienne par une autre voie inonder les champs qu'on 
voulait lui défendre. 



3G4 L'AVENIR DE LA SCIENCE. 



XVIU 



La fin de l'humanité, et par conséquent le but que doit 
se proposer la politique, c'est de réaliser la plus haute 
culture humaine possible, c'est-à-dire la plus parfaite 
religion, par la science, la philosophie, l'art, la morale, 
•en un mot par toutes les façons d'atteindre l'idéal qui 
sont de la nature de l'homme. 

Cette haute culture de l'humanité ne saurait avoir de 
solidité qu'en tant que réalisée par les individus. Par con- 
séquent, le but serait manqué si une civilisation, quelque 
élevée qu'elle fût, n'était accessible qu'à un petit nombre, 
et surtout si elle constituait une jouissance personnelle et 
sans tradition. Le but ne sera atteint que quand tous les 
hommes auront accès à cette véritable religion, et que 
l'humanité entière sera cultivée. 

Tout homme a droit à la vraie religion, à ce qui fait 
l'homme parfait ; c'est-à-dire que tout homme doit trou- 
ver dans la société où il naît les moyens d'atteindre la 
perfection de sa nature, suivant la formule du temps ; en 
d'autres termes, tout homme doit trouver dans la société, 
en ce qui concerne l'intelligence, ce que la mère lui 
fournit en ce qui concerne le corps, le lait, l'aliment 
primordial, le fond premier qu'il ne peut se procurer 
lui-même. 

Cette perfection ne saurait aller sans un certain degré 
de bien-être matériel. Dans une société normale, l'homme 
aurait donc droit aussi au premier fond nécessaire pour 
se p ocurer cette vie. 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 36S 

En un mot, la société doit à l'homme la possibililé de 
la vie, de cette vie que l'homme à son tour doit, s'il en 
est besoin, sacrifiera la société. 

Si le socialisme était la conséquence logique de l'esprit 
moderne, il faudrait être socialiste ; car l'esprit moderne, 
c'est l'indubitable. Plusieurs, en effet, dans des intentions 
opposées, soutiennent que le socialisme est la filiation di- 
recte de la philosophie moderne. D'où les uns concluent 
qu'il faut admettre le socialisme, et les autres qu'il faut 
rejeter la philosophie moderne. 

Rien ne cause plus de malentendus dans les sciences 
morales que l'usage absolu des noms par lesquels on 
désigne les systèmes. Les sages n'acceptent jamais aucun 
de ces noms ; car un nom est une limite. Ils critiquent le 
doctrines, mais ne les prennent amais de toute pièce. 
Quel est l'homme de quelque valeur qui voudrait de nos 
jours s'affubler de ces noms de panthéiste, matérialiste, 
sceptique, etc? Donnez-moi dix lignes d'un auteur, je vous 
prouverai qu'il est panthéiste, et avec dix aiUros, je prou- 
verai qu'il ne l'est pas. Ces mots ne désignent pas une 
nuance unique et constante: ils varient suivant les aspects. 

11 est de même du socialisme. Pour moi j'adopterais 
volontiers comme formule de mon opinion à cet égard ce 
que dit M. Guizot: a Le socialisme puise son ambition 
et sa force à des sources que personne ne peut tarir. Mais, 
dominé par les forces d'ensemble et d'ordre de la société, 
il sera incessamment combattu et vaincu dans ce qu'il a 
d'absurde et de pervers, tout en prenant progressivement 
sa place et sa part dans cet immense et redoutable déve- 
loppement de l'humanité tout entière qui s'accomplit de 
nos jours. » 

Ce qui fait la force du socialisme, c'est qu'il correspond 



366 L'AVENIR DE LA SCIENCE. 

h une tendance parfaitement légitime de l'esprit moderne, 
et en ce sens il en est bien le développement nature] . Il 
faut être aveugle pour ne pas voir que l'œuvre commen- 
cée il y a quatre cents ans dans l'ordre littéraire, scienti- 
fique, politique, c'est l'exaltation successive de toute la 
race humaine, la réalisation de ce cri intime de notre 
nature : Plus de lumière ! Plus de lumière ! 
( A l'état où en sont venues les choses, le problème est posé 
dans des termes excessivement difficiles. Car, d'une part il 
faut conserver les conquêtes de la civilisation déjà faites ; 
d'autre part, il faut que tous aient part aux bienfaits de 
. cette civilisation. Or cela semble contradictoire; car il 
! semble, au premier coup d'œil, que l'abjection de quelques- 
I uns et même de la plupart soit une condition nécessaire 
l de la société telle que l'ont faite le& temps modernes, et 
j spécialement le xvni® siècle. 

Je n'hésite pas à dire que jamais, depuis l'origine des 

choses, l'esprit humain ne s'est posé un si terrible pro- 

j blême. Celui de l'esclavage dans l'antiquité l'était beaucoup 

moins, et il a fallu des siècles pour arriver à concevoir la 

possibilité d'une société sans esclaves. 

X mesure que l'humanité avance dans sa marche, le 

/ problème de sa destinée devient plus compliqué : caï il 

faut combiner plus de données, balancer plus de motifs, 

î concilier plus d'antinomies. L'humanité va ainsi, d'une 

main serrant dans les plis de sa robe les conquêtes du 

passé, de l'autre tenant l'épée pour des conquêtes nouvelles. 

Autrefois, la question était bien simple : l'opinion la plus 

avancée, par cela seul qu'elle était la plus avancée, pouvait 

être jugée la meilleure. Il n'en est plus de la sorte. 

Sans doute il faut toujours prendre le plus court chemin, 

et je n'approuve nullement ceux qui soutiennent qu'il 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 367 

faut marcher, mais non courir. Il faut toujours faire le 
meilleur, et le faire le plus vite possible. Mais l'essentiel 
est de découvrir le meilleur, et ce n'est pas chose facile. Il 
y a à peine cinquante ans que l'humanité a aperçu le but 
qu'elle avait jusque-là poursuivi sans conscience. C'est un 
immense progrès, mais aussi un incontestable danger. Le 
voyageur qui ne regarde que l'horizon de la plaine risque 
de ne pas voir le précipice ou la fondrière qui est à ses 
pieds. De môme l'humanité, en ne considérant que le but 
éloigné, est comme tentée d'y sauter, sans égard pour les 
obstacles intermédiaires, contre lesquels elle pourrait se 
briser. Le plus remarquable caractère des utopistes est de 
n'être pas historiques, de ne pas tenir compte de ce à quoi 
nous avons été amenés par les faits. En supposant que 
la société qu'ils rêvent fût possible, en supposant même 
qu'elle fût absolument la meilleure, ce ne serait pas encore 
la société véritable, celle qui a été créée par tous les anté- 
cédents de l'humanité. Le problème est donc plus com- 
pliqué qu'on ne pense ; la solution ne peut être obtenue 
que par le balancement de deux ordres de considérations 
d'une part, le but à atteindre, de l'autre l'état actuel, 
le terrain qu'on foule aux pieds. Quand l'humanité se 
conckiisait instinctivement, on pouvait se fier au génie 
divin qui la dirige ; mais on frémit en pensant aux redou- 
tables alternatives qu'elle porte dans ses mains, depuis 
qu'elle est arrivée à l'âge de la conscience, et aux incalcu- 
lables conséquences que pourrait avoir désormais une 
bévue, un caprice. 

En face de ces grands problèmes, les philosophes pensent 
et attendent ; parmi ceux qui ne sont pas philosophes, les 
uns nient le problème et prétendent qu'il faut maintenir à 
tout prix l'état actuel, les autres s'imaginent y satisfaire 



368 L'AVENIR DE LA SCIENCE, 

par des solutions ti'op simples et trop apparentes. Inutile 
de dire qu'ils ont facilement raison les uns des autres : car 
les novateurs opposent aux conservateurs des misères évi- 
dentes, auxquelles il faut absolument un remède, et les con- 
servateurs n'ont pas de peine à démontrer aux novateurs 
qu'avec leur système il n'y aurait plus de société. Or^ 
mieux vaut une société défectueuse qu'une société nulle. 
J'ai souvent fait réflexion qu'un païen du temps d'Au- 
guste aurait pu faire valoir pour la conservation de l'an- 
cienne société tout ce que l'on dit de nos jours pour prou- 
ver qu'on ne doit rien changer à la société actuelle. Que 
veut cette religion sombre et triste ? Quelles gens que ces- 
chrétiens, gens qui fuient la lumière, insociables, plèbe, 
rebut du peuple (i 52). Je m'étonnerais fort si quelqu'un 
des satisfaits du temps n'a pas dit comme ceux du nôtre r 
ft 11 faut non pas réfuter le christianisme ; ce qu'il faut, 
c'est le supprimer. La société est en présence du christia- 
nisme comme en présence d'un ennemi implacable ; il 
faut que la société l'anéantisse ou qu'elle soit anéantie. 
Dans ces termes, toute discussion se réduit à une lutte^ 
et toute raison à une wme. Que fait-on vis-à-vis d'un 
ennemi irréconciliable? Fait-on de la controverse? Non, 
on fait de la guerre. Ainsi la société doit se défendre cotitre 
le christianisme, non par des raisonnements, mais par la 
force. Elle doit, non pas discuter ou réfuter ses doctrines, 
mais les supprimer. » Je suppose Sénèque, tombant par 
hasard sur ce passage de saint Paul : Non est Judœus, 
ncque Grœcus ; non est sei^vus neque liber ; non est mascu- 
lus neque femina ; omnes enim vos unum estis in Chris lo. 
« Assurément, aurait-il dit, voilà un utopiste. Comment 
voulez-vous qu'une société se passe d'esclaves? Faudra- 
t-il donc que je cultive mes terres de mes propres mains ? 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 3G9 

C'est renverser l'ordre public. Et puis, quel est ce Chrislus, 
qui joue là un rôle si étrange? Ces gens sont dangereux. 
J'en parlerai à Néron. » Certes, si les esclaves, prenant à la 
lettre et comme immédiatement applicable la parole de 
saint Paul, avaient établi leur domination sur les ruines 
^fumantes de Rome et de l'Italie et privé le monde des 
■]3ienfaits qu'il devait retirer de la domination romaine, 
Sénèque aurait eu quelque raison. Mais si un esclave chré- 
tien eût dit au philosophe : a Annaeus, je connais 
l'homme qui a écrit ces paroles ; il ne prêche que sou- 
•mission et patience. Ce qu'il a écrit s'accomplira, sans 
révolte et par les maîtres eux-mêmes. Un jour viendra 
<où la société sera possible sans esclave, bien que vous, 
philosophe, ne puissiez l'imaginer, » Sénèque n'aurait pas 
cru sans doute; peut-être pourtant aurait-il consenti à ne 
pas faire battre de verges cet innocent rêveur. 
I Le socialisme a donc raison, en ce qu'il voit le pro- 
^ blême ; mais il le résout mal, ou plutôt le problème n'est 
pas encore possible à résoudre. La liberté individuelle, 
en effet, est la première cause du mal. Or, l'émancipation 
de l'individu est conquise, définitivement conquise, et doit 
être conservée à jamais. « La société, disait Enfantin, ne 
-se «ompose que d'oisifs et de travailleurs ; la politique 
doit avoir pour but l'amélioration morale, physique et 
intellectuelle du sort des travailleurs et la déchéance pro- 
gressive des oisifs. » Voilà un problème nettement défini. 
Écoutez maintenant la solution : « Les moyens sont, 
quant aux oisifs, la destruction de tous les privilèges de 
naissance, et, quant aux travailleurs, le classement selon 
les capacités et la rétribution selon les œuvres. » Voilà un 
jremède pire que le mal. Il est dans la nécessité de l'esprit 
^humain que, lorsqu'un problème est ainsi posé pour la 



^ 



370 L'AVENIR DE LA SCIENCE. 

première fois, certaines âmes naïves, généreuses, mais- 
n'ayant pas assez de critique rationnelle ni une expérience 
suffisante de l'histoire, ni l'idée de l'extrême complexité 
de la nature humaine, rêvent une société trop simple, et 
s'imaginent avoir trouvé la solution dans quelque idée 
apparente ou superficielle, qui, si elle était réalisée, irait 
directement contre leur but. Aucun problème social n'est 

I abordable de face ; du moment où une solution paraît 
claire et facile, il faut s'en défier. La vérité en cet ordre 
de choses est savante et cachée. Mais les esprits lourds,, 
qui ne voient pas ces nuances, vont tout droit à travers- 
marais et fondrières. C'est là un égarement inévitable et 
sans remède. Persuadées qu'elles possèdent le fin mot de 
l'énigme, ces bonnes âmes sont importunes, empressées ; 
elles veulent qu'on les laisse faire, elles s'imaginent qu'il 
n'y a que le vil intérêt et le mauvais vouloir qui empê- 
chent d'adopter leurs systèmes. Ceux qui rient de ces naïfs 
croyants ou qui les injurient sont bien moins excusables 
encore ; car ils n'en savent pas plus qu'eux, et ils sont 
moins avancés peut-être, car ils n'ont pas aperçu le pro- 
blème. Ma conviction est qu'un jour l'on dira du socia- 
lisme comme de toutes les réformes : Il a atteint son but,, 
non pas comme le voulaient les sectaires, mais pour le plus 
grand bien de l'humanité. Les réformes ne triomphent 
jamais directement; elles triomphent en forçant leurs 
adversaires, pour les vaincre, à se rapprocher d'elles. 
C'est une tempête qui entraîne à reculons ceux qui es-^ 

,. saient de lui faire face (153), un fleuve qui emporte 
ceux qui le refluent, un nœud qu'on serre en voulant le 
délier, un feu qu'on allume en soufflant dessus pour 

i l'éteindre. L'humanité, comme le Dieu biblique,- fait sa 
volonté par les eff'orts de ses ennemis. Examinez l'histoire- 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 371 

de toutes les grandes réformes. Il semble au premier coup 
d'œil qu'elles ont été vaincues. Mais de fait la réaction 
qui leur a résisté n'en a triomphé qu'en leur cédant ce 
qu'elles renfermaient de juste et de légitime. On pourrait 
dire des réformes comme des croisades : Aucune n'a 
réussi ; toutes ont réussi. Leur défaite est leur victoire, 
ou plutôt nul ne triomphe absolument dans ces grandes 
luttes, si ce n'est l'humanité, qui fait son profit et de 
l'énergique initiative des novateurs, et de la réaction, qui 
sans le vouloir corrige et améliore ce qu'elle voulait 
étouffer. 

Il faut, à mon sens, savoir bon gré à ceux qui tentent 
un problème, lors même qu'ils sont fatalement condamnés 
à ne pas le résoudre. Car, avant d'arriver à la bonne solu- 
tioU; il faut en essayer beaucoup de mauvaises, il faut 
rêver la panacée et la pierre philosophai e. Je ne puis 
faire grand cas de cette sagesse toute négative, si en faveur 
parmi nous, qui consiste à critiquer les chercheurs et à se 
tenir immobile dans sa nullité pour rester possible et ne 
pas être subversif. C'est un petit mérite de ne pas tomber 
quand on ne fait aucun mouvement. Les premiers qui 
abordent un nouvel ordre d'idées sont condamnés à être 
des charlatans de plus ou moins bonne foi. Il nous est 
facile aujourd'hui de railler Paracelse, Agrippa, Cardan, 
Van Helmont, et pourtant sans eux nous ne serions pas ce 
que nous sommes. L'humanité n'arrive à la vérité que 
par des erreurs successives. C'est le vieux Balaam qui 
tombe et ses yeux s'ouvrent (154). A voir les flots rouler 
sur la plage leurs montagnes toujours croulantes, le sen- 
timent qu'on éprouve est celui de l'impuissance. Cette 
vague venait si fière, et elle s'est brisée au grain de sable, 
et elle expire en caressant faiblement la rive qu'elle sem-^ 



372 L'AVENIR DE LA SCIENCE. 

blait vouloir dévorer. Mais en y songeant, on trouve que 
ce travail n'est pas si vain qu'il semble ; car chaque vague, 
en expirant, gagne toujours quelque chose, et toutes les 
vagues réunies font la marée montante, contre laquelle le 
ciel et l'enfer seraient impuissants. 

Les nations étrangères se moquent souvent des pas de 
clercs que fait la France en fait de révolutions, et des 
déconvenues qui la font revenir tout bonnement au point 
d'où elle était partie, après avoir payé chèrement sa pro- 
menade. Il leur est facile, à eux qui ne tentent rien, et 
nous laissent faire les expérience? à nos dépens, de rire 
quand nous faisons un faux pas sur ce terrain inconnu. 
Mais qu'ils essaient aussi quelque chose, et nous verrons... 
L'Angleterre, par exemple, se repose obstinément sur les 
plus flagrantes contradictions. Son système religieux est 
de tous le plus absurde, et elle s'y rattache avec frénésie. 
Elle refuse de voir. Son repos et sa prospérité font sa 
honte et arguent sa nullité. 

Telle est donc la situation de l'esprit humain. Un 
immense problème est là devant lui ; la solution est 
urgente, il la faut à l'heure même ; et la solution est 
impossible, elle ne sera peut-être mûre que dans un 
siècle. Alors viennent les empiriques avec leur triste naïveté ; 
chacun d'eux a trouvé du premier coup ce qui embar- 
rasse si fort les sages, chacun d'eux promet de pacifier 
toute chose, ne mettant qu'une condition au salut de la 
société, c'est qu'on les laisse faire. Les sages qui savent 
combien le problème est difficile, haussent les épaules. 
Mais le peuple n'a pas le sentiment de la difficulté des 
problèmes, et la raison en est évidente : il se les figure 
d'une manière trop simple, et il ne tient pas compte de 
tous les éléments. 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 373 

Chercher l'équilibre stable et le repos à une pareille 
époque, c'est chercher l'impossible ; on est fatalement dans 
le provisoire et l'instable. Le calme n'est qu'un armistice, 
un point d'arrêt pour prendre haleine. L'humanité, quand 
elle est fatiguée, consent à surseoir ; mais surseoir n'est 
pas se reposer. Il est impossible à la société de trouver le 
calme dans un état oîi elle souffre d'une plaie réelle, 
comme celle qu'elle porte de nos jours. La conscience 
seule du mal empêche le repos. On ne fait que sommeiller 
entre deux accès. A une telle époque nul n'a raison, si 
ce n'est le critique qui ne prononce pas. Car le siècle est 
sous le coup d'un problème à la fois inévitable et inso- 
luble. A ces époques, l'embarras et l'indécision sont le 
vrai ; celui qui n'est pas embarrassé est un petit esprit 
ou un charlatan. La vie de l'humanité, comme la vie de 
l'individu, pose sur des contradictions nécessaires. La vie 
n'est qu'une transition, un intolérable longtemps con- 
tinué. 11 n'y a pas de moment où l'on puisse dire qu'on 
repose sur le stable; on espère y arriver, et ainsi l'on va 
toujours. 

H ne faut donc pas s'étonner de ces antinomies mso- 
lublcs. Il n'y a que les esprits étroits qui puissent se faire 
à chaque moment un système net, arrondi, et s'imaginer 
qu'avec une Constitution à jyriori on pourra combler ce 
vide infini (155). L'homme de parti a besoin de croire 
qu'il a absolument raison, qu'il combat pour la sainte 
cause, que ceux qu'il a en face de lui sont des scélérats et 
des pervers. L'homme de parti veut imposer ses colères à 
l'avenir, sans songer que l'avenir n'a de colère contre 
personne, que Spartacus et Jean de Leyde ne sont pour 
nous qu'intéressants. Chose étrange ! on est impartial et 
critique pour les fanatismes du passé, et on est soi-même 



374 L'AVENIR DE LA SCIENCE. 

fanatique. On se barricade dans son parti pour ne pas 
voir les raisons du parti contraire. Le sage n'a de colère 
contre personne, car il sait que la nature humaine ne se 
passionne que pour la vérité incomplète. Il sait que tous 
les partis ont à la fois tort et raison. Les conservateurs ont 
tort ; car l'état qu'ils défendent comme bon et qu'ils ont 
raison de défendre, est mauvais et intolérable. Les révolu- 
tionnaires ont tort; car, s'ils voient le mal, ils n'ont pas 
plus que les autres l'idée organisatrice. Or il est absurde 
de détruire, quand on n'a rien à mettre en place. La révo- 
lution sera légitime et sainte, quand, l'idée régénératrice, 
c'est-à-dire la religion nouvelle, ayant été découverte, il ne 
s'agira plus que de renverser l'état vieilli pour lui faire sa 
place légitime ; ou plutôt alors la révolution n'aura pas 
besoin d'être faite ; elle se fera d'elle-même. Toute consti- 
tution serait par elle immédiatement abrogée; car elle 
serait souveraine absolue. Il en fut ainsi en 89. La révolu- 
tion était mûre alors ; elle était déjà faite dans les mœurs; 
tout le monde voyait une flagrante contradiction entre les 
idées nouvelles, créées par le xviii« siècle, et les institutions 
existantes. Il en fut de même en 1830 : la révolution 
libérale avait précédé, les principes étaient acceptés 
d'avance. En fut-il ainsi en 1848? L'avenir le dira; tou- 
jours est-il remarquable que les plus embarrassés au lende- 
main de la victoire ont été les vainqueurs. La révolution 
de 1848 n'est rien en tant que révolution politique ; com- 
parez les hommes et la politique d'aujourd'hui aux 
hommes et à la politique d'avant Février, vous trouverez 
la plus parfaite identité. Elle ne signifie qu'en tant que 
révolution sociale. Or comme telle, elle était certainement 
prématurée, puisqu'elle a avorté. Les révolutions doivent 
se faire pour des principes acquis, et non pour des ten- 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 375 

dances, qui ne sont point encore arrivées à se formuler 
•d'une manière pratique. 

Là est donc le secret de notre situation. L'état actuel 
étant défectueux et senti défectueux, quiconque se propose 
comme pouvant y apporter le remède est le bienvenu. 
Le lendemain d'une révolution se pose le germe d'une 
•autre révolution. De là la faveur assurée à tout parti qui 
n'a pas encore fait ses preuves. Mais aussitôt qu'il a 
triomphé, il est aussi embarrassé que les autres ; car il n en 
sait pas davantage. De là, l'impopularité nécessaire de tout 
pouvoir, et la position fatale faite à tout gouvernement. 
Car on exige de lui sur l'heure ce qu'il ne peut donner, et 
ce que personne ne possède, la solution du problème du 
moment. Tout gouvernement devient ainsi, par la force 
des choses, un point de mire exposé à tous les coups, et est 
fatalement condamné à ne pouvoir remplir sa tâche. 
C'est une tactique déloyale de rappeler aux gouvernants 
ce qu'ils ont dit et promis durant leur période d'opposi- 
tion, et de les mettre en contradiction avec eux-mêmes; 
car cette contradiction est nécessaire, et ceux qui déclarent 
si fermement qu'ils feraient autrement s'ils étaient au 
pouvoir, mentent ou se trompent. S'ils étaient au pou- 
voir, ils subiraient les mêmes nécessités et feraient de 
même. Depuis soixante ans, il n'y a pas eu un chef de 
•l'État qui ne soit mort sur l'échafaud ou dans l'exil, et 
cela était nécessaire. Tout autre aura le même sort, si 
une loi périodique, qui lui serait au fond plus favorable 
qu'on ne pense, ne vient à temps le délivrer du pouvoir. 
Comment voulez-vous qu'on ne succombe pas sous une 
tâche impossible? Au fond, cela fait honneur à la France ; 
■cela prouve qu'elle s'est fait une haute idée du pariait. 
C'est notre gloire d'être difficiles et mécontents. La mé- 



376 L'AVENIR DE LA SCIENCE, 

diocrité est facilement satisfaite ; les grandes âmes sont 
toujours inquiètes, agitées, car elles aspirent sans cesse 
au meilleur. L'infini seul pourrait les rassasier. 

L'humanité est ainsi dans la position d'un malade, qui 
souffre dans toutes les positions, et pourtant se laisse 
toujours leurrer par l'espérance qu'il sera mieux en 
. changeant de côté. Les révolutions sont les ébranlements 
de cet éternel Encelade se retournant sur lui-même quand 
l'Etna pèse trop fort. Il est superficiel d'envisager l'histoire 
comme composée de périodes de stabilité et de périodes 
de transition. C'est la transition qui est l'état habituel. 
Sans doute l'humanité demeure plus ou moins longtemps 
sur certaines idées ; mais c'est comme l'oiseau de paradis 
de la légende, qui couve en volant. Tout est but, tout est 
moyen. Dans la vie humaine, l'âge mûr n'est pas le 
but de la jeunesse, la vieillesse n'est pas le but de l'âge 
mûr. Le but, c'est la vie entière prise dans son unité. 

Il y a une illusion d'optique à laquelle nous autres, nés 
de 181S à 1830, nous sommes sujets. Nous n'avons pas 
vu de grandes choses ; alors nous nous reportons pour 
tout à la Révolution : c'est là notre horizon, la colline de 
notre enfance, notre bout du monde; or, il se trouve que 
cet horizon est une montagne; nous mesurons tout sur 
cette mesure. Ceci est trompeur, et ne peut pas fournir 
d'induction pour l'avenir.. Car, depuis l'invasion qui fait la 
limite de l'histoire ancienne et de l'histoire moderne, il 
n'y a pas de fait comme celui-là, et peut-être n'y en 
aura-t-il pas avant des siècles. Or, sitôt qu'il est question 
de révolution, s'agirait-il d'un enfantillage, nous nous re- 
portons à cette gigantesque cataracte, et jamais aux chan- 
. gemcnts bien plus lents que présente l'histoire antérieure^ 
le xvi^ et le xvn® siècle, par exemple. 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 377 

Je me garderai de suivre l'économie politique dans ses 
déductions; les économistes attribueraient sans doute à mon 
incompétence les défiances que ces déductions m'inspirent ; 
mais je suis compétent en morale et en philosophie de 
l'humanité. Je ne m'occupe pas des moyens; je dis ce 
:iui doit être et par conséquent ce qui sera. Eh bien, 
j'ai la certitude que l'humanité arrivera avant un siècle 
à réaliser ce à quoi elle tend actuellement, sauf, bien 
entendu, à obéir alors à de nouveaux besoins. Alors on 
sera critique pour tous les partis, et pour ceux qui résis- 
tèrent, et pour ceux qui s'imaginèrent reconstruire la 
société comme on bâtit un château de cartes. Chacun 
aura son rôle, et nous, les critiques, comme les autres. 
Ce qu'il y a de sûr, c'est que personne n'aura absolument 
raison ni absolument tort. Barbes lui-même, le révolu- 
tionnaire irrationnel, aura ce jour-là sa légitimité; on 
se l'expliquera et on s'y intéressera. 

L'erreur commune des socialistes et de leurs adversaires 
est de supposer que la question de l'humanité est une ques- 
tion de bien-être et de jouissance. Si cela était, Fourier 
et Cabet auraient parfaitement raison. Il est horrible 
qu'un homme soit sacrifié à la jouissance d'un autre. 
L'inégalité n'est concevable et juste qu'au point de vue 
de la société morale. S'il ne s'agissait que de jouir, 
mieux vaudrait pour tous le brouet noir que pour les 
uns les délices, pour les autres la faim. En vérité, serait- 
ce la peine de sacrifier sa vie et son bonheur au bien de 
la société, si tout se bornait à procurer de fades jouis- 
sances à quelques niais et insipides satisfaits, qui se sont 
mis eux-mêmes au ban de l'humanité, pour vivre plus à 
leur aise? Je le répète, si le but de la vie n'était que de 
jouir, il ne faudrait pas trouver mauvais que chacun 



378 L'AVENIR DE LA SCIENCE. 

réclamât sa part, et, à ce point de vue, toute jouissance 
qu'on se procurerait aux dépens des autres serait bien 
réellement une injustice et un vol. Les folies communistes 
sont donc la conséquence du honteux hédonisme des 
dernières années. Quand les socialistes disent : le but 
de la société est le bonheur de tous; quand leurs ad- 
versaires disent : le but de la société est le bonheur 
de quelques-uns, tous se trompent; mais les premiers 
moins que les seconds. Il faut dire : le but de la so- 
ciété est la plus grande perfection possible de tous, et 
le bien-être matériel n'a de valeur qu'en tant qu'il est 
dans une certaine mesure la condition indispensable de 
la perfection intellectuelle. L'État n'est ni une institution 
de police, comme ie voulait Smith, ni un bureau de 
bienfaisance ou un hôpital, comme le voudraient les socia- 
listes. C'est une machine de progrès. Tout sacrifice de 
l'individu qui n'est pas une injustice, c'est-à-dire la 
spoliation d'un droit naturel, est permis pour atteindre 
cette fin; car dans ce cas le sacrifice n'est pas fait à la 
jouissance d'un autre, il est fait à la société tout entière. 
C'est l'idée du sacrifice antique, l'homme pour la nation : 
expedit unum hominem moin pro populo. 

1 L'inégalité est légitime toutes les fois que l'inégalité 
€st nécessaire au bien de l'humanité. Une société o 
droit à ce qui est nécessaire à son existence, quelque 
apparente injustice qui en résulte pour l'individu. 
j Le principe : il n'y a que des individus, est vrai comme 
' fait physique, mais non comme proposition téléologique. 
Dans le plan des choses, l'individu disparaît; la grandt 
forme esquissée par les individus est seule considérable. 
Les socialistes ne sont réellement pas conséquents, quand 
ils prêchent l'égalité. Car l'égalité ressort surtout de la 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 379 

considération de l'individu, et l'inégalité ne se conçoit 
qu'au point de vue de la société. La possibilité et les besoins 
de la société, les intérêts de la civilisation priment tout le 
reste. Ainsi, la liberté individuelle, l'émulation, la con- 
currence, étant la condition de toute civilisation, mieux 
vaut l'iniquité actuelle que les travaux forcés du socia- 
lisme. Ainsi, la culture savante et lettrée étant absolu- 
ment indispensable dans le sein de l'humanité, lors même 
qu'elle ne pourrait être le partage que d'un très petit 
nombre, ce privilège flagrant serait excusé par la néces- 
sité. Il n'y a pas en eff'et de tradition pour le bonheur, 
et il y a tradition pour la science. Je vais jusqu'à dire 
que, si jamais l'esclavage a pu être nécessaire à l'exis- 
tence de la société, l'esclavage a été légitime; car alors 
les esclaves ont été esclaves de l'humanité (156), esclaves 
de l'œuvre divine, ce qui ne répugne pas plus que l'exis- 
tence de tant d'êtres attachés fatalement au joug d'une 
idée qui leur est supérieure et qu'ils ne comprennent pas 
(157). S'il venait un jour où l'humanité eût de nouveau 
besoin d'être gouvernée à la vieille manière, de subir 
un code à la Lycurgue, cela serait de droit (158). Réci- 
proquement, il se peut qu'un jour le droit international 
s'étende à ce point que chaque nation soit sensible comme 
un membre à tout ce qui se fera chez les autres. Avec une 
moralité plus parfaite, des droits qui sont maintenant 
faux et dangereux seront incontestés; car la condition 
de ces droits sera posée, et elle ne l'est pas encore (159). 
Cela se conçoit du moment que l'on attribue à l'humanité 
une fin objective (c'est-à-dire indépendante du bien- 
être des individus) la réalisation du parfait, la grande 
déification. La subordination des animaux à l'homme, celle 
des sexes entre eux ne choque personne, parce qu'elle est 



380 L'AVENIR DE LA SCIENCE. 

^ l'œuvre de la nature et de rorganisation falale des choses. 

\ Au fond, la hiérarchie des hommes selon leur degré de 
perfection n'est pas plus choquante. Ce qui est horrible, 
c'est que l'individu, de son droit propre et pour sa jouis- 
sance personnelle, enchaîne son semblable pour jouir de 
son travail. L'inégalité est révoltante, quand on consi- 
dère uniquement l'avantage personnel et égoïste que le 
supérieur tire de l'inférieur; elle est naturelle et juste, si 
on la considère comme la loi fatale de la société, la 
condition au moins transitoire de sa perfection . 
Ceux qui envisagent les droits, aussi bien que le 

I reste, comme étant toujours les mêmes d'une manière 

1 absolue, ont des anathèmes contre les faits les plus néces- 
saires de l'histoire. Mais cette manière de voir a vieilli; 
l'esprit humain a passé de l'absolu à l'historique; il envi- 
sage désormais toute chose sous la catégorie du devenir . 
Les droits se font comme toute chose; ils se font, non 

f)as par des lois positives, bien entendu, mais par l'exal- 
ation successive de l'humanité, laquelle se manifeste 
len la conquête qu'elle fait de ces droits. Le fait ne 
|Constitue pas le droit, mais manifeste le droit. Tous les 
/ droits doivent être conquis, et ceux qui ne peuvent pas 
I les conquérir prouvent qu'ils ne sont pas mûrs pour ces 
droits, que ces droits n'existent pas pour eux, si ce n'est 
en puissance. L'affranchissement des noirs n'a été ni con- 
quis ni mérité par les noirs, mais par les progrès de la 
civilisation de leurs maîtres. Ce n'est pas parce qu'on 
a prouvé à une nation qu'elle a droit à son indépendance 
qu'elle se lève : le jeune lion se lève pour la chasse, 
quand il se sent assez fort, sans qu'on le lui dise. La 
volonté de l'humanité ne fait pas le droit, comme le 
voulait Jurieu ; mais elle est, dans sa tendance générale 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 381 

€t ses grands résultats, l'indice du droit. Les défenseurs 
du droit absolu, comme les juristes, et du fait aveugle, 
comme Calliclès, ont tort les uns et les autres. Le fait 
«st le critérium du droit. La révolution française n'est 
pas légitime, parce qu'elle s'est accomplie : mais elle 
s'est accomplie parce qu'elle était légitime. Le droit, 
c'est le progrès de l'humanité : il n'y a pas de droit 
contre ce progrès ; et réciproquement, le progrès suffit 
pour tout légitimer. Tout ce qui sert à avancer Dieu est 
permis. 

Nous autres, Français, qui avons l'esprit absolu et 
'exclusif, nous tombons ici en d'étranges illusions, et nous 
faisons fort souvent ce raisonnement, qui sent encore 
sa scol astique : « Tel système d'institution serait intolé- 
rable chez nous, au point où nous en sommes : donc il 
•doit l'être partout, et il a dû l'être toujours. » Les simples 
portent celajusquà des naïvetés adorables. Ne voulaient- 
ils pas, il y a quelques mois, rendre toute l'Europe répu- 
blicaine malgré elle? Nous voulons établir partout le gou- 
vernement qui nous convient et auquel nous avons droit. 
Nous croirions faire une merveille en établissant le ré- 
gime constitutionnel parmi les sauvages de l'Océanie, et 
bientôt nous enverrons des notes diplomatiques au grand 
Turc, pour l'engager à convoquer son parlement. Nous 
raisonnons de la même manière relativement à l'émanci- 
pation des noirs. Certes, s'il y a une réforme urgente et 
mûre, c'est celle-là. Mais nous en concluons qu'il faut 
sans transition appliquer aux noirs le régime de liberté 
individuelle qui nous convient à nous autres civilisés, 
sans songer qu'il faut avant tout faire l'éducation de ces 
malheureux, et que ce régime n'est pas bon pour cela. 
Le meilleur système que l'on puisse suivre pour faire l'édu- 



382 L'AVENIR DE LA SCIENCE. 

cation des races sauvages, c'est celui que la Providence 
a suivi dans l'éducation de l'humanité ; car ce n'est pas 
au hasard apparemment qu'elle l'a choisi. Or, voyez par 
combien d'étapes les peuples ont passé. Il est certain que 
la civilisation ne s'improvise pas, qu'elle exige une longue 
discipline, et que c'est rendre un mauvais service aux 
races incultes que de les émanciper du premier coup. 
J'imagine qu'il faudrait leur faire traverser un état analogue 
aux théocraties anciennes. L'esclavage n'élève pas le noir, 
ni la liberté non plus. Libre, il dormira tout le jour, ou 
il ira comme l'enfant courir les bois. Il y a dans l'abo- 
litionnisme à outrance une profonde ignorance de la psy- 
chologie de l'humanité. J'imagine, du reste, que l'étude 
scientifique et expérimentale de l'éducation des races sau- 
vages deviendra un des plus beaux problèmes proposés à 
l'esprit européen, lorsque l'attention de l'Europe pourra 
un instant se détourner d'elle-même. 

L'histoire de l'humanité n'est pas seulement l'histoire 
de son affranchissement, c'est surtout l'histoire de son 
éducation. Que serait l'humanité si elle n'avait traversé les 
théocraties anciennes et les sévères législations à la Lycur- 
gue? Le fouet a été nécessaire dans l'éducation de l'huma- 
I nité. Nous n'envisageons plus ces formes que comme des 
j obstacles, que l'humanité a dû briser. Elle a dû les briser 
/ sans doute, mais après en avoir fait son profit. Et n'était- 
ce pas elle après tout qui se les était créés? L'eiïort 
que l'on a fait pour les détruire aveugle sur leur utilité 
antérieure. Les histoires révolutionnaires ont le tort de pré- 
senter la destruction des formes anciennes comme le 
grand résultat du progrès de l'humanité. Détruire n'est 
pas un but. L'humanité a vécu dans les formes anciennes 
jusqu'à ce qu'elles soient devenues trop étroites ; alors 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 385 

elle les a fait éclater ; mais croyez- vous que ce fût par colère 
contre ces formes? Croyez-vous que quand l'oiseau brise 
son œuf, son but soit de le briser ? Non ; son but est de 
passer à une vie nouvelle. Tout au plus, si l'œuf résistait, 
pourrait-il y déployer un peu de colère. De même, les- 
formes de l'humanité s'étant durcies et comme pétrifiées, 
il a fallu un grand effort pour les rompre ; l'humanité a 
dû recueillir ses forces et se proposer la destruction pour 
elle-même. Il est dans la loi des choses que les formes de 
l'humanité acquièrent une certaine solidité, que toute 
pensée aspire à se stéréotyper et à se poser comme éter- 
nelle (160). Cela devient par la suite un obstacle, quand il 
faut briser; mais dites donc aussi qu'on ne devrait bâtir 
que des chaumières de boue ou des tentes susceptibles 
d'être enlevées en une heure et qui ne laissent pas de 
ruines, parce qu'en bâtissant des palais, on aura beaucoup 
de peine quand il faudra les démolir. 

Hélas ! nous ne sommes que trop portés à cet établis- 
sement éphémère. L'humanité est, de nos jours, campée 
sous la tente. Nous avons perdu le long espoir et les 
vastes pensées. L'idée de démohtion nous préoccupe et 
nous aveugle. Le christianisme, par exemple, n'est plus 
aujourd'hui qu'un barrage, une pyramide en travers du 
chemin, une montagne de pierres qui entrave les cons- 
truclions nouvelles. A-t-on mal fait pour cela de bâtir la 
pyramide ? Le moule, en acquérant de la dureté, devient 
une prison. N'importe ; car il est essentiel que, pour bien 
imprimer ses formes, il soit dur. Il ne devient prison que 
du moment oii l'objet moulé aspire à sortir. Alors luttes 
et malédictions, car on ne le voit plus que comme obs- 
tacle. Toujours la vue fatalement partielle et rendue telle 
par le but pratique qu'on se propose. Celui qui détruit ne 



384 L'AVENIR DE LA SCIENCE. 

peut être juste pour ce qu'il détruit ; car il ne l'envisage 
que comme une borne, une sottise, une absurdité. — 
Mais songez donc que c'est l'humanité qui l'a fait. Prenez 
l'institution la plus odieuse, l'Inquisition. L'Espagne l'a 
faite, l'a soufferte, et apparemment s'en serait débarrassée, 
si elle l'avait voulu. Ah ! si nous nous mettions au point 
de vue espagnol, nous la comprendrions sans doute. Le 
spéculatif seul peut être critique ; les libéraux ne le sont 
pas ; ils sont superficiels. L'humanité a tout fait. On ne dé- 
clame que parce que l'on se figure la chaîne comme im- 
posée par une force étrangère à l'humanité. Or, l'humanité 
seule s'est donnée des chaînes. 

11 y a dans l'humanité des éléments qui semblent uni- 
quement destinés à arrêter ou modérer sa marche. Il ne 
faut pas les juger pour cela inutiles. La réaction a sa 
place dans le plan providentiel; elle travaille sans le savoir 
au bien de l'ensemble. Il y a des pentes où le rôle de la 
traction se borne à retenir. Ceux qui veulent arrêter un 
mouvement lui rendent un double service : ils l'accé- 
lèrent et ils le règlent. Le but de l'humanité est d'appro- 
fondir successivement tous les modes de vie, de les cou- 
ver, de les digérer, pour ainsi dire, pour s'assimiler ce 
qu'ils contiennent de vrai et rejeter le mauvais ou l'inu- 
tile. Il est donc essentiel qu'elle les garde quelque temps, 
pour opérer à loisir cette analyse ; autrement la digestion 
trop hâtée n'aboutirait qu'à l'affaiblir; l'assimilation d'une 
foule d'éléments vraiment nutritifs serait empêchée. Si 
les hommes qui jouent ce rôle étaient désintéressés, c'est- 
à-dire s'ils ne se proposaient que le plus grand progrès de 
j'humanité, ce seraient des héros ; car c'est un vilain rôle 
que celui de réagisseur, et peu apprécié. L'essentiel pour 
l'humanité est de bien faire ce qu'elle fait, de telle sorte 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 385 

qu'il n'y ait plus à y revenir. Ce n'est pas en courant çà 
et là, en engouffrant et rejetant toutes les idées avec une 
effrayante voracité, sans les mastiquer ni les digérer, 
qu'une œuvre aussi sérieuse s'accomplira. 

Je le répète, si l'on n'envisageait dans la civilisation que 
le bien personnel qui en résulte pour les civilisés, peut- 
être faudrait-il hésiter à sacrifier pour le bien de la civi- 
lisation une portion de l'humanité à l'autre. Mais il s'agit 
de réaliser une forme plus ou moins belle de l'humanité ; 
pour cela, le sacrifice des individus est permis. Combien 
de générations il a fallu sacrifier pour élever les gigan- 
tesques terrasses de Ninive et de Babylone. Les esprits 
positifs trouvent cela tout simplement absurde. Sans doute, 
s'il s'était agi de procurer des jouissances d'orgueil à 
quelque tyran imbécile. Mais il s'agissait d'esquisser en 
pierre un des états de l'humanité. Allez, les générations 
ensevelies sous ces masses ont plus vécu que si elles 
avaient végété heureuses sous leur vigne et sous leur 
figuier (161). 

J'ai sous les yeux en écrivant ces lignes la grande mer- 
veille de la France royale, Versailles. Je repeuple en esprit 
CCS déserts de tout le siècle qui s'est envolé. Le roi au 
centre : ici Condé et les princes ; là-bas, dans cette allée, 
Bossuet et les évêques ; ici au théâtre, Racine, Lulh, 
Molière et déjà quelques libertins ; sur les balustres de 
l'Orangerie, madame de Sévigné et les grandes dames ; 
là-bas, dans ces tristes murs de Saint Cyr, madame de 
Maintcnon et l'ennui. Voilà une civilisation très critiquablo 
assurément, mais parfaitement une et complète ; c'est une 
forme de Thumanité, comme telle autre. Ce serait bieix 
^dommage après tout qu'elle n"eût pas été représentée. 
Ih bien, elle ne pouvait l'être qu'au prix de terribles 

25 



386 L'AVENIR DE LA SCIENCE. 

sacrifices. L'abrutissement du peuple, l'arbitraire et le 
caprice, les intrigues de cour et les lettres de cachet, la 
Bastille, la potence et les Grands-Jours sont des pièces 
essentielles de cet édifice, de sorte que si vous récusez 
les abus, récusez aussi l'édifice; car ils entrent comme 
parties intégrantes dans sa construction. Je préférerais 
pour ma part le siècle de Louis XIV^, bien qu'il soit très 
antipathique à mon goût individuel et que je regarde 
comme assez niais l'engouement dont on s'était pris pour 
ce temps dans les dernières années de l'ancien régime, je 
le préférerais, dis-je, à un état parfaitement régulier, 
où tous les intérêts seraient assurés, toutes les libertés 
respectées, où chacun vivrait à son aise, ne créant rien, 
ne fondant rien, ne produisant rien. Car le but de l'hu- 
manité n'est pas que les individus vivent à l'aise, mais 
que les formes belles et caractérisées soient représentées, 
et que la perfection se fasse chair. 

Au point de vue de l'individu, la liberté, l'égalité ab- 
solues semblent de droit naturel. Au point de vue de l'es- 
pèce, le gouvernement et l'inégalité se comprennent. 
Mieux vaut quelque brillante personnification de l'huma- 
nité, le roi, la cour, qu'une médiocrité générale. Il faut 
que la noble vie se mène par quelques-uns, puisqu'elle ne 
peut se mener par tous. Ce privilège serait odieux, si l'on 
n'envisageait que la jouissance de l'individu privilégié; 
il cesse de l'être si Ton y voit la réalisation d'une forme 
humanitaire. Notre petit système de gouvernement bour- 
geois, aspirant par-dessus tout à garantir les droits et à 
procurer le bien-être de chacun, est conçu au point de 
vue de l'individu, et n'a pu rien produire de grand. 
Louis XIV eût-il bâti Versailles, s'il eût eu des députés 
grincheux pour lui rogner ses budgets? L'avènement du 



L'AVENIR DE La SCIENCE. 387 

peuple pourra seul faire revivre ces hautes aspirations 
du vieux monde aristocratique. Il vaudrait mieux sans 
doute que tous tussent grands et nobles. Mais, tandis que 
cela sera impossible, il est important que la tradition de la 
belle vie humaine se maintienne dans l'élite. Les petits 
seraient-ils plus grands, parce que les grands seraient de 
leur taille? L'égalité ne sera de droit que quand tous 
pourront être parfaits dans leur mesure. Je dis dans leur 
mesure ; car l'égalité absolue est aussi impossible dans 
rhumanité que le serait l'égalité absolue des espèces dans 
îe règne animal. L'humanité, en effet, n'existerait pas 
comme unité, si elle était formée d'unités parfaitement 
égales et sans rapport de subordination entre elles. L'unité 
n'existe quà condition que des fonctions diverses concou- 
rent à une même fin; elle suppose la hiérarchie des 
parties. Mais chaque partie est parfaite quand elle est tout 
ce qu'elle peut être, et qu'elle fait excellemment tout ce 
qu'elle doit faire. Chaque individu ne sera jamais parfait; 
mais l'humanité sera parfaite et tous participeront à sa 
perfection. 

Rien n'est explicable dans le monde moral au point de 
vue de l'individu. Tout est confusion, chaos, iniquité 
révoltante, si on n'envisage la résultante transcendentale 
où tout s'harmonise et se justifie (162). La nature nous 
montre sur une immense échelle le sacrifice de l'espèce 
inférieure à la réalisation d'un plan supérieur. Il en est de 
même dans l'humanité. Peut-être même faudrait-il dépasser 
encore cet horizon trop étroit et ne chercher la justice, la 
grande paix, la solution définitive, la complète harmonie, 
que dans un plus vaste ensemble, auquel l'humanité 
elle-même serait subordonnée, dans ce ro Tiav mystérieux, 
qui sera encore, quand l'humanité aura disparu. 



388 L'AVENIR DE LA SCIEx\CE. 



XIX 



On se figure volontiers que la civilisation moderne doit 
avoir un destin analogue à la civilisation ancienne, et 
subir comme elle une invasion de barbares. On oublie 
que l'humanité ne se répète jamais et n'emploie pas deux 
fois le même procédé. Tout porte à croire, au contraire, 
que ce fait d'une civilisation étouffée par la barbarie sera 
unique dans l'histoire, et que la civilisation moderne est 
destinée à se propager indéfiniment. Il en eût été ainsi 
vraisemblablement de la civilisation gréco-romaine, sans 

i le grand cataclysme qui l'emporte. Le iv*^ et le v^ siècle 
ne sont si maigres et si superstitieux dans le monde 
latin qu'à cause des calamités des temps. Si les barbares 
n'étaient pas venus, il est probable que le v^ ou le vi° siè- 
cle nous eût présenté une grande civilisation, analogue 
à celle de Louis XIV, un christianisme grave et sévère, 
tempéré de philosophie. 

Certaines personnes se plaisent à relever les traits qui,. 

-dans notre littérature et notre philosophie, rappellent la 
décadence grecque et romaine, et en tirent cette conclu- 
sion, que lesprit moderne, après avoir eu (disent-elles) son 
époque brillante au xvn® siècle, déchoit et va s'éteignant 

■ peu à peu. Nos poètes leur rappellent Stace et Silius Ita- 
liens; nos philosophes. Porphyre et Proclus ; l'éclectisme,, 
des deux côtés, clôt la série. Nos éditeurs, compilateurs, 
abréviateurs, philologues, critiques répondraient aux rhé- 
teurs, grammairiens, scoliastes d'Alexandrie, de Rhodes^ 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 389 

de Pergame. Nos politiques lettrés seraient les sophistes 
hommes d'État, Dion Chrysostôme, Themistius, Libanius. 
Nos jolies imitations du style classique, nos pastiches de 
couleur exotique sont bien du Lucien. Mais les vrais cri- 
tiques n'emploient qu'avec une extrême réserve ce mot si 
trompeur de décadence. Les rhéteurs qui voudraient nous 
faire croire que Tacite, comparé à Tite-Live, est un au- 
teur de décadence, prétendront aussi sans doute que 
MM. Thierry et Michelet sont des décadences de Rollin et 
d'Anquctil. L'esprit humain n'a pas une marche aussi 
simple. Expliquez donc par une décadence ce prodigieux 
développement de la littérature allemande, qui, à la fin du 
xvni^ siècle, a ouvert pour l'Europe une vie nouvelle. Dites 
que saint Augustin, saint Jean Chrysostôme, saint Basile 
sont des génies de l'âge de fer. L'esprit humain ne voit 
pâlir une de ses faces que pour faire éclater par une autre 
de plus éblouissantes merveilles. La décadence n'a lieu que 
selon les esprits étroits qui se tiennent obstinément à un 
même point de vue en littérature, en art, en philosophie, 
en science. Certes le littérateur trouve saint Augustin et 
saint Ambroise inférieurs à Cicéron et à Sénèque, le savant 
.rationaliste trouve les légendaires du moyen âge cré- 
dules et superstitieux auprès de Lucrèce ou d'Évhémère. 
Mais celui qui envisage la totalité de l'esprit humain, ne 
sait pas ce que c'est que décadence. Le xvni^ siècle n'a 
ni lîacinc ni Bossuet; et pourtant il est bien supérieur 
au xvn^; sa littérature, c'est sa science, c'est sa criti- 
que, c'est la préface de l'Encyclopédie, ce sont les lumineux 
essais de Voltaire. 11 n'y avait qu'une vie pour les États 
antiques. Renverser les vieilles institutions de Sparte, 
c'était renverser Sparte elle-même. 11 fallait alors, pour 
être bon patriote, être conservateur à tout prix : le sage 



r 



390 L'AVENIR DE LA SCIENCE, 

antique est obstinément attaché aux usages nationaux. 11 
n'en est pas de même chez nous, puisque le jour où la 
France a détruit son vieil établissement a été le jour où a 
commencé son épopée. Pour moi, j'imagine que, dan& 
cinq cents ans, l'histoire de France commencera au Jeu de 
Paume et que ce qui précède sera traité en arrière-plan, 
comme une intéressante préface, à peu près comme ce& 
notions sur la Gaule antique, dont on fait aujourd'hui 
précéder nos Histoires de France. 

C'est un facile lieu commun que de parler à tout 
propos de palingénésie sociale, de rénovation. Il ne 
s'agit pas de renaître, mais de continuer à vivre : l'es- 
prit moderne, la civilisation, est fondée à jamais, et les 
plus terribles révolutions ne feront que signaler les 
phases infiniment variées de ce développement. 

En prenant comme nécessaire le grand fait de l'inva- 
sion des barbares, et le critiquant a priori, on trouve 
qu'il eût pu se passer de deux manières. Dans la pre- 
mière manière (celle qui a eu lieu en effet), les barbares, 
plus forts que Rome, ont détruit l'édifice romain, puis, 
durant de longs siècles, ont cherché à rebâtir quelque 
chose sur le modèle de cet édifice et avec des matériaux 
romains. Mais une autre manière eût été également pos- 
sible. Rome était parvenue à s'assimiler parfaitement les- 
provinces, et à les faire vivre de sa civilisation; mais 
elle n'avait pu agir de même sur les barbares qui se 
précipitèrent au iv^ et au v° siècle. On ne peut croire 
que cela eût été à la rigueur impossible, quand on voit 
l'empressement avec lequel les barbares, dès leur entrée 
dans l'empire, embrassent les formes romaines, et se 
parent des oripeaux romains, des titres de consuls, de 
patrices, des costumes et des insignes romains. Nos Mé- 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 391 

rovingiens, entre autres, embrassèrent la vie romaine 
avec une naïveté tout à fait aimable, et, quant aux deux 
civilisations ostrogothes et visigothes, elles sont si bien la 
prolongation immédiate de la civilisation romaine qu'elles 
ajoutèrent un chapitre important, quoique peu original, 
à l'histoire des littératures classiques. Les barbares ne 
changèrent rien d'abord à ce qu'ils trouvèrent établi. 
Indifférents à la culture savante, ils la regardaient sans 
attention et par conséquent sans colère. Quelques-uns 
même (Théodoric, Chilpéric, etc.) y prirent goût avec 
une facilité et une promptitude qui étonnent. Je crois que, 
si l'empire eût eu au iv® siècle des grands hommes 
comme au second siècle, et surtout si le christianisme eût 
été aussi fortement centraUsé à Rome qu'il le fut dans les 
siècles suivants, il eût été possible de rendre romains les 
barbares, avant leur entrée ou dès leur entrée, et de 
sauver ainsi la continuité de la machine. Il n'a tenu qu'à 
un fil qu'il n'y eût pas de moyen âge et que la civili- 
sation romaine se continuât de plain-pied. Si les écoles 
gallo-romaines eussent été assez fortes pour faire en un 
siècle l'éducation des Francs, l'humanité eût fait une épar- 
gne de dix siècles. Si cela ne se fit pas, ce fut la faute 
des écoles et des institutions, non la faute des Francs; 
l'esprit romain était trop affaibli pour opérer sur le 
champ cette œuvre immense. La question, en un mot, 
était de savoir si le vieil édifice, où tant de matériaux 
nouveaux demandaient à entrer, se renouvellerait par 
une lente substitution de parties qui n'interrompît pas 
un instant son identité, ou s'il subirait une démohtion 
complète pour être rebâti ensuite avec combinaison des 
nouveaux et des anciens matériaux, mais toujours sur 
l'ancien plan. 



392 L'AVENIR DE LA SCIENCE. 

Comme Rome était trop faible pour s'assimiler immé- 
diatement ces éléments nouveaux et violents, les choses 
se passèrent de cette seconde manière. Les barbares ren- 
versèrent l'empire; mais, au fond, quand ils essayèrent 
de reconstruire, ils revinrent au plan de la société ro- 
maine, qui les avait frappés dès le premier moment par 
sa beauté, et le seul d'ailleurs qu'ils connussent. Leur 
conversion au christianisme, qu'était-ce, sinon leur affi- 
liation à Rome, par les évêques, continuateurs directs de 
l'habit, de la langue et des mœurs romaines? L'em- 
pire, dont ils reprirent l'idée pour leur compte, qu'était- 
il, sinon une façon de se rattacher à Rome, source unique 
de toute autcrité légitime? Et la papauté, quelle est son 
origine, si ce n'est cette môme idée, que tout vient de 
Rome, que Rome est la capitale du monde? L'empire 
romain ne doit pas tant être considéré comme un État 
qui a été renversé pour faire place à d'autres, que comme 
le premier essai de la civilisation universelle, se conti- 
nuant à travers une extinction momentanée de la ré- 
flexion (qui est le moyen âge) dans la civilisation mo- 
derne. L'invasion et le moyen âge ne sont réellement que 
la crise provoquée par l'intrusion violente des éléments 
nouveaux qui venaient vivifier et élargir l'ancien cercle 
de vie. Ce ne sont que des accidents dans le grand voyage, 
accidents qui ont pu causer de fâcheux retards, bien com- 
pensés par les inappréciables avantages que l'humanité 
en a retirés. 

Tout ceci peut être appliqué trait pour trait à l'avenir 
de la civilisation moderne. Dans l'hypothèse, infiniment 
peu probable, où les barbares (et ces barbares, bien en- 
tendu, ne doivent être cherchés que parmi nous), la ren- 
verseraient brusquement, et sans qu'elle eût eu le temps 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 393 

de se les assimiler, il est indubitable qu'après l'avoir ren- 
versée, ils retourneraient à ses ruines pour y chercher les 
matériaux de l'édifice futur, que nous deviendrions à leur 
égard des classiques et des éducateurs, que ce seraient des 
rhéteurs de la vieille société qui les initieraient à la vie 
intellectuelle et seraient l'occasion d'une autre Renais- 
sance, qu'il y aurait encore des Martien Capella, des 
Boèce, des Cassiodore, des Isidore de Séville, bouclant en 
un viatique portatif et facilement maniable les données 
€iviUsatrices de l'ancienne culture, pour en former l'ali- 
ment intellectuel de la nouvelle société. Mais il est infi- 
niment plus probable que la civilisation moderne sera 
assez vivace pour s'assimiler ces nouveaux barbares qui 
demandent à y entrer, et pour continuer sa marche avec 
eux. Voyez en effet comme les barbares aiment cette 
civilisation, comme ils s'empressent autour d'elle, comme 
ils cherchent à la comprendre avec leur sens naïf et 
délicat, comme ils l'étudient curieusement, comme ils sont 
contents de l'avoir devinée. Qui ne serait profondément 
touché en voyant l'intérêt que nos classes ignorantes 
prennent à cette civilisation qui est là au milieu d'eux, 
non pour eux? Ils me rappellent le naïf étonnement des 
barbares devant ces évoques, qui parlaient latin, et devant 
toute cette grande machine de l'organisation romaine. 
Certes il eût été difficile à Sidoine Apollinaire et à ces 
beaux esprits des Gaules de crier : « Vive les barbares ! » 
Et pourtant ils l'auraient dû, s'ils avaient eu le sentiment 
do l'avenir (163). Nous qui voyons bien les choses, après 
quatorze siècles, nous sommes pour les barbares. Que de- 
mandaient-ils ? Des champs, un beau soleil, la civilisa- 
tion. Ah! bienvenu soit celui qui ne demande qu'à aug- 
menter la famille des fils de la lumière I Les barbares sont 



394 L'AVEiNlR DE LA SCIENCE. 

ceux qui reçoivent ces nouveaux hôtes à coups de pique, 
de peur que leur part ne soit moindre. 

Mais, dira t-on, vos espérances reposent sur une contra- 
diction. Vous reconnaissez que la culture intellectuelle, 
pour devenir civilisatrice, exige une vie entière d'applica- 
tion et d'étude. L'immense majorité du genre humain, 
condamnée à un travail manuel, ne pourra donc jamais 
en goûter les fruits ? 

Sans doute, si la culture intellectuelle devait toujours 
rester ce qu'elle est parmi nous, une profession à part, 
une spécialité, il faudrait désespérer de la voir devenir 
universelle. Un État où tous n'auraient d'autre profession 
que celle de poète, de littérateur, de philosophe, serait la 
plus étrange des caricatures. La culture intellectuelle est 
pour l'humanité comme si elle n'était pas, lorsqu'on 
n'étudie que pour écrire. La littérature sérieuse n'est pas 
celle du rhéteur, qui fait de la littérature pour la littérature, 
qui s'intéresse aux choses dites ou écrites, et non aux 
choses en elles-mêmes, qui n'aime pas la nature, mais 
aime une description, qui, froid devant un sentiment 
moral, ne le comprend qu'exprimé dans un vers so- 
nore. La beauté est dans les choses; la littérature est 
image et parabole. Étrange personnage que ce lettré, qui 
ne s'occupe pas de morale ou de philosophie parce que 
cela est de la nature humaine, mais parce qu'il y a 
des ouvrages sur ce sujet, de même que l'érudit ne s'oc- 
cupe d'agriculture ou de guerre, que parce qu'il y a des 
poèmes sur l'agriculture et des ouvrages sur la guerre ! 
La chose dite ou racontée est donc plus sérieuse que la 
chose qui est? L'art, la littérature, l'éloquence ne sont vrais 
qu'en tant qu'ils ne sont pas des formes vides^ mais qu'ils 
servent et expriment une cause humaine. Si le poète 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 395 

n'était, comme l'entendait Malherbe, qu'un arrangeur de 
syllabes, si la littérature n'était qu'un exercice, une ten- 
tative pour faire artificiellement ce que les anciens ont 
fait naturellement, oh ! je l'avoue, ce serait un bien léger 
malheur que tous ne pussent y être initiés. 

Il faut donc arriver à concevoir la possibilité d'une 
vie intellectuelle pour tous, non pas en ce sens que 
tous participent au travail scientifique, mais en ce sens 
que tous participent aux résultats du travail scien- 
tifique. Il faut, par conséquent, concevoir la possibilité 
d'associer la philosophie et la culture d'esprit à un art 
mécanique. 

C'est ce que réalisait merveilleusement la société grecque, 
si vraie, si peu artificielle. La Grèce ignorait nos préjugés 
aristocratiques, qui frappent d'ignominie quiconque exerce 
une profession manuelle, et l'excluent de ce qu'on peut 
appeler le monde distingué. On pouvait arriver à la vie la 
plus noble et la plus élevée, tout en étant pauvre et en tra- 
vaillant de ses mains ; ou plutôt la moralité de la personne 
effaçait tellement sa profession, qu'on ne voyait d'abord 
que la personne, tandis que maintenant on voit d'abord 
la profession. Ammonius n'était pas un portefaix qui était 
philosophe, c'était un philosophe qui par hasard était 
portefaix. Ne peut-on pas espérer que l'humanité revien- 
dra un jour à cette belle et vraie conception de la vie, où 
l'esprit est tout, où personne ne se définit par son mé- 
tier, où la profession manuelle ne serait qu'un accessoire 
auquel on songerait à peine, à peu près ce qu'était pour 
Spinoza le métier de polisseur de verres de lunettes, un 
hors-d'œuvre qu'on ferait par la partie infime de soi-même, 
sans y penser et sans que les autres y pensent davantage? 
Une telle œuvre ne serait point alors plus servile qu'il 



3% L'AVENIR DE LA SCIENCE. 

n'est servile qu'en écrivant ces lignes je remue ma plume 
et mes doigts. 

Ce qui fait qu'un métier manuel est maintenant abru- 
tissant, c'est qu'il absorbe l'individu et devient son être, 
son tout. La définition {sermo explicans esscniiam rei) de 
ce misérable, c'est en effet cordonnier ^ menuisier. Ce mot 
dit sa nature, son essence; il n'est que cela, une machine 
humaine qui fait des meubles, des souliers. Essayez donc 
de définir pareillement Spinoza, un fabricant de verres 
de lunettes, ou Mendelssohn, un commis de boutique (164)! 
L'individualité professionnelle n'efface l'individualité mo- 
rale et intellectuelle que quand celle-ci est en effet bien 
peu de chose. Supposez un homme instruit et noble de cœur 
exerçant un de ces métiers qui n'exigent que quelques 
heures de travail, bien loin que la vie supérieure soit 
fermée pour cet homme, il se trouve dans une situation 
mille fois plus favorable au développement philosophique 
que les trois quarts de ceux qui occupent des positions 
dites libérales. La plupart des positions libérales, en effet, 
absorbent tous les instanls, et, qui pis est, toutes les 
pensées; au lieu que le métier, n'exigeant aucune réflexion, 
aucune attention, laisse celui qui l'exerce vivre dans le 
monde des purs esprits. Pour ma part, j'ai souvent songé 
que, si l'on m'offrait un métier manuel qui, au moyen 
de quatre ou cinq heures d'occupation par jour, pût me suf- 
fire, je renoncerais pour ce métier à mon titre d'agrégé 
de philosophie ; car, ce métier n'occupant que mes mains, 
\ détournerait moins ma pensée que la nécessité de parler 
1 pendant deux heures de ce qui n'est pas l'objet actuel 
de mes réflexions. Ce seraient quatre ou cinq heures de 
délicieuse promenade, et j'aurais le reste du temps pour 
les exercices de l'esprit qui excluent toute occupation ma- 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 397 

nuclle. J'acquerrais pendant ces heures de loisir les con- 
naissances positives, je ruminerais pendant les autres ce 
que j'aurais acquis. 11 y a certains métiers qui devraient 
être les métiers réservés des philosophes, comme labourer 
la terre, scier les pierres, pousser la navette du tisserand, 
et autres fonctions qui ne demandent absolument que le 
mouvement de la main (165). Toute complication, toute 
chose qui exigerait la moindre attention, serait un vol 
fait à sa pensée. Le travail des manufactures serait même 
à cet égard bien moins avantageux. 

Croyez-vous qu'un homme, dans cette position, ne se- 
rait pas plus libre pour philosopher qu'un avocat, un mé- 
decin, un banquier, un fonctionnaire? Toute position 
officielle est un moule plus ou moins étroit ; pour y entrer, 
il faut briser et plier de force toute originalité. L'ensei- 
gnement est maintenant le recours presque unique de ceux 
qui, ayant la vocation des travaux de l'esprit, sont réduits 
par des nécessités de fortune, à prendre une profession 
extérieure ; or l'enseignement est très préjudiciable aux 
grandes qualités de l'esprit ; l'enseignement absorbe, use, 
occupe infiniment plus que ne ferait un métier manuel. 
On se rappelle les lollards du moyen âge, ces tisserands 
mystiques, qui, en'travaillant, lollaient en cadence, et mê- 
laient le rythme du cœur au rythme de la navette. Les 
béguards de Flandre, les humiliati d Italie, arrivèrent aussi 
à une grande exaltation mystique et poétique, sous la 
pression vive de cet archet mystérieux, qui fait vibrer si 
puissamment lésâmes neuves et naïves. 

Si la plupart de ceux qui exercent les fonctions répu- 
tées serviles sont réellement abrutis, c'est qu'ils ont la tête 
vide, c'est qu'on ne les applique à ces nullités que parce 
qu'ils sont incapables du reste, c'est que cette fonction 



398 L'AVENIR DE LA SCIENCE. 

purement animale, quelque insignifiante qu'elle soit, les 
absorbe et les abâtardit encore davantage. Mais, s'ils avaient 
la tête pleine de littérature, d'histoire, de philosophie, 
d'humanisme, en un mot, s'ils pouvaient, en travaillant, 
causer entre eux des choses supérieures, quelle différence ! 
Plusieurs hommes dévoués aux travaux de l'esprit s'impo- 
sent journellement un nombre d'heures d'exercices hygié- 
niques, quelquefois assez peu différents de ceux que les 
ouvriers accomplissent par besoin, ce qui, apparemment, 
ne les abrutit pas (166). Dans cet état que je rêve, le mé- 
tier manuel serait la récréation du travail de l'esprit. Que 
si l'on m'objecte qu'il n'est aucun métier auquel on puisse 
suffire avec quatre ou cinq heures d'occupation par jour, 
je répondrai que, dans une société savamment organisée, 
où les pertes de temps inutiles et les superfïuités improduc- 
tives seraient éliminées, où tout le monde travaillerait efïî- 
cacement, et surtout où les machines seraient employées 
non pour se passer de l'ouvrier, mais pour soulager ses 
bras et abréger ses heures de travail; dans une telle 
société, dis-je, je suis persuadé (bien que je ne sois nulle- 
ment compétent en ces matières), qu'un très petit nombre 
d'heures de travail suffiraient pour le bien de la société, 
et pour les besoins de l'individu; le reste serait à l'esprit. 
« Si chaque instrument, dit Aristote, pouvait, sur un 
ordre reçu ou même deviné, travailler de lui-même, comme 
les statues de Dédale ou les trépieds de Vulcain, qui se 
rendaient seuls, dit le poète, aux réunions des dieux, si les 
navettes tissaient toutes seules, si l'archet jouait tout seul 
de la cithare , les entrepreneurs se passeraient d'ouvriers 
et les maîtres d'esclaves (167). » 

Cette simultanéité de deux vies, n'ayant rien de com- 
mun l'une avec l'autre, à cause de l'infini qui les sépare 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 399 

n'est nullement sans exemple. J'ai souvent éprouvé que 
je ne vivais jamais plus énergiquement par l'imagination 
et la sensibilité que quand je m'appliquais à ce que la 
science a de plus technique et en apparence de plus aride. 
Quand l'objet scientifique a par lui-même quelque intérêt 
esthétique ou moral, il occupe tout entier celui qui s'y 
applique; quand, au contraire, il ne dit absolument rien 
à l'imagination et au cœur, il laisse ces deux facultés libres 
de vaguer à leur aise. Je conçois, dans l'érudit, une vie 
de cœur très active, et d'autant plus active que l'objet de 
son érudition offrira moins d'aliment à la sensibihté : 
ce sont alors comme deux rouages parfaitement indépen- 
dants l'un de l'autre. Ce qui tue, c'est le partage. Le phi- 
losophe est possible dans un état qui ne réclame que la 
coopération de la main, comme le travail des champs. Il 
est impossible, dans une position où il faut dépenser de 
son esprit et s'occuper sérieusement de choses mesquines, 
comme le négoce, la bancjue, etc. Effectivement, ces pro- 
fessions n'ont pas produit un seul homme qui marque dans 
l'histoire de l'esprit humain. 

Dieu me garde de croire qu'un tel système de société 
soit actuellement applicable, ni même que, actuellement 
appliqué, il servît la cause de l'esprit. Il faut bien se 
figurer que l'immense majorité de l'humanité est encore 
à l'école, et que lui donner congé trop tôt serait favoriser 
sa paresse. Le besoin, dit Herder, est le poids de l'hor- 
loge, qui en fait tourner toutes les roues. L'humanité n'est 
ce qu'elle est que par la puissante gymnastique qu'elle a 
traversée, et la liberté ne serait pour elle qu'une décadence 
si la liberté devait aboutir à diminuer son activité. Je 
tenais seulement à faire comprendre la possibilité d'un état 
où la plus haute culture intellectuelle et morale, c'est- 



400 L'AVENIR DE LA SCIENCE, 

à-diro la vraie religion, fussent accessibles aux classes main- 
tenant réputées les dernières de la société. Ah ! si l'ou- 
vrier avait de l'éducation, de l'intelligence, de la morale, 
une culture douce et bienfaisante, croyez- vous qu'il mau- 
dirait son infériorité extérieure? Non ; car, outre que la mo- 
ralité et l'intelligence amèneraient pour lui immanquable- 
ment l'ordre et l'aisance, cette culture le ferait considérer, 
aimer, estimer, le placerait dans ce joli monde des âmes 
polies, où l'on sent finement, et d'où il souffre de se voir 
exilé. Le paysan ne souffre pas de son abjection morale et 
intellectuelle; mais l'ouvrier des villes voit notre monde 
distingué, il sent que nous sommes plus parfaits que lui, 
il se voit condamné à vivre dans une fétide atmosphère 
de dépression intellectuelle et d'immoralité, lui qui a senti 
la bonne odeur du monde civilisé ; il est condamné à cher- 
cher sa jouissance ( car l'homme ne peut vivre sans jouis- 
sance de quelque sorte, le trappiste a les siennes) dans 
d'ignobles lieux qui lui répugnent, repoussé qu'il est par 
son manque de culture plus encore que par l'opinion, des 
joies plus déhcates. Oh 1 comment ne se révolterait-il pas? 
Quelque chimérique qu'elle puisse paraître au point de 
vue de nos mœurs actuelles, je maintiens comme possible 
cette simultanéité de la vie intellectuelle et du travail pro- 
fessionnel. La Grèce m'en est un illustre exemple ; je ne 
parle pas de sociétés plus naïves, comme la société in- 
dienne, la société hébraïque, où toute idée de décorum 
extérieur et de respect humain était complètement absente. 
Le brahmane dans la foret, vêtu de quelques guenilles, 
se nourrissant de feuilles souvent sèches, arrive à un 
degré de spéculation intellectuelle, à une hauteur de 
conception, à une noblesse de vie, inconnus à l'immense 
majorité de ceux qui parmi nous s'appellent civilisés. 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 401 

Il y a des hommes éminemment doués par la nature, 
mais peu favorisés par la fortune, qui deviennent fiers et 
presque intraitables, et mourraient plutôt que d'accepter 
pour vivre ce que l'opinion regarde comme une humiliation 
extérieure. Werther quitte son ambassadeur parce qu'il 
trouve dans son salon des sots et des impertinents; Chat- 
terton se suicide parce que le lord maire lui a offert une 
place de valet de chambre. Cette extrême sensibilité pour 
l'extérieur prouve une certaine humilité d'âme et témoigne 
que ceux qui l'éprouvent n'ont pas encore atteint les hauts 
sommets philosophiques. Ils sont même à la limite d'un 
suprême ridicule, car, s'ils ne sont pas en effet des génies 
(et qui les en assure ! Combien d'autres l'ont cru comme 
eux sans l'être?), ils risquent de ressembler aux plus sots, 
aux plus ridicules, aux plus fats de tous les hommes, à 
ces Chatterton manques, à ces jeunes gens de génie 
méconnus, qui trouvent tout au-dessous d'eux, et analhé- 
matiscnt la société, parce que la société ne fait pas un 
douaire convenable à ceux qui se livrent à de sublimes 
pensées. Le génie n'est nullement humilié pour travailler 
de ses mains. Certes, on ne peut exiger de lui qu'il se donne 
de toute âme à son métier, qu'il s'absorbe dans son 
bureau ou son atelier. Mais rêver n'est pas une profes- 
sion, et c'est une erreur de croire que les grands écri- 
vains eussent pensé beaucoup plus sils n'avaient eu autre 
chose à faire qu'à penser. Le génie est patient et vivace, 
je dirai presque robuste et paysan. « La force de vivre 
fait essentiellement partie du génie. » Cest à travers les 
luttes d'une situation extérieure que les grands génies se 
sont développés, et, s'ils n'avaient pas eu d'autre profes- 
sion que celle de penseurs, peut-être n'eussent-ils pas été 
si grands. Béranger a bien été expéditionnaire. L homme 

26 



402 L'AVENIR DE LA SCIENCE, 

vraiment élevé a toute sa fierté au dedans. Tenir compte 
de l'humiliation extérieure, c'est témoigner qu'on fait en- 
core quelque cas de ce qui n'est pas l'âme. L'esclave abruti, 
qui se sentait inférieur à son maître, supportait les coups 
comme venant de la fatalité, sans songer à réagir par la 
colère. L'esclave cultivé, qui se sentait l'égal de son maître, 
devait le haïr et le maudire, mais l'esclave philosophe, 
qui se sentait supérieur à son maître, ne devait se trouver 
en aucune façon humilié de le servir. S'irriter contre lui 
eût été s'égaler à lui ; mieux valait le mépriser intérieure- 
ment et se taire. Marchander les respects et les soumissions, 
c'eût été les prendre au sérieux. On n'est sensible qu'aux 
offenses de ses égaux ; les injures d'un goujat touchent ses 
semblables, mais ne nous atteignent pas. De même ceux 
que leur excellence intérieure rend susceptibles, irritables, 
jaloux d'une dignité extérieure proportionnée à leur valeur, 
n'ont point encore dépassé un certain niveau, ni compris 
la vraie royauté des hommes de l'esprit. 

L'idéal de la vie humaine serait un état, où l'homme 
aurait tellement dompté la nature que le besoin matériel 
ne fût plus un mobile, où ce besoin fût satisfait aussitôt 
que senti, où l'homme, roi du monde, eût à peine à 
dépenser quelque travail pour le maintenir sous sa dépen- 
dance, et cela presque sans y penser, et par la partie 
sacrifiée de sa vie, où toute l'activité humaine en un mot 
se tournât vers l'esprit, et où l'homme n'eût plus à vivre 
que de la vie céleste. Alors ce serait réellement le règne 
de l'esprit, la religion parfaite, le culte du Dieu esprit et 
vérité. L'humanité a encore besoin d'un stimulant maté- 
riel, et maintenant un tel état serait préjudiciable ; car il 
n'engendrerait que la paresse. Mais cet inconvénient est 
tout relatif. Pour nous autres, hommes de l'esprit, le tra- 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 403 

\'ail de la vie et les nécessités matérielles ne sont absolu- 
ment qu'un obstacle : c'est une portion du temps que 
nous donnons pour racheter l'autre. Si nous étions délivrés 
du souci des besoins matériels, comme les ordres religieux 
ou comme le brahmane, qui s'enfonce tout nu dans la 
forêt, nous voguerions à pleines voiles, nous conquerrions 
l'infini... 

La vie patriarcale réalisait cette haute indépendance de 
l'homme, mais c'était en sacrifiant des éléments non 
moins essentiels : la civilisation, en effet, n'existe qu'à la 
condition du développement parallèle de l'intelligence, de 
la morale et du bien-être. La vie antique arrivait au 
même résultat par l'esclavage : l'homme libre était vrai- 
ment dans une belle et noble position, dispensé des 
soins terrestres et libre pour l'esprit. La savante or- 
ganisation de l'humanité ramènera cet état, mais avec 
des relations bien plus compliquées que n'en comportait 
la vie patriarcale, et sans avoir besoin de l'esclavage. 
L'œuvre du xix« siècle aura été la conquête de ce bien- 
être matériel, qui, au premier abord, peut paraître profane, 
mais qui devient chose sainte, si l'on considère qu'il est 
la condition de l'affranchissement de l'esprit. Nul plus 
que moi n'est opposé à ceux qui ont prêché la réhabili- 
tation de la chair, et je crois pourtant que le christia- 
nisme a eu tort de prêcher la lutte, la révolte des sens, la 
mortification. Cela a pu être bon pour l'éducation de 
l'humanité, mais il y a quelque chose de plus parfait 
encore. C'est qu'on ne pense plus à la chair, c'est qu'on 
vive si énergiquement de la vie de l'esprit que ces tenta- 
tions des hommes grossiers n'aient plus de sens. L'absti- 
nence et la mortification sont des vertus de barbares et 
d'hommes matériels, qui, sujets à de grossiers appétits, ne 



404 L'AVENIR DE LA SCIENCE, 

conçoivent rien de plus héroïque que d'y résister : aussi 
sont-elles surtout prisées dans les pays sensuels. Aux 
yeux d'hommes grossiers, un homme qui jeûne, qui se 
flagelle, qui est chaste, qui passe sa vie sur une colonne, 
est l'idéal de la vertu. Car lui, le barbare, est gourmand, 
et il sent fort bien qu'il lui en coûterait beaucoup s'il 
fallait vivre de la sorte. Mais pour nous, un tel homme 
n'est pas vertueux: car, ces jouissances de la bouche et 
des sens n'étant rien pour nous, nous ne trouvons pas 
qu'il ait de mérite à s'en priver. L'abstinence affectée 
prouve qu'on fait beaucoup de cas des choses dont on se 
prive. Platon était moins mortifié que Dominique Loricat, 
et apparemment plus spiritualiste. Les catholiques pré- 
tendent quelquefois que la désuétude où sont tombées les 
ab&tinences du moyen âge accusent notre sensualité : 
mais tout au contraire, c'est par suite des progrès de 
l'esprit que ces pratiques sont devenues insignifiantes 
et surannées. Il faut détruire l'antagonisme du corps et 
de l'esprit, non pas en égalant les deux termes, mais en 
portant l'un des termes à l'infini, de sorte que l'autre 
s'anéantisse et devienne comme zéro. Cela fait, accordez 
au corps ses jouissances ; car les lui refuser, ce serait 
supposer que ces misères ont quelque valeur. La devise 
des sain t-simoniens : « Sanctifiez- vous par le plaisir», est 
abominable; c'est le pur gnosticisme. Celle du christia- 
nisme : « Sanctifiez- vous en vous abstenant du plaisir », 
est encore imparfaite. Nous disons, nous autres spiri- 
tualistes : « Sanctifiez- vous, et le plaisir deviendra pour 
vous insignifiant, et vous ne songerez pas au plaisir. » La 
sainteté, c'est de vivre de l'esprit, non du corps. Des 
esprits grossiers ont pu s'imaginer qu'en s'interdisant la vie 
du corps, ils se rendaient plus aptes à la vie de l'esprit 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 405 

Je me demande même si, un jour, on n'arrivera pas à 
une conception plus élevée encore. Ce qui fait que le plaisir 
est pour nous une chose tout à fait profane, c'est que 
nous le prenons comme une jouissance personnelle; or 
la jouissance personnelle n'a absolument aucune valeur 
suprasensible. Mais, si on prenait la volupté avec les idées 
mystiques que les anciens y attachaient, quand ils l'asso- 
ciaient aux temples, aux fêtes, si on réussissait à en 
éliminer toute idée de jouissance, pour n'y voir que le 
perfectionnement qui en résulte pour notre être, l'union 
mystique avec la nature, la sympathie qu'elle établit 
entre nous et les choses, je ne sais si on ne pourrait l'éle- 
ver au rang d'une chose sacrée. Dans ma chambre nue et 
froide, abstème et vêtu pauvrement, je comprends, ce me 
semble, la beauté d'une manière assez élevée. Mais je me 
demande si je ne la comprendrais pas mieux encore, la 
tête excitée par une liqueur généreuse, paré, parfumé, 
seul à seul avec la Béatrix que je n'ai vue que dans mes 
rêves ? Si ma pensée était là incarnée à côté de moi, ne 
l'aimerais-je pas, ne l'adorerais- je pas davantage? Certes, 
s'il y a quelque chose d'horrible, c'est de chercher du 
plaisir dans l'ivresse. Mais si on ne cherche qu'à aider 
l'extase par un élément matériel très noble, et qui a suscité 
de si nobles chants, c'est tout autre chose. J'ai lu (juelque 
part qu'un poète ou philosophe (allemand, je crois) s'eni- 
vrait régulièrement et par conscience une fois par mois, 
afin de se procurer cet état mystique, où l'on touche de 
plus près l'infmi.En vérité, je ne sais si tous les plaisirs ne 
pourraient subir cette épuration, et devenir des exercices 
de piété, où l'on ne songerait plus à la jouissance. 

L'imperfection de l'état actuel, c'est que l'occupation exté- 
rieure absorbe toute la vie, en sorte qu'on est d'abord d'une 



406 L'AVENIR DE LA SCIENCE. 

profession, sauf ensuite à cultiver son esprit s'il reste du 
temps ou si Ton a ce goût. L'accidentel devient ainsi la 
vie môme, et la partie vraiment humaine et religieuse 
disparaît presque. A regarder de près le spectacle de l'ac- 
tivité humaine, on reconnaît que la plus grande partie de 
cette activité est dépensée en pure perte. Élevez-vous en 
esprit au-dessus de Paris, et cherchez à analyser les mobiles 
qui dirigent les pas empressés de tant de milliers d'hommes. 
Vous trouverez que le gain, les affaires ou les besoins ma- 
tériels dirigent les neuf dixièmes au moins de ces mouve- 
ments, que le plaisir sert de motif à un vingtième peut-être 
de cette agitation, qu'un centième à peu près de cette foule 
obéit à des affections douces, et qu'un millième au plus 
est guidé par des motifs religieux ou scientifiques. Il 
semble que les affaires extérieures soient le but premier 
de la vie, que la fin de la plus grande partie du genre 
humain soit de vivre sous l'empire pressant et continu 
de la préoccupation du pain du jour, en sorte que la vie 
n'aurait d'autre but que de s'alimenter elle-même. Étrange 
cercle vicieux! Dans un état meilleur de la société hu- 
haine, on serait d'abord homme, c'est-à-dire que le pre- 
mier soin de chacun serait la perfection de sa nature. Puis, 
par un côté inférieur, auquel on songerait à peine, on 
appartiendrait à telle ou telle profession. Ce serait l'idylle 
antique, la vie pastorale rêvée par tous les poètes bu- 
, coliques, vie où l'occupation matérielle est si peu de 
chose qu'on n'y pense pas, et qu'on est exclusivement 
libre pour la poésie et les belles choses. Ce serait l'Astrée, 
où tout le soin était d'aimer. Alors l'on dira : « Nos 
pères eurent besoin de placer le paradis au ciel. Mais 
nous, nous tenons Dieu quitte de son paradis, puisque 
la vie céleste est transportée ici-bas I » 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 407 

Un tel état de perfection n'exclurait pas la variété 
intellectuelle ; au contraire, les originalités y seraient bien 
plus caractérisées, par suite du libre développement des 
individualités. Que si ultérieurement la variété des esprits 
devait disparaître devant une culture plus avancée, ce ne 
serait plus un mal. Mais liâtons-nous de dire que l'uni- 
formilé serait maintenant l'extinction de l'humanité. La 
ruche n'a jamais été une officine de progrès. Nous traver- 
sons l'âge d'analyse, c'est-à-dire de vue partielle, âge du- 
rant lequel la diversité des esprits est nécessaire. Quand 
Platon voulait que, dans sa République, tous vissent par 
les mômes yeux et entendissent par les mêmes oreilles, il 
faisait sciemment abstraction de l'un des éléments les 
plus essentiels de l'humanité. L'humanité, en elïet, n*est 
ce qu'elle est que par la variété. Quand deux oiseaux se 
répondent, en quoi leurs accents difïèrent-ils d'une élégie? 
Par la seule variété. Bien loin de prêcher le commu- 
nisme dans l'état actuel de l'esprit humain, il faudrait 
prêcher l'individualisme, l'originalité. Il faudrait que deux 
hommes ne se ressemblent pas ; car tous ceux qui se 
ressemblent ne comptent que pour un. 

Dans le syncrétisme primitif, tous les hommes d'une 
même race se ressemblaient comme les poissons d'une 
même espèce. Il n'y a pas de caractères individuels dans les 
épopées primitives ; ce que la vieille critique débitait sur 
les caractères d'Homère est fort exagéré, et encore le 
monde grec, si vivant, si varié, si multiple a-t-il atteint 
•sur ce point, du premier coup, de très fines nuances. 
La vieille littérature hébraïque n'offre guère d'autre caté- 
gorie d'hommes que le bon et le méchant ; et dans la 
littérature indienne, c'est à peine si cette catégorie existe. 
Tous sont présentés comme à peu près également bons 



408 L'AVENIR DE LA SCIENCE. 

Nos lypes si délicats ne se dessinent que bien plus tard. 

Comme c'est l'éducation, la variété des objets d'étude 
qui font la variélé des esprits, tout ce qui tend à faire 
l)a.sser tous les esprits par un moule officiel est préjudi- 
ciable au progrès de l'esprit humain. Les esprits, en effet, 
diffèrent beaucoup plus par ce qu'ils ont appris, par les 
faits sur lesquels ils appuient leurs jugements, que par 
leur nature môme (168). Les habitudes de la société fran- 
çaise, si sévères pour toute originalité, sont à ce point 
de vue tout à fait regrettables. « Ce qui fait l'existence 
individuelle, dit madame de Staël, étant toujours une- 
singularité quelconque, cette singularité prête à la plai- 
santerie : aussi l'homme qui la craint avant tout cliercho- 
t-il, autant que possible, à faire disparaître en lui ce qui 
pourrait le signaler de quelque manière, soit en bien, 
soit en mal ». Les natures vraiment belles et riches ne 
sont pas celles où des éléments opposés se neutralisent et 
s'anéantissent ; ce sont celles où les extrêmes se réunissent^ 
non pas simultanément, mais successivement, et selon la 
face des choses qu'il s'agit d'esquisser. L'homme parfait 
serait celui qui serait tour à tour inflexible comn:ie le 
philosophe, faible comme une femme, rude comme un 
paysan breton, naïf et doux comme un enfant. Ces natures 
effacées, formées par une sorte de moyenne proportion- 
nelle entre les extrêmes, sont de nulle valeur à une époque- 
d'analyse. 

L'analyse, en elfet. n'existe que par la diversité des points 
de vue, et à condition que la science complète soit épuisée 
par ses faces diverses ; à chacun sa tâche, à chacun son 
atome à explorer, telle est sa maxime. Ce qu'il faut dans 
un tel état, c'est la plus grande variété possible entre les> 
individus ; car chaque originalité c'est l'esquisse d'un as- 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. h09 

jjcct des choses ; c'est une façon de prendre le monde. 
Mais il se peut qu'un jour l'humanité arrive à un tel état 
de perfection intellectuelle, à une synthèse si complète, 
que tous soient placés au point le plus légitimement gagné 
par les temps antérieurs, et que tous partent de là d'un 
commun effort pour s'élancer vers l'avenir. Et cette har- 
monie se réalisera, non par la théocratie, non par la 
suppression des individus, non par ce Père-roi des saint- 
simoniens qui réglait la croyance comme tout le reste, 
mais par l'aspiration commune et libre, comme cela a 
lieu pour les élus dans le ciel. Lier des gerbes coupées est 
facile. Mais lier des gerbes vivantes chacune de leur vie 
propre!... Maintenant tous sont attelés au même char; 
mais les uns tirent en avant, les autres en arrière, les 
autres en sens divers, et de ces efforts balancés, à peine 
sort-il une résultante caractérisée. Alors tous tireront dans 
le môme sens; alors la science maintenant cultivée par 
un petit nombre d'hommes obscurs et perdus dans la foule 
sera poursuivie par des millions d'hommes, cherchant 
ensemble la solution des problèmes qui se poseront. 
jour où il n'y aura plus de grands hommes, car tous 
seront grands, et où l'humanité revenue à l'unité mar- 
chera comme un seul être à la conquête de l'idéal et du 
secret des choses (i 69) ! Qu'est-ce qui résistera à la science, 
quand l'humanité elle-même sera savante, et marchera 
tout d'un corps à l'assaut de la vérité? 

Pourquoi, dira-t-on, s'occuper de ces chimères ? Laissez 
là l'avenir et soyez du présent. — Rien de grand, répon- 
drai-je, ne se fait sans chimères. L'homme a besoin, pour 
déployer toute son activité, de placer en avant de lui un 
but capable de l'exciter. A quoi bon travailler pour l'ave- 
nir, si l'avenir devait être pâle et médiocre ? Ne vaudrait- 



410 L'AVENIR DE LA SCIENCE, 

il pas mieux songer à son bien-être et à son plaisir dans 
la vie présente que de se sacrifier pour le vide ? Les 
premiers musulmans auraient-ils marché jusqu'au bout du 
monde, si Aboubekr ne leur eût dit : Allez, le paradis est 
en avant. Les conquistadores eussent-ils entrepris leurs 
aventureuses expéditions s'ils n'eussent espéré trouver 
l'Eldorado, la fontaine de Jouvence, Cipangu aux toits 
d'or? Alexandre poursuivait les Griffons et les Arimaspes. 
Colomb, en rêvant les îles de Saint-Brandcjn et le paradis 
terrestre, trouva l'Amérique. Avec l'idée que le paradis 
est par delà, on marche toujours et on trouve mieux que 
le paradis. « Le cœur, dit Herder (170), ne bat que pour 
ce qui est loin. » Les espérances, d'ailleurs, chimériques 
peut-être dans leur forme, ne le sont pas envisagées 
comme symbole de l'avenir de l'humanité. Les Juifs ont 
eu le Messie parce qu'ils l'ont fermement espéré. Aucune 
idée n'aboutit sans la grande gestation de la foi et l'espé- 
rance. Les premiers chrétiens s'attendaient tous les jours 
à voir descendre du ciel la Jérusalem nouvelle et le Christ 
venant pour régner. C'étaient des fous, n'est-ce pas, 
messieurs ? Ah ! l'espérance ne trompe jamais, et j'ai 
confiance que toutes les espérances du croyant seront 
accomplies et dépassées. L'humanité réalise la perfection 
en la désirant et en l'espérant, comme la femme imprime, 
dit-on, à Tenfant qu'elle porte, la ressemblance des objets 
qui frappent ses sens. Ces espérances sont si loin d'être 
indifférentes, que seules elles expliquent et rendent pos- 
sible la grande vie de sacrifice et de dévouement. A quoi 
bon se dévouer, en effet, pour soulager des misères qui 
n'existent qu'au moment où elles sont senties ? Pourquoi 
sacrifier son bien-être à celui des autres, s'il ne s'agit 
après tout que d'une mesquine et insignifiante question 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 411 

de jouissance ? Mon bonheur est aussi précieux que celui 
des autres, et je serais bien bon de leur en faire le sacrifice. 
Si je ne croyais que l'humanité est appelée aune fin divine, 
la réalisation du parfait, je me ferais épicurien, si j'en 
étais capable, et sinon, je me suiciderais. 



XX 



Ce serait bien mal comprendre ma pensée que de 
croire que, dans ce qui précède, j'aie eu l'inlention d'en- 
gager la science à descendre de ses hauteurs pour se mettre 
au niveau du peuple. La science populaire m'est profon- 
dément antipathique, parce que la science populaire ne 
saurait être la vraie science. On lisait sur le fronton de 
telle école antique : Que nul n'entre ici s'il ne sait la 
géométrie. L'école philosophique des modernes porterait 
pour devise : Que nul n'entre ici s'il ne sait l'esprit 
humain, l'histoire, les littératures, etc. La science perd 
toute sa dignité quand elle s'abaisse à ces cadres enfan- 
tins et à ce langage qui n'est pas le sien. Pour rendre 
intelHgibles au vulgaire les hautes théories philoso- 
phiques, on est obligé de les dépouiller de leur forme 
véritable, de les assujettir à l'étroite mesure du bon sens, 
de les fausser. Il serait infiniment désirable que la masse 
du genre humain s'élevât à l'intelligence de la science ; 
mais il ne faut pas que la science s'abaisse pour se faire 
comprendre. Il faut qu'elle reste dans ses hauteurs et 
qu'elle y attire l'humanité. Je ne suis pas hostile à la litté- 
rature ouvrière. Je crois, au contraire, avec M. Michelet, 



4lJ L'AVENIR DE LA SCIENCE, 

qu'il y a chez le peuple une sève vraie et supérieure en 
un sens à celle de la plupart des poètes aristocratiques. Les 
poésies des ouvriers sont peut-être les plus originales depuis 
que Lamartine et Victor Hugo ne chantent plus. Cela est 
surtout méritoire, si l'on considère que l'instrument que 
nous leur mettons entre les mains est tout ce qu'il y a au 
monde de plus aristocratique, de plus inflexible, de moins 
analogue à la pensée populaire. 

Quant aux écrits sociaux et philosophiques, où la forme 
est moins exigeante qu'en littérature, les ouvriers y dé- 
ploient souvent une intelligence supérieure à celle de 
la plupart des lettrés. L'homme qui n'a que l'instruction 
primaire est plus près du positivisme, de la négation du 
surnaturel, que le bourgeois qui a fait ses classes; car 
l'éducation classique porte souvent à se contenter des 
mots. Mais les ouvriers commettent souvent une faute vrai- 
ment impardonnable : c'est d'abandonner le genre où ils 
pourraient exceller pour traiter des sujets où ils ne sont 
pas compétents et qui exigent une toute autre culture 
que celle des petits livres d'école. M. Agricol Pcrdiguier 
était original tant qu'il ne fut qu'ouvrier. On airhaît en 
lui l'expression vraie de la façon de sentir d'une classe de 
la société, et le naïf effort du demi-lettré pour créer un 
instrument à sa pensée. Mais un beau jour, M. Agricol 
Perdiguier s'est mis à vouloir faire une histoire universelle. 
Une histoire universelle, grand Dieu ! mais Bossuet y a 
échoué, et je ne connais pas un seul homme capable 
de l'entreprendre. M. Perdiguier a beau nous dire que son 
histoire est pour les ouvriers ; que tous ses devanciers ont 
traité l'histoire en hommes classiques, en pédants de 
collège; je ne sache pas qu'il y ait deux histoires, une 
pour les lettrés, une pour les illettrés ; et je ne connais 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 413 

qu'une seule classe d'hommes capables de l'écrire: ce sont 
les savants brisés par une longue culture intellectuelle à 
toutes les finesses de la critique. 

La science et la philosophie doivent conserver leur haute 
indépendance, c'est-à-dire ne poursuivre que le vrai dans 
toute son objectivité, sans s'embarrasser d'aucune forme 
populaire ou mondaine. La science de salon est tout aussi 
peu la vraie science que la science des petits traités pour 
le peuple. La science se dégrade, du moment où elle 
s'abaisse à plaire, à amuser, à intéresser, du moment où 
elle cesse de correspondre directement, comme la poésie, 
!a musique, la religion, à un besoin désintéressé de la 
nature humaine. Combien est rare, parmi nous, ce culte 
pur de toutes les parties de l'âme humaine ? Groupant à 
part et comme en une gerbe inutile les soins religieux, 
nous faisons l'essentiel de la vie des intérêts vulgaires. 
Savoir, dit-on, ne sert point à faire son salut ; savoir ne 
sert point à faire sa fortune , donc, savoir est inu- 
tile (171). 

Le grand malheur de la société contemporaine est que 
ia culture intellectuelle n'y est point comprise comme une 
chose religieuse ; que la poésie, la science, la littérature, 
y sont envisagées comme un art de luxe qui ne s'adresse 
guère qu'aux classes privilégiées de la fortune. L'art grec 
produisait pour la patrie, pour la pensée nationale ; l'art 
au xvii® siècle produisait pour le roi, ce qui était aussi, en 
un sens, produire pour la nation. L'art, de nos jours, ne 
produit guère que sur la commande expresse ou supposée 
des individus. L'artiste correspond à l'amateur, comme le 
cuisinier au gastronome. Situation déplorable à une époque 
surtout où, sauf de rares exceptions, le morcellement de la 
propriété rend impossible les grandes choses aux particu- 



414 L'AVENIR DE LA SCIENCE, 

liers. La Grèce tirait des poèmes, des temples, des statues 
de son intime spontanéité, pour épuiser sa propre fécon- 
dité et satisfaire à un besoin de la nature humaine. Chez 
nous, on accorde à Tart quelques subventions pénible- 
ment marchandées, non par le besoin qu'on éprouve de 
voir la pensée nationale traduite en grandes œuvres, non 
par l'impulsion intime qui porte l'homme à réaliser la 
beauté, mais par une vue réfléchie et critique, parce qu'on 
reconnaît, on ne sait trop pourquoi, que l'art doit avoir sa 
place, et qu'on ne veut pas rester en arrière du passé. 
Mais si l'on n'obéissait qu'à l'amour pur et spontané des 
belles choses, que ferait-on ? Une des raisons que l'on 
faisait valoir tout récemment en faveur du projet pour l'achè- 
vement du Louvre, c'est que ce serait un moyen d'occuper les 
artistes. Je voudrais bien savoir si Périclès fit valoir ce 
motif aux Athéniens, quand il s'agit de bâtir le Parthénon . 
Réfléchissez aux conséquences de ce déplorable régime 
qui soumet l'art, et plus ou moins la littérature ou la 
poésie, au goût des individus. Dans l'ordre des produc- 
tions de l'esprit, comme dans tous les autres, on ne repro- 
duit que sur la demande expresse ou supposée, et par la force 
des choses il arrive que c'est la richesse qui fait la demande. 
Celui donc qui songe à vivre de la production intellectuelle 
doit songer avant tout à deviner la demande du riche pour 
s'y conformer. Or, que demande le riche en fait de pro- 
ductions intellectuelles? Est-ce de la littérature sérieuse? 
Est-ce de la haute philosophie, ou, dans l'art, des produc- 
tions pures et sévères, de hautes créations morales ? Nul- 
lement. C'est de la littérature amusante; ce sont des 
feuilletons, des romans, des pièces spirituelles où l'on flatte 
ses opinions, des beautés appétissantes. Ainsi, le riche 
réglant plus ou moins la production littéraire et artis- 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 415 

tique par son goût sufïïsamment connu, et ce goût étant 
généralement (il y a de nobles exceptions) vers la litté- 
rature frivole et l'art indigne de ce nom, il devait fatale- 
ment arriver qu'un tel état de choses avilît la littérature, 
l'art et la science. Le goût du riche, en effet, faisant le 
prix des choses, un jockey, une danseuse qui correspon- 
dent à ce goût sont des personnages de plus de valeur 
que le savant ou le philosophe, dont il ne demande pas 
les œuvres. Voilà pourquoi un fabricant de romans-feuil- 
letons peut faire une brillante fortune et arriver à ce qu'on 
appelle une position dans le monde, tandis qu'un savant 
sérieux, eût-il fait d'aussi beaux travaux que Bopp ou 
Lassen, ne pourrait en aucune manière vivre du produit 
vénal de ses œuvres . 

J'appelle ploutocratie un état de société où la richesse 
est le nerf principal des choses, où l'on ne peut rien 
faire sans être riche, où l'objet principal de l'ambition 
est de devenir riche, où la capacité et la moralité s'éva- 
luent généralement (et avec plus ou moins de justesse) 
par la fortune, de telle sorte, par exemple, que le meil- 
leur critérium pour prendre l'élite de la nation soit le cens. 
On ne me contestera pas, je pense, que notre société 
ne réunisse ces divers caractères. Cela posé, je soutiens 
que tous les vices de notre développement intellectuel 
viennent de la ploutocratie, et que c'est par là surtout 
que nos sociétés modernes sont inférieures à la société 
grecque. En effet, du moment que la fortune devient le but 
principal à la vie humaine, ou du moins la condition 
nécessaire de toutes les autres ambitions, voyons quelle di- 
rection vont prendre les intelligences. Que faut-il pour de- 
venir riche? Être savant, sage, philosophe? Nullement; 
ce sont là bien plutôt des obstacles. Celui qui consacre sa 



416 L'AVENIR DE LA SCIENCE. 

vie à la science peut se tenir assuré de mourir dans la 
misère, s'il n'a du patrimoine, ou s'il ne peut trouver à 
utiliser sa science, c'est-à-dire s'il ne peut trouver à vivre 
en dehors de la science pure. Remarquez, en effet, que 
quand un homme vit de son travail intellectuel, ce n'est 
pas généralement sa vraie science qu'il fait valoir, mais ses 
qualités inférieures. M. Letronne a plus gagné en faisant 
des livres élémentaires médiocres que par les admirables 
travaux qui ont illustré son nom. Vico gagnait sa vie en 
■ -composant des pièces de vers et de prose de la plus détes- 
. table rhétorique pour des princes et seigneurs, et ne trouva 
\ pas d'éditeur pour sa Science Nouvelle. Tant il est vrai que 
-ce n'est pas la valeur intrinsèque des choses qui en fait le 
prix, mais le rapport qu'elles ont avec ceux qui tiennent 
l'argent. Je puis sans orgueil me croire autant de capacité 
que tel commis ou tel employé. Eh bien ! le commis peut, 
■en servant des intérêts tout matériels, vivre honorablement. 
Et moi, qui vais à l'âme, moi, le prêtre de la vraie religion, 
je ne sais en vérité ce qui, l'an prochain, me donnera 
du pain. 

La profonde vérité de l'esprit grec vient, ce me semble, 
de ce que la richesse ne constituait, dans cette belle civili- 
/ sation, qu'un mobile à part, mais non une condition né- 
cessaire de toute autre ambition. De là la plus parfaite 
spontanéité dans le développement des caractères. On 
était poète ou philosophe, parce que cela est de la nature 
humaine et qu'on était soi-même spécialement doué dans 
ce sens. Chez nous, au contraire, il y a une tendance 
imposée à quiconque veut se faire uue place dans la vie 
extérieure. Les facultés qu'il doit cultiver sont celles qui 
\ servent à la richesse, l'esprit industriel, l'intelligence pra- 
i tique. Or ces facultés sont de très peu de valeur : elles 



L'AVEiXIil DE LA SCIENCE. 417 

ne rendent ni meilleur, ni plus élevé, ni plus clairvoyant 
dans les choses divines ; tout au contraire. Un homme sans 
valeur, sans morale, égoïste, paresseux, fera mieux sa for- 
tune, en jouant à la Bourse, que celui qui s'occupe do 
choses sérieuses. Cela n'est pas ^-'e; donc cela dis- 
paraîtra. 

La ploutocratie est donc peu favorable au légitime déve- 
loppement de l'intelligence. L'Angleterre, le pays de la 
richesse, est de tous les pays civilisés le plus nul pour 
'le développement philosophique de l'intelligence. Les 
nobles d'autrefois croyaient forligner en s'occupant de lit- 
térature. Les riches ont généralement des goûts grossiers 
et attachent l'idée de bon ton à des choses ridicules ou de 
pure convention. Un gentleman rider , fût-il un homme 
complètement nul, peut passer pour un modèle de fashion. 
Moi, je dis tout bonnement que c'est un sot. 

La ploutocratie, dans un autre ordre d'idées, est la 
source de tous nos maux, par les mauvais sentiments 
qu'elle donne à ceux que le sort a faits pauvres. Ceux-ci, 
en effet, voyant qu'ils ne sont rien parce qu'ils ne possèdent 
pas, tournent toute leur activité vers ce but unique ; et, 
comme pour plusieurs cela est lent, difficile ou impossible, 
alors naissent les abominables pensées : jalousie, haine du 
riche, idée de le spolier. Le remède au mal n'est pas de 
faire que le pauvre puisse devenir riche, ni d'exciter en lui 
ce désir, mais de faire en sorte que la richesse soit chose 
insignifiante et secondaire; que sans elle on puisse être 
très heureux, très grand, très noble et très beau ; que sans 
elle on puisse être influent et considéré dans l'État. Le 
remède, en un mot, n'est pas d'exciter chez tous un 
appétit que tous ne pourront satisfaire, mais de détruire 
cet appétit ou d'en changer l'objet, puisque aussi bien cet 



-I 



418 L'AVENIR DE LA SCIENCE. 

objet ne tient pas à l'essence de la nature humaine, qu'au 

contraire il en entrave le beau développement. 



XXI 



La science étant un des éléments vrais de l'humanité, 
elle est indépendante de toute forme sociale et éternelle 
comme la nature humaine. Aucune révolution ne la dé- 
truira, car aucune révolution ne changera les instincts 
profonds de l'homme. Sans doute, tout en lui vouant 
son culte, on peut trouver des instants pour d'autres 
devoirs : mais il faut que ce soit une suspension et non 
une démission. 11 faut maintenir la haute et idéale 
valeur de la science, alors même qu'on vaque à des de- 
voirs actuellement plus pressants. Il y a, je l'avoue, 
des sciences qu'on pourrait appeler umhr ailles, qui aiment 
la sécurité et la paix. Il fallait être M. de Sacy pour publier 
en 1793, à l'Imprimerie du Louvre, un ouvrage sur les 
antiquités de la Perse et les médailles des rois sassanides. 
Mais, en prenant l'esprit humain dans son ensemble, en 
évaluant le progrès par le mouvement accompli dans les 
idées, on est amené à dire : Que la volonté de Dieu soit 
faite ! et l'on reconnaît qu'une révolution de trois jours 
fait plus pour le progrès de l'esprit humain qu'une 
génération de l'Académie des Inscriptions. 

S'il est un lieu commun démenti par les faits, c'est que 
le temps des révolutions est peu favorable au travail de 
l'esprit, que la littérature, pour produire des chefs-d'œuvre, 
a besoin de calme et de loisir, et que les arts méritent en 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 419 

•efîct l'épithète classique d'amis de la paix. L'histoire dé- 
montre, au contraire, que le mouvement, la guerre, les 
alarmes sont le vrai milieu où l'humanité se développe, 
que le génie ne végète puissamment que sous l'orage, 
et que toutes les grandes créations de la pensée sont appa- 
rues dans des situations troublées. De tous les siècles, le 
xvi^ est sans doute celui où l'esprit humain a déployé 
le plus d'énergie et d'activité en tous sens : c'est le siècle 
créateur par excellence. La règle lui manque, il est vrai: 
c'est un taillis épais et luxuriant, où l'art n'a point encore 
dessiné des allées. Mais quelle fécondité ! Quel siècle que 
celui de Luther et de Raphaël, de Michel-Ange et de 
l'Arioste, de Montaigne et d'Érasme, de Galilée et de Coper- 
nic, de Cardan et de Vanini I Tout s'y fonde : philologie, 
mathématiques, astronomie, sciences physiques, philo- 
sophies. Eh bien ! ce siècle admirable, où se constitue 
définitivement l'esprit moderne, est le siècle de la lutte 
de tous contre tous : luttes religieuses, luttes politiques, 
luttes littéraires, luttes scientifiques. Cetle Italie, qui 
devançait alors l'Europe dans les voies de la civilisation, 
était le théâtre de guerres barbares, telles que l'avenir, 
il faut l'espérer, n'en verra plus. Le sac de Rome ne troublait 
pas le pinceau de Michel-Ange ; orphelin à six ans, mutilé 
à Brescia, Tartaglia devinait seul les mathématiques. Il 
n'y a que les rhéteurs qui puissent préférer l'œuvre 
calme et artificielle de V écrivain à l'œuvre brûlante et 
vraie qui fut un acte, et apparut à son jour comme le 
cri spontané d'une âme héroïque ou passionnée. Eschyle 
avait été soldat de Salamine, avant d'en être le poète. 
Ce fut dans les camps et au milieu des hasards d'une 
vie aventureuse que Descartes médita sa méthode. Dante 
-aurait-il composé au sein d'un studieux loisir ces chants, 



/^ 



420 L'AVENIR DE LA SCIENCE. 

les plus originaux d'une période de dix siècles? Les souf- 
frances du poète, ses colères, ses passions, son exil ne 
sont-ils pas une moitié du poème ? Ne sent-on pas dans- 
Milton le blessé des luttes politiques? Chateaubriand 
aurait-il été ce qu'il est, si le xix^ siècle eût continué de^ 
plain-pied le xvm®? 

L'état habituel d'Athènes, c'était la terreur. Jamais 
mœurs politiques ne furent plus violentes, jamais la sé- 
curité des personnes ne fut moindre. L'ennemi était 
toujours à dix lieues; tous les ans on le voyait paraître, 
tous les ans il fallait aller guerroyer contre lui. Et à. 
l'intérieur, quelle série interminable de péripéties et de 
révolutions ! x\ujourd'hui exilé, demain vendu comme 
esclave, ou condamné à boire la ciguë; puis regretté^ 
honoré comme un dieu, exposé tous les jours à se voir 
traduit à la barre du plus impitoyable tribunal révolu- 
tionnaire, l'Athénien qui, au milieu de cette vie accidentée 
à l'infini, n'était jamais sûr du lendemain, produisait 
avec une spontanéité qui nous étonne. Concevons-nous 
que le Parthénon et les Propylées, les statues de Phidias, 
les Dialogues de Platon, les sanglantes satires d'Aristo- 
phane aient été l'œuvre d'une époque fort ressemblante 
à 1793, d'un état politique qui entraînait, proportion^ 
gardée, plus de morts violentes que notre première révolu- 
tion à son paroxysme? Où est dans ces chefs-d'œuvre la 
trace de la terreur ? Je ne sais quelle timidité s'est em- 
parée chez nous des esprits. Sitôt que le moindre nuage 
paraît à l'horizon, chacun se renferme, se flétrit sous la 
peur : « Que faire en des temps comme ceux-ci? 11 fau- 
drait de la sécurité. On n'a goût à rien produire, quand 
tout est mis en question. » Mais songez donc que, depuis 
le coramencement du monde, tout est ainsi en question,. 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 421 

et que si les grands hommes dont les travaux nous ont faits ce 
que nous sommes eussent raisonné de la sorte, l'esprit hu- 
main serait resté éternellement stérile. Montaigne courait le 
risque d'être assassiné en faisant le tour de son château, 
et n'en écrivait pas moins ses Essais. La littérature ro- 
maine produisait ses œuvres les plus originales à l'époque 
des proscriptions et des guerres civiles. Ce fatal besoin de 
repos nous est venu de la longue paix que nous avons tra- 
versée, et qui a si puissamment influé sur le tour de nos 
idées. La forte génération qui a pris la robe virile en 1815 
a eu le bonheur d'être bercée au milieu des grandes choses 
et des grands périls, et d'avoir eu pour exercer sa jeunesse 
une lutte généreuse. Mais nous, qui avons commencé à 
peniex çn i8'30, nés sous les influences de Mercure, le 
monde nous est apparu comme une machine régulièrement 
organisée; la paix nous a semblé le milieu naturel de 
l'esprit humain, la lutte ne s'est montrée à nous que sous 
]es mesquines proportions d'une opposition toute person- 
nelle. Le moindre orage nous étonne. Conserver timide- 
ment ce que nos pères ont fait, voilà tout l'horizon qu'on 
nous a proposé. Malheur à la génération qui n'a eu sous 
les yeux qu'une police régulière, qui a conçu la vie 
comme un repos et l'art comme une jouissance ! Les 
grandes choses n'apparaissent jamais dans ces tièdes mi- 
lieux. 11 ne faut pas refuser toute valeur aux productions des 
époques de calme et de régularité. Elles sont fines, sen- 
sées, raisonnables, pleines d'une délicate critique; elles se 
lisent avec agrément aux heures de loisir, mais elles 
n'ont rien de ferme et d'original, rien qui sente l'humanité 
militante, rien qui approche des œuvres hardies de ces 
âges extraordinaires où tous les éléments de l'humanité en 
Âibullition apparaissent tour à tour à la surface. L'uni- 



422 L'AVENIR DE LA SCIENCE, 

vers ne créa qu'aux périodes primitives et sous le règne 
du chaos. Les monstres ne sauraient naître sous le pai- 
sible régime d'équilibre qui a succédé aux tempêtes des 
premiers âges. 

Ce n'est donc ni le bien-être ni même la liberté qui con- 
tribuent beaucoup à l'originalité et à l'énergie du déve- 
loppement intellectuel; c'est le milieu des grandes choses, 
c'est l'activité universelle, c'est le spectacle des révolu- 
tions, c'est Ja passion développée par le combat. Le 
travail de l'esprit ne serait sérieusement menacé que le 
jour où l'humanité serait trop à l'aise. Grâce à Dieu» 
nous n'avons pas à craindre que ce jour soit près de nous. 

Un journal sommait, il y a quelques mois, l'Assemblée 
nationale de proclamer le droit au repos; ingénieuse mé- 
taphore dont le sens n'échappait à personne. Certes, s'il 
ne fallait voir dans la vie que repos et plaisir, on devrait 
maudire l'agitation de la pensée, et traiter de pervers 
ceux qui viennent, pour satisfaire leur inquiétude, trou- 
bler ce doux sommeil. Les révolutions ne peuvent être 
que d'odieuses et absurdes perturbations aux yeux de ceux 
qui ne croient point au progrès. Sans l'idée du progrès on 
ne saurait rien comprendre aux mouvements de l'humanité. 
Si la vie humaine n'avait d'autre horizon que de végéter 
d'une façon ou d'une autre; si la société n'était qu'une 
agrégation d'êtres vivant chacun pour soi et subissant in- 
variablement les mêmes vicissitudes ; s'il ne s'agissait que 
de naître, de vivre et de mourir d'une manière plus ou 
moins semblable, le seul parti à prendre serait d'endor- 
mir l'humanité et de subir patiemment cette vulgaire mo- 
notonie. 11 y en a qui se félicitent que le temps des con- 
troverses religieuses soit passé. Pour moi, je les regrette. 
Je regrette cette bienheureuse controverse protestante qui> 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 423 

durant plus de deux siècles, a aiguisé et tenu en éveil tous 
les esprits de l'Europe civilisée; je regrette le temps où 
Lesdiguières et Turenne étaient contre versistes, où un 
livre de Claude ou Jurieu était un événement, où Coton et 
Turretin, en champ clos, tenaient l'Europe attentive. Les 
guerres de religion sont après tout les plus raisonnables, 
et il n'y en aura plus désormais que de telles. 

Il faut être juste : jamais on n'a vécu plus à l'aise que 
de 1830 à 1848, et nous attendrons longtemps peut-élrc 
un régime qui puisse permettre une aussi honnête part de 
liberté. Peut-on dire cependant que, pendant cette période, 
l'humanité se soit enrichie de beaucoup d'idées nou- 
velles, que la moralité, l'intelligence, la vraie religion aient 
fait de sensibles progrès? De même que la vie monas- 
tique, où tout est prévu et réglé dans ses moindres dé- 
tails d'une manière invariable, détruit le pittoresque de la 
vie et efface toute originalité, de même une civilisation 
régulière, en traçant à l'existence un trop étroit chemin, 
et en imposant à la hberté individuelle de continuelles 
entraves, nuit plus à la spontanéité que le régime de l'ar- 
bitraire (172). (( Cette liberté formaliste, a dit M. Ville- 
main, fait naître plus de tracasseries que de grandes 
luttes, plus d'intrigues que de grandes passions. » L'es- 
prit humain a infiniment plus travaillé sous les années 
de compression de la Restauration que sous les années de 
liberté raisonnable qui ont suivi 1830. La poésie devint 
égoïste et n'eut plus de valeur que comme accompagne- 
ment délicat du plaisir, l'originalité fut déplacée. On 
l'admira et on la rechercha curieusement dans le passé ; 
on la honnit dans le présent. On se passionna pour les 
figures caractérisées que présente l'histoire, et on fut im- 
pitoyable pour ceux des contemporains que l'avenir envi- 



424 L'AVENIR DE LA SCIENCE. 

sagera avec le même intérêt. Ainsi un régime qui réa- 
lisa l'idéal de l'éclectisme passera, dans l'histoire de l'esprit 
humain, pour une période assez inféconde. 

Au contraire, une époque, pourvu qu'elle sorte du 
milieu vulgaire, peut donner naissance aux apparitions 
les plus originales et les plus contradictoires. La môme 
révolution n'a-t-ellc pas produit parallèlement d'une part 
la vraie formule des droits de l'homme et le symbole 
nouveau de liberté, d'égalité, de fraternité; d'autre part des 
massacres et l'échafaud en permanence? Un môme siècle 
n'at-il pas porté à la fois dans son sein le Talmiid et 
l'Évangile, le plus effrayant monument de la dépression 
intellectuelle et la plus haute création du sens moral, Jésus 
d'une part, de l'autre Hillel et Schammaï?Il faut s'attendre 
à tout dans ces grandes crises de l'esprit humain, aux 
sublimités comme aux folies. Il n'y a que les pâles pro-^ 
ductions des époques de repos qui soient conséquentes 
avec elles-mêmes. L'apparition du Christ serait inexplicable 
dans un milieu logique et régulier; elle s'explique dans 
cet étrange orage que subissait alors la raison en Judée. 
Ces moments solennels où la nature humahie exaltée, 
poussée à bout, rend les sons les plus extrêmes sont les 
moments des grandes révélations. Si les circonstances 
renaissaient, les phénomènes reparaîtraient, et nous ver- 
rions encore des Christs, non plus probablement repré- 
sentés par des individus, mais par un esprit nouveau^ 
qui surgira spontanément, sans peut-être se personnifier 
aussi exclusivement en tel ou tel. 

11 ne faut pas se figurer la nature humaine comme 
quelque chose de si bien délimité qu'elle ne puisse at- 
teindre au delà d'un horizon vulgaire. Il y a des trouées 
dans cet horizon, par lesquelles l'œil perce l'infini; il y a 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 425 

des vues qui vont comme un trait au delà du but. Il peut 
naître chez les races Ibrles et aux époques de crise des 
monstres dans Tordre intellectuel, lesquels, tout en parti- 
cipant à la nature humaine, l'exagèrent si fort en un sens 
qu'ils passent presque sous la loi d'autres esprits, et aper- 
çoivent des mondes inconnus. Ces êtres ont été moins 
rares qu'on ne pense aux époques primitives. Il se peut 
qu'un jour il apparaisse encore de ces natures étranges, 
placées sur la limite de l'homme et ouvertes à d'autres 
combinaisons. Mais assurément ces monstres ne naîtront 
pas dans notre petit train ordinaire. Une conception étroite 
et régulière de la vie affaiblit les facultés créatrices. La 
civilisation, par l'extrême délimitation des droits qu'elle 
introduit dans la société, et par les entraves qu'elle impose 
à la liberté individuelle, devient à la longue une chaîne 
fort pénible, et ôte beaucoup à l'homme du sentiment 
vif de son indépendance. Je comprends que des écrivains 
allemands aient regretté à ce point de vue la vieille vie 
germanique, et maudit l'influence romaine et chrétienne 
qui en altéra la rude sincérité. Comparez l'homme moderne 
emmailloté de milliers d'articles de loi, ne pouvant faire 
un pas sans rencontrer un sergent ou une consigne^ à 
Antar dans son désert, sans autre loi que le feu de sa 
race, ne dépendant que de lui-même, dans un monde 
où n'existe aucune idée de pénalité ni de coercition exercée 
au nom de la société. 

•'^fout est fécond excepté le bon sens. Le prophète, 
i'apôtre, le poète des premiers âges passeraient pour des 
fous au milieu de la terne médiocrité où s'est renfermée 
la vie humaine. Qu'un homme répande des larmes sans 
objet, qu'il pleure sur l'universelle douleur, qu'il rie d'un 
rire long et mystérieux, on l'enferme à Bicêtre, parce 



426 L'AVENIR DE LA SCIENCE. 

qu'il ne cadre pas sa pensée dans nos moules habituels. 
Et je vous demande pourtant si cet homme p'^st pas plus 
près de Dieu qu'un petit bourgeois bien positif, tout rac- 
corni au fond de sa boutique. Qu'elle est touchante cette 
• coutume de l'Inde et de l'Arabie : le fou honoré comme 
. un favori de Dieu, comme un homme qui voit dans le 
monde d'au-delà ! Le soufî et le corybante croyaient, en 
s'égarant la raison, toucher la divinité; l'instinct des diffé- 
rents peuples a demandé des révélations à l'état sacré 
'[ du sommeil. Les prophètes et les inspirés des âges an- 
j tiques eussent été classés par nos médecins au rang des 
hallucinés. Tant il est vrai qu'une ligne indécise sépare 
l'exercice légitime et l'exercice exorbitant des facultés 
humaines, et qu'elles parcourent une gamme sériaire, 
dont le milieu seul est atlingible. Un même instinct, ici 
normal, là perverti, a inspiré Dante et le marquis 'de 
Sade. La plus grande des religions a vu son berceau 
signalé par les faits du plus pur enthousiasme et par des 
farces de convulsionnaires telles qu'on en voit à peine chez 
les sectaires les plus exaltés. 
^ Il faut donc s'y résigner : les belles choses naissent dans 
les larmes; ce n'est pas acheter trop cher la beauté que 
^de l'acheter au prix de la douleur. La foi nouvelle ne 
VA 1 naîtra que sous d'effroyables orages, et quand l'esprit 
' humain aura été maté, déraillé, si j'ose le dire, par des 
événements jusqu'à présent inouïs. Nous n'avons pas en- 
core assez souffert, pour voir le royaume du ciel. Quand 
quelques millions d'hommes seront morts de faim, quand 
des milliers se seront dévorés les uns les autres, quand la 
tête des autres égarée par ces funèbres scènes sera lancée 
hors des voies de l'ordinaire, alors on recommencera à 
vIatc. La souffrance a été pour l'homme la maîtresse et 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 427 

le révélatrice des grandes choses. L'ordre est une fin, 
non un commencement. 

Cela est si vrai que les institutions portent leurs plus 
beaux fruits, avant qu'elles soient devenues trop officielles. 
Il faudrait être bien naïf pour croire que, depuis qu'il y a 
une conférence du quai dOrsay, il y aura de plus grands 
orateurs politiques. La première École Normale était certes 
moins réglée que le nôtre, et n'avait pas do maîtres com- 
parables à ceux d'aujourd'hui. Et pourtant elle a produit 
une admirable génération; et la nôtre, qu'a-t-elle produit? 
Une institution n'a sa force que quand elle correspond au 
besoin vrai et actuellement eenti qui l'a fait établir. Au 
premier moment, elle est en apparence imparfaite, et on 
s'imagine trop facilement que, quand viendra la période de 
calme et d'organisation paisible, elle produira des mer- 
veilles. Erreur : les petits perfectionnements gâtent l'œuvre; 
la force native disparaît; tout se pétrifie. Les règlements 
officiels ne donnent pas la vie, et je suis convaincu pour 
ma part qu'une éducation comme la nôtre aura toujours les 
défauts qu'on lui reproche, le mécanisme, l'artificiel. La 
prétention du règlement est de suppléer à 1 ame, de faire 
avec des hommes sans dévouement et sans morale ce qu'on 
ferait avec des hommes dévoués et religieux : tentative im- 
possible; on ne simule pas la vie; des rouages si bien 
combinés qu'ils soient ne feront jamais qu'un automate. Ce 
mal ne se corrige pas par des règlements, puisque le mal 
est précisément le règlement lui-même. La règle existait bien 
à l'origine, mais vivifiée par l'espiit, à peu près comme 
les cérémonies chrétiennes, devenues pure série de mou- 
vements réglés, étaient dans l'origine vraies et sincères. 
Quelle différence entre chanter un bout de latin qu'on 
appelle VÉpUre et lire en société la correspondance des 



428 L'AVENIR DE LA SCIENCE, 

confrères, entre un morceau de pain bénit qui n*a plus 
de sens et l'agape des origines ? La séance primitive, Vagape 
n'avait pas besoin d'être réglée, car elle était spontanée. 
La peinture a produit des chefs-d'œuvre, avant qu'il y 
eût des expositions annuelles. Donc elle en produira déplus 
beaux, quand il y aura des expositions. Les hommes de 
lettres et les artistes ne jouissaient pas, au xvn" et au 
xvni® siècle, de la dignité convenable. Donc ils produi- 
ront beaucoup plus quand ils auront conquis la place qui 
leur est due. Conclusions erronées; car elles supposent que 
la régularisation des conditions extérieures de la produc- 
ticîi intellectuelle est favorable à cette production, tandis 
que cette production dépend uniquement de l'abondance 
de la sève interne et vivante de l'humanité. 

Quelqu'un disait en parlant de la quiétude béate où vi- 
vait l'Autriche avant 1848 : « Que voulez-vous? Ce sont des 
gens qui ont la bêtise d'être heureux. )> Cela n'est pas bien 
exact : être heureux n'est pas chose vulgaire; il n'y a que 
les belles âmes qui sachent l'être. Mais être à l'aise est en 
effet un souhait du dernier bourgeois. Il n'y a que des niais 
qui puissent prôner si fort le régime de la poule au pot. 

Sitôt qu'un pays s'agite, nous sommes portés à envi- 
sager son état comme fâcheux. S'il jouit au contraire d'un 
calme plat, nous disons, et cette fois avec plus de raison : 
ce pays s'ennuie. L'agitation semble une regrettable tran- 
sition ; le repos semble le but ; et le repos ne vient 
jamais, et s'il venait, ce serait le dernier malheur. 
Certes l'ordre est désirable et il faut y tendre; mais 
l'ordre lui-même n'est désirable qu'en vue du progrès. 
Quand l'humanité sera arrivée à son état rationnel, mais 
alors seulement, les révolutions paraîtront détestables, et 
on devra plaindre le siècle qui en aura eu besoin. 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 429 

Le but de l'humanité n'est pas le repos ; c'est la per- 
fection intellectuelle et morale. 11 s'agit bien de se repo- 
ser, grand Dieu ! quand on a l'infini à parcourir et le 
parfait à atteindre. L'humanité ne se reposera que dans 
le parfait. Il serait par trop étrange que quelques pro- 
fanes, par des considérations de bourse ou de boutique, 
arrêtassent le mouvement de l'esprit, le vrai mouvement 
religieux. L'état le plus dangereux pour l'humanité serait 

I celui où la majorité se trouvant à l'aise et ne voulant pas 
r être dérangée, maintiendrait son repos aux dépens de la 

' pensée et d'une minorité opprimée. Ce jour-là il n'y 
aurait plus de salut que dans les instincts moraux de la 

I nature humaine, lesquels sans doute ne feraient pas- 
défaut. 

La force de traction de l'humanité a résidé jusqu'ici 
Idans la minorité. Ceux qui se trouvent bien du monde 
tel qu'il est ne peuvent aimer le mouvement, à moins 
qu'ils ne s'élèvent au-dessus des vues d'intérêt personnel. 
Ainsi plus s'accroît le nombre des satisfaits de lavie, plu& 
l'humanité devient lourde et difficile à remuer; il faut 
la traîner. Le bien de l'humanité étant la fin suprême, la 
minorité ne doit nullement se faire scrupule de mener 
contre son gré, s'il le faut, la majorité sotte ou égoïste. 
Mais pour cela il faut qu'elle ait raison. Sans cela, c'est 
une abominable tyrannie. L'essentiel n'est pas que la 
volonté du plus grand nombre se fasse, mais que le bien 
se fasse. Quoi ! des gens qui, pour gagner quelques sous de 
plus, sacrifieraient l'humanité et la pairie, auraient le droit 
de dire à l'esprit : Tu n'iras pas plus loin; n'enseigne pas 
ceci ; car cela pourrait remuer les esprits et faire tort à 
notre commerce ! La seule portion de l'humanité qui mé- 
rite d'être prise en considération, c'est la partie active 



4V 



430 L'AVENIR DE LA SCIENCE. 

et vivante, c'est-à-dire celle qui ne se trouve pas à Taise. 

Ce sera donc bien vainement que nos pères, deve- 
nus sages, nous prieront de ne plus penser et de nous 
tenir immobiles, de peur de déranger la frêle ma- 
chine. Nous réclamons pour nous la liberté qu'ils ont prise 
pour eux. Nous les laisserons se convertir, et nous en 
appellerons de Voltaire malade à Voltaire en santé. 

Réfléchissez donc un instant à ce que vous voulez faire, 
et songez que c'est la chose impossible par excellence, 
celle que depuis le commencement du monde tous les 
conservateurs intelligents ont tentée sans y réussir ; arrêter 
l'esprit humain, assoupir l'activité intellectuelle, persuader 
à la jeunesse que toute pensée est dangereuse et tourne à 
mal. Vous avez pensé librement, nous penserons de même; 
ces grands hommes du passé que vous nous avez appris 
à admirer, ces illustres promoteurs de la pensée que vous 
répudiez aujourd hui nous les admirerons, comme vous. 
Nous vous rappellerons vos leçons, nous vous défendrons 
contre vous-mêmes. Vous êtes vieux et malades, conver- 
tissez-vous; mais nous, vos élèves en libéralisme, nous, 
jeunes et pleins de vie, nous à qui appartient l'avenir, 
pourquoi accepterions-nous la communauté de vos ter- 
reurs? Comment voulez -vous qu'une génération naissante 
se condamne à sécher de dépit et de frayeur ? L'espérance 
est de notre âge, et nous aimons mieux succomber dans la 
lutte que de mourir de froid ou de peur. 

Il y a quelque chose de vraiment comique dans cette 
mauvaise humeur qui s'est tout à coup révélée contre les 
libres penseurs, comme si après tout le résultat de leurs 
spéculations leur était imputable, comme s'ils avaient pu 
faire autrement, comme s'il eût dépendu d'eux de voir les 
choses autrement qu'elles ne sont. On dirait que c'est par 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 431 

caprice et fantaisie pure qu'ils se sont attaqués un beau 
jour aux croyances du passé, et qu'il eût dépendu de leur 
bon vouloir ou de la sévérité de la censure que l'univers 
fût resté croyant. Un livre n'a de succès que quand il ré- 
pond à la pensée secrète de tous ; un auteur ne détruit 
pas de croyances; si elles tombent en apparence sous 
ses coups, c'est qu'elles étaient déjà bien ébranlées. J'en 
ai vu qui, s'imaginant que le mal venait de l'Allemagne, 
regrettaient qu'il n'y eût pas eu une inquisition contre 
Kant, Hegel et Strauss. Fatalité! fatalité ! Vous admirez 
i Luther, Descartes, Voltaire et vous anathématisez ceux qui, 
sans songer à les imiter, continuent leur œuvre, et, s'il 
y avait de nos jours des Luther, des Descartes, des Voltaire, 
vous les traiteriez d'hommes antisociaux, de dangereux 
novateurs. Vous blâmez le xvni^ siècle, qu'autrefois vous 
aimiez ; blâmez donc aussi la Renaissance, blâmez tout 
l'esprit moderne, blâmez l'esprit humain, blâmez la fata- 
lité. {Maudissez, sceptiques, maudissez à votre aise. Mais, 
quoi que vous fassiez, je vous défie de croire; je vous 
défie d'engourdir l'esprit humain sous un charme éternel, 
je vous défie de lui persuader de ne rien faire, de rester 
immobile pour ne rien risquer; car cela c'est la mort. 
Nous ne le supporterons pas ; nous crierons plutôt au 
peuple: « C'est faux, c'est faux; on vous ment! » que 
de tolérer cette irrévérencieuse façon de traiter la 
vérité comme chose inférieure en valeur au repos de 
quelques peureux. 

Tout le secret de la situation intellectuelle du moment 
est donc dans celte fatale vérité : le travail intellectuel a 
été abaissé au rang des jouissances, et, au jour des choses 
sérieuses, il est devenu insignifiant comme les jouissances 
elles-mêmes. La faute n'en est donc pas aux événements 



432 L'AVENIR DE LA SCIENCE, 

qui auraient dû plutôt éveiller les esprits et exciter la 
pensée; elle est tout entière à la dépression générale 
amenée par la considération exclusive du repos ; honteux 
hédonisme dont nous recueillons les fruits, et dont les 
folies communistes ne sont après tout que la dernière 
conséquence. Il y a des jours où s'amuser est un crime 
ou tout au moins une impossibilité. La niaise littérature 
des coteries et des salons, la science des curieux et des 
amateurs est bien dépréciée par ces terribles spectacles; le 
roman -feuilleton perd beaucoup de son intérêt au bas des 
colonnes d'un journal qui offre le récit du drame réel et 
passionné de chaque jour ; l'amateur doit bien craindre de 
voir ses collections emportées ou dérangées par le vent 
de l'orage. Pour prendre goût à ces paisibles jouissances, 
il faut n'avoir rien à faire ni rien à craindre; pour 
rechercher d'aussi innocentes diversions, il faut avoir le 
temps de s'ennuyer. Mais' rien de ce qui contribue à 
donner l'éveil à l'humanité n'est perdu pour le progrès 
véritable de l'esprit ; jamais la pensée philosophique n'est 
plus libre qu'aux grands jours de l'histoire. L'exercice 
intellectuel est plus pur alors, car il est moins entaché 
d'amusement. 11 faut définitivement s''habituer à main- 
tenir, au milieu de tous les bouleversements, le prix de la 
culture intellectuelle, de la science, de l'art, de la philo- 
sophie. Ce qui est bon est toujours bon, et si nous atten- 
dons le calme, nous attendrons longtemps peut-être. Si 
nos pères eussent ainsi raisonné, ils se fussent croisé les 
bras, et nous ne jouirions pas de leur héritage. Et qu'im- 
porte après tout que la journée de demain soit sûre ou 
incertaine ? Qu'importe que l'avenir nous appartienne ou 
ne nous appartienne pas? Le ciel est-il moins bleu, 
Béatrix est-elle moins belle, et Dieu est-il moins grand ? 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 433 

Le monde croulerait, qu'il faudrait philosopher encore, et 
j'ai la confiance que si jamais notre planète est victime 
d'un nouveau cataclysme, à ce moment redoutable, il se 
trouvera encore des âmes d'hommes qui, au milieu du 
bouleversement et du chaos, auront une pensée désinté- 
ressée et scientifique, et qui, oubliant leur mort prochaine, 
discuteront le phénomène, et chercheront à en tirer des 
conséquences pour le système général des choses (113). 



XXll 



Je demande pardon au lecteur pour mille aperçus par- 
tiellement exagérés qu'il ne manquera pas de découvrir 
dans ce qui précède, et je le supplie de juger ce livre, 
non par une page isolée, mais par l'esprit général. Un 
•esprit ne peut s'exprimer que par l'esquisse successive de 
points de vue divers, dont chacun n'est vrai que dans 
l'ensemble. Une page est nécessairement fausse; car elle 
ne dit qu'une chose, et la vérité n'est que le compromis 
entre une infinité de choses (174). Or ce que j'ai voulu 
inculquer avant tout en ce livre, c'est la foi à la raison, 
la foi à la nature humaine. « Je voudrais qu'il servît à 
combattre l'espèce d'affaissement moral qui est la maladie 
de la génération nouvelle ; qu'il pût ramener dans le droit 
chemin de la vie quelqu'une de ces âmes énervées qui se 
plaignent de manquer de foi, qui ne savent où se prendre 
et vont cherchant partout sans le rencontrer nulle part un 
objet de culte et de dévouement. Pourquoi se dire avec 
tant d'amertume que dans le monde constitué comme il 

28 



434 L'AVENIR DE LA SCIENCE. 

est, il n'y a pas d'air pour toutes les poitrines, pas 
d'emploi pour toutes les intelligences? L'étude sérieuse 
et calme n'est-elle pas là? et n'y a-t-il pas en elle un 
refuge, une espérance, une carrière à la portée de chacun 
de nous? Avec elle, on traverse les mauvais jours, sans 
en sentir le poids, on se fait à soi-même sa destinée, on 
use noblement sa vie (l'5) ». « Voilà ce que j'ai fait, 
ajoutait le noble martyr de la science à qui j'emprunte 
cette page, et ce que je ferais encore; si j'avais à recom- 
mencer ma route, je prendrais celle qui m'a conduit où 
je suis. Aveugle et souffrant sans espoir, presque sans 
relâche, je puis rendre ce témoignage, qui de ma part ne 
sera pas suspect : il y a au monde quelque chose qui vaut 
mieux que les jouissances matérielles, mieux que la for- 
tune, mieux que la santé même, c'est le dévouement à 
la science. » 

Je sais qu'aux yeux de plusieurs, cette foi à la science 
et à l'esprit humain semblera un bien lourd béotisme, 
et qu'elle n'aura pas l'avantage de plaire à ceux qui, trop 
fins pour croire au vrai, trouvent le scepticisme lui-même 
beaucoup trop doctrinaire, et, sans plus insister sur ces 
pesantes catégories de vérité et d'erreur, bornent le sérieux 
de la vie aux jouissances de l'égoïsme et aux calculs de 
l'intrigue. On se raille de ceux qui s'enquièrent encore 
de la réalité des choses, et qui, pour se former une opinion 
sur la morale, la religion, les questions sociales et philo- 

jsophiques, ont la bonhomie de réfléchir sur les raisons 
objectives, au lieu de s'adresser au critérium plus facile 

\des intérêts et du bon ton (176). Le tour d'esprit est 
seul prisé ; la considération intrinsèque des choses est tenue 
pour inutile et de mauvais genre ; on fait le dégoûté, 
l'homme supérieur, qui ne se laisse pas prendre à ces 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 435 

pédanteries ; ou bien, si l'on trouve qu'il est distingué 
de faire le croyant, on accepte un système tout fait, dont 
on voit très bien les absurdités, précisément par ce qu'on 
trouve plaisant d'admettre des absurdités, comme pour 
faire enrager la raison. Ainsi, l'on devient d'autant plus 
lourd dans l'objet de la croyance qu'on a été plus sceptique 
et plus léger quant aux motifs de l'accepter . Il serait de mau 
vais ton de se demander un instant si c'est vrai ; on l'accepte 
comme on accepte telle forme d'habits ou de chapeaux ; 
on se fait à plaisir superstitieux, parce qu'on est sceptique, 
que dis-je, léger et frivole. Le grand scepticisme a tou- 
jours été peu caractérisé en France ; à commencer par 
Montaigne et Pascal, nos sceptiques ont été ou des gens 
d'esprit ou des croyants, deux scepticismes très voisins 
l'un de l'autre, et qui s'appuient réciproquement. Pascal 
! voulait emprunter à Montaigne ses arguments sceptiques 
et leur donner une place de premier ordre dans son apolo- 
gétique. « On ne peut voir sans joie, dit-il, dans cet auteur, 
la superbe raison si invinciblement froissée par ses propres 
armes... et on aimerait de tout son cœur le ministre d'une 
si grande vengeance, si... (177). » 

Quand le scepticisme est devenu de mode, il ne suppose 
ni pénétration d'esprit ni finesse de critique, mais bien plu- 
tôt hébétude et incapacité de comprendre le vrai. « Il est 
commode, dit Fichte, de couvrir du nom ronflant de scep- 
ticisme le manque d'intelligence. Il est agréable de faire 
passer aux yeux des hommes ce manque d'intelligence 
qui nous empêche de saisir la vérité pour une pénétration 
merveilleuse d'esprit, qui nous révèle des motifs de doute 
inconnus et inaccessibles au reste des hommes (178). » 
En se posant au delà de tout dogme, on peut à 
bon marché jouer l'homme avancé, qui a dépassé sou 



f- 



436 L'AVENIR DE LA SCIENCE, 

siècle, et les sots, qui ne craignent rien tant que de 
paraître dupes, renchérissent sur ce ton facile. De môme 
qu'au xvin® siècle il était de mode de ne pas croire à 
l'honneur des femmes, de môme il n'est pas de provincial 
quelque peu leste qui, de nos jours, ne se fasse un 
genre de n'avoir aucune foi politique et de ne pas se 
laisser prendre à la probité des gouvernants. C'est une 
manière de prendre sa revanche, et aussi de faire croire 
qu'il est initié aux hauts secrets. 

L'honneur de la philosophie est d'avoir eu toujours 

pour ennemis les hommes frivoles et immoraux, qui, ne 

trouvant point en eux l'instinct des belles choses, déclarent 

^hardiment que la nature humaine est laide et mauvaise, 

et embrassent avec une sorte de frénésie toute doctrine 

ui humilie l'homme et le tient fortement sous la dépen- 

ance. Là est le secret de la foi de cette jeunesse catholique 

orée, profondément sceptique, dure et méprisante, qui 

rouve plaisant de se dire catholique, car c'est une manière 

Ùe plus d'insulter les idées modernes. Cela dispense de 

I sentir noblement ; à force de se dire que la nature humaine 

est sale et corrompue, on finit par s'y résigner et par 

prendre la chose de bonne grâce (179). L'Église aura des 

indulgences pour les égarements du cœur, et puis il est 

si commode à la fatuité aristocratique de croire que la 

masse du genre humain est absurde et méchante, et 

d'avoir sous la main une lourde autorité pour couper 

court aux raisonnements de ces impertinents philosophes, 

qui osent croire à la vérité et à la beauté. vilaines âmes, 

qu'il fait nuit en vous, que vous aimez peu de choses l 

Et on nous appellera les impies, et on vous appellera les 

croyants ! Cela n'est pas tolérable. 

Dieu me garde d'insuller jamais ceux qui, dénués de 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 437 

sens critique et dominés par des besoins religieux très 
puissants, s'attachent à un des grands systèmes de croyance 
établis. J'aime la foi simple du paysan, la conviction 
sérieuse du prêtre. Je suis convaincu, pour l'honneur de 
la nature humaine, que le christianisme n'est chez l'im- 
mense majorité de ceux qui le professent qu'une noble 
forme de vie. Mais je ne puis m'empêcher de dire que, 
pour une grande partie de la jeunesse aristocratique, le 
catholicisme n'est qu'une forme du scepticisme et de la 
frivolité. La première base de ce catholicisme-là, c'est le 
mépris, la malédiction, l'ironie : malédiction contre tout 
ce qui a fait marcher l'esprit humain et brisé la vieille 
chauie. Obligés de haïr tout ce qui a aidé l'esprit moderne 
à sortir du catholicisme, ces frénétiques s'engagent à haïr 
toute chose : Louis XIV, qui, en constituant l'unité cen- 
trale de la France, travaillait si efficacement au triom- 
phe de l'esprit moderne, comme Luther, la science comme 
l'esprit industriel, l'humanité en un mot. Ils croient faii'e 
l'apologie du christianisme en riant de tout ce qui est 
sérieux et philosophique. 

11 m'est impossible d'exprimer l'elTet physiologique et 
psychologique que produit sur moi ce genre de parodie 
niaise devenu si fort à la mode en province depuis quel- 
ques années. C'est l'agacement, c'est l'irritation, c'est l'eu- 
fer. Il est si facile de tourner ainsi toute chose sérieuse et 
originale. Ah I barbares, oubliez-vous que nous avons eu 
Voltaire, et que nous pourrions encore vous jeter à la 
face le père Nicodème, Abraham Chaumeix, Sabathier 
et Nonotte ? Nous ne le faisons pas ; car vous nous avez 
dit que c'était déloyal. Mais pourquoi donc employer 
contre nous une arme que vous nous avez reprochée? 
Croyez-vous que si nous voulions nous moquer des théolo- 



438 L'AVENIR DE LA SCIENCE. 

giens, nous n'aurions pas aussi beau jeu que vous, quand, 
pour amuser les badauds, vous faites plaisamment dérai- 
sonner les philosophes ? Il m'est tombé par hasard sous la 
main une brochure, contre l'éclectisme, où Descartes est 
présenté comme un imbécile qui, pour tout problème 
philosophique, s'est demandé « si la raison n'est pas une 
chose qui déraisonne, » Kant comme un sot qui ne sait pas 
s'il existe, ni si le monde existe, Fichte comme un imper- 
tinent qui prétend « que lui, Fichte, est a la fois Dieu, 
la nature et l'humanité, » tous les philosophes, enfin, 
comme des fous pires que les magiciens, les alchimistes 
et les astrologues. Je pense au rire délicat qu'aura excité 
dans quelque coterie de province la lecture de ces jolies 
choses. Voilà un homme qui ne peut manquer de faire 
fortune, mieux que nous autres lourdauds qui avons la 
sottise de prendre les choses au sérieux... 

Il est temps que tous les partis qui ont à cœur la vérité 
renoncent à ce moyen si peu scientifique. Il y a, je le 
sais, un rire philosophique, qui ne saurait être banni 
sans porter atteinte à la nature humaine; c'est le rire des 
Grecs, qui aimaient à pleurer et à rire sur le même sujet, 
à voir la comédie après la tragédie, et souvent la parodie 
de la pièce même à laquelle ils venaient d'assister. Mais 
la plaisanterie, en matière scientifique, est toujours fausse ; 
car elle est l'exclusion de la haute critique. Rien n'est ridi- 
cule parmi les œuvres de l'humanité ; pour donner ce tour 
aux choses sérieuses, il faut les prendre par un côté étroit 
et négliger ce qu'il y a en elles de majestueux et de vrai. 
Voltaire se moque de la Bible, par ce qu'il n'a pas le sens 
des œuvres primitives de l'esprit humain. Il se serait 
moqué de même des Védas, et aurait dû se moquer d'Ho- 
mère. La plaisanterie oblige à n'envisager les choses que 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 439 

par leur grossière apparence; elle s'interdit les nuances 
délicates. Le premier pas dans la carrière philosophique est 
de se cuirasser contre le ridicule. Si l'on s'assujettit à la 
tyrannie des rieurs vulgaires, si l'on tient compte de leurs 
fadaises, l'on se défend toute beauté morale, toute haute 
aspiration, toute élévation de caractère; car tout cela peut 
être ridiculisé. Le rieur a l'immense avantage d'être dis- 
pensé de fournir ses preuves : il peut, selon son humeur, 
déverser le ridicule sur ce qui lui plaît, et cela sans appel, 
dans les pays du moins où, comme en France, sa tyrannie 
€st acceptée pour une autorité légitime. Les seules choses 
qui échappent au ridicule sont les choses médiocres et 
vulgaires, en sorte que celui qui a la faiblesse do s'inter- 
dire tout ce qui peut y prêter; s'interdit par là même tout 
ce qui est élevé. Les siècles de réflexion sont exposés 
à voir les plus nobles sentiments et les états les plus su- 
blimes de l'âme contrefaits par de sots plagiaires, dont le 
ridicule retombe parfois sur les types qu'ils prétendent 
imiter. Il faut un certain courage pour résister à la réac- 
tion que ces fats provoquent chez les esprits droits. C'est 
trop de condescendance que de se résigner à la vul- 
garité bourgeoise, parce qu'en poursuivant un type élevé, 
on risque de ressembler aux grands hommes manques et 
aux aspirants malheureux du génie. On peut regretter le 
temps où le grand homme se formait sans y penser et 
sans se regarder lui-môme ; mais les déportements ridi- 
cules de quelques faibles têtes ne sauraient faire condamner 
la volonté réfléchie et délibérée de viser à quelque chose 
de grand et de beau. Les faux René et les faux Werther 
ne doivent pas faire condamner les Werther et les René 
sincères. Combien d'âmes timides et pudiques la crainte de 
leur ressembler a reculées du beau I Vive le penseur 



440 L'AVENIR DE LA SCIENCE. 

olympien qui, poursuivant en toute chose la vérité critique j 
n'a pas besoin de se faire rêveur pour échapper à la pla- 
titude de la vie bourgeoise, ni de se faire bourgeois pour 
éviter le ridicule des rêveurs. 

Je regrette parfois que Molière, en stigmatisant les ri- 
dicules issus de l'hôtel de Rambouillet, ait semblé propo- 
ser pour modèles des types inférieurs par un côté à 
ceux qu'il ridiculise. L'amour pur d'Armande et de Bé- 
lise dans les Femmes savantes , celui même de Cathos et 
de Madelon dans (es Précieuses ridicules n'ont d'autre 
défaut que d'être affectés et de couvrir le néant sous 
un pathos ridicule. S'il élait vrai, il serait préférable 
à l'amour ordinaire de Clitandre et d'Henriette. J'aime 
mieux l'affectation de l'élevé que le banal. Boileau se 
moque de Clélie, « cette admirable fille, qui vivait de- 
façon qu'elle n'avait pas un amant qui ne fût obligé de 
se cacher sous le nom d'ami; car autrement, ils eussent 
été chassés de chez elle. » Certes la subtilité n'est pas le 
vrai : mieux vaut pourtant être ridicule que vulgaire, et 
c'est un moyen trop commode pour échapper au ridicule 
que de se réfugier dans la banalité. Il serait trop exorbi- 
tant que des rieurs superficiels eussent le pouvoir de 
rendre suspect, suivant leur caprice, tout ce qu'il y a de 
noble, de pur et d'élevé, de traiter l'enthousiasme d'ex- 
travagance et la morale de duperie. Une seule chose ne 
prête point à rire ; c'est l'atroce. Parcourez l'échelle des- 
caractères moraux : on a pu rire de Socrate, de Platon, 
de Jésus-Christ, de Dieu. On peut se moquer des savants, 
des poètes, des philosophes, des hommes religieux, des- 
politiques, des plébéiens, des nobles, des riches bour- 
geois. On ne se moquera jamais de Néron, ni de Robes- 
pierre. Le rire ne saurait donc être un critérium. L'action 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 44î 

paraît à plusieurs un moyen d'éviter la duperie où la 
frivolité suppose que se laissent tomber les hommes de 
pensée et de sentiment. Il semble que l'homme de 
guerre, le politique, l'homme de finances soient plus 
inattaquables que le philosophe ou le poète. Mais c'est 
une erreur. Tout est également risible, tout porte éga- 
lement sur une appréciation, et s'il y a quelque chose de 
sérieux, c'est le penseur critique, qui se pose dans l'ob- 
jectivité des choses : car les choses sont sérieuses. Qui 
n'a senti, en face d'une fleur qui s'épanouit, d'un ruisseau 
qui murmure, d'un oiseau qui veille sur sa couvée, d'un 
rocher au milieu de la mer, que cela est sincère et vrai ? 
Qui n'a senti, à certains moments de calme, que les doutes 
qu'on élève sur la moralité humaine ne sont que façons de- 
s'agacer soi-même, de chercher au delà de la raison ce 
qui est en deçà, et de se placer dans une fausse hypo- 
thèse, pour le plaisir de se torturer? Le scepticisme seul 
a le droit de rire, car il n'a pas à craindre les représailles. 
Par quoi le prendrait-on, puisqu'il rit le premier de 
toutes choses? Mais comment un croyant qui se moque 
d'un autre croyant ne voit-il pas qu'il s'expose, par ce 
qu'il croit, au même ridicule? Laissons donc à la néga- 
tion et à la frivolité le triste privilège d'être inattaquable, 
et glorifions-nous de prêter, par notre conviction et notre 
sérieux, au rire des sceptiques. 

L'extrême réflexion amène ainsi fatalement une sorte- 
d'affadissement et de scepticisme léger, qui serait la mort 
de l'humanité, si elle y trempait tout entière. De tous les 
états intellectuels, c'est le plus dangereux et le plus 
incurable. Ceux qui en sont atteints n'ont qu'à mourir. 
Comment en sortiraient-ils, en eff^et, ces misérables qui 
doutent du sérieux, et qui, à chaque effort qu'ils feraient 



♦42 L'AVENIR DE LA SCIENCE. 

pour sortir de cette paralysie intellectuelle, seraient 
arrêtés par l'arrière-pensée qu'eux aussi vont se mettre 
au nombre de ces badauds dont ils ont ri jadis? On ne 
guérit pas du raffinement. Mais l'humanité a des pro- 
cédés de rajeunissement et d'oubli impossibles aux indi- 
vidus. Des générations jeunes et vives, et parfois des 
races nouvelles viennent sans cesse lui donner de la sève, 
et d'ailleurs ce mal, par sa nature même, ne saurait durer 
plus de quelques années comme mal social. Car, son es- 
sence étant de prendre les choses par des points de vue 
tout arbitraires, ceux qui viennent les seconds ne se 
croient pas obhgés par les vues des premiers; au con- 
traire, tout ce qui est conventionnel provoque une réaction 
en sens contraire : il est impossible qu'une mode soit du- 
rable. Le sérieux et le frivole vont ainsi s'étageant dans 
les fastes de la mode; la frivolité ne tarde pas à devenir 
niaise, et le ridicule est pliable à tous sens. On ne tar- 
dera donc pas à rire de ces rieurs et à retrouver le goût 
de la vie sérieuse. Alors viendra un siècle dogmatique 
par la science ; on recommencera à croire au certain et à 

' poser à deux pieds sur les choses, quand on saura qu'on 
est sur le solide. 

La religion, la philosophie, la morale, la politique, 
trouvent de nombreux sceptiques ; les sciences physiques 
n'en trouvent pas (au moins quant k leur partie défini - 

• tivement acquise et quant à leur méthode) . La méthode de 
ces sciences est ainsi devenue le critérium de certitude 

/' pratique des modernes; cela leur paraît certain et scien- 

f tifique, qui est acquis d'une manière analogue aux résul- 
tats des sciences physiques, et si les sciences morales 
leur paraissent fournir des résultats moins positifs, c'est 
qu'elles ne répondent pas à ce modèle de certitude scien- 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 443 

tifîque qu'ils se sont formé. C'est là la planche de salut qui 
sauvera le siècle du scepticisme : on admet la certitude 
scientifique; on trouve seulement que l'on possède cette 
certitude sur trop peu de sujets. L'effort doit tendre à 
élargir ce cercle; mais enfin l'instrument est admis, on 
croit à la possibilité de croire. Ma conviction est qu'on 
arrivera, dans les sciences morales, à des résultats tout 
aussi définitifs, bien que formulés autrement et acquis par 
des procédés différents. Il y a des natures qui aiment à se 
torturer à plaisir et à se proposer l'insoluble. La morale 
et le sérieux de la vie n'ont pas d'autre preuve que notre 
nature. Chercher au delà et douter des bases de la nature 
humaine, c'est s'agacer à dessein, c'est s'irriter la fibre 
sensible pour le plaisir équivoque qu'on trouve à se 
gratter. Mauvais jeu que celui-là! 

Les rieurs ne régneront jamais. Le jour n'est pas loin 
où tous ces prétendus délicats se trouveront si nuls devant 
l'immensité des événements, si incapables de produire, 
qu'ils tomberont comme une bourse vide. L'éternel seul 
a du prix ; or ces frivoles ne s'attachent qu'aux floraisons 
successives, sachant bien qu'ils passeront comme elles. 
Semblables aux estomacs usés qui se dégoûtent vite et 
pour lesquels il faut tenter sans cesse de nouvelles com- 
binaisons culinaires, ils attachent tout leur intérêt à la 
succession des manières qui toutes les dix années se sup- 
plantent les unes les autres. Littérature d'épicuriens, bien 
faite pour plaire à une classe riche et sans idéal, mais qui 
ne sera jamais celle du peuple : car le peuple est franc, fort 
et vrai; littérature au petit pied, renonçant de gaieté de 
cœur à la grande manière de traiter la nature humaine, 
où tout consiste en ua certain mirage de pensées et d'ar- 
rière-pensées : nulle assise, un miroitement continuel. 



444 L'AVENIR DE LA SCIENCE. 

Il ne s'agit plus de vérité, mais de bon goût et de bon 
ton. Il ne s'agit plus de dire ce qui est, mais ce qu'il 
convient de dire. (.< Qui ne croit rien ne vaut rien », a dit 
M. de Maistre. La vieille foi est impossible : reste donc 
la foi par la science, la foi critique. 

La critique n'est pas le scepticisme, encore moins la 
légèreté. La critique est fine et délicate, subtile et ailée, 
sans être frivole. L'Allemagne a été durant un siècle le 
I pays de la criti(|ue, et pourtant ôtaient-ce des hommes 
[frivoles que Lessing, Kant, Hegel? En France, on a peine 
à concevoir un milieu entre la lourde érudition du- 
xvn« siècle et la spirituelle et sceptique manière des 
critiques modernes (180). Quand on parle de sérieux, on 
I se reporte au boj} petit esprit de RglUn, qui n'est certai- 
nement pas ce qu'il nous faut. Ce qu'il nous faut, ce n'est 
pas la bonhomie qui excite la défiance, parce qu'elle sup- 
[pose courte vue. C'est la critique complète, à la fois 
jélevée et savante, indulgente et impitoyable. Le bon esprit 
étroit est en France très dangereux, par le soupçon qu'il 
fait naître, et qu'on ne manque pas d'étendre à tout ce 
qui est dogmatique et moral. Ce dont on a le plus hor- 
reur en France, c'est d'être dupe. On aime mieux passer 
pour leste et dégagé que pour un honnête nigaud, et, du 
moment que l'on associe à la morale quelque idée de 
pesanteur d'esprit, c'est assez pour qu'on la tienne en 
suspicion. De là l'extrême rabais où est tombé le titre 
de bon^^sprit. Ce titre, qui devrait être le plus beau des 
éloges est devenu presque synonyme d'esprit faible, et 
est accordé avec une étrange libéralité; on accorde, en 
effet, volontiers aux autres les qualités auxquelles on ne 
tient pas pour soi-même, et on pense qu'en accordante 
aux autres le bon esprit, on fera entendre qu'on est soi- 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 445 

même un grand ou brillant esprit. Nous craignons tant 
de nous laisser jouer que nous suspectons partout des 
attrapes, et nous sommes portés à croire que, si nos 
pères avaient été plus fins, ils n'eussent pas été si sérieux 
ni si honnêtes. Et pourtant, si la morale n'était qu'une 
illusion, oh! qu'il serait beau de s'être laissé duper par 
elle! Domine, si error est, a te decepti sumus. toi 
qui t'es joué de ma simplicité, je te remercie encore de 
m'avoir volé la vertu. 

j Nous rejetons également le scepticisme frivole et le dog- 
matisme scol astique : nous sommes dogmatiques critiques. 
Nous croyons à la vérité, bien que nous ne prétendions 
pas posséder la vérité absolue. Nous ne voulons pas en- 
fermer à jamais l'humanité dans nos formules ; mais nous 
«ommes reUgieux, en ce sens que nous nous attachons 
fermement à la croyance du présent et que nous sommes 
prêts à souffrir pour elle en vue de l'avenir. L'enthou- 
siasme et la critique sont loin de s'exclure. Nous ne nous 
imposons pas à l'avenir, pas plus que nous n'acceptons 
sans contrôle l'héritage du passé. Nous aspirons à cette 
haute impartialité philosophique, qui ne s'attache exclusi- 
vement à aucun parti, non parce qu'elle leur est indif- 
férente, mais parce qu'elle voit dans chacun d'eux une 
part de vérité à côté d'une part d'erreur; qui n'a pour 
personne ni exclusion, ni haine, parce qu'elle voit la 
nécessité de tous ces groupements divers et le droit 
qu'a chacun d'eux, en vertu de la vérité qu'il possède 
de faire son apparition dans le monde. L'erreur n'est pas 
sympathique à l'homme ; une erreur dangereuse est une 
contradiction comme une vérité dangereuse. Le raisonne- 
ment de Gamaliel (181) est invincible. Si une doctrine est 
vraie, il ne faut pas la craindre ; si elle est fausse, encore 



446 L'AVENIR DE LA SCIENCE. 

moins, car elle tombera d'elle-même. Ceux qui parlent de 
doctrines dangereuses devraient toujours ajouter dange- 
reuse? pour moi. Cabet n'a, j'en suis sûr, provoqué la 
colère de personne. L'erreur pure ne provoquerait dans la 
nature humaine, qui après tout est bien faite, que le 
dégoût ou le sentiment du ridicule. 

Ce qui fait le prosélytisme, ce qui entraîne le monde, 
ce sont des vérités incomplètes . La vérité complète serait 
si quintessenciée, si pondérée qu'elle n'exciterait pas assez 
les passions, et ressemblerait au scepticisme. Cette largeur 
d'esprit, qui éliminerait dans son affirmation toute limite 
et toute exclusion, paraîtrait folie. La tête tourne quand 
on s'approche trop de l'identité; l'esprit humain ne 
s'exerce qu'à la condition d'un cadre fini et de la néga- 
I tion antithétique. La passion, en même temps qu'elle 
) adore son objet, a besoin de haïr son contraire. La France 
serait-elle si bien la France, si elle n'avait pour exalter 
sa personnalité l'antithèse de l'Angleterre? On se serre, 
on se concentre en soi-même contre le dehors. La pas- 
sion suppose exclusion, antagonisme, partialité. Toute 
'doctrine, comme toute institution, porte en elle le germe 
de vie et le germe de mort. Appelée à vivre par sa 
vérité, elle développe parallèlement un principe de mort 
qui devient avec le temps intolérable et la tue. Le fruit, 
dès ses premiers jours, porte en lui le principe de sa 
pourriture; étouffé d'abord durant la période de croissance 
par les forces organisatrices, ce principe se démasque à 
la maturité et prend dès lors le dessus, jusqu'à l'entière 
décomposition. Ce qu'un système affirme, c'est sa part 
de vérité, ce qu'il nie, c'est sa part d'erreur. Il n'erre 
que parce qu'il exclut tout ce qui n'est pas lui, parce 
qu'il participe de la faiblesse humaine, qui ne peut 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 447 

tout embrasser à Ja fois et crée la science d'une façon 
analytique et successive. Le critique est celui qui prend 
toutes les affirmations, et aperçoit la raison de toute 
chose. Le critique, parcourt tous les systèmes, non 
comme le sceptique, pour les trouver faux, mais pour 
les trouver vrais à quelques égards. Et c'est pour cela que 
le critique est peu fait pour le prosélytisme. Car ce qui 
est partiel est plus fort; les hommes ne se passionnent 
que pour ce qui est incomplet, ou, pour mieux dire, la 
passion, les attachant exclusivement à un objet, leur 
ferme les yeux sur tout le reste. C'est l'éternelle duperie 
de l'amour qui ne voit au monde que son objet. Amour 
exclusif est parallèle de haine et d'anathème. Le critique 
voit trop bien les nuances pour être énergique dans l'ac- 
tion. Lors même qu'il adopte un parti, il sait que ses 
adversaires n'ont pas tout à fait tort. Or, pour agir 
avec vigueur, il faut être un peu brutal, croire qu'on a 
absolument raison, et que ceux qu'on a en tête sont des 
aveugles ou des méchants. Si M. Cavaignac ou M. Chan- 
garnier eussent été aussi critiques que moi, ils ne nous 
eussent pas rendu le service de nous sauver en Juin ; car 
j'avoue que, depuis Février, la question ne s'est jamais 
posée assez nettement à mes yeux pour que j'eusse voulu 
me hasarder d'un côté ou de l'autre. Car, disais-jè, peut- 
être mon frère est-il de ce côté; peut-être serai-je tué 
par celui qui veut ce que je veux. 

Le scepticisme s'échelonne ainsi aux divers degrés de 
l'intelligence humaine, alternant avec le dogmatisme selon 
le développement plus ou moins grand des facultés intel- 
lectuelles. Au plus humble degré, est le dogmatisme 
absolu des ignorants et des simples, qui affirment et 
croient par nature et n'ont pas aperçu les motifs de 



448 L'AVENIR DE LA SCIENCE, 

douter. — Quand l'esprit, longtemps bercé dans cette foi 
naïve, commence à découvrir qu'il a pu être le jouet de 
^a croyance, il entre en suspicion, et s'imagine que le plus 
sûr moyen pour ne pas être trompé, c'est de rejeter 
toute chose : premier scepticisme qui a aussi sa naï- 
veté (sophistes, Montaigne, etc.). — Un savoir plus 
étendu, prenant la nature humaine par son milieu, sans 
s'inquiéter des problèmes radicaux, essaie ensuite de 
fonder sur le bon sens un dogmatisme raisonnable, mais 
sans profondeur ^Socrate, Th. Reid). — Plus de vigueur 
d'esprit montre bientôt le peu de fondement de cette 
nouvelle tentative ; on s'attaque à l'instrument même : 
de là un grand, terrible, sublime scepticisme (Kant, 
Jouffroy, Pascal). — Enfin, la vue complète de l'esprit 
humain, la considération de l'humanité aspirant au vrai 
et s'enrichissant indéfiniment par l'élimination de l'er- 
reur, amène le dogmatisme critique, qui ne redoute plus 
le scepticisme, car il l'a traversé, il sait ce qu'il vaut, et, 
bien différent du dogmatisme des premiers âges, qui 
n'avait pas entrevu les motifs du doute, il est assez 
fort pour vivre face à face avec son ennemi. Comme 
tous les enfants du siècle, j'ai eu mes accès de scepti- 
€isme; autant que Sténio j'ai aimé Lélia^ mais [)ar la 
critique j'ai touché la terre, et, lors même que telle 
croyance ne parait pas aussi scientifique qu'on pourrait 
le désirer, je dis encore sans hésiter : il y a Jà du vrai, 
bien que je ne possède pas la formule pour l'extraire. 
I Aux yeux des scolastiques, Gœthe est un sceptique : 
Imais celui qui se passionne pour toutes les fleurs qu'il 
{ trouve sur son chemin et les prend pour vraies et bonnes 
' à leur manière, ne saurait être confondu avec celui qui 
casse dédaigneux sans se pencher vers elles. Gœthe em- 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 449 

brasse l'univers dans la vaste affirmation de l'amour : le 
sceptique n'a pour toute chose que l'étroite négation. 

En faisant au scepticisme moral la plus large part, — en 
supposant que la vie et l'univers ne soient qu'une série 
de phénomènes de même ordre, et dont on ne puisse dire 
autre chose, sinon qu'il en est ainsi ; — en accordant que 
; pensée, sentiment, passion, beauté, vertu, ne soient que 
/ des faits, excitant en nous des sentiments divers, comme 
les fleurs diverses d'un jardin ou les arbres d'une forêt 
(d'oii il résulterait, comme Gœthe et Byron le pensaient, 
que tout est poétique) ; — en admettant que, parvenu à 
latome fmal, on puisse, librement et à son choix, rire ou 
adorer, en sorte que l'option dépende du caractère indi- 
viduel de chacun, - même à ce point de vue, dis-je, où 
la morale n'a plus de sens, la science en aurait encore. 
I Car ce qu'il y a de certain, c'est que ces phénomènes sont 
curieux ; c'est que ce monde de mouvements divers nous 
intéresse et nous sollicite. La morale est aussi absente du 
monde d'insectes qui s'agite dans une pièce d'eau, et pour- 
tant quel ravissant intérêt à voir ces gyrins dorés, qui 
tournent au soleil, ces salamandres qui courent au fond, 
ces petits vers qui s'enfoncent dans la vase pour y cher- 
' Il cher leur proie. C'est la vie, toujours la vie (182). Ceci 
explique comment la science formait une partie essentielle 
du système intellectuel de Gœthe. Chercher, discuter, re- 
garder, spéculer, en un mot, aura toujours été la plus 
douce chose, quoi qu'il en soit de la réalité (183). Quelque 
Werther qu'on puisse être, il y a tant de plaisir à décrire 
tout cela que la vie en redevient colorée! Gœthe, j'en 
suis sûr, n'a jamais été tenté de se tirer un coup de pis- 
tolet. Il n'est pas impossible que l'humanité finisse, et 
qu'un jour nous n'ayons travaillé que pour la mer ou les 

20 



i 



450 L'AVENIR DE LA SCIENCE, 

volcans, pour les glaces ou les flammes. Maïs ce qu'il y a 
de sûr, c'est que la connaissance et la réalisation du beau 
auront eu leur prix, et que la science, comme la vertu, pose 
dans le monde des faits d'une indiscutable valeur. 

Les mystiques chrétiens ont développé sous toutes les 
formes ce thème favori que Marie, symbole de la contem- 
plation, a dès ce monde la meilleure part, et que celui qui 
a embrassé la vie parfaite trouve ici -bas une récom- 
pense suffisante. Cela est vrai à la lettre de la science. 
Une des plus nobles âmes des temps modernes, FTcIïte, 
nous assure qu'il était arrivé au bonheur parfait et que 
par moments il goûtait de telles jouissances, qu'il en avait 
presque peur (184). Le pauvre homme ! en même temps il 
mourait de misère. Que de fois, dans ma pauvre chambre, 
au milieu de mes livres, j'ai goûté la plénitude du bon 
heur, et j'ai défié le monde entier de procurer à qui que 
ce soit des joies plus pures que celles que je trouvais dans 
l'exercice calme et désintéressé de ma pensée ! Que de fois, 
laissant tomber ma plume, et abandonnant mon âme à ces 
mille sentiments qui, en se croisant, produisent un sou- 
lèvement instantané de tout notre être, j'ai dit au ciel : 
Donne-moi seulement la vie, je me charge du reste! 

Plût à Dieu que toutes les âmes vives et pures fussent 
convaincues que la question de l'avenir de l'humanité est 
tout entière une question de doctrine et de croyance, et que 
la philosophie seule, c'est-à-dire la recherche rationnelle, 
est compétente pour la résoudre ! La révolution réellement 
efficace, celle qui donnera la forme à l'avenir, ne sera pas 
une révolution politique, ce sera une révolution reli- 
gieuse et morale. La politique a fourni tout ce qu'elle 
pouvait fournir; c'est désormais un champ aride et 
épuisé, une lutte de passions et d'intrigues, fort indiffé- 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 451 

renies pour l'humanité, intéressantes seulement pour ceux 
qui y prennent une action. Il y a des époques où toute 
la question est dans la politique : ainsi, par exemple, à la 
limite du moyen âge et des temps modernes, à l'époque 
de Philippe le Bel, de Louis XI, les docteurs et les 
penseurs étaient peu de chose, ou n'avaient de valeur 
réelle qu'en tant qu'ils servaient la politique. Il en a 
été de même au commencement de ce siècle. La poli- 
tique alors a mené le train du monde; les gens d'esprit 
qui aspiraient à autre chose qu'à amuser leurs contem- 
porains, devaient se faire hommes d'État, pour exercer 
sur leur époque leur légitime part d'influence. Un pen- 
seur sous l'Empire n'avait qu'à se taire. Ce n'est pas 
une blâmable ambition qui a entraîné dans ce tourbillon 
toutes les sommités intellectuelles de la première moitié 
de ce siècle; ces hommes éminents ont fait ce qu'ils 
devaient faire pour servir la société de leur temps. Mais 
cet âge touche à son terme; le rôle principal va de plus 
en plus, ce me semble, passer aux hommes de la pensée. 
A côté des siècles où la politique a occupé le centre du 
mouvement de l'humanité, il en est d'autres où elle s'est 
vue acculée dans le petit monde de l'intrigue, et où le 
grand intérêt s'est porté sur les hommes de l'esprit. Soit, 
par exemple, le xvni« siècle: qui a tenu la haute main 
de l'humanité durant ce grand siècle? Quels sont les 
noms qui frappent à la première vue jetée sur l'histoire 
de cette époque ? Est-ce Choiseul ? est-ce Richelieu ? est-ce 
Maupeou? est-ce Fleury? Non; c'est Voltaire, c'est 
Rousseau, c'est Montesquieu, c'est toute une grande 
école de penseurs qui tient puissamment le siècle, le fa- 
çonne et crée l'avenir. Que sont la guerre de la Succes- 
sion d'Autriche, la guerre de Sept ans, le pacte de 



452 L'AVENIR DE LA SCIENCE. 

famille, comparés comme événements au Contrat social ou 
à r Esprit des Lois? Les affaires étaient entre les mains 
d'un roi incapable, de courtisans oubliés, de grands 
seigneurs sans vues ni portée. Les vrais personnages his- 
toriques du temps sont des écrivains, des philosophes, 
des hommes d'esprit ou de génie. Et ces penseurs se- 
mettent-ils activement aux affaires d'État, comme le fera 
plus tard la première génération du xix« siècle? Nulle- 
ment; ils restent écrivains, philosophes, moralistes, et 
c'est par là qu'ils agissent sur le monde. J'imagine de 
jmeme que ceux qui nous rendront la grande originalité 
ïne seront pas des politiques, mais des penseurs. Ils 
grandiront en dehors du monde officiel, ne songeant 
même pas à lui faire opposition, le laissant mourir dans 
son cercle épuisé (185). 

Dans les maigres pâturages des îles de la Bretagne^ 
chaque brebis du troupeau, attachée à un pieu central, 
ne peut brouter une herbe rare que dans l'étroit rayon de 
la corde qui la retient. Telle me paraît la condition 
actuelle de la politique ; elle a épuisé ses ressources pour 
résoudre le problème de l'humanité. La morale, la philo- 
sophie, la vraie religion ne sont pas à sa portée ; elle 
tourne dans une fatale impuissance. De bonne foi, si le 
salut du siècle présent devait venir de Vhabileté, espérons- 
nous trouver des hommes plus habiles que M. Guizot,. 
que M. Thiers? Qui ne hausserait les épaules en voyant 
la naïve inexpérience prétendre mieux faire du premier 
coup que de tels hommes? Non, on ne les dépassera pas 
en faisant comme eux, mais en faisant autrement qu'eux. 
Si de tels hommes ont été frappés d'incapacité, est-ce 
leur faute ? ou ne serait-ce pas plutôt qu'aucune habileté 
û'cst égale à la situation ? 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 453 

Prenons encore les trois premiers siècles de l'ère chré- 
tienne. Où se passaient alors les grandes choses? Où se 
fondait l'avenir? Quels étaient les noms désignés aux 
respects des générations futures? Étaient-ce Tibère et 
Séjan? Étaient-ce Galba, Othon, Vitellius, qui occupaient 
yraimcnt le centre de l'humanité, comme on le croyait 
«ans doute de leur temps? Le centre du monde, c'était 
le coin de terre le plus méprisé de l'Orient. Les grands 
hommes marqués pour l'apothéose étaient des croyants 
^enthousiastes fort étrangers aux secrets de la grande poli- 
tique. Cinq siècles plus tard, on ne nommera entre les 
hommes illustres de ce siècle que Pierre, Paul, Jean, 
Matthieu, pauvres gens qui, assurément, faisaient peu 
figure. Qu'aurait dit Tacite, si on lui eût annoncé que 
tous ces personnages qu'il fait jouer si savamment 
seraient alors complètement effacés devant les chefs de 
, €es chrétiens qu'il traite avec tant de mépris; que le 
nom d'Auguste ne serait sauvé de l'oubli que parce qu'en 
tête des fastes de l'année chrétienne on lirait : Impcrante 
Cœsare Augusto, Christiis natiis est in Beihlehem Juda: 
qu'on ne se souviendrait de Néron que parce que, sous son 
règne, souffrirent, dit-on, Pierre et Paul, maîtres futurs de 
Tlome ; que le nom de Trajan se retrouverait encore dans 
quelques légendes, non pour avoir vaincu les Daces et 
poussé jusqu'au Tigre les limites de l'empire, mais parce 
qu'un crédule évéque de Rome du vi*^ siècle, eut un jour 
la fantaisie de prier pour lui? Voilà donc un immense 
développement, sourdement préparé durant trois siècles 
-en dehors de la politique, grandissant parallèlement à la 
■société officielle, persécuté par elle, et qui, à un certain 
jour, étouffe la politique, ou plutôt reste vivant et fort, 
quand le monde officiel se meurt d'épuisement. Si 



454 L'AVENIR DE LA SCIENCE, 

saint Ambroise fût resté gouverneur de Ligurie^ en sup- 
posant môme qu'il eût eu de l'avancement, et fût devenu, 
comme son père, préfet des Gaules, il serait maintenant 
parfaitement oublié. Il a bien mieux fait de devenir 
évêque. Dites donc encore qu'il n'y a moyen de servir 
rhumanité qu'en se jetant dans la mêlée. Je dis, moi, au 
contraire, que celui qui embrasse de toule âme cet humi- 
liant labeur, prouve par là môme qu'il n'est pas appelé à 
la grande œuvre. Qu'est-ce que la politique de nos 
jours? Une agitation sans principe et sans loi, un combat 
d'ambitions rivales, un vaste théâtre de cabales, de 
luttes toutes personnelles. Que faut-il pour y réussir, pour 
être possible, comme l'on dit ? une vive originalité ? une 
pensée ardente et forte ? une conviction impétueuse ? Ce 
sont là au succès d'invincibles obstacles ; il faut ne pas 
penser ou ne pas dire sa pensée ; il faut user tellement 
sa personnalité, qu'on n'existe plus ; songer toujours à 
dire, non pas ce qui est, mais ce qu'il convient de dire ; 
s'enfermer en un mot dans un cercle mort de conven- 
tions et de mensonges officiels. Et vous croyez que ce 
sera de là que sortira ce dont nous avons besoin, une 
sève originale, une nouvelle manière de sentir, un dogme 
capable de passionner de nouveau l'humanité? Autant 
vaudrait espérer que le scepticisme engendrera la foi, 
et qu'une religion nouvelle sortira des bureaux d'un 
ministère ou des couloirs d'une assemblée. 

La plus haute question de la politique est celle-ci : Qui 
sera ministre? Mais l'humanité sera-t-elle plus avancée, 
je vous prie, si c'est M.** ou M.'^'^* qui tient le porte- 
feuille? Je vous affirme que M.*** sait tout aussi peu 
que M.** le fin mot des choses, que le problème ne sera 
pas plus près de sa solution qu'il ne l'était auparavant. 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 455 

que tout cela est aussi insignifiant que quand on se de- 
mandait à Rome si ce serait Didius Julien ou Flavius 
Sulpicianus qui l'emporterait à l'enchère, et que les sept 
cent cinquante personnes intelligentes qui sont là atten- 
tives autour de cette arène, saisissant avidement toutes 
les péripéties du combat, perdent leur temps et leur 
peine. Là n'est pas le lieu des grandes choses. Ce qu'il 
faut à l'humanité, c'est une morale et une foi ; ce sera 
des profondeurs de la nature humaine qu'elle sortira, 
et non des chemins battus et inféconds du monde offi- 
ciel. 

Considérez combien est humiliant, aux époques comme 
la nôtre, le rôle de Thomme politique. Banni des hautes 
régions de la pensée, déshérité de l'idéal, il passe sa vie 
à des labeurs ingrats et sans fruit, soucis d'administra- 
tion, complications bureaucratiques, mines et contre- 
mines d'intrigues. Est-ce la place d'un philosophe? Le 
poUtique est le goujat de l'humanité et non son inspira- 
teur. Quel est l'homme amoureux de sa perfection qui 
voudra s'engager dans cet étouflfoir ? 

M. de Chateaubriand a, je crois, soutenu quelque 
part que l'intrusion des hommes de lettres dans la poli- 
tique active signale l'affaiblissement de l'esprit politique 
chez une nation. C'est une erreur ; cela prouve un aflfai 
blissement de l'esprit philosophique, de la spéculation, 
de la littérature ; cela prouve que l'on ne comprend plus 
la valeur et la dignité de l'intelligence, puisqu'elle ne 
suffit plus à occuper les esprits distingués : cela prouve 
enfin que le règne a passé de l'esprit et de la doctrine 
à l'intrigue et à la petite activité. Mais cette activité ne 
tardera pas à se proclamer elle-même impuissante, et l'on 
comprendra alors que la grande révolution ne viendra 



456 L'AVENIR DE LA SCIENCE, 

pas des hommes d'action, mais des hommes de pensée et 
de sentiment, et on laissera ce vulgaire labeur aux 
esprits inquiets, et toutes les âmes nobles et élevées, 
abandonnant la terre à ceux qui en ont le goût, tenant 
pour choses indifférentes les formes de gouvernement, 
les noms des gouvernants et leurs actes, se réfugieront 
sur les hauteurs de la nature humaine, et, brûlant de 
l'enthousiasme du beau et du vrai, créeront cette force 
nouvelle qui, descendant bientôt sur la terre, renversera 
les frêles abris de la politique, et deviendra à son tour la 
loi de l'humanité. Il ne faut pas demander aux gouverne- 
ments plus qu'ils ne peuvent donner. Ce n'est pas à eux 
de révéler à l'humanité la loi qu'elle cherche. Tout ce 
qu'on peut leur demander, aux époques comme la nôtre, 
c'est de maintenir tant bien que mal les conditions de 
Ja vie extérieure, de manière qu'elle soit toîérable. Il 
faut souhaiter aussi, sans l'espérer, qu'ils ne persécutent 
pas trop les efforts dans le sens nouveau. L'humanité 
fera le reste, sans demander permission à personne. 

Nul ne peut dire de quel point du ciel apparaîtra l'astre 
de cette rédemption nouvelle. Ce qu'il y a de sûr, c'est que 
les bergers et les mages l'apercevront encore les premiers, 
c'est que le germe est déjà posé, et que, si nous savions 
voir le présent avec les yeux de l'avenir, nous démêlerions 
dans la complication de l'actuel la fibre imperceptible qui 
portera la vie à l'avenir. C'est au sein de la putréfaction 
que se développe le germe de la vie future, et personne 
n'a droit de dire : Celle-ci est une pierre réprouvée ; car 
peut-être sera-ce la pierre angulaire de l'édifice futur. Un 
sage des premiers siècles eût-il jamais pu croire que 
l'avenir était à cette secte méprisée, insociable, convaincue 
de la haine du genre humain, qui ne se présentait à 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 457 

l'imaginai ion qu'avec de nocturnes mystères et d'odieuses 
orgies ? Nos beaux esprits eussent eu contre la doctrine 
nouvelle toute l'antipathie qu'ils ont contre les novateurs 
•de nos jours. Ces chrétiens leur eussent semblé une plèbe 
vile, ignorante et superstitieuse. Il est certain que plu- 
sieurs sectes chrétiennes justifiaient les calomnies des 
païens. La ligne que depuis on a tirée entre l'Église 
orthodoxe et les sectes gnostiques était alors bien indécise; 
tout cela faisait corps, et il y avait solidarité des uns aux 
-autres. Dans la secte orthodoxe elle-même, que de taches 
à nos yeux. Les médecins ont un nom pour désigner 
•ceux qui croient posséder le don des langues, de prédi- 
cation, de prophétie. Que dire de ceux qui attendent 
tous les jours la fin du monde et la venue d'un corps 
humain qui descendra du ciel pour régner ? Les extrava- 
gances de nos fous du phalanstère ne sont rien auprès 
de celles de ces premiers enthousiastes. Jean Journet, de 
nos jours, a été mis à Bicetre ; or Jean Journet ne croit 
pas faire de miracles, parler des langues qu'il n'a pas 
-apprises, avoir été au troisième ciel, etc. Notre Journal 
des Débats eût fait gorge chaude de ces gens-là, et cepen- 
<iant ils ont vaincu, et quatre siècles après, les plus beaux 
génies se sont fait gloire d'être leurs disciples, et, au 
XIX® siècle encore, des intelligences distinguées les tien- 
nent pour des inspirés. La mauvaise couleur d'un mouve- 
ment n'est jamais un argument décisif. Je verrais un 
mouvement populaire du plus odieux caractère, une 
vraie jacquerie, l'égoïsme disant à l'égoïsme : La bourse 
ou la vie, que je m'écrierais : Vive l'humanité ! voilà de 
belles choses qui se fondent pour l'avenir. Les grandes 
apparitions sont toujours accompagnées d'extravagances; 
<clles n'arrivent à une grande puissance que quand des 



-\ 



458 L'AVENIR DE LA SCIENCE. 

esprits philosophiques leur ont donné la forme. Qui sait 
si le phalanstère n'aura pas été la gnose, l'aberration 
folle du mouvement nouveau? Il est indubitable au moins 
que la région est sufTisamment désignée, et que, pour 
savoir d'où viendra la religion de l'avenir, il faut tou- 
jours regarder du côté de Liberté, égalité, fraternité. 

C'est donc à l'âme, à la pensée, qu'il faut revenir. Or 
la pensée désormais ne pourra sérieusement s'exercer que 
sous la forme de science rationnelle. Il semble, au pre- 
mier coup d'œil, que la science a peu influé jusqu'ici 
sur le développement des choses. Faites le tableau des 
hommes d'intelhgence qui ont puissamment poussé à la 
roue, vous aurez des penseurs et des écrivains, comme 
Luther, Voltaire, Rousseau, Chateaubriand, Lamartine, 
mais très peu de savants ou de philosophes techniques. 
Les quatre mots que Voltaire savait de Locke ont fait plus 
pour la direction de l'esprit humain que le livre de Locke. 
Les quelques bribes de philosophie allemande qui ont 
passé le Rhin, combinées d'une façon claire et superfi- 
cielle, ont fait une meilleure fortune que les doctrines 
elles-mêmes. Telle est la manière française; on prend trois 
ou quatre mots d'un système, suffisants pour indiquer un 
esprit; on devine le reste, et cela va son chemin. L'huma- 
nité, il faut le reconnaître, n'a pas marché jusqu'ici d'une 
manière assez savante, et bien des choses ont été (passez- 
moi le mot) bâclées, dans la marche de l'esprit humain. 
Mais ce qu'il y a de certain, c'est que si le genre humain 
était sérieux comme il devrait l'être, la raison éclairée et 
compétente en chaque ordre de choses gouvernerait le 
monde. Or, la raison éclairée et spécialement compétente, 
qu'est-ce autre chose que la science ? En supposant même 
que l'érudit ne dût jamais figurer dans la grande histoire 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 459 

de l'humanité, son travail et ses résultats, assimilés par 
d'autres et élevés à leur seconde puissance, y trouveront 
leur place par cette influence secrète et cette intime infil- 
tration qui fait qu'aucune partie de l'humanité n'est 
fermée pour l'autre. 

L'Allemagne contemporaine nous offre un des rares 
exemples des effets directs de la science sur la marche des 
événements politiques. L'idée de l'unité allemande est 
venue par la science et la littérature. Ce peuple semblait 
résigné à la mort, il avait perdu toute conscience et ne 
comptait plus comme individualité dans le monde, quand 
un groupe incomparable de génies, Gœthe, Schiller, Kant, 
Beethoven sont venus le révéler à lui-même. Ce sont là 
les vrais fondateurs de l'unité allemande ; du moment où 
toutes les parties de ce beau pays se sont retrouvées dans 
la langue, la gloire et le génie de ces grands hommes, elles 
ont senti le lien qui les unissait, et elles ont dû tendre à 
le réaliser politiquement. De là vient un fait caractéris- 
tique, la couleur savante, poétique, littéraire de ce mou- 
vement, depuis Arndt, Kleist, Sand, jusqu'à cette assemblée 
de docteurs, dont la maladresse et la gaucherie ont pu faire 
sourire l'Europe et compromettre, mais non perdre, une 
idée désormais fondée. 



XXÏII 



Je visitais un jour ce palais transformé en Musée, sur le 
front duquel une pensée de large éclectisme a fait écrire : 
A toutes les gloires de la France, J'avais parcouru la 



460 L'AVENIR DE LA SCIENCE, 

galerie des Batailles, la salle des Maréchaux, celles des 
diverses campagnes; j'avais vu des sacres de rois ou d'em- 
pereurs, des cérémonies royales, des prises de villes, 
des généraux, des princes, des grands seigneurs, des fi- 
gures sottes ou insolentes, quand tout à coup je me pris 
à me demander : Où est donc la place de l'esprit ? Voilà 
les grands de chair, des fats, des gens sans idée, sans 
morale, qui ont bien peu fait pour l'humanité. Mais où 
est donc la galerie des saints, la galerie des philosophes, la 
galerie des poètes, la galerie des savants, la galerie des 
penseurs ? Je vois Louis XIV fondant je ne sais quel ordre 
nobiliaire, et je ne vois pas Vincent de Paul fondant la 
charité moderne ; je vois des scènes de cour plus ou moins 
insignifiantes, et je ne vois pas Abélard, au milieu de ses 
disciples, discutant les problèmes du temps sur la mon- 
tagne Sainte- Geneviève; je vois le serment du Jeu de 
Paume, et je ne vois pa s Desca rtes, enferme dans son poêle, 
jurant de ne pas lâcher prise qu'il n'ait découvert la phi- 
losophie. Je vois des physionomies brutales, grossières, 
«ans idéal, et je ne vois pas Gerson, Calvin, Molière, 
Rousseau, Voltaire, Montesquieu, Condorcet, Lavoisier, 
Laplace, Chénier. Bossuet et Fénelon y sont plutôt à titre 
de courtisans qu'à titre d'hommes de l'esprit. Serait-ce 
que Rousseau et Montesquieu auraient moins fait pour la 
gloire de la France et le progrès de l'humanité que tel 
général obscur ou tel courtisan oublié ? C'en est fait, me 
disais-je, l'esprit est déshérité... Mais non. Au-dessus 
des uniformes terrasses du palais-musée, voyez s'élever ce 
majestueux édifice que couronne le signe du Christ. 
Entrez, et dites- moi si aucune gloire vaut la gloire de 
celui qui siège là-bas. Napoléon, dont le nom a fait des 
miracles, ne trône pas sur un autel. Dieu soit loué ! la 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 4fit 

plus belle place est encore à l'esprit. Les autres ont le 
palais, lui a le temple. 

Aux yeux du philosophe, la gloire de l'esprit est la 
seule véritable, et il est permis de croire qu'un jour les 
philosophes et les savants hériteront de la gloire que, 
durant sa période d'antagonisme et de brutalité, l' huma- 
nité aura dû décerner aux exploits militaires. Je ne saurais 
approuver les lieux communs que l'on a coutume de 
débiter contre les conquérants; il faut être bien superficiel 
pour ne voir dans Alexandre qu'un écervelé, qui mit 
rAsie en cendres. La guerre et la conquête ont pu être, 
dans le passé, un instrument de progrès ; c'était une 
manière, à défaut d'autre, de mettre les peuples en con- 
tact et de réaUser l'unité de l'humanité. Où en serait 
l'humanité sans la conquête d'Alexandre, sans la conquête 
romaine ? Mais quand le monde sera rationaliste, le plus 
grand homme sera celui qui aura le plus fait pour les 
idées, qui aura le plus cherché, le plus découvert. La 
bataille ne sera pas gastrosophique, comme le voulait 
Fourier; elle sera philosophique. Depuis l'origine c'est l'es- 
prit qui a mené les choses (christianisme, croisade, Ré- 
forme, Révolution, etc.), et pourtant l'esprit est resté 
humble, méconnu, persécuté. Napoléon n'a pas remué le 
monde aussi profondément que Luther^ et pourtant que 
fut Luther toute sa vie ? Un pauvre moine défroqué, qui 
n'échappa à ses ennemis que parce qu'il plut à quelques 
petits princes de le prendre sous leur protection ? Si 
quelque chose prouve la force intime de spéculation qui 
est dans la nature humaine, c'est que, malgré la triste 
part faite jusqu'ici aux penseurs, il y ait eu des hommes 
capables de dévouer leur vie aux injures, à la persécution, 
à la pauvreté, pour la recherche désintéressée du vrai^ 



462 . L'AVENIR DE LA SCIENCE. 

Quand on songe que tout le mouvement intellectuel ac- 
compli jusqu'ici a été réalisé par des hommes malheureux, 
souffrants, harcelés de peines intérieures et extérieures, et 
que nous-mêmes nous en recueillons la tradition, d'un 
cœur agité, au milieu des craintes et des angoisses, on 
prend en meilleure estime cette nature humaine, capable 
de poursuivre si énergiquement un objet idéal. 

n est temps, définitivement, de revenir à la vérité de 
la vie, et de renoncer à tout cet artifice de convention, 
reste de nos distinctions aristocratiques et de la société 
artificielle du xvn^ siècle ; il est temps de revenir à la 
vérité des mœurs antiques. Prenez Platon, Socrate, Alci- 
biade, Aspasie ; imaginez-les vivant, agissant d'après les 
ravissants tableaux que nous en a laissés l'antiquité, Platon 
surtout. Ont-ils cette morgue froide, insignifiante et tirant 
son prix de son insignifiance, qui est le ton des salons 
aristocratiques ? Ont-ils ce ton niais, ce rire sans délica- 
tesse, cette face plate et prosaïque, cette manière de 
prendre la vie comme une affaire, qui est celle de la 
bourgeoisie ? Ont-ils cette grossièreté, ce regard émoussé, 
cette face dégradée qui, je le dis avec tristesse et sans 
ridée d'un reproche, est la manière du peuple ? Non. Ils 
sont vrais, ils sont hommes. 

Les âmes honnêtes des siècles raffmés, Rousseau, par 
exemple. Tacite peut-être, par réaction contre l'artificiel et 
le mensonge de la société de leur temps, se reportent sou- 
vent avec complaisance vers l'état sauvage , qu'ils appel- 
lent l'état de nature. Innocente illusion qui ne convertit 
personne , et n'inspire aux raffmés qu'une très facile ré- 
signation. On lit avec plaisir ces éloquentes déclamations ; 
on les accepte comme des thèmes donnés, mais quoi qu'en 
dise Voltaire, il ne prend envie à personne en lisant Rous- 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 463 

seau de marcher à quatre pieds. ïl est puéril d'en appeler 
I contre la civilisation raffinée à l'état sauvage ; il faut en 
j appeler à la civilisation vraie, dont la Grèce nous offre 
un incomparable exemple. Ce qu'il nous faut, en fait de 
mœurs, c'est la Grèce moins l'esclavage. Où trouver une 
plus large part faite à l'individu , plus d'originalité per- 
sonnelle, plus de spontanéité, plus de dignité? Nous ne 
comprenons, nous autres, que la majesté royale ou aris- 
tocratique. La majesté de l'idéal se confond pour nous 
avec celle de la religion, que nous reléguons par delà l'hu- 
manité, et quant à la majesté du peuple, nous ne la 
comprenons pas, parce qu'elle n'existe pas. Athènes, au 
j contraire , c'est l'humanité pure. M. de Maistre a dit que 
la majesté est toute romaine. Non certes. Le Jupiter Olym- 
pien et la Pallas grecque, Sal aminé et le Pirée, le Pnyx 
et l'Acropole ont leur majesté ; mais cette majesté est 
vraie et populaire ; au lieu que la majesté romaine est 
montée, machinée. Il n'y avait pas deux tons à Athènes ; 
au contraire , les fines mœurs du temps d'Auguste étaient 
à peu près celles de notre aristocratie, et à côté de cela se 
trouvait un peuple ridicule. 

Il n'y a de majesté que celle de l'humanité vraie, celle 
de la poésie, celle de la religion, celle de la morale. Les 
autres prestiges à un certain jour deviennent ridicules. Il 
est dans la force des choses que tout ce qui n'a été imposé 
que par surprise, excite le rire, dès que le prestige est dé- 
truit. On veut se venger de ses respects passés, sitôt que 
l'échafaudage est dépouillé de sa tenture. Il faut, pour 
les grossières illusions du respect extérieur, une simplicité 
que nous n'avons plus ; nous sommes trop fins pour ne 
pas soulever le voile. Nous avons abattu la vieille idole 
du respect : une idole ne se relève pas. Comment, je vous 



464 L'AVENIR DE LA SCIENCE. 

prie, se donner da respect? Comment faire revivre par la 
réflexion ce qui avait pour condition essentielle l'absence 
de la réflexion? L'enfant peut avoir peur de la figure 
qu'il a barbouillée; mais, une fois qu'il en a ri, ne se 
rappellera-t-il pas toujours qu'il a barbouillé ce visage pour 
se faire peur à lui-même ! 

La condition essentielle d'un spectacle de marionnettes^ 
c'est de ne pas apercevoir le fil. Les simples prennent la 
chose au sérieux , à peu près comme si ces pantins étaient 
des personnes réelles ; les habiles s'en amusent, lors même 
qu'ils verraient un peu le fil ; car après tout, ils savent 
fort bien qu'il y en a un. Mais si les demi-habiles ont le 
malheur de l'apercevoir, ils ont bien soin de se moquer du 
spectacle, pour prouver qu'ils ne sont pas dupes. 11 en est 
ainsi du respect : le respect est naturel chez les simples ; les 
superficiels s'en défendent avec une fatuité très comique ; il 
renaît chez les sages par une vue supérieure. Les sages 
savent qu'il y a un fil sous tout cela, mais que ce n'est 
pas la peine de faire tant de fracas d'une découverte aussi 
simple. Les superficiels, au contraire, crient, tempêtent 
qu'il faut à tout prix délivrer l'humanité de ces préjugés. 
« Il faut avoir une pensée de derrière, dit Pascal, et ju- 
ger du tout par là, en parlant cependant comme le 
peuple. » Mais, quand le nombre des finassicrs est trop 
considérable, toute piperie devient impossible : car il de- 
vient alors de bon ton de faire le malin et de dire aux 
simples : « Ah ! que vous êtes bons de vous y laisser 
prendre. » Alors il faut y aller simplement, et ne réclamer 
de respect que pour les choses réellement respectables. 

L'avènement de la bourgeoisie a opéré, il faut l'avouer, 
une grande simplification dans nos mœurs. Notre cos- 
tume est bien étroit et bien artificiel comparé à l'ampleur 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 465 

simple et noble du costume antique : mais enfin ce n'est 
plus un mensonge comme celui de l'ancienne aristocratie. 
11 y a encore beaucoup à faire : il faut simplifier et enno- 
blir. La bourgeoisie d'ailleurs a eu parfois le tort de cher- 
cher à revenir aux vieux airs de la noblesse ; à quoi elle 
n'a nullement réussi, et par là elle s'est rendue ridicule. 
Car rien de plus ridicule qu'une imitation manquée de 
la majesté. Ce qu'il nous faut, c'est la vraie politesse, la 
vraie douceur, la vie prise à plein et dans sa vérité, 
la vertu se traduisant dans les manières par l'aménité et la 
grâce. Les républicains prétendus austères se font une 
étrange illusion, en croyant qu'on peut bannir de l'hu- 
manité lïdée de majesté. Mieux vaudrait l'ancienne ido- 
lâtrie, entourant de splendeur quelques individus, que cette 
pale vie où la majesté de l'humanité ne serait pas repré- 
sentée. Mais il vaut mieux encore revenir à la vérité, et 
ne reconnaître d'autre majesté que celle de la nation 
et de l'idéal. 

Ces mœurs, je les appellerais volontiers des mœurs dé- 
mocratiques , en ce sens qu'elles ne reposent sur aucune 
distinction artificielle (18(5), mais seulement sur les rela- 
tions naturelles et morales des hommes entre eux. On 
s'imagine souvent que des mœurs démocratiques sont des 
mœurs de cabaret, et c'est un peu la faute de ceux qui 
ont confisqué ce nom à leur profit. Mais les vraies mœurs 
démocratiques seraient les plus cliarmantes, les plus dou- 
ces, les plus aimables. Elles ne seraient que la morale elle- 
même, plus ou moins belle, plus ou moins harmonieuse, 
selon que les individus seraient plus ou moins heureuse- 
ment doués. Ce seraient les mœurs des poèmes et des ro- 
mans idéaux, où les sentiments humains se feraient jour 
dans toute leur naïveté première, sans air bourgeois ni raf- 

30 



•^ 



466 L'AVENIR DE LA SCIENCE, 

fmé. Les vraies mœurs démocratiques supposeraient, d'une 
part, l'abolition du salon aristocratique et du café, d'autre 
part, l'extension des relations de famille et des réunions 
publiques. Il est vrai qu'à ce dernier égard notre société 
offre une lacune difficile à combler. Nous n'avons rien 
d'analogue à Vécole antique. Notre école est exclusivement 
destinée à l'enfance et par là vouée à un demi-ridicule, 
comme tout ce qui est pédagogique ; notre e-lub est tout 
politique, et pourtant il faut à l'homme dos réunions 
spirituelles. L'école ancienne était pour tous les âges le gym- 
nase de l'esprit. Le sage, comme Socrate, Stilpon, Anli- 
sthène, Pirrhon, n'écrivant pas, mais parlant à des dis- 
ciples ou habitués (oi cuvovte;), est maintenant impossible. 
L'entretien philosophique, tel que Platon nous l'a conservé 
dans ses dialogues (187), la Sympasie antique, ne se 
conçoivent plus de nos jours (188). L'Église et la presse ont 
tué l'école. Maintenant que l'Église n'est plus rien pour 
le peuple, qui la remplacera ? 

Ce qu'on appelle la société est loin d'être favorable au 
développement des jolies mœurs et des beaux caractères. 
Je n'oserais pas dire, si M. Michelet ne l'avait dit avant 
moi : « Après la conversation des hommes de génie et 
des savants très spéciaux, celle du peuple est certainement 
la plus instructive. Si l'on ne peut causer avec Béranger, 
Lamennais ou Lamartine, il faut s'en aller dans les champs 
et causer avec un paysan. Qu'apprendre avec ceux du 
milieu ? Pour les salons , je n'en suis sorti jamais sans 
trouver mon cœur diminué et refroidi. » L'impression 
iqui me reste en sortant d'un salon, c'est le désespoir 
^ de la civilisation. Si la civilisation devait fatalement abou- 
tir à cet avortement, si le peuple à son tour, devait s'user 
de la sorle, et, au bout de quelques siècles, s'affadir au 



L'AVENIR DE LA SCIENCE 467 

•sein de la vanité et du plaisir, Caton aurait raison, il fau- 
drait envisager comme des instruments de mollesse et 
briser sagement tout ce qui est à nos yeux instrument de 
culture et de perfectionnement, mais qui, dans cette hypo- 
thèse, ne servirait qu'à faire des générations avides de ser- 
[Titudepour vivre à l'aise. Rien n'égale, en province sur- 
tout, lanuUité de la vie bourgeoise, et, je ne vois jamais 
sans tristesse et sans une sorte d'effroi l'affaiblissement 
physique et moral de la génération qui s'élève ; et pour- 
tant ce sont les petits-fils des héros de la grande épopée ! 
Je m'entends mieux avec les simples, avec un paysan, un 
ouvrier, un vieux soldat. Nous parlons à quelques égards 
la même langue, je peux au besoin causer avec eux : cela 
m'est radicalement impossible avec un bourgeois vulgaire : 
nous ne sommes pas de la même espèce. 

Hermann n'a vécu qu'avec lui-même, sa famille et 
quelques amis. Avec eux il est naïf, vrai, plein de verve; 
il touche le ciel. En société, il est d'une insoutenable bê- 
tise, et condamné au mutisme par le tour entier de la 
conversation qui ne lui permet pas d'y insérer un mot. 
S'il s'avise de l'essayer, le ton insolite de sa voix fait 
dresser toutes les têtes ; c'est une discordance. Il ne sait 
pas rendre de monnaie; veut-il riposter, il tire de sa 
poche de l'or et pas de sous. A l'Académie ou au Por- 
tique, il eût bien tenu sa place; il eût été des disciples 
favoris, il eût figuré dans un dialogue de Platon comme 
Lysis et Charmide. S'il eût vu Dorothée belle, courageuse 
et fière au bord de la fontaine, il eût osé lui dire : Laisse- 
moi boire. Si, comme Dante, il eût vu Béalrix sortant 
■les yeux baissés de l'église de Florence, peut-être un 
rayon eût traversé sa vie, et peut-être la fille de Falco 
Portinari eût-elle souri de sa peine. Eh bien ! en face d'une 



468 L'AVENIR DE LA SCIENCE. 

demoiselle, il n'éprouve et ne fait éprouver que rem- 
barras. — Votre Hermann, dira-t-on, est un campagnard, 
qu'il aille au village. — Nullement. Au village, il trouvera 
la grossièreté, l'ignorance, l'inintelligence des choses fines 
et belles. Or, Hermann est poli et cultivé, plus raffiné 
même que les hommes de salon, mais non d'un raffinement 
artificiel et factice. Il y a en lui un monde de pensée et 
de sentiment, que ne sauraient comprendre ni la grossière 
stupidité ni le scepticisme frivole. C'est l'homme vrai 
et sincère, prenant au sérieux sa nature et adorant les 
inspirations de Dieu dans celles de son cœur. 

Le travail intellectuel n'a donc toute sa valeur que 
quand il est purement humain, c'est-à-dire quand il cor- 
respond à ce fait de la nature humaine : l'homme ne vit, 
pas seulement de pain. Le grand sens scientifique et. 
religieux ne renaîtra que quand on reviendra à une con- 
ception de la vie aussi vraie et aussi peu mêlée de factice, 
que celle qu'on doit se faire, ce me semble, seul au milieu 
des forêts de l'Amérique, ou que celle du brahmane, 
quand, trouvant qu'il a assez vécu, il se dispose au grand 
départ, jette son pagne, remonte le Gange, et va mourir sur 
les sommets de l'Himalaya. Qui n'a éprouvé de ces mo- 
ments de solitude intérieure, où l'âme descendant de 
couche en couche, et cherchant à se joindre elle-même,, 
perce les unes après les autres toutes les surfaces super- 
posées, jusqu'à ce qu'elle arrive au fond vrai, où toute 
convention expire, où l'on est en face de soi-même sans 
fiction ni artifice? Ces moments sont rares et fugitifs;, 
habituellement nous vivons en face d'une tierce personne, 
qui empêche l'eff'rayant contact du moi contre lui-même. 
La franchise de la vie n'est qu'à la condition de percer 
ce voile intermédiaire, et de poser incessamment sur le* 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 469 

fond vrai de notre nature pour y écouter les instincts 
désintéressés, qui nous portent à savoir, à adorer et à 
aimer. 

Voilà pourquoi l'homme sincère se passionne si fort 
et s'épuise en adorations devant la vie naïve, devant l'en- 
fant qui croit et sourit à toute chose, devant la jeune 
fille qui ne sait pas qu'elle est belle, devant l'oiseau qui 
chante sur la branche uniquement pour chanter, devant 
1a poule qui marche fière au milieu de ses petits. C'est 
que là le Dieu est tout nu. L'homme raffiné trouve niaises 
les choses auxquelles le peuple et l'homme de génie 
prennent le plus d'intérêt, les animaux et les enfants. 
Le génie, c'est d'avoir à la fois la faculté critique et les 
; dons du simple. Le génie est enfant ; le génie est peuple, 
le génie est simple. 

La vie brahmanique offre le plus puissant modèle de la 
vie possédée exclusivement par la conception religieuse, 
^u pour mieux dire sérieuse, de l'existence. Je ne sais si le 
tableau de la vie des premiers solitaires chrétiens de la 
ïhébaïde, si admirablement tracé par Fleury, offre une 
telle auréole d'idéalisme. La vie brahmanique d'ailleurs 
a sur la vie cénobitique et érémitique cette supériorité, 
qu'elle est en même temps la vie humaine, c'est-à-dire la 
vie de famille, et qu'elle s'allie aux soins de la vie posi- 
tive, sans prêter à ceux-ci une valeur qu'ils n'ont pas : 
l'ascète chrétien reçoit sa nourriture d'un corbeau céleste ; 
le brahmane va lui-même couper du bois à la forêt; il 
doit posséder une hache et un panier pour recueillir les 
fruits sauvages. Les fils de Pandou, pendant leur séjour 
à la forêt, vont à la chasse, et leur femme Draupadi offre 
aux étrangers qu'elle reçoit dans son ermitage du gibier 
«que ses époux ont tué. Les Vies des Pères du désert 



470 L'AVENIR DE LA SCIENCE, 

n'offrent rien à comparer au tableau suivant, extrait du 
Mahabharata : « Le roi s'avança vers le bosquet sacré, 
image des régions célestes ; la rivière était remplie de 
troupes de pèlerins, tandis que l'air retentissait des voix 
des hommes pieux qui répétaient chacun des fragments 
des livres sacrés. Le roi, suivi par son ministre et son 
grand prêtre, s'avança vers l'ermitage, animé du désir 
de voir le saint homme, trésor inépuisable de science reli- 
gieuse ; il regardait le solitaire asile, pareil à la région de 
Brahma; il entendit les sentences mystérieuses, extraites 
des Védas, prononcées sur un rythme cadencé... Ce lieu 
rayonnait de gloire par la présence d'un certain nombre de 
brahmanes... dont les uns chantaient le Samavéda, pen- 
dant qu'une autre troupe chantait le Bharoundasama... 
Tous étaient des hommes d'un esprit cultivé et d'un exté- 
rieur imposant... Ces lieux resssemblaient à la demeure 
de Brahma. Le roi entendit de tous côtés la voix de ces 
hommes instruits par une longue expérience des rits du 
sacrifice, de ceux qui possèdent les principes de la morale 
et la science des facultés de l'âme, de ceux qui sont 
habiles à concilier les textes qui ne s'accordent pas en- 
semble, ou qui connaissent tous les devoirs particuliers 
de la religion ; mortels dont l'esprit tendait à soustraire 
leur âme à la nécessité de la renaissance dans ce monde. 
11 entendit aussi la voix de ceux qui, par des preuves indu- 
bitables, avaient acquis la connaissance de l'être suprême, 
de ceux qui possédaient la grammaire, la poésie et la 
logique, et étaient versés dans la chronologie ; qui avaient 
pénétré l'essence de la matière, du mouvement et d^ la 
qualité; qui connaissaient les causes et les effets, qui 
avaient étudié le langage des oiseaux et celui des abeilles 
(les bons et les mauvais présages), qui faisaient reposer 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 471 

leur croyance sur les ouvrages de Vyasa, qui offraient des 
modèles de l'étude des livres d'origine sacrée et des prin- 
cipaux personnages qui recherchent les peines et les 
troubles du monde (189). » L'Inde me représente du reste 
la forme la plus vraie et la plus objective de la vie hu- 
maine, celle où l'homme, épris de la beauté des choses, les 
poursuit sans retour personnel, et par la seule fascination 
qu'elles exercent sur sa nature. 

Religion est le mot sous lequel s'est résumée jusqu'ici 
la vie" de l'esprit. Prenez le chrétien des premiers siècles ; 
la religion est bien toute sa vie spirituelle. Pas une pensée, 
pas un sentiment qui ne s'y rattache : la vie matérielle 
elle-même est presque absorbée dans ce grand mouvement 
d'idéalisme. Sive manducatis, sive bibitis, dit saint Paul. 
Voilà un superbe système de vie, tout idéal, tout divin^ 
et vraiment digne de la liberté des enfants de Dieu. Il n'y 
a pas là d'exclusion, la chaîne n'est pas sentie ; car, bien 
que la limite soit étroite, le besoin ne s'élance point au 
delà. La loi, toute sévère qu elle est, est l'expression de 
l'homme tout entier. Au moyen âge, cette grande équation 
subsiste encore. Les foires, les réunions d'affaires ou de 
plaisir sont des fêtes religieuses ; les représentations scé 
niques sont des mystères; les voyages sont des pèleri- 
nages; les guerres sont des croisades. Prenez, au contraire, 
un chrétien, même des plus sévères, du temps de 
Louis XIV, Montausier, Beauvilliers, Arnauld, vous trou- 
verez deux parts dans sa vie : la part religieuse qui, 
toute principale qu'elle est, n'a plus la force de s'assi- 
miler tout le reste ; la part profane, à laquelle on ne peut 
refuser quelque prix. Alors, mais non point auparavant, 
les ascètes commencent à prêcher le renoncement. Le 
premier chrétien n'avait besoin de renoncer à rien ; car 



472 L'AVENIR DE LA SCIENCE. 

sa vie était complète, sa loi était adéquate à ses besoins. 
Par la suite, la religion, n'étant plus capable de tout con- 
tenir, maudit ce qui lui échappe. Je suis sûr que Beau- 
villicrs prenait un plaisir très délicat aux tragédies de 
Racine, peut-être même aux comédies de Molière; et 
pourtant il est bien certain qu'en y assistant, il ne pen- 
sait pas faire une œuvre religieuse, peut-être même 
croyait-il faire un péché. Ce partage était dans la nécessité 
des choses. La religion était reçue à cette époque comme 
une lettre close et cachetée, qu'il ne fallait pas ouvrir, 
mais qu'on devait recevoir et transmettre, et pourtant, la 
vie humaine s'élargissant toujours, i.' était nécessaire que 
les besoins nouveaux forçassent tous les scrupules, et que, 
ne pouvant se faire une place dans la religion, ils se 
constituassent vis-à-vis d'elle. De là un système de vie 
pâle et médiocre. On respecte la religion, mais on se 
tient en garde contre ses envahissements ; on lui fait sa 
part, à elle qui n'est quelque chose qu'à condition d'être 
tout. De là ces mesquines théories de la séparation des 
deux pouvoirs, des droits respectifs de la raison et de la 
foi. 

Il devait résulter de là que la religion, étant isolée, 
interceptée du cœur de l'humanité, ne recevant plus rien 
de la grande circulation, comme un membre lié, se des- 
séchât et devint un appendice d'importance secondaire, 
qu'au contraire la vie profane où l'on plaçait tous les 
sentiments vivants et actuels, toutes les découvertes, toutes 
les idées nouvelles, devînt la maîtresse partie. Sans doute 
ces grands hommes du xvni^ siècle étaient plus religieux 
qu'ils ne pensaient ; ce qu'ils bannissaient sous le nom 
de religion, c'étais le despotisme clérical, la superstition, 
la forme étroite. La réaction toutefois les entraîna trop 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 473 

3oin ; la couleur religieuse manqua profondément à ce 
siècle. Les philosophes se plaçaient sans le savoir au point 
de vue de leurs adversaires, et, sous l'empire d'associations 
-d'idées opiniâtres, semblaient supposer que la sécularisa- 
tion de la vie entraînait l'élimination de toute habitude 
religieuse. Je pense, comme les catholiques, que nos so- 
•ciétés, fondées sur un pacte supposé, notre loi athée sont 
des anomalies provisoires, et que jusqu'à ce qu'on en 
vienne à dire : Notre sainte constitution, la stabilité ne 
sera pas conquise. Or le retour à la religion ne saurait 
•être que le retour à la grande unité de la vie, à la religion 
i-de l'esprit, sans exclusion, sans limites. Le sage n'a pas 
besoin de prier à ses heures ; car toute sa vie est une 
' prière. Si la religion devait avoir dans la vie une place 
distincte, elle devrait absorber la vie tout entière ; le plus 
rigoureux ascétisme serait seul conséquent. Il n'y a que des 
esprits superficiels ou des cœurs faibles, qui, le christia- 
nisme étant admis, puissent prendre intérêt a la vie, à la 
«cience, à la poésie, aux choses de ce monde. Les mys- 
tiques regardent en pitié cette faiblesse, et ils ont raison. La 
vraie religion philosophique ne réduirait pas à quelques 
rameaux ce grand arbre qui a ses racines dans 1 ame de 
l'homme, elle ne serait qu'une façon de prendre la vie 
entière en voyant sous toute chose le sens idéal et divin, 
«t en sanctifiant toute la vie par la pureté de l'âme et 
l'élévation du cœur. 

La religion, telle que je l'entends, est fort éloignée de 
ce que les philosophes appellent religion naturelle, sorte 
de théologie mesquine, sans poésie, sans action sur l'hu- 
manité. Toutes les tentatives en ce sens ont été et seront 
infructueuses. La théodicée n'a pas de sens, envisagée 
eomme une science particulière. Y a-t-il encore un homme 



474 L'AVENIR DE LA SCIENCE. 

sensé qui puisse espérer de taire des découvertes dans un 
tel ordre de spéculations? La vraie théodicée, c'est la 
science des choses, la physique, la physiologie, l'histoire, 
prise d'une façon religieuse. La religion, c'est savoir et 
aimer la vérité des choses. Une proposition ne vaut qu'en 
tant qu'elle est comprise et sentie. Que signifie cette for- 
mule scellée, en langue inconnue, cet a-\-b théologique, que 
, vous présentez à l'humanité en lui disant : « Ceci gardera 
/ ton âme pour la vie éternelle : mange et tu seras guéri » , 
pilule qu'il ne faut pas presser entre ses dents, sous peine 
de ressentir une cruelle amertume? Eh! que m'importe à 
moi, si je n'en sens pas le goût? Faites-moi avaler une 
balle de plomb , cela opérera tout de même. Que me font 
des phrases stéréotypées qui n'ont pas de sens pour moi, 
semblables aux formules de l'alchimiste et du magicien 
qui opèrent d'elles-mêmes, ex opère operato, comme disent 
les théologiens. Docteurs noirs et scoi astiques, soigneux 
seulement de votre Incarnation et de votre Présence 
réelle, le temps est venu où l'on n'adorera le Père ni sur 
cette montagne ni à Jérusalem, mais en esprit et en 
vérité (190). 

M. Proudhon est certainement une intelligence philo- 
sophique très distinguée. Mais je ne puis lui pardonner 
ses airs d'athéisme et d'irréligion. C'est se suicider que 
d'écrire des phrases comme celle-ci : c( L'homme est des- 
tiné à vivre sans religion : une foule de symptômes dé- 
montrent que la société, par un travail intérieur, tend 
incessamment à se dépouiller de cette enveloppe désor- 
mais inutile. » Que si vous pratiquez le culte du beau 
et du vrai, si la sainteté de la morale parle à votre 
cœur, si toute beauté, toute vérité, toute bonté vous re- 
l 1 porte au foyer de la vie sainte, à l'esprit, que si, arrivé 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 475 

là, VOUS renoncez à la parole, vous enveloppez votre 
tête, vous confondez à dessein votre pensée et votre lan- 
gage pour ne rien dire de limité en face de l'infini, 
comment osez-vous parler d'athéisme ? Que si vos facultés, 
résonnant simultanément, n'ont jamais rendu ce grand 
son unique, que nous appelons Dieu, je n'ai plus rien à 
dire; vous manquez de l'élément essentiel et caractéristique 
de notre nature. 

L'humanité ne se convertit qu'éprise par l'attrait divin 
de la beauté. Or la beauté dans l'ordre moral, c'est la re- 
ligion. Voilà pourquoi une religion morte et dépassée est 
encore plus efficace que toutes les institutions purement 
profanes; voilà pourquoi le christianisme est encore plus 
créateur, soulage plus de souffrances, agit plus vigoureu- 
sement sur l'humanité que tous les principes acquis des 
temps modernes. Les hommes qui feront l'avenir ne se- 
ront pas de petits hommes disputeurs, raisonneurs, insul- 
leurs, hommes de parti, intrigants, sans idéal, lis seront 
beaux, ils seront aimables, ils seront poétiques. Moi, 
critique inflexible, je ne serai pas suspect de flatterie 
pour un homme qui cherche la trinité en toute chose, et 
qui croit. Dieu me pardonne ! à l'efficacité du nom de Jé- 
hova; eh bien ! je préfère Pierre Leroux, tout égaré qu'il 
est, à ces prétendus philosophes qui voudraient refaire l'hu- 
^manité sur l'étroite mesure de leur scolastique et avoir 
raison avec de la politique des instincts divins du cœur 
de l'homme. 

Le mot Dieu étant en possession du respect de l'huma- 
nité, ce mot ayant pour lui une longue prescription, et 
ayant été employé dans les belles poésies, ce serait dé- 
router l'humanité que de le supprimer. Bien qu'il ne 
'soit pas très univoque, comme disent les scolastiques, il 



«176 L'AVENIR DE LA SCIENCE, 

correspond à une idée suffisamment délimilée : le sum- 
mum et Vultimum, la limite où l'esprit s'arrête dans 
l'échelle de l'infini. Supposé même que, nous autres phi- 
losophes, nous préférassions un autre mot, liaison j^dx 
exemple, outre que ces mots sont trop abstraits et n'ex- 
priment pas assez la réelle existence, il y aurait un im- 
mense inconvénient à nous couper ainsi toutes les 
sources poétiques du passé, et à nous séparer par notre 
langage des simples qui adorent si bien à leur manière. 
Dites aux simples de vivre d'aspiration à la vérité et à la 
I beauté, ces mots n'auront pour eux aucun sens. Dites- 
; leur d'aimer Dieu, de ne pas offenser Dieu, ils vous com- 
: prendront à merveille. Dieu, providence, âme, autant de 
bons vieux mots, un peu lourds, mais expressifs et res- 
pectables, que la science expliquera, mais ne remplacera 
jamais avec avantage. Qu'est-ce que Dieu pour l'humanité, 
\ si ce n'est le résumé transcendant de ses besoins supra- 
\ sensibles, la catégorie de l'idéal, c'est-à-dire la forme sous 
\ laquelle nous concevons l'idéal, comme l'espace et le 
1 temps sont les catégories, c'est-à-dire les formes sous les- 
quelles nous concevons les corps (191)? Tout se réduit à ce 
fait de la nature humaine : l'homme en face du divin sort 
de lui-même, se suspend à un charme céleste, anéantit 
sa chétive personnalité, s'exalte, s'absorbe. Qu'est-ce que 
cela si ce n'est adorer ? 

Si l'on se place au point de vue de la substance, et que 
l'on se demande: Ce Dieu est-il ou n'est-il pas? — Oh^ 
Dieu 1 répondrai-je, c'est lui qui est, et tout le reste qui 
paraît être. Si le mot êt7X a quelque sens, c'est assurément 
appliqué à l'idéal. Quoi, vous admettriez que la matière 
est. parce que vos yeux et vos mains vous le disent, et 



vous douteriez de l'être divin, que toute votre nature 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 47T 

proclame dès son premier fait ? Eh ! que signifie cette 
phrase : a La matière est » ? Que laisserait-elle entre les 
mains d'une analyse rigoureuse? Je ne sais, et à vrai 
dire, je crois la question impertinente; car il faut s'arr*}- 
ter aux notions simples. Au delà est le goufï're. La raison 
ne porte qu'à une certaine région moyenne; au-dessus- 
et au-dessous, elle se confond, comme un son qui, à force 
de devenir grave ou aigu, cesse d'être un son ou du 
moins d'être perçu. J'aime, pour mon usage particulier, 
à comparer l'objet de la raison à ces substances mous- 
seuses ou écumeuses, où la substance est très peu 
de^ chose, et qui n'ont d'être que par la bouffissure. 
Si l'on poursuit de trop près le fond substantiel, il 
ne reste rien que l'unité décharnée; comme les foi-mules- 
mathématiques trop pressées rendent toutes l'identité fon- 
damentale, et ne signifient quelque chose qu'à condition 
de n'être pas trop simplifiées. Tout acte intellectuel, 
comme toute équation, se réduit au fond à A == A. Or, à 
cette limite, il n'y a plus de connaissance, il n'y a plus 
d'acte intellectuel. La science ne commence qu'avec les^ 
détails. Pour qu'il y ait exercice de l'esprit, il faut de la 
superficie, il faut du variable, du divers, autrement on se 
noie dans l'Un infini. L'Un n'existe et n'est perceptible 
qu'en se développant en diversité, c'est-à-dire en phéno- 
mènes. Au delà, c'est le repos, c'est la mort. La connais- 
sance, c'est l'infini versé dans un moule fini. Le nœud 
seul a du prix. Les faces de l'unité sont seules objet d& 
science. 

Il n'est pas de mot dans le langage philosophique qui 
ne puisse donner lieu à de fortes erreurs, si on l'en- 
tend ainsi dans un sens substantiel et grossier, au lieui 
de lui faire désigner des classes de phénomènes. Le réa 



/,78 L'AVENIR DE LA SCIENCE. 

lisme et l'abstraction se touchent; le christianisme a pu 
être tour à tour et à bon droit accusé de réalisme et 
d'abstraction. Le phénoménalisme seul est--véritable. 
J'espère bien que jlersonne ne m'accusera jamais d'être 
i matérialiste, et pourtant je regarde l'hypothèse de deux 
ju i substances accolées pour former l'homme comme une des 
ijPlus grossières imaginations qu'on se soit faites en phi- 
i I losophie. Les mots de corps et d'âme restent parfaitement 
distincts, en tant que représentant des ordres de phéno- 
mènes irréductibles; mais faire cette diversité toute phé- 
noménale synonyme d'une distinction ontologique, c'est 
tomber dans un pesant réalisme, et imiter les anciennes 
hypothèses des sciences physiques, qui supposaient autant 
de causes que de faits divers, et expliquaient par des 
fluides réels et substantiels les faits où une science plus 
avancée n'a vu que des ordres divers de phénomènes. 
Certes il est bien plus absurde encore de dire avec ex- 
clusion : l'homme est un corps; le vrai est qu'il y a 
une substance unique, qui n'est ni corps jii_esprit, mais 
qui se manifeste par deux ordres de phénomènes, qui 
sont le corps et l'esprit, que ces deux mots n'ont de 
sens que par leur opposition, et que cette opposition 
n'est que dans les faits. Le spiritaaliste n'est pas celui 
I qui croit à deux substances grossièrement accouplées ; 
I c'est celui qui est persuadé que les faits de l'esprit ont 
seuls une valeur transcendentale. L'homme est; il est 
matière, c'est-à-dire étendu, tangible, doué de propriétés 
; physiques; il est esprit, c'est-à-dire pensant, sentant, 
! adorant. L'esprit est le but, comme le but de la plante 
j est la fleur; sans racines, sans feuilles, il n'y a pas de 
fleurs. 
L'acte le plus simple de l'intelligence renferme la per- 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 479 

ception de Dieu; car il renferme la perception de l'être 
et la perception de l'infini. L'infini est dans toutes nos 
facultés et constitue, à vrai dire, le trait distinctif de 
l'humanité, la catégorie unique de la raison pure qui 
I distingue l'homme de l'animal. Cet élément peut s'effacer 
dans les faits vulgaires de l'intelligence; mais comme il se 
trouve indubitablement dans les faits de l'âme exaltée, 
c'est une raison pour conclure qu'il se trouve en tous ses 
actes; car ce qui est à un degré est à tous les autres; et 
d'ailleurs, l'infini se manifeste bien plus énergiquement 
dans les faits de l'humanité primitive, dans cette vie vague 
et sans conscience, dans cet état spontané, dans cet 
enthousiasme natif, dans ces temples et ces pyramides, que 
dans notre âge de réflexion finie et de vue analytique. 
Voilà le Dieu dont l'idée est innée et qui n'a pas besoin 
de démonstration. Contr^ celui-là l'athéisme est impos- 
sible; car on l'affirme en le niant. Partout l'homme a dé- 
passé la nature ; partout, au delà du visible, il a supposé 
l'invisible. Voilà le seul trait vraiment universel, le fond 
identique sur lequel les instincts divers ont brodé des va- 
riétés infinies, depuis les forces multiples des sauvages 
jusqu'à Jéhova, depuis Jéhova jusqu'à FOum indien. 
Chercher un consentement universel de l'humanité sur 
autre chose que sur ce fait psychologique, c'est abuser des 
teimes. L'humanité a toujours cru à quelque chose qui 
dépasse le fini; ce quelque chose, il est convenable de 
l'appeler Dieu. Donc l'humanité entière a cru à Dieu. 
A la bonne heure. Mais n'allez pas, abusant d'une défini- 
tion de mots, prétendre que 1 humanité a cru à tel ou tel 
Dieu, au Dieu moj;aI_et personnel, formé par l'analogie 
anthropomorphique. Ce Dieu-là est si peu inné que la 
moitié au moins de l'humanité n'y a pas cru, et qu'il a 



480 L'AVENIR DE LA SCIENCE, 

fallu des siècles pour arriver à formuler ce système d'une 
manière complète, en ordonnant à l'homme d'aimer Dieu. 
Ce n'est pas que je blâme entièrement la méthode d'an- 
thropomorphisme psychologique. Dieu étant l'idéal de. 
chacun, il convient que chacun le façonne à sa manière et 
sur son propre modèle. Il ne faut donc pas craindre d'y 
mettre tout ce qu'on peut imaginer de bonté et de beauté. 
Mais c'est une faute contre toute critique que de pré- 
tendre ériger une telle méthode en méthode scientifique, 
et de faire d'une construction idéale une discussion objec- 
tive sur les qualités d'un être. Disons que l'être suprême 
possède éminemment tout ce qui est perfection, disons 
qu'il y a en lui quelque chose d'analogue à l'intelligence^ 
à la liberté; mais ne disons pas qu'il est intelligent, 
qu'il est libre : car c'est essayer de limiter l'infini, de 
nommer l'ineffable (192). 

On s'est accoutumé à considérer le monothéisme 

comme une conquête définitive et absolue, au delà de 

laquelle il n'y a plus de progrès ultérieur. A mes yeux, 

I le monothéisme n'est, comme le polythéisme, qu'un âge 

/ de la religion de l'humanité. Ce mot d'ailleurs est loin de 

' désigner une doctrine absolument identique. ÎNotre mono- 
théisme n'est qu'un système comme un autre, sup- 
posant il est vrai des notions très avancées, mais relatif 
comme tout autre. C'est le_ système juif, c'est Jéhova. 

: Ni le polythéisme ancien, qui renfermait aussi une si 
grande part de vérité; ni l'Inde, si savante sur Dieu, ne 

; comprirent les choses de cette manière. Le dé va de l'Inde 
est un être supérieur à l'homme, nullement notre Dieu. 
Quoique le système juif soit entré dans toutes nos habi- 
tudes intellectuelles, il ne doit pas nous faire oublier ce 
qu'il y avait dans les autres systèmes de profond et de 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 481 

poétique. Sans doute, si les anciens eussent entendu pa^ 
Dieu ce que nous entendons nous-mêmes, l'être absolu qui 
n'est qu'à la condition d'être seul, le polythéisme eut été 
une contradiction dans les termes. Mais leur terminologie 
à cet égard reposait sur des notions toutes différentes des 
nôtres sur le gouvernement du monde. 

Ils n'étaient pas pas encore arrivés à concevoir l'unité 
de gouvernement dans l'univers. Le culte grec, représentant 
au fond le culte de la nature humaine et de la beauté 
des choses, et cela sans aucune prétention d'orthodoxie, 
sans aucune organisation dogmatique, n'est qu'une forme 
poétique de la religion universelle, peut-être assez peu 
éloignée de celle à laquelle ramènera la philosophie (193). 
Cela est si vrai que quand les modernes ont voulu faire 
quelques essais de culte naturel, ils ont été obligés de s'en 
rapprocher. La grande supériorité morale du christianisme 
nous fait trop facilement oublier ce qu'il y avait dans le 
mythologisme grec de largeur, de tolérance, de respect 
pour tout ce qui est naturel. L'origine des jugements 
sévères que nous en portons est dans la ridicule manière 
dont la mythologie nous est présentée. On se la figure 
comme un corps de religion, que nous faisons entrer de 
force dans nos conceptions. Une religion qui a un Dieu 
pour les voleurs, un autre pour les ivrognes, nous semble 
le comble de l'absurde. Or, comme l'humanité n'a jamais 
perdu le sens commun, il faut bien se persuader que. 
jusqu'à ce qu'on soit arrivé à concevoir naturellement ces 
fables, on n'a pas le mot de l'énigme. Le polythéisme ne 
nous paraît absurde que parce que nous ne le compre- 
nons pas. L'humanité n'est jamais absurde. Le sreligions 
•qui ne prétendent pas s'appuyer sur une révélation, si 
inîérieures comme machines d'action aux religions orga- 

31 



-A 



482 L'AVENIR DE LA SCIENCE. 

nisées dogmatiquement, sont, en un sens, plus philosophi- 
ques, ou plutôt elles ne diffèrent de la religion vraiment 
philosophique que par une expression plus ou moins sym- 
bolique. Ces religions ne sont, au fond, que l'État, la 
famille, Tart, la morale, élevés à une haute et poétique ex- 
pression. Elles ne scindent pas la vie ; elles n'ont pas la dis- 
tinction du sacré et du profane. Elles ne connaissent pas le 
mystère, le renoncement, le sacrifice, puisqu'elles acceptent 
et sanctifient de prime abord la nature. C'étaient des liens^ 
mais des liens de fleurs. Là est le secret de leur faiblesse 
dans l'œuvre de l'humanilé; elles sont moins fortes, mais 
aussi moins dangereuses. Elles n'ont pas cette prodigieuse 
'subtilité psychologique, cet esprit de Umite, d'intolérance, 
de particularisme, si j'osais dire, cette force d'abstraction, 
vrai vampire qui est allé absorbant tout ce qu'il y avait dans 
l'humanité de suave et de doux, depuis qu'il a été donné 
à la maigre image du Crucifié de fasciner la conscience 
humaine. Elle suça tout jusqu'à la dernière goutte dans la 
pauvre humanité: suc et force, sang et vie, nature et art, 
famille, peuple, patrie ; tout y passa, et sur les ruines du 
monde épuisé, il ne resta plus que le fantôme du Moi, 
chancelant et mal sûr de lui-même. 

On a fait jusqu'ici deux catégories parmi les hommes au 
point de vue de la religion : les hommes religieux, croyant 
à un dogme positif, et les hommes irréligieux, se plaçant 
en dehors de toute croyance révélée. Cela n'est pas sup- 
portable : désormais il faut classer ainsi : les hommes re- 
ligieux, prenant la vie au sérieux et croyant à la sainteté 
des choses; les hommes frivoles, sans foi, sans sérieux, 
sans morale. Tous ceux qui adorent quelque chose sont 
frères, ou certes moins ennemis que ceux qui n'adoreiit 
que l'intérêt et le plaisir. Il est indubitable que je ressera- 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 483 

b]e plus à un catholique ou à un buddhiste qu'à un rieur 
sceptique, et j'en ai pour preuve mes sympathies inté- 
rieures. J'aime l'un, je déteste l'autre. Je puis même me 
dire chrétien, en ce sens que je reconnais devoir au chris- 
tianisme la plupart des éléments de ma foi, à peu près 
comme M. Cousin a pu se dire platonicien ou cartésien, 
sans accepter tout l'héritage de Platon et de Descaries, et 
surtout sans s'obliger à les regarder comme des prophètes. 
Et ne dites pas que c'est abuser des mots que- de 
m'arroger ainsi un nom dont j'altère profondément l'ac- 
ception. Sans doute, si l'on entend par religion un en- 
semble de dogmes imposés et de pratiques extérieures, 
alors je l'avoue, je ne suis pas religieux; mais je main- 
tiens aussi que l'humanité ne l'est pas essentiellement et 
ne le sera pas toujours en ce sens. Ce qui est de l'huma- 
nité, ce qui par conséquent sera éternel comme elle, c'est 
le besoin religieux, la faculté religieuse, à laquelle ont cor- 
respondu jusqu'ici de grands ensembles de doctrine et de 
cérémonies, mais qui sera suffisamment satisfaite par le 
culte pur des bonnes et belles choses. Nous avons donc 
droit de parler de religion, puisque nous avons l'analogue, 
sinon la chose même, puisque le besoin qui autrefois 
était satisfait par les religions positives l'est chez nous 
par quelque chose d'équivalent, qui peut à bon droit s'ap- 
peler du même nom. Que si l'on s'obstinait absolument 
à prendre ce mot dans un sens plus restreint, nous ne dis- 
puterions pas sur cette libre définition, nous dirions seule- 
ment que la religion ainsi entendue n'est pas chose essen- 
tielle et qu'elle disparaîtra de l'humanité, laissant vide une 
place qui sera remplie par quelque chose d'analogue. 

Oa a beaucoup parlé depuis quelques années de retour 
religieux, et je reconnais volontiers que ce retour s'est gé- 



484 L'AVENIR DE LA SCIENCE. 

néralement traduit sous forme de retour au cathoiicisme. 
Cela devait être. L'humanité, sentant impérieusement le 
besoin d'une religion, se rattachera toujours à celle qu'elle 
trouvera toute faite. Ce n'est pas au catholicisme, en tant 
que catholicisme, que le siècle est revenu, mais au catho 
licisme, en tant que religion. Il faut avouer aussi que le 
catholicisme, avec ses formes dures, absolues, sa réglemen- 
tation rigoureuse, sa centralisation parfaite, devait plaire à 
la nation qui y voyait le plus parfait modèle de son gou- 
vernement. La France, qui trouve tout simple qu'une loi 
émanée de Paris devienne à l'instant applicable au paysan 
breton, à l'ouvrier alsacien, au pasteur nomade des Landes, 
devait trouver tout naturel aussi qu'il y eût à Rome un 
infaillible qui réglât la croyance du monde. Cela est fort 
commode. Débarrassé du soin de se faire son symbole et 
même de le comprendre, on peut, après cela, vaquer en 
toute sécurité à ses affaires, en disant : cela ne me regarde 
pas; dites-moi ce qu'il faut croire; je le crois. Étrange 
non-sens, car, les formules n'ayant de valeur que par le 
sens qu'elles renferment, il n'avance à rien de dire: « Je 
me repose sur le pape ; il sait, lui, ce qu'il faut croire, et 
je crois comme lui. » Oa s'imagine que la foi est comme 
un talisman qui sauve par sa vertu propre; qu'on sera 
sauvé si l'on croit telle proposition inintelligible, sans 
s'embarrasser de la comprendre ; on ne sent pas que ces 
choses ne valent que par le bien qu'elles font à l'âme 
par leur application personnelle au croyant. 

S'il s'est opéré un retour vers le catholicisme, ce n'est 
donc nullement parce qu un progrès de la critique y a 
ramené, c'est parce que le besoin d'une religion s'est plus 
vivement fait sentir, et que le catholicisme seul scst 
trouvé sous la main. Le catholicisme, pour l'immense 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 485 

majorité de ceux qui le professent, n'est plus le catholi- 
cisme; c'est la religion. Il répugne de passer sa vie 
comme la brute, de naître, de contracter mariage, de 
mourir sans que quelque cérémonie religieuse vienne 
consacrer ces actes saints. Le catholicisme est là; satisfai- 
sant à ce besoin ; passe pour le catholicisme. On n'y 
regarde pas de plus près ; on n'entre pas dans le détail des 
dogmes, on plaint ceux qui s'imposent ce labeur ingrat, 
on est cent fois hérétique sans s'en douter. Ce qui a fait 
la fortune du catholicisme de nos jours, c'est qu'on le 
connaît très peu. On ne le voit que par certains dehors 
imposants, on ne considère que ce qu'il a dans ses dogmes 
d'élevé et de moral, on n'entre pas dans les broussailles; 
il y a plus, on rejette bravement ou on explique com- 
plaisammenc ceux de ses dogmes qui contredisent trop 
ouvertement l'esprit moderne. S'il fallait faire en particu- 
lier un acte de foi sur chaque verset de l'Écriture ou 
sur chaque décret du Concile de Trente, ce serait bien 
autre chose ; on serait surpris de se trouver incrédule. 
Ceux que des circonstances particulières ont amenés à 
soutenir sur ce terrain un duel à la vie à la mort, ont des 
raisons pour n'être pas si commodes. 

Telle est donc l'explication de ce retour au catholicisme, 
qui a l'air d'être une si forte objection contre la philoso- 
phie . Le xvni^ siècle, ayant eu pour mission de détruire, 
y trouvait le plaisir que tout être rencontre à accomplir 
sa fin. Le scepticisme et l'impiété lui plaisaient pour eux- 
mêmes. Mais nous qui ne sommes plus enivrés de cette 
joie du premier emportement, nous qui, revenus à l'àme, 
y avons trouvé l'éternel besoin de religion, qui est au 
fond de la nature humaine, nous avons cherché autour de 
nous, et, plutôt que de rester dans cette pénurie devenue 



486 L'AVENIR DE LA SCIENCE. 

intolérable, nous sommes revenus au passé, et nous avons 
accepté telle quelle la doctrine qu'il nous léguait. Quand 
3n ne sait plus créer de cathédrales, on les gratte, on les 
imite. Car on peut se passer d'originalité religieuse; mais 
on ne peut se passer de religion. 

Les individus traversent dans leur vie intérieure des 
phases analogues En l'âge de la force, quand l'esprit 
critique est encore dans sa vigueur, que la vie apparaît 
comme une proie appétissante, et que le plein soleil de la 
jeunesse verse ses rayons d'or sur toute chose, les instincts 
religieux se contentent à peu de frais ; on vit avec joie 
sans doctrine positive ; le charme de l'exercice intellectuel 
adoucit toute chose, même le doute. Mais quand l'horizon 
se rapproche, quand le vieillard cherche à dissiper les 
froides terreurs qui l'assiègent, quand la maladie a épuisé 
la force généreuse qui fait penser hardiment, alors il n'est 
pas de si ferme rationaliste qui ne se tourne vers le Dieu 
des femmes et des enfants, et ne demande au prêtre de le 
rassurer et de le délivrer des fantômes qui l'obsèdent sous 
ce pâle soleil. Ainsi s'expliquent les faiblesses de tant de 
philosophes en leurs derniers jours. 11 faut une religion 
autour du lit de mort ; laquelle ? n'importe ; mais il en 
faut une. Il me semble bien en ce moment que je mour- 
rais content dans la communion de l'humanité et dans la 
religion de l'avenir. Hélas ! je ne jurerais rien, si je 
tombais malade. Chaque fois que je me sens affaibli, 
j'éprouve une exaltation de la sensibilité et une sorte de 
retour pieux. 

Mole sua stat : telle est de nos jours la raison d'être du 
christianisme. Qui ne s'est arrêté, en parcourant nos 
anciennes villes devenues modernes, au pied de ces gigan- 
tesques monuments de la foi des vieux âges? Tout s'e^t 



L'AVEiNlR DE LA SCIENCE. 487 

renouvelé alentour ; plus un vestige des demeures et des 

habitudes d'autrefois ; la cathédrale est restée, un peu 

dégradée peut-être à hauteur de main d'homme, mais 

profondément enracinée dans le sol ; elle a résisté au 

déluge qui a tout balayé autour d'elle, et la famille de 

corbeaux, qui a placé son nid dans sa flèche, n'a pas 

encore été dérangée. Sa masse est son droit. Étrange pres- 

I cription ! Ces barbares convertis, ces bâtisseurs d'églises, 

Clovis, Rollon, Guillaume le Conquérant, nous dominent 

î toujours. Nous sommes chrétiens, parce qu'il leur a plu de 

l'clre. Nous avons réformé leurs institutions politiques 

•devenues surannées ; nous n'avons osé toucher à leur 

établissement religieux. On trouve mauvais que nous 

autres civilisés nous touchions au dogme que des barbares 

j ont créé. Et quel droit avaient-ils que nous n'ayons? 

I Pierre, Paul, Augustin nous font la loi, à peu près comme 

: si nous nous assujettissions encore à la loi Salique ou à 

' la loi Gombette. Tant il est vrai qu'en fait de création 

religieuse les siècles sont portés à se calomnier eux-mêmes, 

€t à se refuser le privilège qu'ils accordent libéralement 

aux âges reculés ! 

De là l'immense disproportion qui peut, à certaines 
époques, exister entre la religion et l'état moral, social et 
politique. Les religions sont pétrifiées et les mœurs se 
modifient sans cesse. Semblable à ces roches granitiques 
qui se sont prises en englobant dans leur masse encore 
liquide des substances étrangères, qui éternellement feront 
corps avec elles, le catholicisme s'est solidifié une fois pour 
toutes, et nulle épuration n'est désormais possible. Je sais 
/ qu'il est un catholicisme plus adouci qui a su pactiser 
avec les nécessités du temps, et jeter un voile sur de trop 
rudes vérités. Mais de tous les systèmes, celui-là est le 



li 



488 L'AVENIR DE LA SCIENCE. 

plus inconséquent. Je conçois les orthodoxes, je conçois les 
incrédules ; mais non les néo-catholiques. L'ignorance 
profonde où l'on est en France, en dehors du clergé, de 
l'exégèse biblique et de la théologie, a seule pu donner 
naissance à cette école superficielle et pleine de contradic- 
ftions. C'est dans les Pères, c'est dans les conciles qu'il 
faut chercher le vrai christianisme, et non chez des esprits 
à la fois faibles et légers qui l'ont faussé en l'adoucissant, 
sans le rendre plus acceptable. 

Pour la grande majorité des hommes, le culte établi 
n'est que la part de l'idéal dans la vie humaine, et à ce 
titre il est souverainement respectable. Quel charme de 
voir dans des chaumières ou dans des maisons vulgaires, 
où tout semble écrasé sous la préoccupation de l'utile, des 
images ne représentant rien de réel, des saints, des anges! 
Quelle consolation, au milieu des larmes de notre état de 
souffrance, de voir des malheureux, courbés sous le travail 
de six journées, venir au septième jour se reposer à 
genoux, regarder de hautes colonnes, une voûte, des 
arceaux, un autel, entendre et savourer des chants, écouter 
une parole morale et consolante. Oh ! barbares, ceux qui 
[ appellent cela du temps perdu, et spéculent sur le gain 
I des dimanches et des fêtes supprimées ! Nous autres, qui 
! avons l'art, la science, la philosophie, nous n'avons plus 
j besoin de l'église. Mais le peuple, le temple est sa 
' littérature, sa science, son art. Ce qu'il y a dans le chris- 
tianisme de dangereux et de funeste, le peuple ne le voit 
pas. L'esprit qui aspire à une haute culture réfléchie doit 
préalablement s'affranchir du catholicisme ; car il y a dans 
le catholicisme des dogmes et des tendances inconciliables 
avec la culture moderne. Mais qu'importe au simple tout 
cela? 11 ne cueille que la fleur : que lui importe que les 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 489 

racines soient amères? Je m'indigne de voir un homme 
tant soit peu initié à la culture du xix^ siècle conserver 
encore les croyances et les pratiques du passé. Au con- 
traire, quand je parcours les campagnes et que je vois 
à chaque angle de chemin et dans chaque chaumière les 
signes du plus superstitieux catholicisme, je m'attendris, 
et j'aimerais mieux me taire toute ma vie que de scanda- 
liser un seul de ces enfants. Une Sainte- Vierge chez un 
homme réfléchi et chez un paysan, quelle différence ! Chez 
l'homme réfléchi, elle m'apparaît comme une révoltante 
absurdité, le signe d'un art épuisé, l'amulette d'une avilis- 
sante dévotion ; chez le paysan, elle m'apparaît comme le 
rayon de l'idéal qui pénètre jusque sous ce toit de chaume. 
J'aime cette foi simple, comme j'aime la foi du moyen âge, 
comme j'aime l'Indien prosterné devant Kali ou Krischna, 
ou présentant sa tête aux roues du char de Jagatnata. 
J'adore le sacrifice antique ; je n'ai que du dégoût pour le 
niais taurobole de Julien. Le paysan sans religion est la 
plus laide des brutes, ne portant plus le signe distinctif de 
l'humanité {animal religiosum) . Hélas ! un jour viendra 
où ils devront subir la loi commune et traverser la vilaine 
période de l'impiété. Ce sera pour le plus grand bien de 
l'humanité ; mais. Dieu ! que je ne voudrais pour rien au 
monde travailler à cette œuvre-là. Que les laids s'en 
chargent ! Ces bonnes gens n'étant pas du xix® siècle il ne 
faut pas trouver mauvais qu'ils soient de la religion du 
passé. Telle est ma manière : au village, je vais à la 
messe ; à la ville, je ris de ceux qui y vont. 

Je suis quelquefois tenté de verser des larmes quand 
je songe que, par la supériorité de ma religion, je m'isole, 
en apparence de la grande famille religieuse oîi sont tous 
ceux que j'aime, quand je pense que les plus belles âmes 



490 L'AVENIR DE LA SCIENCE. 

,du monde doivent me considérer comme un impie, un 
; méchant, un damné, le doivent, remarquez bien, par la 
nécessité même de leur foi. Fatale orthodoxie, toi qui au- 
trefois faisais la paix du monde, tu n'es plus bonne que 
pour séparer. L'homme mûr ne peut plus croire ce que 
croit l'enfant ; l'homme ne peut plus croire ce que croit la 
femme ; et ce qu'il y a de terrible, c'est que la femme et 
l'enfant joignent leurs mains pour vous dire : Au nom du 
ciel, croyez comme nous, ou vous êtes damné. Ah! pour 
ne pas les croire, il faut être bien savant ou bien mauvais 
cœur 1 

Un souvenir me remonte dans l'âme, il m'attriste, sans 
me faire rougir. Un jour, au pied de l'autel, et sous la 
main de l'évêque, j'ai dit au Dieu des chrétiens : Dominus 
pars hœreditatis mece et calicis mei ; tu es qui restitues 
hœreditatem meam mihi. J'étais bien jeune alors, et pour- 
tant j'avais déjà beaucoup pensé. A chaque pas que je 
faisais vers l'autel, le doute me suivait ; c'était la science, 
ot, enfant que j'étais, je l'appelais le démon. Assailli de 
pensées contraires, chancelant à vingt ans sur les bases 
de ma vie, une pensée lumineuse s'éleva dans mon âme 
€t y rétablit pour un temps le calme et la douceur : Qui 
que tu sois, m'écriai-je dans mon cœur, ô Dieu des 
nobles âmes, je te prends pour la portion de mon sort. 
Jusqu'ici je t'ai appelé d'un nom d'homme ; j'ai cru sur 
parole celui qui dit: Je suis la vérité et la vie. Je lui serai 
fidèle en suivant la vérité partout oîi elle me mènera. 
Je serai le véritable nazaréen, tandis que, renonçant aux 
vanités et aux superfluités de la terre, je n'aurai d'amour 
que pour les belles choses, et ne proposerai à mon acti- 
vité d'autre objet ici-bas. Eh bien ! aujourd'hui je ne me 
repens pas de cette parole, et je redis volontiers: Dominus 



L'AVENIR DE LA SCIENCE. 491 

pars hœreditatis meœ, et j'aime à songer que je l'ai pro- 
noncée dans une cérémonie religieuse. Les cheveux ont 
repoussé sur ma tête ; mais toujours je fais partie de la 
sainte milice des déshérités de la terre. Je ne me tien- 
drai pour apostat que le jour où des intérêts usurperaient 
dans mon âme la place des choses saintes, le jour où, en 
pensant au Christ de l'Évangile, je ne me sentirais plus 
son ami, le jour où je prostituerais ma vie à des choses 
inférieures, et où je deviendrais le compagnon des 
joyeux de la terre. 

Funes ceciderunt miki in prœclaris ! Mon lot sera 
toujours avec les déshérités; je serai de la ligue des pau- 
vres en esprit. Que tous ceux qui adorent encore quelque 
chose s'unissent par lobjet qu'ils adorent. Le temps des 
petits hommes et des petites choses est passé; le temps 
des saints est venu. L'athée, c'est l'homme frivole ; les 
impies, les païens, ce sont les profanes, les égoïstes, 
ceux qui n'entendent rien aux choses de Dieu ; âmes flé- 
tries qui affectent la finesse et rient de ceux qui croient; 
âmes basses et terrestres, destinées à jaunir d egoïsme et 
à mourir de nullité. Comment, ô disciples du Chnst, faites- 
vous alliance avec ces hommes ? Oh ! ne vaudrait- il pas 
mieux nous asseoir les uns et les autres à côté de la 
pauvre humanité, assise morne et silencieuse sur le bord 
du chemin poudreux, pour relever ses yeux vers le doux 
ciel qu'elle ne regarde plus? Pour nous, le sort en est jeté ; 
et quand même la superstition et la frivolité, désormais 
inséparables et auxiliaires l'une de l'autre, parviendraient 
à engourdir pour un temps la conscience humaine, il sera 
lilt qu'en ce xix" siècle, le siècle de la peur, il y eut encore 
quelques hommes qui, nonobstant le mépris vulgaire, 
aimèrent à être appelés des hommes de l'autre monde ; 



492 L'AVENIR DE LA SCIENCE. 

des hommes qui crurent à la vérité, et se passionnèrent à 
sa recherche, au milieu d'un siècle frivole, parce qu'il 
était sans foi, et superstitieux parce qu'il était frivole. 

J'ai été formé par l'Eglise, je lui dois ce que je suis, 
et ne l'oublierai jamais. L'Église m'a séparé du profane, et 
je l'en remercie. Celui que Dieu a touché sera toujours un 
être à part : il est, quoi qu'il fasse, déplacé parmi les 
hommes, on le remarque à un signe. Pour lui les jeunes 
gens n'ont pas d'offres joyeuses, et les jeunes filles n'ont 
point de sourire. Depuis qu'il a vu Dieu, sa langue est 
embarrassée ; il ne sait plus parler des choses terrestres. 
Dieu de ma jeunesse, j'ai longtemps espéré revenir h 
toi enseignes déployées et avec la fierté de la raison, et 
peut-être te reviendrai-je humble et vaincu comme une 
faible femme. Autrefois tu m'écoutais ; j'espérais voir 
quelque jour ton visage; car je t'entendais répondre à ma 
voix. Et j'ai vu ton temple s'écrouler pierre à pierre, 
et le sanctuaire n'a plus d'écho, et, au lieu d'un autel paré 
de lumières et de fleurs, j'ai vu se dresser devant moi un 
autel d'airain, contre lequel va se briser la prière, sévère, 
nu, sans images, sans tabernacle, ensanglanté par la fata- 
lité. Est-ce ma faute? est-ce la tienne? Ah ! que je frap- 
perais volontiers ma poitrine, si j'espérais entendre cette 
voix chérie qui autrefois me faisait tressaillir. Mais non, 
il n'y a que lïnflexible nature ; quand je cherche ton 
œil de père, je ne trouve que l'orbite vide et sans fond 
de l'infini, quand je cherche ton front céleste, je vais 
me heurter contre la voûte d'airain, qui me renvoie 
froidement mon amour. Adieu donc, ô Dieu de ma jeu- 
nesse ! Peut-être seras-tu celui de mon lit de mort. Adieu ; 
quoique tu m'aies trompé, je t'aime encore! 



NOTES 



(1) Cette tendance à placer l'idéal dans le passé est particulière 
■aux siècles qui reposent sur un dogme inattaqué et traditionnel. 
Au contraire, les siècles ébranlés et sans doctrine, comme le nôtre, 
doivent nécessairement en appeler à l'avenir, puisque le passé n'est 
plus pour eux qu'une erreur. Tous les peuples anciens plaçaient 
l'idéal de leur nation à l'origine ; les ancêtres étaient plus que des 
hommes (héros, demi-dieux). Voyez au contraire, à l'époque d'Auguste, 
quand le monde ancien commence à se dissoudre, ces aspirations vers 
l'avenir, si éloquemment exprimées par le poète incomparable dans 
l'âme duquel les deux mondes s'embrassèrent. Les nations opprimées 
font de même : Arthur n'est pas mort, Arthur reviendra. Le plus puis- 
sant cri qu'une nation ait poussé vers l'avenir, la croyance de la nation 
juive au Messie, cette croyance, dis-je, naquit et grandit sous l'étreinte 
de la persécution étrangère. L"embryon se forme à Babylone ; il se 
fortifie et se caractérise sous les persécutions des rois de Syrie; il 
aboutit sous la pression romaine. 

(2) J'ai vu des hommes du peuple plongés dans une vraie extase à la 
vue des évolutions des cygnes d'un bassin. Il est impossible de calculer 
•à quelle profondeur ces deux simples vies se pénétraient. Évidemment 
le peuple, en face de l'animal, le prend comme son frère, comme vivant 
d'ane vie analogue à la sienne. Les esprits élevés, qui redeviennent 
peuple, éprouvent le même sentiment. 

(3) Quelle bonhomie, par exemple, que celle de savants souvent 
«minents, déclarant en tête de leurs ouvrages qu'ils n'ont pas eu Fin- 
tention d'empiéter sur le terrain de la religion, qu'ils ne sont pas théo- 
logiens et que les théologiens ne peuvent pas trouver mauvaises leurs 
tentatives d'humble philosophienaturelle.il y a en France des hommes 
qui admirent beaucoup l'établissement religieux de FAngleterre, parce 
-que c'est de tous le plus conservateur. A mes yeux, ce système est le 
plus illogique et le plus irrévérencieux envers les choses divines. 



494 NOTES. 

(4) Telle me paraît être la vraie définition du hasard dans l'histoire, 
bien mieux que: Et quia sœpe latent causœ, fortuna vocatur. Gustave- 
Adolphe est atteint d'un boulet à Lutzen, et sa mort change la face 
des affaires en Europe. Voilà un fait dont la cause n'est nullement 
ignorée, mais qui peut néanmoins s'appeler hasard ou part irration- 
nelle de l'histoire, parce que la direction d'un boulet à quelques 
centimètres près n'est pas un fait proportionné aux immenses 
conséquences qui en sortirent. 

(5) La vie n'est pas autre chose : aspiration de l'être à être tout ce 
qu'il peut être; tendance à passer de la puissance à l'acte. Dante, qui, 
dans son livre De Monarchia, a eu sur l'humanité des idées presque 
aussi avancées que les plus hardis humanitaires, a supérieurement vu 
cela : Proprium opus humani generis totaliler accepti est actuare semper 
totam potentiam intellectus possibilis (De Monarchia, l). Herder dit 
de même : « La perfection d'une chose consiste en ce qu'elle soit tout ce 
qu'elle doit et peut être. La perfection de l'individu est donc qu'il soit 
lui-même dans toute la suite de son existence. » (Ueber den Charakter 
der Menschheit.) 

(6) L'année 1789 sera dans l'histoire de l'humanité une année sainte, 
comme ayant vu la première se dessiner, avec une merveilleuse origi- 
nalité et un incomparable entraînement, ce fait auparavant inconnu. 
Le lieu où l'humanité s'est proclamée, le Jeu de Paume, sera un jour 
un temple; on y viendra comme à Jérusalem, quand l'éloignement aura 
sanctifié et caractérisé les faits particuliers en symboles des faits géné- 
raux. Le Golgoiha ne devint sacré que deux ou trois siècles après Jésus 

(7) Voir comme éminemment caractéristique la Déclaration des Droits 
dans la Constitution de 91. C'est le xviii* siècle tout entier ; le contrôle 
de la nature et de ce qui est établi, l'analyse, la soif de clarté et de 
raison apparente. 

(8) Que dire, par exemple, de notre éducation universitaire, réduite 
à une pure discipline extérieure? Rien pour l'âme et pour la culture 
morale. Est-il étonnant, du reste, que Napoléon ait conçu un collège 
comme une caserne ou un régiment ? Notre système d'éducation, sans 
que nous nous en doutions, est encore trait pour trait celle des jésuites: 
idée que l'on style l'homme par le dehors, oubli profond de l'âme qui 
vivifie, machinisme intellectuel. 

(9) Les langues offrent un curieux exemple de ceci. Les langues ma- 
niées, tourmentées, refaites de main d'homme, comme le français, en 
portent l'empreinte ineffaçable dans leur manque de flexibilité, leur 
construction pénible, leur défaut d'harmonie. La langue française, faite 
par des logiciens, est mille fois moins log que que l'hébreu ou le sans- 



NOTES. 495 

kri, créés par les instincts d'hommes primitifs. J'ai développé ce 
point dans un Essai sur VOrigine du Langage, inséré dans la Liberté 
dépenser, revue philosophique (15 septembre et 15 décembre 1848). 

(10) Voir, par exemple, les Considérations sur la France, de M. de 
Maistre. L'ingénieux publiciste a vu le défaut des réformateurs, l'arti- 
ficiel, le formalisme, la fureur d'écrire et de rédiger ce qui est plus 
fort quand il n'est pas écrit. Mais il n'a pas vu que ces défauts étaient 
nécessaires comme condition d'un progrès ultérieur. 

(11) Voltaire n'a pas prétendu dire autre chose dans ses nombreuses 
attaques contre l'optimisme : ce sont de justes satires des absurdités de 
son siècle. 

(12) De la Démocratie en France, p. 76. Un peu plus loin on établit 
que la propriété territoriale est supérieure à toute autre, parce que le 
fruit en dépend moins de l'homme et plus des causes aveugles. 

(13) L'extension plus ou moins grande qu'un peuple donne à la fata- 
lité est la mesure de sa civilisation. Le Cosaque n'en veut à personne 
des coups de fouet qu'il reçoit: c'est la fatalité; le raïa turc n'en veut 
à personne des exactions qu'il souffre : c'est la fatalité. L'Anglais pauvre 
n'en veut à personne, s'il meurt de faim: c'e >t la fatalité. Le Français 
se révolte s'il peut soupçonner que sa misère est la conséquence d'une 
organisation sociale réformable. 

(l'i) Par la raison, je n'entends pas seulement la raison humaine, 
mais la réflexion de tout être pensant, existant ou à venir. Si je pou- 
vais croire l'humanité éternelle, je conclurais sans hésiter qu'elle 
atteindrait le parfait. Mais il est physiquement possible que l'huma- 
nité soit destinée à périr ou à s'épuiser, et que l'espèce humaine elle- 
même s'atrophie, quand la source des forces vives et des races nou- 
velles sera tarie. (Lucrèce a là-dessus de sérieux arguments, liv. V, 
y. 381 et suiv.) Dès lors, elle n'aura été qu'une forme transitoire du 
progrès divin de toute chose, et du fieri de la conscience divine. Car 
lors même que l'humanité n'influerait pas directement sur les formes 
qui lui succéderont, elle aura eu son rôle dans le progrès gradué, 
comme rameau nécessaire pour l'apparition des rameaux plus élevés. 
Bien que ceux-ci ne soient pas greffés sur le premier rameau ils le 
seront sur le iTiême tronc. Hegel est insoutenable dans le rôle exclusif 
qu'il attribue à l'humanité, laquelle n'est pas sans doute la seule forme 
consciente du divin, bien que ce soit la plus avancée que nous con- 
naissions. Pour trouver le parfait et l'éternel, il faut dépasser l'huma- 
nité et plonger dans la grande mer ! Si je me disculpais ici de pan- 
théisme, j'aurais l'air de le faire par condescen lance pour une timi- 
dité soupçonneuse et de reconnaître à quelqu'un le droit d'exiger des 



4^6 NOTES. 

protestations d'orthodoxie ; je ne le ferai donc pas. Qu'il me suffise de 
dire que je crois à une raison vivante de toute chose, et que j'admets 
la liberté et la personnalité humaine comme des faits évidents ; que par 
conséquent toute doctrine qui serait amenée logiquement à les nier 
serait fausse à mes yeux. J'ajouterai que le panthéisme ne paraît si 
absurde à la plupart que parce qu'ils ne le comprennent pas, et parce 
qu'ils entendent le principe : Tout est Dieu, dans un sens distributif, 
et non dans un collectif. Tout n'est point ici synonyme de chaque, 
pas plus que dans cette phrase : Tous les départements de France for- 
ment un espace de tant de lieues carrées. Il y aurait peu d'absurdités 
comparables à celle-ci : chaque objet est Dieu. Hegel a fort bien ex- 
pliqué ceci. {Cours d'esthétique, t. II, p. 108, trad. Bénard.) 

(15) Qu'est-ce que la science du moyen âge, si ce n'est une dispute? 
La dispute est si chère aux scolastiques, qu'ils se la réservent, se la 
ménagent, et disposent leurs canons de façon à n'en pas supprimer 
la matière. Il y a des propositions reconnues fausses que l'on ne con- 
damne pas, pour que l'on puisse en disputer. Lisez le traité que les 
théologiens appellent Des lieux théologiques, vous aurez une idée de 
cette étrange méthode. Il ne s'agit pas du vrai, mais du controver- 
sable; savoir n'est rien, disputer est tout. 

(16) Voulez-vous un type de cette manière irrévérencieuse de trai- 
ter la science, de la prendre comme un jeu d'esprit, bon à délasser 
d'une vie défleurie ou à faire naître ce rire inepte, si recherché de ceux 
à qui est interdit le rire de bon aloi, lisez le Journal de Trévoux et 
en général les ouvrages scientifiques sortis de la même Compagnie, 
laquelle, pour le dire en passant, n'a pu produire un seul savant 
sérieux (Kircher peut-être excepté, lequel a bien aussi ses folies; mais 
ces folies étaient celles de son siècle), et a produit par contre quelques 
types incomparables du charlatanisme scientifique. Bougeant, Har- 
doum, etc. Tout cela est du même ordre que le petit genre tout innocent 
et paterne des poètes de la Société, Du Cerceau, Commire, Rapin, etc. — 
Les travaux des bénédictins sont d"un tout autre ordre, mais ne 
prouvent pas contre ma thèse. Le besoin de remplir une vie calme et 
retirée par d'utiles travaux, des goûts studieux, l'instinct de la com- 
pilation et des collections, peuvent rendre à l'érudition d'immenses 
services, mais ne constituent pas l'amour pur de la science. 

(17) Supposé que les égards de Descartos pour la théologie ne fussent 
pas purement politiques ; ce que je ne pense pas. Descartes était un 
esprit absolu, tout à fait dépourvu de critique; il a bien pu croire à 
plein au christianisme. 

(18) Cela est si vrai que les esprits à demi critiques ne se résignent 



NOTES. 497 

ô admettre le miracle que dans l'antiquité. Des récits qui feraient sou- 
rire, si on les donnait comme contemporains, passent grâce à la fan- 
tasmagorie de l'éloignement. Il semble qu'on admette tacitement uue 
l'humanité primitive vivait sous d'autres lois que les nôtres. 

(19) C'est chose merveilleuse comme chaque nation se reflète naïve- 
ment dans la physionomie de ses miracles. Comparez le miracle des 
Hébreux grave, sévère, sans variété comme Jehova; le miracle évan- 
gélique bienfaisant et moral, le miracle talmudique dégoûtant de vul- 
garité, le miracle byzantin terne et sans poésie, le miracle du moyen 
ûgc gracieux et sentimental; le miracle espagnol et jésuitique, ma!é- 
rialiste, amollissant, immoral. Cela n'est pas étonnant, puisque chaque 
peuple ne fait que mettre en scène dans ses miracles les agents sur- 
naturels du gouvernement de l'univers, tels qu'il les entend ; or ces 
agents, chaque race les façonne sur son propre modèle. 

(20) Déjà l'étude de la science et de la philosophie grecques, avait pro- 
duit che^ les musulmans au moyen âge un résultat analogue. La plu- 
part des philosophes arabes étaient hétérodoxes ou incroyants. Averroès 
peut être considéré comme un rationaliste pur. Mais ce beau ir:ouve- 
Tïient fut comprimé par la persécution des musulmans rigides. Le 
nombre et l'influence des philosophes ne furent pas assez grands pour 
emporter la balance, comme cela a eu lieu en Europe. 

(21) Voir l'admirable peinture delà réaction dévote du commence- 
ment du xvn' siècle, dans Micheiet, Du prêtre, de la femme, de la 
famille, chap. i, et en général tout ce livre, peinture si vive et si 
originale des faits les plus délicats et les plus indescriptibles. Il y a 
■là tout un monde que personne n'ose dire. Voir encore la fine analyse 
psychologique que M. Sainte-Beuve a si malheureusement intitulée 
Volupté. Ne pas oublier Das ewig Wcibliche à la fin de Faust, et 
Méphistophélès vaincu par des roses tout en blasphémant, et l'admi- 
j:able épisode de Dorothée et d'Agnès dans la Pucelle : 

Et se senlant quelque componction. 

Elle comptait sen aller à confesse ; 

Car de l'amour à la dévotion 

Il n'est qu'un pas ; l'une et l'autre est faiblesse. 

Une rigoureuse analyse psychologique classerait l'instinct religieux 
inné chez les femmes dans la même catégorie que l'instinct sexuel. 
Tout cela a[)paraît pour la première fois au moyen âge d'une manière 
l'Caractérisée dans les lollards, béguards, fraticelles, pauvres de Lyon, 



32 



498 NOTES. 

(22) Cette opposition produit quelquefois d'étranges effets. Certaine»^ 
faiblesses des plus fiers rationalistes ne s'expliquent que par là. 11 
vient de moments de dégel, où tout se couvre d'humidité, devient 
flasque et sans tenue. J'ai souvent songé que ce type (haute fierté 
intellectuelle, jointe aux faiblesses les plus féminines) pourrait servir 
de sujet à un roman psychologique. Faust ne correspond qu'à une 
partie de ce que j'imagine. Les anciens, par une de ces distinctions 
que bannit notre physique, parce qu'elles ne s'appuient pas sur des 
faits assez précis, et qui pourtant avaient tant de vérité, distinguaient 
chaleur sèche et chaleur humide. Cette distinction est juste, du moins- 
en psychologie. 

(23) J'ai entendu un homme, excellent du reste, se réjouir du cho- 
léra; car, disait-il, ces calamités opèrent un retour aux idées reli-^ 
gieuses. Cela, du reste, est conséquent. Qu'importe, pourvu que les 
âmes soient sauvées ? 

(24) Au fond, les différences entre les sectes religieuses ne sont pas 
moindres. Mais elles ne frappent pas autant, parce qu'on ne les voit 
pas exister simultanément dans un même pays, tandis que la philo- 
Sophie est toujours envisagée synoptiquement et comme solidaire dans 
toutes ses parties. Aussi dans les pays où plusieurs sectes sont en 
présence, le scepticisme religieux ne tarde pas à se produire. 

(25) Dans l'impossibilité d'exposer avec précision de telles idées, je 
renvoie à l'hymne où, dès ma première jeunesse, je cherchai à ex- 
primer ma pensée religieuse, à la fin du volume. {On l'a supprimée.) 

(26) Soient, par exemple, les preuves de l'existence de Dieu de Des- 
cartes. Jamais esprit de quelque finesse ne les a prises au sérieux, et 
je plaindrais fort celui dont la foi religieuse ne serait étayée que sur 
ce scolastique échafaudage. Et pourtant elles sont vraies au fond, 
toutes également vraies, mais étroitement exprimées . 

27) C'est en cela qu'excelle l'Allemagne. Ses aperçus sont complète- 
ment individuels et intraduisibles. Si l'on en change tant soit peu le 
tour, ils disparaissent, comme des essences qui s'évaporent si on les 
fait passer d'un vase à un autre. Tel ouvrage allemand de premier 
ordre est lourd et insupportable en français ; ôtez à l'eau de rose sa 
senteur, elle ne vaut pas de l'eau ordinaire. Soit, par exemple, l'admi- 
rable introduction de G. de Humboldt à son essai sur le kawi, où se 
trouvent réunies les plus fines vues de l'Allemagne sur la science des 
langues, cet essai serait traduit en français qu'il n'aurait aucun sens 
et paraîtrait d'une insigne platitude : et c'est lace qui en fait, l'éloge ;. 
cela prouve la délicatesse du trait. 



NOTES. 499 

(28) Fichte, par exemple, répète sans cesse dans sa Méthode pour 
arriver à la vie bienheureuse : « Ceci n'est-il pas parfaitement évident, 
plus clair que le soleil ? Aucun esprit bien fait ne peut ne pas le 
comprendre. » Quand un homme sincère parle sur ce ton, je le crois 
toujours. Car comment un esprit droit, appliqué sérieusement à son 
objet, verrait-il faux? Il est donc certain que le système de Fichte 
était parfaitement vrai pour lui, au point de vue où il se plaçait. 

(29) Ainsi les hypothèses sur l'électricité, le magnétisme, expliquent 
les phénomènes ; elles sont un lien commode entre les faits ; mais on 
ne les prend pas comme ayant une valeur absolue et correspondant â 
des réalités physiques. 

(30) « Je vois la mer, des rochers, des îles, » dit celui qui regarde 
par les fenêtres au nord du château. « Je vois, des arbres, des champs, 
des prés, » dit celui qui regarde par les fenêtres du sud. Ils auraient 
bien tort de se disputer; ils ont raison tous les deux. 

(31) Le type de cet esprit, c'est bien Joseph de Maistre, un grand 
seigneur impatient des lentes discussions de la philosophie : Pour 
Dieu! une décision, et que ce soit fini! Vraie ou fausse, n'importe. 
L'essentiel est que je sois en repos. Un pape infaillible, c'est bien plus 
court. Infaillible!... Oh ! c'est faire trop d'honneur à ces vils mortels. 
Non, un pape sans appel I 

(32) Je ne connais rien de plus touchant et de plus naïf que les 
efforts que font les croyants, emportés forcément par le mouvement 
scientifique de l'esprit^moderne, pour concilier leurs vieilles doctrines 
avec cette formidable puissance, qui les commande quoi qu'ils fassent. 
Si l'on ouvrait telle conscience, on trouverait là des trésors de pieuses 
subtilités, vraiment édifiants et indices d'une bien aimable moralité. 

(33) L'un des hommes qui ont le plus vigoureusement insulté la 
nature humaine au profit de la révélation, a dit quelque part (voir 
VUnivers du 26 mars 1849) qu'il préférait de beaucoup Rabelais, 
Parny et Pigault-Lebrun à Lamartine. Je le crois sans peine. Voltaire 
aussi trouvait mieux son affaire avec le curé de Versailles, qui cares- 
sait tour à tour et volait ses ouailles, qu'avec saint Vincent de Paul ou 
saint François de Sales. 

(34) Il y aurait une curieuse recherche à faire sur le prix plus ou 
moins élevé de la vie humaine aux diverses phases du développement 
de l'humanité. On trouverait que ce prix a toujours été estimé sur sa 
valeur réelle, c'est-à-dire qu'on a beaucoup plus respecté la vie hu- 
maine aux époques où elle a réellement le plus de valeur. La con- 
science se faisant peu à peu et traversant des degrés divers, une 



500 NOTES. 

conscience a d'autant plus de valeur qu'elle est plus faite, plus avancée. 
L'homme civilisé qui se possède si énergiquement est bi. n plus 
homme, si j'ose le dire, que le sauvage qui se sent à peine, et dont 
la vie n'est qu'un petit phénomène sans valeur. Voilà pourquoi le 
sauvage tient très peu à la vie; il l'.ibandonne avec une facilité étrange, 
et l'ôte aux autres comme en î^e jouant. Chez lui, la personnalité est 
à peine nouée. L'animal, et jusqu'à un certain point l'enfant, voient 
la mort d'un de leurs semblables sans elfroi. Le prix qu'on fait delà vie 
pour soi est toujours celui qu'on en fuit pour les autres. Plusieurs faits 
de notre Révolution ne s'expliquent que par là. La vie était tombée 
à un effrayant bon marché. 

(35) Le christianisme, par ses tendances universelles et catholiques, 
a contribué à affaiblir le culte antique de la patrie. Le chrétien fait 
partie d'une société bien plus étendue et plus sainte, qu'il doit au 
besoin préférer à son pays. 

(36) Dieu me garde d'insulter un esprit aussi distingué que Fran- 
klin. Mais comment un homme de quelque sens moral et philosophi- 
que a- t-il pu écrire des chapitres intitulés : Conseils pour faire for- 
tune. — Avis nécessaire à ceux qui veulent être riches. — Moyens 
d'avoir toujours de V argent dans sa poche, a Grâce à ces moyens, 
ajoute-t-il, le ciel bril!era pour vous d'un éclat plus vif, et le plaisir 
fera battre votre cœur. Hâtez-vous donc d'embrasser ces règles et 
d'être heureux. » Voilà un charmant moyen pour ennoblir la nature 
humaine. 

(37) La libation est de tous les usages de l'antiquité celui qui me 
semble le plus religieux et le plus poétique : sacrifice (perte sèche, 
comme diraient les gens positifs] des prémices à l'invisible. 

(3^) La même application irrationnelle, mais énergique et belle, d'un 
principe de la nature humaine se remarque dans les idées des reli- 
gions sur l'expiation. Le besoin d'expiation, après une vie immorale 
ou frivole, est très légitime; l'erreur est d'avoir cru qu'il s'agissait de 
se punir. La seule pénitence raisonnable, c'est le repentir et le retour 
avec plus d'amour à la vie sérieuse et belle. 

(39) Les petits esprits qui conçoivent la perfection comme uno 
médiocrité, résultant de la neutralisation réciproque des extrêmes, 
appellent cela des excès; mais c'est là une étroite et mesquine ma- 
nière d'expliquer de pareils faits. Ce qu'il y faut blâmer, ce n'est p; s 
le trop d'énergie, c'est la mauvaise direction donnée à de puissants 
inslnicts. 

(40) Ces harmonieuses plaintes sont devenues un des thèmes les 



NOTES. 501 

plus féconds de la poésie moderne. Après celle de JoufTroy, je n'en 
connais pas de plus vraies que celles de Louis Feuerbach, un des 
représentants les plus avancés de l'école ultra-hégélienne {Souvenirs 
de ma vie religieuse, à la suite de la Religion de l'Avenir). Ce regret 
ne se remarque pas chez les premiers sceptiques (les philosophes du 
XVIII' siècle par exemple) lesquels détruisaient avec une joie merveil- 
leuse et sans éprouver le besoin d'aucune croyance, préoccupés qu'ils 
étaient de leur œuvre de destruction et du vif sentiment de l'exertion 
de leur force. 

(41) Heraclite concevait les astres comme des météores s'allumant à 
temps dans des réceptacles préparés à cette un, sortes de chaudrons, 
qui, en nous tournant leur partie obscure, produisent les phases, les 
éclipses, etc. Anaxagore croit que la voûte du ciel est de pierre, et 
conçoit le soleil et les astres comme des pierres enflammées. Cosmas 
Indicopleustès imagine le monde comme un coffre oblong ; la terre 
forme le fond ; aux quatre côtés s'élèvent de fortes murailles, et le 
ciel forme le couvercle cintré. Les Hébreux supposaient le ciel sem- 
blable à un miroir d'airain (Job, xsxvii, 18), soutenu par des colonnes 
(Job, XXVI, 11]; au-dessus sont les eaux supérieures, qui en tombent 
par des soupapes ou fenêtres munies de barreaux, pour former la 
pluie (Ps. Lxxviii, 23; Gen., vu, 11 ; viii. 2). Strepsiade se faisait un 
système de météorologie analogue, quoique un peu plus burlesque 
(Aristoph., Nuées, \. 372). 

(42) Dirai-je que l'on peut déjà en soupçonner quelque chose ? En 
efCet, le tei-me du progrès universel étant un état où il n'y aura plus au 
monde qu'un seul être, un état où toute la matière existante engen- 
drera une résultante unique, qui sera Dieu ; où Dieu sera l'ûme de 
l'univers, et l'univers le corps de Dieu, et où, la période d'individua- 
lité étjnt traversée, l'unité, qui n'est pas l'exclusioa de l'individualité, 
mais l'harmonie et la conspiration des individualités, régnera seule; 
on conçoit, dis-je, que dans un pareil état, qui sera le résultat des 
efforts aveugles de tout ce qui a vécu, où chaque individualité, jus- 
qu'à celle du dernier insecte, aura eu sa part, toute individualité 
se retrouve, comme dans le son lointain d'un immense concert. 
C'est ainsi, du moins, que j'aime à l'entendre. Voir d'admirables 
pages de Spiridion, présentées cependant sous des formes trop sub- 
stantielles. 

(43) Admirable expression de Schiller, 

(44) Je parle surtout ici de la France. Les succès de M. Ronge et des 
Catholiques allemands prouvent qu'un mouvement religieux n'est pas 



502 NOTES. 

tout à fait impossible en Allemagne. L'apparition incessante de nou- 
velles sectes, que les catholiques reprochent aux protestants comme 
une marque de faiblesse, prouve, au conti-aire, que le sentiment 
religieux vit encore parmi eux, puisqu'il y est encore créateur. En 
France, il n'y> pas de danger que cela arrive: tout est figé. Rien 
de plus mort que ce qui ne bouge pas. Plusieurs faits témoignent 
aussi que la fécondité religieuse n'est pas éteinte en Angleterre. Quant 
à rOrient, les Arabes font observer que la liste des prophètes 
n'est pas close, et les succès des Wahhabites prouvent qu'un nouveau 
Mahomet n'est pas impossible. J'ai souvent fait réflexion qu'un 
Européen habile, sachant l'arabe, présentant une légende par laquelle 
il se rattacherait de façon ou d'autre à une branche de la famille 
du prophète, et prêchant avec cela les doctrines d'égalité ou de fra- 
ternité, si susceptibles d'être bien comprises par les Arabes, pour- 
rait, avec huit ou dix mille hommes, faire la conquête de l'Orient 
musulman, et y exciter un mouvement comparable à celui de l'isla- 
misme. 

(45) Fichte, dans l'ouvrage où se révèle le mieux son admirable 
sens moral, a merveilleusement exprimé ce sacerdoce de la science 
{De la destinée du savant et de l'homme de leltres, ¥ leçon. Voyez 
aussi Mêth. pour arriver à la vie bienheureuse, ¥ leçon). 

(46) Cela est si vrai que des peuples entiers ont manqué d'un tel 
système religieux ; ainsi les Chinois qui n'ont jamais connu que la 
morale naturelle, sans aucune croyance mythique. Le culte de Fo ou 
Buddha est, on le sait, étranger à la Chine. 

(47) Comment ne pas exprimer aussi un regret sur cette déplorable 
nullité à laquelle est condamnée la province, faute de grandes institu- 
tions et de mouvement littéraire ! Quand on songe que chaque petite 
ville d'Italie au xyi" siècle avait son grand maître en peinture et en 
musique, et que chaque ville de 3,000 âmes en Allemagne est un 
centre littéraire, avec imprimerie savante, bibliothèque et souvent 
université, on est affligé du peu de spontanéité d'un grand pays, réduit 
à répéter servilement sa capitale. La distinction du bon goût parisien 
et du mauvais goût provincial est la conséquence de la même organi- 
sation intellectuelle; or, cette distinction est aussi mauvaise pour la 
capitale que pour la province ; elle donne à la question de goût une 
importance exagérée. Tout cela prouve aussi une chose assez triste, 
c'est que l'art, la science et la littérature ne fleurissent pas chez nous 
par suite d'un besoin intime et spontané, comme dans l'ancienne 
Grèce, comme dans l'Italie du xv siècle ; puisque, là où il n'y a pas 
d'excitation extérieure, rien ne se produit. 



NOTES. 503 

t48) Les Allemands qui ont étudié notre système d'instruction publi- 

/que prétendent que certains cours des lycées, ceux de philosophie, 

par exemple, rappellent seuls renseignement des universités alle- 

mandis. Voir L. Hahn, Das Unterrichtswesen in Frankreich, Breslau, 

1848, 2" partie. 

(49) Voici le programme d'une fête universitaire de Kœnigsberg 
« Conditi Prussiarum regni memoriam anniversariam die XVIII jan. 
MDCCCXL in auditorio maximo celebrandam indicunt, prorector, 
director, cancellarius et senatus Academiœ Albertinœ. Inest disser- 
iatio de nominum tertiœ declinationis vicissitudine... G.-B. Winer 
défraya une douzaine de solennités académiques avec une série de 
dissertations sur l'usage des verbes composés d'une préposition dans 
•le Nouveau Testament. 

(50) Voir les actes des Congrès annuels des philologues allemands : 
Yerhandlungen der Versammlungen deutscher Philologen und Schul- 
mœnner. 

(51) Malebranehe, dans son admirable quoique trop sévère chapitre 
sur Montaigne, l'avait déjà appelé un pédant à la cavalière. Pascal, 
les Logiciens de Port-Royal et Malebranehe avaient saisi très finement 
•cette petite prétention de l'auteur des Essais. 

(52) Cela est si vrai qu'un même sentiment peut fournir de la poésie, 
de l'éloquence, de la philosophie, selon qu'on le fait diversement vibrer ; 
â peu prés comme les vibrations diverses d'un même fluide produisent 
chaleur et lumière. 

(53)Stobée, Apophth., 8, ii. p. 44, édit. Gaisford. 

(54) Quintilien avait bien raison de dire : Grammatica plus habet 
in recessu quam fronte promittit. 

(55) Voir l'histoire de la philologie classique dans l'antiquité (Ge- 
schichte der klassischen Philologie im Alterthum), par M. Graefenhan, 
Bonn, 1843-46. Voici les objets divers qu'il y a fait rentrer: 1° Gram- 
maire, et ses diverses parties; Rhétorique, Lexilogie (Étymologie, 
Synonymique, Lexicographie, Glossographie, Onomatologie, Dialecto- 
graphie). — 2° Exégèse, allégorique, verbale. Commentaires des rhé- 
teurs, des grammairiens, des sophistes, Scholies, Paraphrases, Traduc- 
tions, Imitations. — 3» Critique des textes, critique littéraire (authen- 
ticité, etc.), critique, esthétique. — 4° Érudition, Théologie, Mytho- 
.^raphie, PoUtique, Chronologie, Géographie, Littérature (Compilateurs, 
Abréviateurs, Bibliographie, Biographie, Histoii-e littéraire). Histoire et 
théorie des Beaux-Arts. — M. Haase, dans le Journal d'Iéna^ critique 



504 NOTES. 

vivement l'emploi d^une acception aussi vaste [Neue jenaische Lite- 
ratur-Zeitung, Febr. 1845, n" 35-37). — L'école de Heyne et de WolS 
entendait par philologie la connaissance approfondie du monde antique 
(grec et romain) sous toutes ses faces, en tant qu'elle est nécessaire à 
la parfaite intelligence de ces deux littératures. 

(50) Ainsi l'entendait l'antiquité. La grammaire, c'était l'encyclopédie, 
non pour la science positive elle-même, mais comme moyen nécessaire 
pour l'intelligence des auteurs. Tout était rapporté à ce but littéraire. 
Le tab!-»au le plus complet de tout ce que devait savoir le grammai- 
rien ancien, se trouve dans l'éloge que S lace fait de son père (Sylv.)^ 

(57) Mot de Cratès de Mallos : « Le grammairien, c'est le manœuvre; 
le critique, c'est l'architecte. » Wegener, De aula attalica, recueil dey 
fragments de Cratès. 

(58) Je parle seulement du moyen âge scolastique, du xr an xv^ siècle. 
Les rhéteurs de l'époque carlovingienne sont bien les successeurs des- 
grammairiens romains, et ne sont que trop philologues dans le sen:*^ 
étroit et verbal. Roger Bacon, en qui se remarquent les premières- 
étincelles de l'esprit moderne, et qui presque seul, en un espace de dix. 
siècles, comprit la science comme nous la comprenons, avait déjà 
deviné la philologie. Il consacre la troisième partie de l'Opus Majus 
à l'uliUté de l'étude des langues anciennes (grec, arabe, hébreu) et 
porte en ce sujet délicat la plus parfaite justesse de vues. L'étude 
des langues n'est plus pour lui un moyen pour exercer le métier 
d'interprète ou de traducteur, comme cela avait lieu presque toujours 
au moyen âge; c'est un instrument de critique littéraire et scientifique.. 

(59) Il faut en dire autant de la connaissance que les Syriens, les 
Arabes et les autres Orientaux (les Arméniens peut-être exceptés) 
eurent de la littérature grecque. Elle fut des plus grossières, parce 
qu'elle ne fut pas philologique. 

(60) J'ai placé, dit-il, le prince des poètes à côté de Platon, le prince 
des philosophes, et je suis obligé de me contenter de les regarder, 
puisque Sergius est absent et que Barlaam, mon ancien maître, m'a 
été enlevé par la mort. Tantôt je me console en jetant un regard sur 
ce chef-d'œuvre; tantôt je l'embrasse, et je m'écrie en soupirant: 
Grand homme! avec quel bonheur je t'entendrais, si la mort n'avait 
fermé l'une de mes oreilles (Barlaam) et si l'éloignement ne rendait 
l'autre impuissante (Sergius) ! {Epist. Var., xx, 0pp. p. 998, 999). 

(61) Pour bien comprendre le caractère de la critique ancienne, voir 
l'excellent article de M. Egger sur Aristarque {Revue des Deux MondeSy, 
1" février 1846). 



s NOTES. 50S 

(62) Anstarchus Homeri versum negat quem non probat. 11 serait à 
désirer que Porson, Biunck, et bien d'autres critiques allemands 
n'eussent pas choisi cet étrange moyen de devenir des Aristarques. 

(63) C'est ainsi que les arabisants européens croient sans témérité 
mieux entendre cerlains passages du Coran que les Arabes. C'est ainsi 
encore que les hébraïsants modernes corrigent plusieurs explications 
de textes anciens donnés dans les livres hébreux d'une composition 
pins moderne, dans les Chroniques ou Paralipomènes par exemple, et 
lelèvent même dans les livres anciens des étymologies plus que hasar- 
dées. ÎSul de nos philologues ne prétend mieux savoir le grec que 
Platon, le latin que Varron; et pourtant nul d'entre eux ne se fait 
scrupule de corriger les étymologies de Platon et de Varron, 

(6'0 Les vrais manuels de l'antiquité sont les compilations du v* et du 
VI* siècle, celles de Marcien Capella, d'Isidore de Séville, de Boèce, etc. 
Le déluge des livres élémentaires est aussi chez nous un fait assez ré- 
cent et ne témoigne certainement pas d'un progrès. Dans l'éducation 
vive, l'enfant fait pour lui le travail qu'on lui épargne par ces moyens 
artificiels, ce qui est d'un grand avantage pour l'originalité. Le 
xvii" siècle apprenait mieux le latin dans les auteurs, ou même dans 
Despautères, que nous ne l'avons appris dans Lhomond, et qu'on ne 
l'apprendra dans des grammaires bien meilleures. Ici, comme en tant 
d'autres choses, on s'est laissé prendre à ce sophisme : Nos pères ont 
fait merveille avec des méthodes médiocrement régulières. Que ne 
feront pas nos enfants quand tout sera réglé et perfectionné? Dans 
les exercices de gymnastique, la perfection de l'ou'.il n'importe pas. 

(65) Polybe consacre un livre de son histoire aux notions les plus 
élémentaires de géographie et s'arrête à expliquer les points cardi- 
naux, etc., comme des curiosités d'un très grand intérêt. Strabon 
(Géogr.. liv. VIII, init.) nous apprend qu'Éphore et plusieurs autres 
firent de même. Supposez un moment M. Thiers commençant son His- 
toire de la Révolution par un petit cours de cosmographie. Un bachelier 
es lettres sourit maintenant de la controverse animée que Cicéron sou- 
tint contre Tiron pour savoir si toutes les villes du Péloponèse sont 
maritimes, et s'il y a des ports en Arcadie {Lettres à Atlicus, liv. IV, 2). 

(66) Jamais les anciens ne sont bien nettement sortis du point de 
vue étroit où l'esthétique est censée donner des règles à la produc- 
tion littéraire; comme si toute œuvre devait être appréciée par sa 
conformité avec un type donné, et non par la quantité de beauté 
positive qu'elle présente. Une seule règle peut être donnée pour 
produire le beau: « Élevez votre âme, sentez noblement et dites ce 



606 NOTES. 

que vous sentez. » La beauté d'une œuvre, c'est la philosophie qu'elle 
renferme. 

(67) Les réformateurs du xvi* siècle sont des philologues. Au 
XVII i<> siècle, l'œuvre s'accomplit surtout au nom des sciences positives. 
D'Alembert et V Encyclopédie caractérisent ce nouvel esprit. 

(68) Que serait-ce donc, si à l'expérimentation scientifique on pou- 
^^ vait joindre l'expérimentation pratique de la vie? Saint-Simon 
\ mena, comme introduction à la philosophie, la vie la plus active pos- 
sible, essayant toutes les positions, toutes les jouissances, toutes les 
façons de voir et de sentir, et se créant même des relations factices, 
qui n'existent pas ou se présentent rarement dans la réalité. Il est 
certain que Thabilude de la vie apprend^ autant que les livres, et 
constitue une culture pour ceux qui n'en ont pas d'autre. Le seul 
homme inculte (inhumanus) est celui qui n'a pu participer ni à la 
culture pratique ni à la culture scientifique. 

(69) Je dois répéter, pour éviter un étrange malentendu,que dans tout 
ce qui précède j'ai pris le mot dé ^philologie dans le sens des anciens, 
comme synonyme de pol^^lhie: wç <ptX6Xoy6; èottc xa\ TcoXuXoyoç 
^Platon, Legg. I, 641, É.). — Quœ quidem erant çtXôXoya et digni- 
tatis meœ, dit Cicéron en parlant de quelques demandes qu'il avait 
adressées à Cléopâtre {Ad Atticum, liv. XV, ép. xv). 

(70) Ainsi (T. V, p. 47-48) M. Comte prophétise a priori que l'étude 
comparée des langues amènera à en reconnaître l'unité comme fait 

■ historique, car, dit-il, chaque espèce d'animal n'a qu'un cri. Or, c'est 
tout le contraire qui est arrivé. 

(71) Les visions pseudo-daniéliques sont à mes yeux le plus ancien 
I essai de philosophie de l'histoire, et reste fort intéressant à cet égard. 

(72) La peine que se donne M. Jouffroy pour attribuer un sens spé- 
cial au mot philosophie vient de ce qu'il n'a pas assez remarqué le sens 
conventionnel qu'on prête à ce mot en France. (Voir son mémoire 
sur V Organisation des sciences philosophiques .) 

(73) Cicéron, TuscuL, V, 3. Cité comme de Pythagore. 

(74) M. Villemain écrivait à Geoffroy Saint- Hilaire, après avoir lu la 
partie générale de son Cours sur les Mammifères : « L'histoire natu-